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CHAPITRE XII

Deuils et séparations. — Mort de Paul de Meuron. — La mosaïque du Musée. — Séjour d'études à Paris. — Dernière saison à la montagne. — Meuron et les jeunes : l'ami, le conseiller. — Exécution du carton de la mosaïque. — Séjour auprès de Meuron de ses amis Ehrmann. — Un portrait de jeune fille. — Mort d'Albert de Meuron. — Confiance en Dieu. — Conclusion.

La soixantaine était venue à son tour, et le peintre commençait à ressentir sérieusement le poids de l'âge. Ses lettres à ses amis prennent l'accent de mélancolie de l'homme qui sent approcher le terme du voyage et qui voit tomber l'un après l'autre ses compagnons de route. Coup sur coup, en moins de dix ans, la mort enleva plusieurs de ses collègues les plus aimés: en 1884,

Édouard DuBois; en 1887, Auguste Berthoud; en 1890, Auguste Bachelin; puis Léon Berthoud en 1892. Il leur rendit un dernier hommage en organisant, avec sa sollicitude et son goût ordinaires, des expositions de leurs œuvres, qui furent pour Neuchâtel autant d'événements artistiques, dont l'importance ne passa point inaperçue dans le reste de la Suisse. Grâce à ces expositions posthumes, le talent de chacun de ces peintres fut mis en lumière et en honneur comme il le méritait.

Paul de Meuron, toujours prêt à accomplir le bien sans bruit, avait secondé son frère en ces diverses occasions de tout son dévouement et de tout son savoir-faire. Il fut à son tour enlevé subitement en avril 1893. Albert avait perdu quelques années auparavant ses deux sœurs et son beau-frère Perrot, de Chambésy.

Parmi tant de deuils, on comprend que la perte de Paul de Meuron, qui avait été en bien des choses, durant de longues années, son collaborateur intelligent et discret, lui fut particulièrement douloureuse. Il y fait allusion dans la lettre suivante, adressée des bains de Lavey à Fritz Landry :

30 mai 1893... Le masseur me triture les mains, les épaules et les jambes. C'est le grand jeu. Le gaillard a une

poigne d'enfer et me fait mal de temps en temps; mais c'est un gentil garçon, et je le fais causer; il a des bras superbes et serait un beau modèle, bien sûr.

Du reste, le pays est charmant, la verdure délicieuse, mélange de pins, d'acacias, de chênes et de frênes, piquée de temps en temps d'un alizier ou d'une autre essence. Le Rhône coule à deux pas ; sa rumeur vous fait souvent croire à la pluie la nuit. Si vous saviez comme les montagnes sont jolies de ma fenêtre!..

Dire qu'il y a déjà six semaines et plus que nous enterrions ce pauvre Paul! La vie coule sans s'arrêter, on est bien forcé d'aller avec elle, mais c'est un vide qui ne se remplira pas; je ne puis encore m'habituer à l'idée qu'on ne le reverra plus.

27 octobre 1893... Je suis descendu avant-hier de la montagne, où j'ai bien joui de ce beau temps, revu mes anciennes études, repassé des souvenirs, et dit un adieu final à la chasse, qui ne valait rien du reste et pour laquelle mes pattes ne vont plus.

Peu de temps auparavant, il écrivait au même ami : « Je veux aller au Creux de la Pey quelques jours, après quoi on se remettra sérieusement à la mosaïque, si la commission du Musée accepte le projet. »

Cette mosaïque, c'était le dernier rêve de l'artiste, l'œuvre qui devait occuper les dernières années de sa vie. Il s'agissait de décorer le fronton du Musée des Beaux-Arts de Neuchâtel, dont Paul Robert venait de décorer l'escalier. Meuron avait

suivi avec un profond intérêt les diverses phases de l'œuvre de Robert. Mais tandis que celui-ci était dans la force de l'âge et dans la plénitude de son talent, Meuron sentait de plus en plus le fardeau des années et les entraves qu'apportaient au travail le déclin d'une santé autrefois vigoureuse. Il avait dû faire diverses cures, à Allevard et à Yverdon, pour des maux de gorge; puis les rhumatismes, aggravés par son dernier séjour dans l'Oberland, s'étaient attaqués à ses pauvres mains. Il fallait de sa part une belle énergie et une foi robuste pour répondre, dans ces conditions, à l'appel de la commission du Musée et entreprendre une grande peinture décorative, — cela d'autant plus qu'elle rendait indispensable un séjour à Paris.

