‹ Le peintre Adrien Guignet: sa vie et son œuvreChapitre 26 sur 62 · Mémoir9$ d$ la Société Éduenne, 2« série · texte numérisé non relu

Mémoir9$ d$ la Société Éduenne, 2« série

plus soucieux que nous de Teffct de leurs monuments dans le paysage. Ce temple était dédié peut-^êtro au Mercure conducteur des âmes, car le plateau quHl domine est entièrement parsemé de tombeaux datant de la. haute antiquité jusqu a répoque romaine.

On y voit do grands dolmens recouverts par de lourdes tablettes de pierre de plusieurs mètres de long, d'autres sont de simples fosses formées par des dalles sur champ, appelées improprement laves dans le pays, et recouvertes par un tertre conique, peu saillant au dessus du sol. Plusieurs venaient d'être éventrées et l'on trouvait encore dans les déblais quelques éclats de silex, des restes d'ossements, des fragments délaissés de poterie. Ouignet se pâmait devant ces bribes. Lui qui était resté silencieux et recueilli devant le spectacle de Rome- Château, s'épanouissait avec une joie bruyante à la moindre trouvaille du plus petit tesson ou d'une dent tombée depuis vingt ou trente siècles d'une mâchoire celtique. Son bonheur ne pouvait être complet qu'en le mettant en rapport avec le fouilleur de tumulus. M. Ch. de Longuy (de Santenay) qui le premier avait soupçonné l'existence de ces cases funéraires et en avait poursuivi l'étude, accueillit Guignet avec sa courtoisie habituelle; il lui montra de charmantes statuettes grecques recueillies dans la vallée de la Dheune, des pierres gravées, des médailles, et enfin les objets de toute nature trouvés dans les tombeaux du mont de Sene : un superbe collier composé de rondelles de pierre et de coquillages, des armes de silex, etc. En voyant rayonner la joie de son hôte, et devinant peut-être une discrète convoitise, il lui offrit un ou deux dards de flèches à ailerons, un perçoir en os, quelques ustensiles qui furent enveloppés comme des diamants, puis pour combler la mesure proposa de faire fouiller, séance tenante, un tumulus.

On escalada de nouveau la montagne et le pic ne tarda pas de rencontrer l'antique fosse d'un des sauvages habitants de la vallée de la Dheune. Sa tombe avait été violée par les

Romains ou les barbares, ce qui s'est produit souvent. Les os et les poteries en bribes étaient dans un pêle-mêle complet; les objets entiers, s'il s'en trouvait jadis, avaient disparu. Couché au bord de la fqsse, Guignet émiettait la terre entre ses doigts pour ne rien laisser passer; il poussa un cri en produisant un coquillage troué qui avait évidemment servi de pendant d'oreille ou d'amulette au collier du mort. Ce fut la plus belle heure de sa journée et aussi celle des adieux, les fouilleurs se séparaient. Fier de son trophée, il ne tarda pas de rentrer à Autun où son compagnon d'excursion le trouva deux jours après peignant une petite planchette. On y voyait dans une lande rocailleuse comme Rome-Château, deux menhir éclairés par la lune à moitié noyée dans une traînée de nuages. Sous ce ciel demi -voilé un Gaulois en embuscade, avec lance et bouclier, faisait le guet, en s'effaçant derrière la plus haute pierre, une lumière vaporeuse enveloppait toute la scène. « Ceci, dit le peintre à l'arrivant, est un souvenir de notre voyage, je vous prie de le conserver. »

Il peignait ainsi ses panneaux au milieu de la famille qui lui donnait l'hospitalité. Autorisé à la familiarité, il se montrait dans toute la simplicité de sa nature enfantine, plaisantant d'un rien, travaillant au milieu des conversations et des allants et venants, posant son pinceau pour dire une malice ou en recevoir, s' égayant des passants du Champ-de-Mars du haut de son balcon, et admirant surtout le spectacle des foires placé sous ses fenêtres. La forêt des aiguillons dressés comme des piques,. les gestes, les poses pittoresques, les frappements de main, accessoires obligés de l'éloquence du Morvandeau pour faire valoir ses bêtes, les ripostes de l'acheteur, étaient pour lui un bonheur toujours nouveau. Il affectionnait surtout la petite race des boeufs rouges du Morv^n, aujourd'hui chassée, même des montagnes, par la race blanche et lourde du Charollais, comme les Gaulois par les Romains. Il étudiait avec intérêt les formes fines, les prestes allures, la physionomie vive et alerte de ces intelligents animaux, condamnés

