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CHAPITRE XI

Amitié et correspondance avec Étienne Duval. — Restauration du temple de Concise. — Une vente au village. — La Commission fédérale des Beaux-Arts. — Occupations diverses : sculpture et céramique. — La chasse ; la pêche; les grèves. — Dernières campagnes alpestres : à Nendaz ; à la Schynige Platte. — L'Exposition universelle de 1889.

Parmi tant de relations d'amitié auxquelles Albert de Meuron attachait du prix, il en est une qui lui fut particulièrement chère et dont le temps ne fit qu'accroître l'intimité. Nous voulons parler du peintre genevois Étienne Duval.

Ils s'étaient rencontrés au temps des études, puis retrouvés a Baden en 1872, — à l'âge des rhumatismes. Une certaine communauté de vues

et de convictions artistiques, ainsi qu'une grande analogie de caractères et de goûts, rendirent avec les années cette amitié plus étroite. Peu curieux de la vie mondaine, habitant tous deux la campagne, ils se plaisaient l'un et l'autre, pour se reposer de préoccupations plus graves, à enrichir leurs jardins de plantes glanées au cours de leurs voyages, à se faire part de leurs conquêtes, à échanger des graines, des boutures, accompagnées d'instructions minutieuses : « Que ne joignez-vous à votre envoi, écrit Duval en remerciant son ami de graines de melons exquis, expédiées des bords de la mer Rouge par un neveu, que ne joignezvous à votre envoi un faisceau des chauds rayons qui l'ont fait mûrir, de ceux qui tapent sur le croupion de Baldissera ! J'aurais été assuré de la réussite. » Plus souvent, c'était quelque bonne fortune artistique qui faisait les frais de leur correspondance: la trouvaille d'un petit Titien, des fragments d'art antique, qui arrivaient chez l'artiste genevois et dont il envoyait la photographie à son ami. C'étaient aussi des indications détaillées sur les meilleurs procédés de moulage, en retour de renseignements sur l'élevage des alevins qui peuplaient par centaines les baquets d'eau courante installés à Corcelles.

Les séances de la Commission fédérale des

Beaux-Arts réunissaient périodiquement les deux amis: Duval cueillait Meuron à la gare de Concise, et ils avaient jusqu'à Berne quelques bonnes heures de causerie, qu'ils mettaient à profit pour discuter les questions a l'ordre du jour ou pour revenir sur leurs sujets favoris. Ces séances leur procuraient deux ou trois jours de vie commune, où ils partageaient le même gîte et luttaient pour la même cause, se consolant au besoin de l'échec de leur point de vue par de pittoresques et virulentes sorties, d'ailleurs sans fiel.

Ils se rencontraient fréquemment aussi dans les jurys dont ils faisaient partie. Connus tous les deux pour leur indépendance et leur esprit conciliant, ils cherchaient vainement à s'affranchir de ces corvées; à la dernière heure, les sollicitations des intéressés savaient triompher de leur lassitude ou de leur répugnance. Quand ces séances avaient lieu à Genève, Meuron avait son pied à terre à Morillon, dans l'intérieur charmant de son ami, où tout lui souhaitait la bienvenue, jusqu'au rouge-gorge familier que les premières neiges ramenaient à la fenêtre.

Le 7 de ce mois, écrivait Duval un jour de décembre, nous avons eu pendant la nuit la première tombée de neige. Au matin, Le rouge-gorge était à son poste et venait prendre sa pitance dans la main de ma nièce. Nous ne l'avions

pas revu depuis le premier printemps, et voici la troisième année qu'il prend ainsi pension chez nous. Quant h mon caniche, puisque vous en voulez des nouvelles, c'est un vrai polisson, mais si gentil, si affectueux, qu'on lui pardonne toutes ses sottises. Il ne sait aucun tour savant, mais en fait de toutes les sortes à son idée, ce qui est plus drôle. En somme, une amusante bête.