Meuron voulut s'y rendre seul, malgré l'anxieuse sollicitude des siens, que vint rassurer d'ailleurs en quelque mesure la lettre suivante de son vieil ami Ehrmann :

Avril 1894. Votre lettre m'a fait plaisir comme la poi-

gnée de main d'un vieux ami. C'est un merveilleux condiment que la jeunesse, même envolée aux vieilles lunes; tout ce qu'elle a une fois effleuré conserve jusqu'à la fin une saveur de confiance et de sécurité qui est une des plus douces et des plus durables jouissances de la vie. Entre amis de jeunesse, les années écoulées ne comptent pas, ou ne comptent que par le plaisir qu'on a à se les raconter et à renouer plus intimement ses relations.

Vous me faites le plus vif plaisir en me demandant de vous trouver un atelier; j'en ai vu un ce matin, appartenant à un gentleman américain qui va voir sa famille entre le Ier avril et le 15 mai. L'atelier est fort bien, grand, clair, bien chauffé, simplement meublé, avec une chambre qu'il donnerait avec le reste pour 200 francs. Je me fais fête de vous avoir ici pour quelques semaines et vous trouverai tout près une chambre confortable chez Lavenne, vous recommandant dans le voisinage et très expressément la pension Ehrmann, modeste, mais bien tenue, et qui nettoie ses cuivres dans l'attente de votre arrivée.

Outre cet excellent ami, Meuron avait à Paris une belle-sœur et un neveu tout dévoués, demeurant, il est vrai, à l'autre extrémité de la grand'ville : il ne s'y trouverait donc point seul en cas de besoin. Il fut l'objet des soins les plus attentifs et des plus touchantes prévenances. En dépit du rhumatisme, il retrouva tout son entrain, et le lendemain de son arrivée, il avait déjà passé deux heures au Luxembourg et fait prés d'une heure de chemin pour aller voir ses parents.

J'ai eu mon modèle ce matin, écrit-il le 17 avril, un

modèle qu'Ehrmann m'a procuré; presque aussitôt il arrivait lui-même, pour voir comment il m'allait et si rien ne me manquait. On ne peut être plus obligeant qu'il ne l'est pour moi. Le modèle est très bien et pose bien. J'ai pu faire un dessin que j'achèverai demain.

Hier, reprend-il le 26 avril, je fus avec Ehrmann au Champ-de-Mars. A part quelques toiles, j'en ai eu une pauvre impression, une impression de déraillement. La sculpture est absolument nulle. En rentrant, j'ai dîné chez les Ehrmann avec quelques amis. J'y avais déjà dîné la veille ; de sorte que tu vois que le mot de « pension Ehrmann » n'était pas déplacé.

J'ai eu ce matin une séance d'homme pour ma figure du milieu, assez fatigante, quoique le modèle se donne beaucoup de peine; il vient à huit heures, jusqu'à midi. Avant-hier, j'ai même eu deux séances à la file ; c'est trop pour mes forces, et je ne recommencerai pas. Mes mains me font assez mal, par moment, et je suis obligé de me reprendre à cause de la crampe. Heureusement cela ne dure pas. Ecrire m'est plus difficile encore...

Et il écrit page sur page, donnant au jour le jour des détails sur son travail, ses modèles, ses amis, chez qui il retrouve un intérieur de famille dont il ne se passerait pas aisément, dit-il.

Les Ehrmann sont d'une bonté sans pareille, et tu peux bien, comme tu le dis, leur brûler un cierge, car mon séjour en est vraiment transformé. Si seulement mes mains se dégourdissaient un peu ! Le matin, il me semble que je ne pourrai jamais plier les doigts ; et quelle peine à m'habiller !

