‹ Le peintre Adrien Guignet: sa vie et son œuvreChapitre 25 sur 62 · CABINET DB M* BAUOB» AVOCAT. PLACE ROYALE · texte numérisé non relu

CABINET DB M* BAUOB» AVOCAT. PLACE ROYALE

À Monsieur Ad. Guignet^ ^0, rue Mônsieur'le'Prince^ Paris»

« Mon cher Monsieur,

• Je serais bien certainement inexcusable d'avoir différé si longtemps de vous écrire, si les préparatifs de l'exposition ne m'avaient entièrement absorbé et si je n'avais aussi compté un peu sur votre indulgence. Ne croyez pas pour cela. Monsieur, que je demeure moins reconnaissant vis-à-vis de vous de la magnifique toile que vous avez bien voulu me donner. C'est une des perles de notre exposition, et je vous prie de croire qu'elle s'est bien passée de mon intervention pour être installée au premier rang.

» Cependant, comme rien n'est parfait dans ce bas monde, je prendrai la liberté do vous dire que votre tableau a un défaut que chacun s'accorde à lui . reconnaître, c'est d'être un trop fâcheux voisin pour ceux qui l'environnent; il est bien entouré cependant.

» Vous avez été si bon pour moi. Monsieur, dans cette circonstance que vous me permettrez de vous offrir une modeste épingle que mon ami Cambon a bien voulu se charger de vous remettre en mon nom.

» Je n'ai point la prétention. Monsieur, de vous faire un cadeau, je ne m'aviserais jamais de cela avec un homme tel

-Bique vous ; mon seul désir c'est que vous vouliez bien vous souvenir quelquefois de celui dont la reconnaissance vous est à jamais acquise.

» Baude. »

Le Salvator, demandé par plusieurs amateurs, fut vendu 2,000 fr. ^ Guignet fit cadeau à l'intermédiaire qui le lui avait placé, le conservateur d'un musée, croyons-nous, de son tableau représentant un Cavalier gaulois, qui sera décrit plus loin.

Guignet, avant d'arriver à Autun, s'était arrêté en Bourgogne, dans le Beaunois, chez des amis, pour visiter avec eux les sites les plus curieux du pays, et près de Nolay, la vallée charmante de la Tournée, sous les roches de Vauœ-Chinon, qu'Alexandre Dumas, dans ses' Impressions de voyage, venait de décrire de manière à populariser cette poétique excursion. Adrien en s'y rendant s'arrêta aux ruines du château de la Rochepot dont la situation et l'aspect l'impressionnèrent à ce degré qu'il proposa sérieusement à ses amis de l'acheter en commun, promettant d'économiser 500 fr. pour payer sa part de ces restes abandonnés qu'on cédait à vil prix. Il vint peu après passer quelques jours dans la famille d'un autre ami. Le Couchois ^ qu'il traversait alors ne pouvait rivaliser avec l'aspect des lieux qu'il quittait, ses hôtes craignaient de n'intéresser son voyage que par de bien maigres promenades, au point de vue de l'artiste. On apercevait cependant du seuil de la maison une montagne élevée dont les pentes régulières et ceintes de grands rochers affectaient la forme de ces campements primitifs dont son tableau de la Mêlée offre une silhouette. C'était Rome-Château (commune de Saint-Sernin-du- Plain). Cette vue avait mis son imagination en éveil. Rome- Château, en effet, est un de ces camps sans histoire qui

1. Une lettre signée B. Loabon, rae de Chabrol, 18, transmit aussi an nom d'un ricbe amateur une offre qui fut refusée. S. Arrondissement d*Autun.

dominent le cours ou les affluents de la Dheune sur la lisière orientale du plateau autunois, à la séparation des eaux de la Méditerranée et de TOcéan. Des débris d'outils ou d'armes de silex et de poteries de haute date s'y rencontrent avec do rares tuileaux de Tère romaine, des restes d'un temple raral ou peut-être d'habitations. Sur les roches fantastiques qui font une fortification naturelle à cet antique refuge de peuples disparus, on distingue çà et là des vestiges de la main de l'homme, des tronçons de retranchements, des traces de chemins couverts, des fossés à moitié comblés par les éboulis, des lignes de clôtures détruites qu'on devine à un bourrelet continu sous la nappe unie d'un gazon fin et court, parsemé d'œillets sauvages ; il ne manque plus pour rendre la vie à cette forteresse déserte que de replacer, à la pointe des rocs détachés de l'enceinte la sentinelle armée de la fronde et du bouclier, les chariots traînés péniblement par les bœufs dans les chemins ravinés où les roues ont creusé des sillons. Cette nature tourmentée, bouleversée par les feux souterrains, ces masses fendues par des forces formidables, tout était à l'avenant pour le peintre et l'antiquaire, pour le génie propre de Guignet. Le lendemain par une de ces belles journées de fin d'automne que se disputent les brumes du matin et un soleil déjà attristé, l'excursion avait lieu. Arrivé sur la plate-forme, il s'arrêta pour respirer en plein l'air libre et pur de la montagne et prendre possession de l'immense panorama qui se déroule, limité par les forêts et les montagnes de l'Autunois jusqu'au Beuvray, les monts de la Côte-d'Or et les plaines de la Saône. Mais ce n'était pas là, malgré la splendeur du paysage, ce qui l'avait attiré. Il descendit alors dans les gorges rocheuses, s'arrêtant à tous les accidents, à tous les aspects étranges, imprévus, qui se produisaient à chaque pas au milieu de ces masses titanesques, marbrées par le temps et les végétations parasites, renversées, empilées, couchées dans un chaos indescriptible. Il entrait dans toutes les cavernes créées

par le cataclysme, stationnant devant les entailles laissées dans A. G. 5

les parois par les poutrelles des huttes préhistoriques, dont le nom n'était pas encore inventé alors, descendait par une embrasure dissimulée entre deux rochers le sentier abrupt qui conduisait les anciens habitants à la source. Tout entier à son examen, les yeux levés sur la pointe des rocs, sur les broussailles ou les arbustes cramponnés dans leurs fissures, d'où s'envolait avec un cri aigu quelque oiseau de proie, il s'arrêtait à chaque pas, pour ne rien perdre, dans un silence presque complet, semblant se croire seul. Au départ, son inspection finie, il se retourna pour contempler une dernière fois ce site émouvant : « Je n'ai rien vu d'aussi beau dans tout mon voyage, dit-il ; que de tableaux dans cet étroit espace !

Je reviendrai y faire des études ! Si je ne meurs pas, »

ajouta-t-il, en baissant la voix et en se recueillant, avec un accent qui frappa son compagnon.

Il n'y est pas revenu, en effet ; sa restriction ressemblait à un pressentiment. Sous l'empire de cette fatale conviction, il se hâtait de produire, sentant plus qu'un autre l'atteinte de ce mal intérieur des victimes prédestinées dont un poëte a dit :

Celui dont le regard a contemplé le beau Noue avec le trépas une trame secrète.

(Alfbko de Musset.)

Sa nature douce, un peu mélancolique, n'indiquait pas la force; il avait plusieurs fois annoncé à ses amis qu'il était sûr de mourir jeune, et cette pensée qui lui refusait l'avenir avait traversé subitement son esprit et glacé son admiration.

L'excursion continua dans la même région par une visite au mont de Sene, qui domine Santenay (Côte-d'Or) et la vallée de la Dheune. Le tertre artificiel du sommet venait d'être sondé. On voyait dans la tranchée une muraille antique, inexpliquée alors et reconnue depuis pour celle d'un temple de Mercure ^ élevé sur cette pointe pittoresque par les anciens

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