Meuron avait aussi ses oiseaux familiers. Au balcon de son atelier, les pinsons batailleurs et les jolies mésanges bleues se balançaient à la noix suspendue à leur intention, mais ne se laissaient point approcher ; les mésanges profitaient en revanche des ressources que leur offrait certain panier à claire-voie aménagé par le propriétaire :

Ce panier, écrit-il à un neveu, sert de réfectoire aux nombreuses mésanges et sitelles, qui y entrent comme chez elles, absolument. J'ai disposé à la porte du panier un fil communiquant avec celle de l'atelier ; quand j'y vois entrer un oiseau qui me plaît, je tire le cordon, et le tour est joué. Je mets les oiseaux capturés dans la volière du balcon, ce qui en attire d'autres, et quand j'en ai en suffisance, j'ouvre la porte. Il faut voir s'éparpiller tout ce monde ! Ce qui ne les empêche pas de retourner au panier l'instant d'après. De temps en temps, pour me reposer les yeux, je me livre à cet exercice, et m'amuse quelquefois à leur fermer la porte au nez pour voir leur tête. Je ne garde que les nonnettes et les bleues ; les charbonnières sont trop méchantes pour leurs camarades ; je n'en veux plus ; mais elles me dévorent quand même mon chènevis. Jamais un pinson n'a

passé La porte : il tourne autour, regarde, et finit par repartir.

Voici un Beitelbrief, écrit-il encore le 19 septembre 1884. Ne le prenez pas en mauvaise part, mon cher ami. Nous avons mis en train une restauration de notre église de Concise et y avons employé cet été 4 à 5000 francs réunis dans nos alentours. Ils sont fondus, et nous avons recours à une loterie, pour nous procurer les moyens de continuer, une loterie avec des ouvrages de dames, des bouteilles de kirsch, des pots de miel, et autres articles qui ne mènent pas très loin. L'idée m'est venue de lui faire un appeau de quelques études, dessins et autres objets d'art, propres par le nom de leurs auteurs à nous faire placer des billets. J'ai été très gracieusement accueilli par mes collègues : nous avons des ouvrages d'Anker, des trois Berthoud, Bachelin, Bocion, Burnand, Jeanneret, Veillon, Vuillermet. Quand on se décide à être indiscret, il vaut autant l'être tout à fait, et je me risque. Vous avez tant d'études : n'y en aurait-il point une à laquelle vous tenez moins qu'aux autres ? C'est celle-là qu'il nous faudrait, avec une signature. Si ma demande vous ennuie, ce qui est fort possible, je comprendrai que vous m'envoyez promener sans me répondre; toutefois, j'espère que ce ne sera pas le cas. Votre nom figurerait si bien sur la réclame que nous allons faire prochainement, que vous auriez tort de résister. J'aimerais bien pouvoir compter sur vous. Castan est à Concise depuis quelques jours; je le vois souvent. Il travaille à la Lance. Il a eu l'obligeance de m'ofîrir une étude sans que je la lui demande. Je m'étais proposé de ne m'adresser qu'aux Neuchâtelois et aux Vaudois; mais son offre m'a donné la funeste pensée de passer la frontière, Veuillez me rappeler au bon souvenir de vos dames et me "croire quand même

Votre affectionné A. de Meuron.

Ma femme survient et trouve que je suis bien indiscret. Qu'en dites-vous ? A-t-elle tort ou raison ?

Et, quelques jours plus tard :

Merci mille fois de votre charmant envoi, mon cher ami, et de la façon gracieuse avec laquelle vous avez accueilli ma petite indiscrétion. L'église vous en sera reconnaissante, et nous avec. Notre loterie marche, nos lots arrivent petit à petit. Nous aurons vingt-quatre peintures, sans compter les bouteilles de kirsch, qui arrivent journellement, grâce à l'obligeance des collègues et des amis. Anker nous a envoyé une charmante tète d'enfant au fusain; Vuillermet, une pochade des bords de la Venoge, très intéressante. Je n'attends plus que Burnand, qui s'est annoncé.

Je vous félicite d'être propriétaire de l'esquisse de Léopold Robert dont vous m'avez envoyé la photographie. Je la trouve très intéressante, et suis fort curieux de la voir chez vous. Notre Musée a fait récemment l'acquisition d'une très belle toile du peintre, une scène de brigands d'un très beau caractère et d'une conservation parfaite. Vous devriez bien un jour prendre le train avec Mme Duval. Je vous accompagnerais au Musée et vous ferais voir nombre de choses intéressantes que nous n'avons pu exposer encore. Nos dessins le deviendront certainement, quand ils pourront l'être convenablement, l'année prochaine peutêtre, quand les ailes seront terminées. J'ai reçu dernièrement l'avis que le Musée Rath avait acheté l'un des deux tableaux que j'avais envoyés à votre exposition municipale ; cela m'a fait un sensible plaisir. Vous êtes probablement pour quelque chose dans cette décision, et je vous en remercie bien cordialement, si c'est le cas.

