‹ Le peintre Adrien Guignet: sa vie et son œuvreChapitre 52 sur 62 · Un honnête homme · texte numérisé non relu

Un honnête homme

Époux et père.

Dont le travail nourrissait la maison,

Est arrêté dans une aifaire,

Accusé de conspiration,

Et de là conduit en prison.

Après vingt ans de peine et de souffrance, De son cachot il put enfin sortir, La Justice a reconnu rinnocenec,

Tout ânit par se découyrir. fBii.J

2. Albert de la Riselière, Compên rinâui du salon de i852, reproduits dans U M9Uiqu9tairê du 37 août ia54, n» 275.

nous, ne peut guère se rapporter qu'à sa première jeunesse, à cette époque confuse où Tâme en formation sent bouillonùer pêle-mêle les éléments qui doivent un jour constituer sa personnalité. Aucun de ceux qui ont vécu avec lui, consultés à ce sujet, n'ont connu ses tentatives poétiques. Celles de son pinceau* étaient faites pour le distraire bien vite des mots rimes. Nous savons néanmoins de source certaine qu'au moment du mariage de Louis Guignet, il composa à l'adresse de sa nouvelle sœur une pièce de vers très gracieusement tournés.

Qu'il se soit ou non exercé àla poésie, son expression habituelle était celle d'un rêveur, et ressemblait à la résignation. C'était le voile de la vie intérieure qui écarte les indiscrets et s'ouvre pour les amis. Son regard un peu éteint au repos devenait ferme et pénétrant en se fixant, et donnait à sa physionomie un accent de dignité calme qui imposait. Il fallait qu'une sympathie, une relation bienveillante eussent fondu cette feuille de glace pour le connaître tel qu'il était, bon, aimable, d'une simplicité séduisante, faisant oublier dans un fin et doux sourire le nuage de tristesse qui errait sur son front.

On n'est jamais mieux jugé que par les siens, et c'est pourquoi nous avons recueilli de ceux qui ont été les témoins et les copartageants de sa vie et de ses travaux quelques appréciations, c Distrait et obsédé par l'imagination^ il lui arrivait au milieu d'une conversation de s'arrêter, sans en avoir pour ainsi dire conscience, de prendre un crayon, et de commencer à dessiner la composition qui lui traversait l'esprit.

» Il était si naïf, si enfant, si gai à ses heures, qu'en repassant tout notre passé de vie commune et d'amitié, je pense à lui en riant... et en pleurant », me dit un jour Bodmer, pendant qu'une larme furtive glissait sur sa joue. Ils avaient en effet vécu en frères depuis le moment où Adrien lui avait appris à tenir un pinceau, en lui disant ensuite : « Marchez. » L'élève fit une esquisse de paysage. Quelques jours après survint un

marchand nommé Weil, qui, furetant, découvrit Tébauche retouchée par Quignet. La croyant de lui, le marchand en demanda le prix. On fut bientôt d^accord, et quand Bodmer, au retour, chercha le tableau pour le finir, son compagnon partit d-'un grand éclat de rire et lui dit : « Ne le cherchez pas, je l'ai vendu. »

Quand il entrait le soir à la brasserie, il fumait immédiatement, nej.touchant ni livres ni journaux, et restait muet. Si on le lui reprochait, il répondait : « Je n'éprouve jamais le besoin de parler et voudrais rester trois jours sans ouvrir la bouche. » Alors commençait une innocente guerre. Ses amis lui disaient : « Puisque vous refusez de vous occuper de nous, on va vous faire rire ; puis venaient les taquineries sur sa taciturnité ; il restait un certain temps à ne riposter que par monosyllabes, mais l'excitation arrivée sa gaieté devenait charmante. »

c C'était, ajoute Bodmer, le plus loyal et le plus jovial camarade qu'on puisse rencontrer, malgré son apparence morose ou taciturne, une belle nature gauloise et un artiste de génie et d'originahté, qu'il commençait surtout à affirmer dans les derniers temps, quand la mort l'a enlevé, au regret de tous ceux qui le connaissaient. » ^

t Pour les classiques tels que son ami Frillé, de Dijon, élève de Léon Cogniet et critique remarquable, Guignet était un excentrique dont il n'aimait que les paysages et, « au moral, le plus honnête homme qu'il connût. » Pour d'autres il était un poëte à qui ils pardonnaient une certaine insuffisance de dessin et de modelé, en songeant devant ses tableaux. « Il est impossible d'imaginer quelque chose de plus affectueux, de plus candide, de meilleur pour tout dire que le caractère d'Adrien. Il se mettait constamment dans l'embarras pour en tirer les autres. Jamais on ne surprit sur ses lèvres la moindre parole de jalousie ni la plus légère mauvaise humeur à propos

i. Lettre de Karl Bodmer.

des succàs des autres artisteB» il ne s'indignait que contre luimême et celles de ses œuvres qu'il ne croyait pas réussies. » *

« Il causait peu, même avec ses intimes, les sentir à ses côtés lui suffisait. Ses obswvations étaient toujours très originales et très spirituelles. En somme, nature des plus riches^ étiolée dans un milieu qui ne lui a pas fourni Taliment qui lui convenait. C'est cette richesse du cœur et de rintdligence qui Ta fait aimer, je dirai même chérir de tous ceux qui Tont connu. » ^

On nous saura gré de jcûndre à ces dtations celle d'une autre personne amie, digne de le comprendre, et qui lui a voué comme tous d'inaltérables regrets.

c Le souvenir d'Adrien Ouignet est aussi vivant dans ma mémoire que si vingt-cinq années ne nous séparaient pas de l'époque douloureuse où nous l'avons perdu. Mais comment reconstituer cette physionomie sympathique où tant d'intelligence s'alliait à tant de simpUcité? Cîomment exprimer le charme de cet aimable sourire, de ce rogard si fin, de cette parole si sobre et si douce qui pénétraient jusqu'au fond de Vàxxie et captiv^ent ses amis poar ainsi dire à leur insu ?

» Dans nos réunions intimes, nous comptions des artistes do grand talent, des hommes d'un esprit distingué, ennemis de toute prétention, et c'était plaisir de voir chacun y payer son tribut d'enjouemant et de bonne humeur.

* Dans ce milieu où il se sentait aimé et compris, Adrien Guignet oubliait sa mélancolie habituelle ; depuis quelque temps d'ailleurs il semblait entrevoir l'aurore d'un jour nouveau, le terme prochain de ses luttes douloureuses, de ses déceptions passées. En effet, son rnérite incontestable éveillait enfin l'attention sérieuse de la critique, et les louanges, que sa modestie n'avait jamais provoquées, allaient le chercher et le surprendre au milieu de son travail.

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