à disparaître ainsi qu'ont disparu déjà les bidets incomparables gui paissaient autrefois avec eux dans les genêts. Mais ce qu'il admirait surtout c'était l'ensemble, la masse houleuse du bétail serré sur la vaste place et moutonnant comme les vagues à perte de vue, le pêle-mêle confus avec ses bourdonnements, les charrettes primitives du Morvan qui lui rappelaient celles des émigrations barbares, la' population rurale qui conservait encore un caractère propre, une originalité. — Â l'issue d'une de ces foires de la SainirLadre où le bétail encaqué sur le Champ reflue dans les rues, il avait eu la pensée de faire de ce grand amalgame le sujet d'un important tableau, et l'on doit regretter pour l'art qu'il ne l'ait pas traduit à sa manière en l'élevant à la hauteur de sa conception. Le dimanche, toujours attendu, était la grande fête de famille. II partait le matin avec ses hôtes, amoureux comme lui de campagne et d'ombre, pour passer la journée entière dans les bois, tantôt sous les hêtres de Montjeu, tantôt à la cascade de Brisecou, au saut de la Canche, à tous les recoins poétiques et presque inconnus dont abonde l'Âutunois, et qu'il savait découvrir avec l'intuition de l'artiste. Ces jours de détente et de délassement passés dans la nonchalance, le dos sur l'herbe, ou dans des marches sans but, à travers les sentiers des forêts, n'étaient jamais perdus pour lui, il en rapportait toujours quelque inspiration qu'il fixait parfois de souvenir sur un carton ou sur une de ses chères planchettes : c'est le bord d'un taillis à la chute du jour, dans le bois de la Feuillie, dont les cimes aériennes se silhouettent dans des brumes naissantes ; c'est un groupe d'arbres détaché d'une forêt qui se dessine sur un ciel bleu ; c'est un rocher au bord d'un ruisseau, dans un bois jauni par l'automne, etc. Aucun de ses croquis n'est, à vrai dire, une étude d'après nature, c'est une image sentie, caressée, inculquée dans l'âme et renvoyée à l'œil des autres avec tout le charme du sentiment qu'elle a inspiré. Son premier paysage fut une vue des environs d'Autun. Dans cette ébauche on distingue déjà les grandes

qualités de coloriste quHl devait posséder à un si haut degré. Le parent à qui elle appartient S chimiste distingué, plus jeune que lui, avait composé un fixatif spécial pour les fusains de Tartiste qui lui offrit encore en cette circonstance un dessin représentant des rochers fantastiques.

 côté des bluettes, des jets capricieux qui obsédaient son imagination, Guignct employa ses loisirs dans TAutunois à des œuvres plus importantes.

La plus considérable fut une étude d'après nature du temple dit de Janus, au bord de TÂrroux. Cette masse grandiose qui se dresse dans la plaine d'Âutun comme Tavant-garde de ses ruines et qui, à Tautomne surtout, quand la végétation décline, prend une importance si considérable dans le paysage, l'attirait comme artiste et comme archéologue. Pendant un mois consécutif il partit chaque matin avec son bagage de peintre, passant le jour entier à ce travail qui fut terminé par un froid assez piquant, bien que sous un soleil splendide ^. Il n'est pas probable qu'il ait jamais rien peint de plus achevé, trouvant toujours quelque ton à ajouter, quelque nouvelle nuance à donner à la pierre, quelque écornure omise à introduire. C'était une véritable photographie. Les moindres arrachements, les éraillures des mortiers et par-dessus tout la patine des siècles, tout était rendu avec un scrupule et une intelligence des moyens à faire pâmer un réaliste. Il était lui-même satisfait de son œuvre et annonçait qu'il ne voulait pas la vendre, mais la conserver comme modèle. Nons ignorons ce qu'elle est devenue. Un peintre de sa connaissance ^ a assuré qu'il avait essayé de transformer en clair de lune cette étude faite en plein soleil, et que, mécontent du résultat, il avait fini par peindre un autre sujet sur la toile, ce qu'il fit trop

i. M* E. Guignet, élève de l'École polytechnique, professeur de sciences à Rio-de-Janeiro.

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