Réfléchissez a ma proposition. Vous allez bâtir un musée avant qu'il soit longtemps. Il y aurait des choses à prendre

dans le nôtre, et probablement aussi d'autres à éviter. Plutôt, ne réfléchissez pas, et prenez le train un beau matin. Les impromptus réussissent presque toujours mieux que les projets. Adieu, mon cher ami, et merci encore de votre bon coup de main. Léon Berthoud a fait une campagne à Zermatt, et doit avoir rapporté des choses intéressantes, bien qu'il se dise, comme toujours, mécontent de ce qu'il a fait, ou plutôt de ce qu'il n'a pas fait...

Il y avait longtemps que Meuron se préoccupait du peu de soin donné â l'entretien de nos temples et que son âme d'artiste souffrait de l'indifférence des fidèles. L'espèce de délabrement où tombait peu à peu celui de sa paroisse, sans que personne eût l'air d'y prendre garde, ne le laissait pas dormir. Ce petit temple, charmant de lignes et de proportions, mais recouvert d'un triste badigeon écaillé en maint endroit, faisait l'objet d'entretiens fréquents entre Meuron et son pasteur, M. Menthonnex, homme de culture distinguée et doué de goûts artistiques. En 1883, l'occasion se présenta d'elle-même d'aborder la question : des réparations de solidité s'impo-

saient, et la municipalité, assez embarrassée du parti à prendre, consentit avec reconnaissance à remettre la direction de l'entreprise à ces deux hommes compétents et dévoués, qui voulaient en assumer la responsabilité. Ils se firent fort de trouver les fonds nécessaires, avec le concours des communes et de l'État. M. Menthonnex, administrateur entendu, devait se charger des pourparlers avec les autorités et des affaires de finances, tandis que son collègue étudierait avec une pleine compétence les conditions matérielles et artistiques de la restauration. On n'aurait pu trouver d association plus heureuse qu'entre ces deux hommes qui se comprenaient et entraient sans peine dans les vues l'un de l'autre.

Meuron, il est inutile de le dire, s'était adressé d'emblée à un architecte distingué, ami des restaurations intelligentes : M. William Mayor était homme à comprendre leurs préoccupations artistiques et à partager leur désir de respecter la simplicité de l'édifice et d'éviter toute dépense superflue. Il s'agissait de restituer dans la mesure du possible la physionomie primitive du temple, de dépouiller les arceaux de pierre jaune de la grossière enveloppe de badigeon qui en dénaturait l'aspect, d'en rafraîchir les lignes, les moulures, de redonner aux jolies fenêtres et à la rosace du

chœur des vitraux de couleurs harmonieuses, de restaurer la chaire et les bancs vermoulus, la galerie recouverte d'une couche de plâtre gris, de rendre enfin aux boiseries naturelles et à la pierre le rôle qu'elles jouent dans tout édifice construit avec quelque souci de l'art; tout cela, en consolidant l'ensemble, de façon à lui assurer une durée indéfinie.

L'artiste nous envoyait, au commencement de septembre 1884, les indications suivantes, pour un article qu'il nous faisait l'honneur de nous demander et que nous l'engagions â écrire luimême :

J'ai peur des articles comme du feu ! . . . Ne vous remettez-vous pas que je vous ai engagé, prié même de venir me voir pour visiter ensemble notre église et jeter les bases d'un entrefilet bien senti ? Je conviens que je suis plus au courant que vous du sujet, mais l'imprimé me fait peur, mais peur ! Donc je ne ferai rien et vous ferez quelque chose de senti ; je vois déjà ça et vous en remercie d'avance...

L'église est d'une architecture simple et pure. Le chœur est roman, la chapelle de gauche gothique, celle de droite d'un gothique plus récent ; la nef est une grange soutenue par quatre quilles en bois. Jadis voûtée, elle a été détruite par un incendie et refaite telle qu'elle est, c'est-à-dire affreuse. Nos réparations sont : taille en trèfles dans les fenêtres, telles qu'elles ont dû exister ; restauration complète de la chaire ; rosace dans le chœur, avec vitrail donnant en écussons l'histoire en abrégé du pays ; vitraux à toutes les

fenêtres, réfection de tous les bancs, etc., etc. Quatre mille francs souscrits sont fondus, deux mille au moins sont dus ; nous attendons pour payer et continuer.

Pendant plusieurs étés, le digne pasteur et l'artiste présidèrent aux travaux avec une assiduité méritoire, passant de longues heures avec l'architecte et les ouvriers, discutant, conseillant, encourageant ou devisant entre eux, la cigarette aux lèvres, assis sur un bout de mur.