Une fois au travail, il oubliait tout

J'ai, écrivait-il à son ami Landry, un modèle qui pose comme un charme, exact, et qui ne parle que quand on lui adresse la parole, un modèle de modèle, enfin. Si je l'avais eu à Venise, j'aurais fait autre chose que ce que j'ai fait... Si je ne m'en tire pas, ce ne sera que ma faute et celle de mes rhumatismes. Quelle agréable et entraînante chose que de travailler avec un bon modèle !

Je suis allé voir la pochade de DuBois offerte au Musée ; frère de Salis m'en avait prié. Elle était nichée dans une arrière-salle de café, dans un coin obscur et enfumé. 1 C'est une bonne chose, à ce qu'il m'a paru, très crâne, mais très pochée, et qui nettoyée fera honneur à son auteur. Je voudrais bien l'avoir faite.

Le séjour de Paris et le travail persistant auquel il s'était livré n'avaient pas dû, on le comprend, améliorer son état. 11 ne s'en mit pas moins à l'œuvre dés son retour et attaqua la grande toile, placée en diagonale dans son atelier. Il passa de longues heures debout sur l'estrade qui lui permettait de parcourir ce vaste champ. Mais il ne devait, comme nous le verrons, achever cette œuvre que peu de temps avant sa mort.

Cependant, l'automne 1894 amena un événement longtemps souhaité et auquel il prit une vive part, les fiançailles du seul neveu de son nom, M. Pierre de Meuron, qu'il aimait comme

1 Une petite brasserie de la rue Jacob, où il y avait quelques jolies pochades de divers artistes. Elle a disparu depuis.

Ph. G.

un fils. Il put encore passer chez lui, à la montagne du Creux de la Pey, si pleine de souvenirs, quelques beaux jours d'automne. La chasse, il nous Ta dit, était finie pour lui, et il devait se contenter de parcourir avec son chien la lisière du -bois, en guettant les vendangettes sur les sorbiers.

Il n'avait, en revanche, point renoncé à prendre part aux expositions de Neuchâtel : aux catalogues de 1893 et de 1895, il figure encore avec plusieurs paysages des Alpes et du Jura. Il n'était plus question pour lui de retourner peindre d'après nature dans ces montagnes qu'il avait tant aimées ; il devait se borner à reprendre quelque ancienne étude, appliquant son admirable connaissance des sites parcourus jadis à reproduire des impressions demeurées vivaces. «Je vous vois, écrivait-il en 1893 à Gustave Jeanneret, alors à la Schynige Platte, je vous vois cueillant vos fleurs; c'est entraînant, et ça ne finit pas... Les gentianes, les violettes, les saxifrages! tout ça donne le mal du pays. Quand je me dis que c'est fini... mais passons... » Au reste, il exposait moins par goût que pour donner un exemple de persévérance et de travail. Et puis, si modeste, si oublieux de luimême que nous l'ayons connu, ce vétéran de la peinture alpestre ne pouvait ignorer que sa seule

présence était un élément de succès pour nos salons bisannuels. Déjà la mort les avait appauvris de bon nombre de ceux qui en avaient longtemps soutenu l'honneur avec lui : Meuron considérait comme un devoir de demeurer, au milieu d'une génération nouvelle, le représentant et le témoin de cette génération presque disparue, qui avait si noblement élevé parmi nous le drapeau de l'art» il formait le lien vivant entre deux époques.

Mais, chose très remarquable, parce que très rare, Meuron restait jeune avec les jeunes; il les accueillait et les comprenait, leur donnait des encouragements paternels et des avis dont la sincérité s'enveloppait de bonne grâce affectueuse. On ne peut se figurer, si l'on n'en a été témoin, de quel respect universel et de quelle affection il était l'objet parmi nos jeunes artistes. Ceux-ci n'ignoraient pas que ce maître vénéré usait à leur profit de sa haute influence avec une délicatesse et un désintéressement parfaits. Que de tableaux il a signalés, au moment psychologique, à quelque amateur indécis ! Quelle touchante diplomatie il savait déployer, au besoin, pour rendre service à un jeune talent! Positif au bon sens du mot, cet homme excellent, qui n'avait pas eu à lutter contre certaines difficultés matérielles, savait se mettre à la place de ceux dont elles risquaient d'en-

traver l'essor; il savait que faire vendre un tableau â un débutant, c'est lui permettre d'en entreprendre un nouveau. Il s'ingéniait, de concert avec son frère, qui cachait sous des dehors un peu réservés une rare délicatesse de sentiments, à procurer au jeune peintre l'aubaine souhaitée.

