‹ Le peintre Adreien GuignetChapitre 49 sur 69 · Lettre de M“e R. 5 octobre · texte numérisé non relu

Lettre de M“e R. 5 octobre

au musée revoir le Joseph expliquant les songes. Adrien dit à son compagnon que le duc de Luynes voulait qu’il le recommençât avec de nouveaux documents, et comme il signalait en approchant la main, les parties que le duc trouvait d’une exactitude insuffisante au point de vue archéologique, le gardien vint le prier de prendre garde.

Ils continuèrent leur trajet vers le Havre où se trouva un confrère, Aimé Milet, le peintre. La vue de la mer fut pour Guignet une révélation. Il passa à Ronfleur la journée durant laquelle la population hâvraise célébrait l’inauguration des statues de Bernardin de Saint-Pierre et de Casimir Delavigne, et le lendemain à Etretat, dont les grandes falaises grises battues par l’Océan, évoquaient dans son esprit des sujets de tableaux auxquels le temps seul a manqué.

Des amateurs de beaux-arts du Havre lui présentèrent un débutant, alors très jeune. Boudin, devenu depuis un paysagiste distingué. Né à Ronfleur dans une famille de pêcheurs, Boudin avait dû, comme Guignet, surmonter tous les obstacles qu’opposent à une vocation artistique la pauvreté et souvent l’autorité paternelle; mais soutenu par sa passion, il était parvenu au prix du nécessaire à acheter quelques esquisses de Corot qu’il conservait comme des trésors. La réputation de Guignet était faite alors, et de gros armateurs flairant les bonnes affaires où l’on peut gagner beaucoup, sans rien dépenser, lui demandèrent sans façon le don d’une toile, pour le musée. Autant Adrien avait la main ouverte pour les amis, les loteries de charité, etc., autant il était peu disposé à l’aumône envers les millionnaires. Il leur dit sur le même ton : a Très volontiers, Messieurs, contre votre argent. Voyez Boudin, bien qu’il soit pauvre, il encourage les arts en achetant des Corot; c’est d’un bjn exemple. » La demande ne se transforma point en commande.

Une fois sorti des préoccupations de l’atelier et de la vie journalière, il oubliait sa tristesse et riait avec une gaieté douce et enjouée.

Près de Ronfleur ils visitèrent une chapelle située sur une hauteur, dont la lisière en terres friables offre aux imprudents certains dangers et a même causé des accidents qui ont nécessité depuis la pose d’une barrière. Un cicérone du lieu les interpella, leur faisant force recommandations pour leur sûreté, en termes qui manquaient au moins d’ à-propos : « Un de ces imbéciles de Parisiens, disait-il, venu l’autre jour, a roulé en bas et s’est fendu le crâne, on l'a porté à l’hôpital où il est mort. » Cet imbécile de Parisien était justement leur ami, Charles Mari toux, qui avait fait une chute assez grave, il est vrai, mais des soins intelligents l’avaient heureusement ramené à la santé.

A la suite de ce voyage bientôt terminé se présenta l’occasion prévue de pousser une pointe en Suisse; Charles Ronod, peintre ^ à Châtillon-sur-Seine, et le docteur Victor Deloire ses amis, alliés aux héritiers du château de Prangins, ancienne propriété du roi Joseph, dans le canton de Vaud, avaient engagé Adrien à se joindre à eux pour aller visiter l’héritage. Ils partirent ensemble au mois d’août 1853, en traversant le Bugey, et arrivèrent à Genève par Nantua, au lever du soleil. Guignet ne connaissait pas les pays de montagnes, bien que né en Savoie, ayant quitté Annecy, puis Genève, à un âge où elles n’avaient pu lui laisser de souvenirs. Il fut impressionné par les grands aspects de la Suisse, mais sans être attiré par les détails du paysage. Ses compagnons le retinrent plus longtemps qu’il n’en avait eu l’intention d’abord, car il écrit à sa mère pour l’en prévenir :

« Ma chère Mère,

» Je suis toujours au château de Prangins ; je pense aller à Dijon, mais en craignant toutefois de ne pas pouvoir. Mon projet était de rentrer à Paris à la fin de ce mois, et je vais

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