La loterie eut lieu, et fut brillante. Les 8000 billets turent placés au près et au loin, et le travail recommença. Puis, deux ans après, dans l'automne 1885, une vente fut organisée, ce qui paraissait une entreprise un peu téméraire pour de petits villages et avec un public nécessairement limité ; mais l'admirable talent d'organisation du pasteur eut là son plus beau triomphe. 11 sut tout prévoir; et, stimulés par son actif dévouement, les paroissiens des trois villages apportèrent tout ce dont ils pouvaient disposer: dons en nature, produits d'industrie, paniers de fruits, s'entassaient à côté d'ouvrages très variés, sur de longues tables abritées par une vaste tente. Les familles séjournant dans le voisinage n'étaient pas restées en arriére. Au dehors, un buffet abondamment alimenté et des jeux de toute sorte donnaient à cette scène villageoise la gaîté et l'entrain d'une kermesse.

Les enfants, qui étaient en nombre, couraient par là, les mains derrière le dos, selon le mot d'ordre du pasteur, et devant ces étalages si pleins de tentations, il n'y eut pas un désordre, pas une indiscrétion à réprimer.

A une heure de l'après-midi, les trains emportaient dans les deux directions les bienveillants venus à l'appel de leurs proches : on avait alors 2000 francs, et les villageois, l'ouvrage de la matinée terminé, affluaient à leur tour; s'ils donnaient de bon cœur, ils faisaient aussi de bons coups, tant les prix étaient modestes. Ce fut le moment le plus animé et le plus amusant de la journée. A 4 heures et demie, il ne restait plus sur les tables un seul article : corbeilles de fruits, tonneaux de moût (on était en vendange) s'en retournaient à vide ; on avait misé jusqu'aux moindres chiffons, jusqu'aux tentures rouges et blanches, jusqu'aux fleurs qui décoraient les tables, et le pasteur, la figure épanouie, venait annoncer une addition triomphante de 6000 francs. Comment s'étaient encore trouvés ces 4000 francs? On ne Ta bien pu comprendre... Bref, ce fut une belle journée pour tous. Quant à Meuron, â côté de la reconnaissance et de la joie de ce succès, le meilleur condiment de la fête était pour lui le sourire joyeux de toutes ces petites mines éveillées qui

lui faisaient cortège, acclamant les poignées de sous qui leur ouvraient l'accès des spectacles et des tables dressées.

Peu de semaines auparavant, M. Menthonnex, terminant les notes qu'il prenait régulièrement, avait écrit: «Le porche est achevé. Aujourd'hui nous avons arrangé le terrain autour de l'église et fermé le chantier. Loué soit Dieu. » Cependant l'œuvre, telle que ses promoteurs la rêvaient, n'était point terminée : à peu d'années de là, a mesure que les fonds se trouvèrent, on put encore songer à consolider le vieux clocher, à réparer l'horloge, à refondre et harmoniser les cloches, dont l'âge avait un peu fêlé le timbre: ce fut un beau moment pour tous, lorsque, par un soir d'automne, leurs voix graves et rajeunies retentirent pour la première fois.

Bien peu d'années après, leur sonnerie accompagnait à sa dernière demeure le pasteur, encore jeune, que Meuron avait précédé dans l'éternel repos. Le souvenir de l'un et de l'autre reste vivant dans les villages, et deux plaques commémoratives, placées dans le temple par cela paroisse reconnaissante », rappelleront aux générations futures l'œuvre de dévouement et de piété accomplie par eux.

Nous avons fait tout à l'heure allusion, à propos d'Éticnne Duval, à la Commission fédérale des Beaux-Arts. Meuron en fit partie dés le début (en 1888) et en fut un des membres les plus écoutés. Il n'avait d'ailleurs qu'une confiance limitée en l'intervention de l'Etat dans ce domaine; il demeurait persuadé que l'initiative intelligente des particuliers produit de meilleurs fruits que les subventions officielles. Il ne crut pourtant pas devoir refuser d'entrer dans cette commission, où il pouvait, avec quelques collègues partageant ses vues, rendre des services et prévenir des fautes.

C'est à un peintre soleurois, à certains égards extraordinaire, Franz Buchser, que nous devons l'institution de la Commission fédérale des Beaux- Arts. Dévoré du besoin d'agir, de «créer quelque chose », il avait été, une vingtaine d'années auparavant, le promoteur de la Société des peintres et sculpteurs suisses, qui, dans sa pensée, devait devenir une sorte d'Académie des Beaux-Arts et

prendre la direction du mouvement artistique dans notre pays. Grâce au bon sens de M. van Muyden, de Genève, la chose prit une tournure plus modeste, — et plus utile : au lieu d'une société patronnant officiellement les artistes, on eut une société amicale, exempte de toutes allures autocratiques, servant simplement de lien entre tous ceux qui pratiquent les arts, et capable par cela même de prendre en main, au besoin, leurs intérêts professionnels.