Indépendamment des sacrifices personnels qu'il faisait sans bruit, c'est par le moyen de ces deux grands rouages, la société des Amis des Arts et la société Maximilien de Meuron, que s'est exercé ce qu'on peut appeler son mécénat. Un de nos peintres, qui l'a vu à l'œuvre, nous écrit à ce propos : « Le bienfait individuel était élevé à la hauteur d'une institution; il y avait une pensée générale, qui passait par dessus la tête de celui qui recevait, pour aller au but. » Le but, c'était toujours l'intérêt de l'art, le développement du goût artistique dans notre pays.

Mais son appui n'était pas d'ordre matériel seulement. Il a soutenu bien des volontés défaillantes, relevé bien des courages abattus, donné au moment propice le conseil ou l'avertissement nécessaire, dit le mot précis qu'il fallait pour réconforter une âme en peine. Il y mettait tant de bonhomie et de bonne humeur! Un jour, nous raconte son vieil ami Anker, certain peintre, anxieux de sa nature, lui exprimait toutes sortes

de craintes sur l'avenir: il voyait en noir des événements qui se produiraient — peut-être — dans un an, deux ans ou plus. Meuron l'interrompit en souriant :

— Vous me faites penser à la femme du tisserand de Soleure.

— Eh! oui. Elle était assise auprès du métier de son mari. Au bout d'un moment, la voilà qui éclate en sanglots. — Mais qu'as-tu à pleurer, ma pauvre femme ? demande le tisserand. — Hélas! répond-elle, je pense que si j'avais une petite fille (elle n'en avait pas), et qu'elle soit assise ici, et que la navette te parte des mains et lui entre dans l'œil... Quel malheur épouvantable! Bien sûr, elle deviendrait aveugle!

Meuron n'a pas donné seulement de bonnes paroles et de bons préceptes à ses jeunes collègues : il leur a laissé l'exemple — plus frappant que tout le reste — de ses dernières forces consacrées à l'art. Ce fut un spectacle émouvant pour

ses amis que celui de ce vieillard luttant victorieusement contre la lassitude de l'âge, pour mener à bien la grande œuvre qui devait couronner sa carrière. « Je veux, nous disait-il un jour que nous l'avions surpris devant sa toile, je veux faire encore cela pour le Musée. » Il nous semble le voir, un an à peine avant sa fin, travaillant avec l'ardeur d'un jeune homme à l'achèvement du carton de sa mosaïque.

Il s'était, dans ce but, installé pour quelques mois d'hiver à Neuchàtel, dans la maison de la rue du Pommier dont il était propriétaire depuis la mort de sa sœur. Il fit transporter sa grande toile dans une des Salles Léopold Robert. Malgré la fatigue des longues séances, malgré les crampes qui le forçaient fréquemment à suspendre son travail, il se laissa ressaisir par cette fièvre créatrice qui surmonte tous les obstacles. Chaque matin, vers neuf heures, il quittait la maison et se rendait à l'atelier. Il s'interrompait une heure pour le repas de midi, souvent partagé avec un ami au Cercle du Musée. Il était rare qu'il rentrât chez lui avant sept ou huit heures du soir. Des amis, des artistes plus jeunes entraient dans l'atelier à la nuit tombante, certains d'être toujours accueillis avec plaisir, et après avoir discuté son travail, ils s'oubliaient avec lui en de longues eau-

séries. Dans les beaux jours d'un printemps précoce, l'entretien se poursuivait souvent le long des quais, en face des Alpes qui lui envoyaient leur sourire du soir.

