H. Michaud
visage rayonnait, son œil étincelait comme chargé d’électricité, on le sentait dans son élément.
Son fond de tristesse tenait moins, croyons-nous, aux événements, bien qu’ils aient pesé souvent sur lui, qu’à son caractère et à la manière intense avec laquelle il observait. Si la vie ne lui fut pas sereine, il échappa du moins aux traits de la critique, ce ver rongeur des artistes, qui abrégea les jours de son frère, et qu’aucun talent n’est jamais sûr de désarmer. Dans les phases pénibles de sa carrière il évita le travers commun alors de s’en prendre à la société, et sut lutter sans gémir, supporter des privations que la plupart de ses amis ignorèrent, seul reproche qu’ils soient en droit de lui adresser. Les tâtonnements, les incertitudes de sa première jeunesse avant la découverte de sa vocation, l’antagonisme des réalités de la vie et des facultés latentes qu’il sentait en lui purent déteindre sur la direction de son esprit comme sur sa physionomie, mais la source était ailleurs.
Sobre de mots, de démonstrations inutiles, il comprenait, admirait la nature presque sans en parler, comme s’il eût redouté, en s’animant trop vite, l’évaporation de son impression. Elle se traduisait par une sorte de recueillement, d’émotion contenue, rarement par l’expansion, trop absorbé qu’il était par l’étude des détails des sites au point de vue de son art pour éprouver le besoin de communiquer ses réflexions. Puis quand il avait bien vu, repassé silencieusement en route les aspects qui l’avaient frappé, il rentrait à son atelier et, avec le fusain ou le pinceau, jetait ce que l’inspiration lui avait suggéré. La vue réelle des lieux avait disparu, il n’en restait qu’un souvenir, un thème à variations dont son esprit s’emparait, et qui n’était jamais que le point de départ de son sujet. Un jour qu’il admirait un arbre du parc de Versailles, son compagnon l’engageait à le dessiner. « C’est inutile, je l’ai là », répondit-il, en portant la main à son front.
Après être resté des journées entières à méditer devant un tableau presque achevé, il couvrait subitement ce tableau.
fait et refait déjà souvent, d’une nouvelle couche de bitume pour le changer et le refaire en une seule séance. Cette dernière épreuve était toujours la bonne... jusqu’au lendemain ou surlendemain ; alors nouvelle méditation et nouveau changement, tout cela exécuté avec une conviction et une facilité incroyables. Ayant une fois travaillé trois mois à un tableau pour l’exposition, il s’en dégoûta l’avant-veille et en deux jours en fit un autre.
Dans ces moments tous dérangements ou observations lui étaient insupportables, aussi s’enfermait-il, n’ouvrant pas toujours aux meilleurs amis ^ initiés au secret convenu pour lever la consigne, il n’aimait pas qu’on vît ses ébauches. Si on le surprenait au milieu d’un travail, il lui arrivait de l’abandonner pour le recommencer, l’intérêt ayant disparu à ses yeux. On a de lui des traits étranges de cette manie qui a supprimé tant d’œuvres intéressantes. Le Moïse exposé sur le Nilf par exemple, est peint troisième sur sa toile. Le premier sujet était une bataille dans laquelle s’agitaient au moins cinq cents cavaliers; le second était un paysage, après lequel Moïse, Sous le Gaulois, qui appartient ainsi que le Moïse à Mouilleron, on voit aux angles du panneau trace de deux paysages. Une fois il peignit la même toile pendant un mois en renouvelant chaque jour le sujet.
Les contrastes les plus singuliers sont parfois l’apanage des plus riches natures, le lot spécial des artistes. Ces élus, dont le domaine s’étend au delà des limites qu’atteint la généralité des hommes, ont par contre moins d’aptitude à comprendre les réalités les plus vulgaires de l’existence, leur force devient une faiblesse. Guignet qui vivait en esprit avec les brigands, les égorgeurs et les mourants, avait peur de la médecine quoiqu’il comptât plusieurs médecins parmi ses amis. « Le remède le plus anodin, indiqué ou prescrit par un docteur, lui paraissait louche, mais la trituration la plus révoltante, la plus