Cependant, Buchser poursuivait son idée d'une direction officielle des arts; il fit des tournées dans divers cantons, vit les hommes influents, plaida la cause qui lui était chère avec un feu et une ténacité irrésistibles. Sa stature de tambourmajor et ses yeux flamboyants ajoutaient quelque prestige à l'assurance de sa parole. Il fit si bien, que les Chambres entrèrent dans ses vues et qu'il eut cause gagnée : la protection officielle des beaux-arts fut instituée en Suisse; une subvention de 100,000 francs fut inscrite au budget.

Meuron ne vit pas ce succès avec plaisir. Il craignait que la protection, superflue pour les vrais artistes, profitât surtout aux médiocres, qu'il vaut mieux ne point encourager; il redoutait des cadeaux faits par l'État à tel musée qui peut-être ne les apprécierait pas, car on n'apprécie guère ce

qui n'a rien coûté; il redoutait aussi certaines influences, certaines tendances artistiques dont il n'attendait rien de bon.

Il nous écrivait le 31 octobre 1888, après les premières séances de la commission récemment constituée :

La commission n'a jusqu'à présent rien fait que discuter son règlement, qui est maintenant soumis à l'approbation du Conseil fédéral. La besogne faite n'est pas riche, selon moi : un règlement, c'est fort beau ; on dit qu'il en faut un, soit; ... il peut servir à enterrer les bonnes idées. Quant aux moyens de relever le niveau de l'art, il en a été assez peu question, quoiqu'on en ait beaucoup parlé.

Suivent des détails et des appréciations qui ne manquent pas de piquant et que, pour cela même, nous préférons taire. Ils nous montrent les illusions de certains partisans du système des subventions, imbus de l'idée, clit Meuron, que tout ce qui a été n'est plus et ne doit plus être, et que l'art ne comptera que depuis 1890.

Tout n'est encore qu'embryonnaire, ajoute-t-il, mais je n'augure rien de bien fameux... Qu'on fasse ce qu'on voudra, on ne créera pas un art national tout d'un coup ; mais une chose est sûre, ou tout au moins fort à craindre, c'est que tout cela ne rende la vie plus dure aux centres qui

existent déjà, — comme chez nous, par exemple Au

fond, jusqu'à présent, on n'a discuté qu'une chose sans le dire, c'est de rogner les prétentions du Kitnstverein suisse,

qui s'est cru — et se croit encore — l'organe naturel de tout ce qui a trait au domaine de l'art.

Un an plus tard, voyant quels appétits éveillait parmi les artistes l'institution nouvelle, il parlait à Gustave Jeanneret de « cette commission qui me paraît vouée aux dieux, infernaux dès son berceau, sous la forme de peintres qui ne rêvent que grands prix. »

Il exprimait la même perplexité à son ami Pierre de Salis, et ajoutait: «Je n'oseprcsque pas le dire, mais je ne serais point fâché de voir un déficit dans le budget fédéral amener une réduction de cette subvention, dont je n'augure rien de fameux. » S'il eût vécu deux ans de plus, il eût pu voir, en effet, la subvention fédérale réduite de moitié, en dépit des protestations des artistes, qui ont pris goût ci cette manne officielle.

Malgré ses prévisions défavorables, Meuron mit au service de la commission fédérale son rare bon sens, sa clairvoyance tranquille et son esprit toujours conciliant. La commission ne borna heureusement pas son rôle à l'achat d'œuvres d'art; elle poussa à la décoration d'édifices publics, tels que l'École polytechnique, le Palais fédéral de Justice, le Musée national, — ce qui est une des formes les plus intelligentes de la protection.

Ces réunions périodiques, où il se rendait, comme on l'a vu, avec son ami Duval, maintenaient Meuron en relations cordiales avec l'élite des artistes suisses et au courant des questions qui se posaient: nul ne les étudiait avec une plus naturelle impartialité que lui. A cette impartialité tous rendaient hommage; mais on n'a peutêtre pas assez remarqué qu'elle venait de son extrême modestie autant que de sa parfaite bienveillance. Quelle que fût la vivacité de ses convictions ou de ses impressions, il ne les tenait point pour la formule absolue du vrai et ne se croyait pas autorisé à les imposer à d'autres: il ne tranchait pas, il attendait que la lumière se fît.