A" force de persévérance, il mena à bien cette allégorie de grande envolée, qui est son testament d'artiste. L'art païen et l'art chrétien, représentés par deux figures de femmes, élèvent les yeux vers un génie incarnant l'Idéal, qui s'enlève dans l'espace, tenant d'une main la couronne, montrant de l'autre le ciel.

Cette composition, terminée le 25 mai 1896, fut expédiée à Venise pour être reproduite en mosaïque par les frères Salviati, sous la surveillance d'Edmond de Pury. Meuron, déchargé de ce souci, put alors repartir pour la campagne, où il ne tarda pas à reprendre sa vie accoutumée, sans se sentir trop incommodé. Il s'empressa de remettre en ordre son atelier, fort encombré pendant les deux dernières années, et où il devait reprendre le pinceau deux mois plus tard avec un entrain et un succès dignes des meilleurs jours.

Cet été lui ménageait, en effet, une vive jouissance, une jouissance dont il avait toujours ressenti la privation : le voisinage d'un ami artiste. Il avait trouvé, tout près de chez lui, pour ses amis Ehrmann, une rustique maisonnette, où ils

passèrent en famille deux heureux mois. Les deux artistes retrouvaient tous les jours à l'atelier les bonnes causeries de la jeunesse et une gaîté à laquelle tous prenaient part.

C'est alors que Meuron peignit un des plus jolis portraits qu'il ait jamais faits, une tête blonde de jeune fille, rose comme une feuille de rose, dont il réussit à rendre la fraîcheur et la grâce. Rien n'annonçait le déclin de l'âge et du talent, dans cette peinture d'un aspect tout moderne, digne à la fois du modèle et du peintre.

L'automne venu, il eut encore la douceur, s'étant rendu à Genève pour visiter l'Exposition nationale, de goûter l'hospitalité cordiale de son vieil ami Duval. Mais, au mois de janvier, lorsqu'il reprit à Neuchâtel ses quartiers d'hiver, sa santé paraissait déjà bien gravement atteinte.

Et pourtant, cette sociabilité qu'il avait toujours

montrée n'avait point disparu ; ce don qu'il avait de s'intéresser à tout ce qui intéressait son interlocuteur, d'entrer dans chaque spécialité par l'intelligence et par la sympathie, ce don, qui prêtait à un entretien avec lui un charme très particulier, il le conserva pleinement jusqu'au bout. Ce fut pour lui, pendant les dernières semaines de sa vie, une véritable bénédiction. Cloué dans sa chambre, incapable d'une occupation suivie, vite lassé des lectures qu'on pouvait lui faire, la conversation seule réussissait à le distraire un peu de ses souffrances. Des amis sortant des milieux les plus divers se succédaient auprès de lui, pendant les longues heures de l'après-midi, apportant chacun son contingent de faits et d'idées, et cette variété lui faisait en quelque sorte changer d'air sans quitter son fauteuil. Il n'y eut pour ainsi dire aucune de ces visites dont il ne dît ensuite : « Il m'a fait plaisir; il m'a raconté des choses bien intéressantes. »

Il pensait souvent au carton envoyé à Venise. Grâce à l'obligeance de ses amis Pury, qui suivaient là-bas les progrès du travail, il en eut fréquemment des nouvelles. Mais les retards se succédaient, et il perdit bientôt l'espoir de voir sa mosaïque. Deux ou trois jours avant sa mort, l'avis de l'arrivée à Neuchâtel put enfin lui être corn-

muniqué, et il en témoigna encore quelque plaisir. 1

Cependant, le déclin de ses forces faisait prévoir le dénouement fatal. Le samedi 20 mars 1897, à onze heures du matin, celui qui écrit ces lignes fut prendre de ses nouvelles. Le malade voulut bien nous permettre de lui serrer la main; alité et très faible, il nous adressa encore quelques mots entrecoupés et affectueux... Un quart d'heure plus tard, il rendait le dernier soupir.

Sainte-Beuve a dit quelque part — on a souvent cité ce mot — qu'on ne connaît pas complètement un homme si l'on ne sait ce qu'il pensait sur la religion. Cette question semble se poser plus fortement encore devant un lit d'agonie.