D'année en année, la diversité des occupations et des intérêts absorbait ses journées. C'étaient les séances du Grand Conseil vaudois, où il siégea comme député de Concise pendant une législature, ou encore l'œuvre de l'Enfance abandonnée, dont il avait accepté la présidence, ou telle

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autre tâche à laquelle il se vouait sans réserve, dès qu'il en assumait la responsabilité. Il ne s'absentait d'ailleurs pas volontiers; de plus en plus ami de son chez lui, il n'était jamais oisif un instant: ce Quand je ne peins pas, écrivait-il à Zelger, j'ai toujours quelque chose qui m'intéresse à faire, et je ne m'ennuie jamais. » Ce « goût à l'ouvrage », qui était un des traits caractéristiques de sa nature, se plaisait aux travaux les plus variés: «Si je n'avais pas la peinture, disait-il, je serais le plus heureux des hommes, » — car il n'était pas sans quelque remords de ses infidélités. «J'ai renvoyé de t'écrire, dit-il dans une lettre à un neveu, parce que je me suis laissé détourner de mes affaires par la présence d'un ouvrier antiquaire qui restaure les bahuts que j'ai retenus de Zelger. Nous travaillons plus ou moins ensemble, et cela m'amuse beaucoup.»

Un jour, il avait accordé l'hospitalité du port de Corcelles à un Parisien en vacances, grand amateur de pêche. Il le fit causer: c'était un sculpteur sur bois; et les nouvelles lumières qu'il tira de ces entretiens passagers stimulant son ardeur, il se fit envoyer peu après par lui toute une collection d'instruments délicats pour compléter les nombreux assortiments qui déjà garnissaient son tour. Il se mit ainsi en mesure d'aborder un tra-

vail qui, pendant plusieurs mois, fut un de ses plus vifs plaisirs. C'était une sculpture à jour destinée à couronner les bancs des deux chapelles de l'église de Concise, au-dessous de deux grandes fenêtres. La grille de bronze de San Rocco à Venise, dont il avait rapporté la photographie, lui servit de thème, et la surprenante réussite de ce travail d'un novice faisait dire à un sculpteur de ses amis: «Ce diable d'homme, qui n'a jamais tenu un ciseau ni appris la technique du métier, exécute en s'amusant des morceaux qui demanderaient à d'autres des années d'étude. »

Un succès analogue avait accompagné son premier essai de faïence décorative, destinée à la frise du porche de Corcelles. « Je vous aurais écrit plus tôt, dit-il à Zelger, sans un travail que je tenais à finir: une frise d'enfants à reproduire en faïence pour ma porte d'entrée. Je vais l'expédier à Genève, où mon beau-frère me la fera exécuter et cuire. Gluck Il avait conçu l'idée de ce motif en suivant le travail du sculpteur Iguel, occupé à décorer les montants du porche, terminés par quatre têtes très heureusement trouvées qui représentaient les quatre saisons. Une peinture de Raphaël avait suggéré à Meuron le sujet de cette frise, gracieuse allégorie dont l'exécution fut

pour lui un véritable amusement. Il en reprodui-

sit plus tard la donnée, en la modifiant, dans quatre médaillons, figurant les quatre éléments, dont il décora les dessus de portes du salon de son beau-frère. C'était le moment où Ton commençait chez nous à associer la céramique à l'architecture; son beau-frère, à qui l'unissait une étroite et ancienne amitié, venait de transformer son laboratoire de chimie en un atelier de céramique dont il lui offrait l'usage. Inventeur du four à gaz qui porte son nom et qui, dans ses multiples applications, rend encore d'inappréciables services à l'industrie et à la science, Adolphe Perrot venait d'employer son appareil à la cuisson des faïences grand feu. 1 Le côté artistique de cette industrie avait éveillé dès l'origine l'intérêt de Meuron et ouvert des horizons nouveaux à sa curiosité: plusieurs années durant, la construction de la belle demeure du coteau de Chambésy, dont l'habile architecte Goss réussit à faire une véritable œuvre d'art, tint une place très grande dans les préoccupations du peintre de Corcelles. Avec nos mœurs

1 Son atelier du N° io de la rue de l'Hôtel-de-Ville, à Genève, fut, grâce à l'initiative désintéressée de son créateur, mort peu d'années plus tard, l'origine de la classe de céramique à l'École municipale de Genève, actuellement en pleine prospérité. L'emploi du four à gaz s'est répandu rapidement à l'étranger. Plusieurs mémoires scientifiques en font mention et lui attribuent un rôle important.

démocratiques, l'occasion est rare, en effet, pour l'architecte de donner essor à ses aspirations, et ce fut pour Meuron une vive jouissance de discuter les plans avec Goss et d'en discourir avec son ami. Plus tard, lorsque s'imposa la question délicate de la restauration des voûtes de l'église de Concise, ce fut Goss qui, entrevoyant des difficultés et des dépenses exceptionnelles, suggéra l'idée d'un plafond en boiserie qui rappelle les vieilles basiliques.

Si je ne t'ai pas encore écrit au sujet de tes dessus de portes, mande-t-il à son beau-frère, c'est que j'étais attendu au Creux de la Pey et que j'avais une quantité de choses à débarrasser auparavant. Et puis, une fois là-haut, tu sais, on ne peut dire comment coule le temps. A peine levé, on déjeune et l'on part, pour rentrer affamé le soir. On dîne, on prend le café, le pousse-café, puis on cause. C'est tout ce qu'on peut faire, et on n'y manque pas, ceux au moins qui ne s'assoupissent pas avant l'heure. Quant à M... M..., il dort ses deux bonnes heures, après quoi il est éveillé comme un pinson et ne peut plus gagner son lit.

On voit que la chasse était toujours un des très vifs plaisirs de Meuron: chaque année, la passe de

la bécasse le retrouvait au Creux de la Pey, entouré d'un cercle d'amis qui avaient battu les bois avec lui dans sa jeunesse, et que, peu à peu, remplaçaient de plus jeunes à mesure que disparaissaient les anciens ; mais ni lui, ni les jeunes ne s'apercevaient de la distance que l'âge mettait entre eux. Meuron n'aurait pas voulu, sans raison majeure, manquer à ce rendez-vous traditionnel.

C'est de nouveau une semaine de chasse, écrit-il encore à son neveu, qui a retardé ma visite, ou, pour parler plus exactement, une semaine de montagne qui avait été destinée à la chasse, car dès le second jour la neige nous cloîtrait dans la maison. Nous en sommes repartis le sixième jour avec deux pieds de neige et pas de chemin frayé. Nous avons mis deux heures à faire deux kilomètres. C'eût été amusant sans l'extrême fatigue. La semaine précédente, j'avais été coucher seul là-haut et avais eu la chance de tirer deux coqs de bruyère en moins d'un quarf d'heure, — un quine de chasseur ! . . . A cette heure, nous chassons un autre gibier: j'ai acheté quelques filets, et le jardinier, qui est fils de pêcheur, va les tendre et les relever de bon matin. La trentième palée a figuré aujourd'hui sur la table, avec une truite de contrebande, qui est venue se fourvoyer dans nos filets et qui est parvenue jusqu'à la poêle sans alerte de gendarmes.

Le lac avait exercé de bonne heure sur Meuron un attrait presque aussi vif que la montagne, et depuis l'abaissement du niveau des eaux par suite de la correction du cours de l'Aar, l'étendue con-

sidérable de grèves laissées â la culture, au bas de sa propriété, devint un champ nouveau pour son activité. 11 mit un intérêt particulier à propager ses plantations sur tout l'espace libre, drainant et plantant chaque année de plus grandes étendues, qu'il alimentait par les semis de ses pépinières, soignées avec une sollicitude toute paternelle. Ce fut un amusement pour lui de faire venir toutes les essences amies des terrains humides et pierreux, et de faire succéder aux vernes et aux charmes, qui croissent spontanément sur les grèves, les pins d'Autriche, les planes et surtout les chênes d'espèces diverses.

Son beau-frère s'y employait et lui envoyait chaque automne de petits sacs de noix de Canada, de marrons d'Inde et surtout de glands superbes, crus sur son terrain. Un de ces envois, qui se répétaient chaque automne, donna lieu â la lettre suivante, adressée par Meuron à un enfant de cinq ans, qui, chargé cette fois-là de la récolte, avait malicieusement glissé dans le sac un gland de parapluie, assez pareil de forme et de nuance à ses compagnons :

En les triant, j'en ai trouvé un d'une variété bien extraordinaire, tout à fait inconnue pour moi. Aussi je te le renvoie pour que tu cherches à te rappeler sous quel arbre tu l'as trouvé. En attendant, je l'ai baptisé : Quercus Gnil-

lelmus Perrotiana. C'est une variété nouvelle et qui pourra faire ta fortune. Les nouveautés se paient des prix fous; un Anglais payait l'autre jour 25,000 francs une orchidée nouvelle. Fais des recherches, et dis-moi franchement ce que tu en penses et si nous devons lui maintenir son nom, ou le remplacer par celui de Quercus Parapluviana, ce qui gâterait considérablement les choses, je n'ose te le cacher.