1 Constatons ici que l'œuvre de Meuron, correctement interprétée, a subi, au moment du posage, un accident par suite duquel une grande ombre malencontreuse (qui n'existe pas sur le carton) raie le dos de la figure de gauche et en dénature l'aspect; il est bon que le public soit averti que ce défaut choquant n'est point imputable à l'artiste.

Disons simplement, en ce qui concerne Meuron. que cet homme si plein d'abandon, si confiant avec ses amis, fut toujours d'une extrême réserve sur les choses qui doivent se régler entre l'homme et sa conscience. Pourtant, ses lettres nous ouvrent çà et là une échappée sur sa pensée intime: on aura remarqué celle qu'il écrivait, après la mort de sa mère, à Maximilien de Meuron (page 153). Et voici quelques lignes adressées, le 10 décembre 1875, à son ami Zelger, déjà assez sérieusement atteint par l'âge et la maladie :

Je pense souvent à vous, mon cher ami, et combien la privation du travail doit être une épreuve pénible... Le plus sain et le plus sage est de se remettre, comme vous le faites, à la volonté de Dieu, et de chercher à se détacher de ce monde, que nous ne devons occuper qu'un temps. Tous, tant ceux qui sont en santé que ceux qui sont déjà partiellement atteints, nous devrions vivre dans la pensée que d'un moment à l'autre nous pouvons disparaître. Cette pensée mélancolique est heureusement adoucie pour celui qui a les espérances chrétiennes... Que Dieu vous donne donc patience et acceptation pour tout ce qui vient de lui et ne vient que de lui ! C'est la paix, — celle que je vous souhaite du fond du cœur.

Quelques mois plus tard, la même note reparaît dans une lettre à Mme Zelger, qui avait grand besoin d'être réconfortée par une voix amie :

Que pouvons-nous savoir ce que Dieu nous réserve à tous ! Ne nous demande-t-il pas bien plutôt une résignation complète à sa volonté que toute autre chose ? Oui, vous devez faire tout ce qui est en votre pouvoir pour l'amélioration de votre santé, car l'avenir pourrait vous faire regretter de l'avoir négligée volontairement. Ayez confiance en Dieu, chère Madame. Il sait, mieux que nous, mesurer ce qu'il nous faut. Que Dieu vous soutienne pour votre cher mari et pour tous les vôtres.

Ces passages suffisent à nous révéler la foi simple et confiante de celui qui les a écrits; elle pouvait se résumer dans les vers du vieux poète:

Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous met en repos.

Le 23 mars, nous rendions a Meuron les derniers devoirs. Aucun de ses amis n'a oublié cette journée à la fois si douloureuse et si belle : car jamais premier printemps n'avait revêtu de plus de splendeur notre horizon familier. Sous les rayons déjà tiédes du soleil, le lac, où de grands nuages blancs promenaient leurs reflets, était d'une transparence exquise ; les Alpes, vêtues encore de neige jusqu'à leurs pieds, dessinaient sur le clair azur une silhouette d'une netteté parfaite. Du cimetière de Beauregard, où un groupe nombreux d'artistes et d'amis étaient réunis autour de

la tombe ouverte, les yeux se portaient irrésistiblement sur cet admirable tableau, qui rappelait, en les idéalisant jusqu'à la divine beauté, tous ceux que l'artiste nous a laissés. Il semblait que l'Alpe lointaine voulût joindre son hommage à nos regrets et à nos larmes.

Et, dans Témotion de ce moment solennel, Paul Robert prit très simplement la parole. Il dit que les artistes neuchâtelois venaient de perdre celui qui était vraiment leur père à tous; que si, pendant tant d'années, ils avaient formé une famille étroitement unie, ils le devaient à l'influence de cet homme toujours bienveillant, qui avait su faire régner parmi eux le souci des intérêts supérieurs de l'art, dont s'inspiraient tous ses actes; que cette bonne confraternité ne devait point périr avec lui, mais qu'il fallait, au contraire, que le souvenir de Meuron restât comme un lien indissoluble entre ceux que son action bienfaisante avait si longtemps unis.

C'était bien la parole qu'on avait besoin d'entendre. Les artistes avaient tous le sentiment que la famille venait de perdre son chef, mais qu'il leur laissait un grand exemple d'aménité, de tolérance réciproque et de désintéressement.

L'homme et l'artiste furent également remarquables en Albert de Meuron. L'artiste occupe une place à part dans la peinture suisse: il fut par excellence le peintre de la montagne, en ce sens qu'aucun autre n'a vécu comme lui de la vie de la montagne. Qui donc a pénétré plus patiemment dans l'intimité même de TAlpe? Nous l'avons vu passer des semaines dans l'inconfortable chalet de la Bettenalp, tenant bon, à cette altitude de 2000 métrés, contre la pluie, la neige et la tempête, saisissant les embellies fugitives pour suivre les études commencées, supportant toutes les contrariétés, s'accommodant du régime le plus frugal et du logis le plus primitif. Nous l'avons vu endurer à la Bernina des épreuves plus rudes encore et montrer une obstination qui semblait grandir avec les difficultés.

Voilà qui suffirait à donner à la physionomie de notre artiste un caractère de rare originalité. Plusieurs peintres, dès lors, ont pensé découvrir

la montagne; et, de fait, ils avaient raison, puisque chaque artiste découvre pour son compte les vieux motifs qu'il rajeunit par sa propre vision. Mais cette initiation lente à la vie alpestre, cette familière cohabitation, dans les hautes solitudes, avec les chasseurs de chamois et les pâtres, cette accoutumance résignée et tenace à toutes les intempéries, cette acceptation calme de tous les sacrifices qu'impose une existence aussi exceptionnelle, qui donc, avant ou après lui, en a donné l'exemple? Les peintres d'aujourd'hui trouvent partout à la montagne des auberges confortables, avec ascenseur pour s'y faire hisser de la plaine. Meuron — et ici ne séparons pas de lui son camarade Auguste Berthoud — incarne en quelque sorte l'âge héroïque de la peinture alpestre.

Quant à l'œuvre qu'il a laissée, elle mériterait une étude approfondie, que nous n'avons point songé à entreprendre dans ce livre purement biographique. Marquons au moins d'un mot ce qui nous paraît être le caractère distinctif du paysage alpestre de Meuron. Deux mots, à notre sens, résument son talent et son œuvre : l'équilibre dans la force. Meuron est un fort, dont la force est toujours contenue, admirablement disciplinée par l'esprit le plus judicieux et le tact le plus délicat. 11 a une vision juste, saine et tranquille, le

sens parfait de la mesure. L'imagination n'est point sa qualité maîtresse; aussi, jamais rien d'excessif dans sa manière, pourtant si robuste; point d'emballement soudain; il se possède toujours. Mais, avec cela, il voit grand; c'est par la simplicité et la sincérité qu'il atteint aux effets puissants.

L'impression de force contenue que ses œuvres nous donnent, sa personne même la donnait dès le premier abord. Avec l'âge, il avait pris toujours plus de ressemblance avec son père: c'était la même carrure, la même démarche calme et ferme d'un homme pondéré en tout, le même regard tranquille et observateur, dont un de ses collègues disait si bien : « Malgré son air de bienveillance, il semble qu'il vous regarde tout outre. »

Cette bienveillance, que tous, petits et grands, éprouvaient à son approche, fut certainement le trait prédominant du caractère de Meuron; il y avait en lui de véritables trésors de bonté, de générosité, de support; c'était un grand cœur. Mais il était, avec cela, extraordinairement fin et avisé, et non sans une pointe de malice, si bien ouatée de cordialité que beaucoup ne la discernaient pas.

C'est précisément parce qu'on le savait tout a la fois débonnaire et clairvoyant, qu'on faisait tant de cas de ses avis. On savait qu'il n'était dupe

de rien, mais qu'il ne cédait à aucun parti pris passionné. Aussi a-t-il exercé, dans notre vie artistique, autant d'influence par sa personnalité que par son talent. On le retrouvait à chaque rencontre parfaitement aimable et parfaitement sincère, et c'est ce qui rendait son commerce à la fois si agréable et si sûr. Il était de ces hommes rares, sur qui l'on aime à se reposer, que l'on consulte et que l'on écoute avec une absolue confiance.

Nous avons retracé sa carrière aussi fidèlement que possible, en laissant parler les documents mis à notre disposition. Nous souhaitons que ce travail puisse être de quelque utilité pour celui qui entreprendra un jour d'étudier l'œuvre de nos peintres nationaux et essaiera de marquer la place d'Albert de Meuron dans l'histoire de l'art helvétique.

INDEX

Abegglen. 167, 233, 259.

Acton, l'amiral. 321

Agassiz. 36, 81, 94, 1 17.

Ankc. 49, 71 , 72.

Ankcr. 85, 109, 199, 205, 206, 249, 250, 258, 280,289, 312- 314, 339, 340, 371, 381.

Bachclin. 81, 225, 238, 280, 288-290, 303, 305, 307-309, 332, 333, 339, 370, 373.

Baron. 177.

Bau matin . 119.

Benzoni. 293, 296.

Beppo. 323, 327, 330.

Berthelli. 97-99, 102.

Bcrthoud, Alfred 280,315, 318- 325, 327-331, 339, 365.

Bcrthoud, Auguste-Henri. 182- 191, 193-197* 200, 220, 257,

Bcrthoud, Charles. 63, 121,203,

Bcrthoud, Fritz. 108, 132, 176,

Bcrthoud, George. 108, 132.

Berthoud, Léon. 33,40,46.47, 52, 57, 64, 91, 96, 97, 99, 119, 176, 189-195, 199, 202- 204, 221, 237, 238,240, 243- 245, 247, 248, 280, 339, 341,

Blotnitzki. 255.

Bocion. 299, 339.

Bonheur, Rosa. 164.

Bouguereau. 369, 370.

Bourcart. 211.

Boutibonne. 196,256,257, 259,

Bosshardt. 101.

Bovet, Alfred. 223.

Bovet, Félix. 21.

Boy de la Tour. 286.

Brascassat. 116, 176,203.

Buchser. 347, 348.

Burnand, Eugène 280, 339.

Calame. 43, 63,83-86, 151,

Castan. 299, 339.

Challet-Venel. 255.

Chambrier. 39, 42, 85.

Chennevières. 210.

Christen. 142.

Claude-Lorrain. 113, 241.

Clément, Charles. 193, 195,

Colin. 206, 207, 210, 211.

Comte de Paris. 285.

Constant, Benjamin, 370.

Cornélius 92, 175.

Corot. 184, 190, 191, 193, 194,

Coulon. 20, 27, 108, 176, 181,

Courbet. 194.

Courvoisier, Fritz. 1 ,6.

Couture. 151.

Cuyp. 113, 240, 241, 277.

Dardel. A. de. 230, 252, 262,

Daubigny. 194, 244.

David, Emile. 132, 176, 299.

David, d'Angers. 116.

Decamps. 195.

Delacroix. 118, 195.

Delaroche. 97. 109, 116.

Deschwanden. 59, 60.

Diamant. 1 90-1 91.

Diaz. 1 18, 195.

Dickinson. 159.

Diday. 83, 175.

Dietler. 142, 148.

Doeger. 59.

Doret. 272.

DuBois de Montperrcux. 36.

DuBois, Ch. -Ed. 280,373,378.

DuBois, le docteur. 137, Dumont. 258, 299.

Duneuf. 39.

Duval. 83, 299, 335-341, 347,

Ehrmann. 367, 375-577, 3§4,

Enderlin. 226, 294.

Euler. 132.

Farel 289, 290.

Faure, Eugène. 237, 241, 243,

Fischer. 201.

Flury. 143, 154, 155, 161, 169,

Furster. 42, 221.

Français. 177, 194, 244, 370.

Franel. 133.

Frédéric-Guillaume IV. 49, 62. Friedrich. 49, 54.

INDEX

Gambarotta. 327.

Gedney Bunce. 321.

Gérôme. 109, 195, 369.

Girardet, Charles. 74-76, 108,

Girardet, Édouard. 39, 40, 43.

162-164, 175. !79, 180, 192, Girardet, Karl. 43, 74, 75, 108.

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