En peu d'années, les terrains vierges s'étaient couverts de jeunes plantes; celles-ci atteignirent bientôt une stature assez respectable pour former une avenue bien fournie qui descendait au port; il put même commencer, dans les dernières années de sa vie, l'exploitation des hauts fourrés, au travers desquels il ouvrit de larges chemins ombragés, conduisant d'un bout à l'autre de ses récentes acquisitions. Il avait canalisé les sources folles qui couraient au hasard en bas les tranchées de la voie ferrée, et en avait formé un assez vaste étang destiné au patinage, et dans lequel il rêvait aussi de se constituer un vivier, pour y élever diverses sortes de poissons.

Le port est à deux pas, et de la jetée, très prolongée, la vue s'étend au large, embrassant toute l'étendue du lac. Sur le terre-plein, surélevé de quelques marches, qui domine le port, il avait établi le pavillon de la Chasse et de la Pêche, qui figura, en 1887, à l'Exposition fédérale d'agriculture à Neuchâtel.

Le pavillon, écrivait-il le 18 janvier 1888 à un neveu, est installé depuis longtemps. Nous en avons fait la surprise à ta tante et à ta cousine à leur retour d'Angleterre. Une fois en place, c'est beaucoup plus grand que je ne l'avais d'abord imaginé. Trois bateaux et la grande caisse que tu connais y sont installés, et l'on y danserait encore une ronde pour se réchauffer. Nous l'aurions fait volontiers aujourd'hui. Cette bise enragée a produit sur les bords du lac des aspects groënlandais très curieux ; ce sont des amoncellements de glace qui font penser aux mers polaires, avec des bruits sourds et sinistres de glaces qui s'entrechoquent et s'engouffrent sous les banquises. Il faut absolument que tu viennes voir cela avant la débâcle.

Dans le pavillon avait trouve place le plus bel assortiment d'engins de pêche qu'un amateur puisse rêver, sans parler de l'attirail du peintre jaloux de saisir au passage ces fugitifs effets, qui font le désespoir de l'artiste pris au dépourvu. Quelques pochades piquées à la paroi, au-dessus des rames et de la canardiére, complétaient l'aspect pittoresque de ce chalet si aimé du maître. Et comme, de cette plateforme, la vue était, selon les caprices du ciel et de la saison, aussi changeante qu'étendue, comme des sièges hospitaliers y attendaient le visiteur, il était rare qu'une journée passée à Corcelles ne se terminât pas par une promenade au bord du lac. Le ciel enflammé du couchant empourprait les eaux, et bientôt la lune, montant comme un globe d'or, y traçait son large

sillon. On s'oubliait là, dans les belles soirées d'été, à respirer la brise du lac; on s'y chauffait encore au soleil d'automne.

Pendant les quinze dernières années de Meuron, ces grèves furent un des charmes les plus vifs de sa journée; il ne s'en passait aucune sans qu'au sortir du travail de l'atelier, il prit, suivi de son chien, le chemin qui descend vers le lac à travers les prairies; il y trouvait toujours quelque chose à faire, quelque amélioration à réaliser. Souvent, un ami l'accompagnait, et parfois un incident comique venait faire diversion.

« Nous descendions un jour, nous raconte un de ceux qui ont fait le plus souvent avec lui cette promenade favorite, nous descendions vers la grève, devisant art et scènes de chasse, tout en admirant le lac, les Alpes et la silhouette délicate des montagnes qui bornent le tableau du côté du couchant ; grisés par ce soleil du soir qui répand sur l'eau des teintes somptueuses, intéressés par les mille détails qu'un œil d'artiste saisit au passage et dont il jouit délicieusement, nous faisons halte prés de la loge du garde-voie: un train va passer; tout en causant, nous attendons devant la maisonnette, avec son jardinet et ses poules... Tout à coup, un cri aigu, angoissé, lamentable... puis une chasse haletante dans les fourrés qui bordent la ligne.

«C'est ce diable de chien qui fait des siennes!)) s'écrie le peintre en s'élançant. Et, de fait, le malheureux animal, après une course folle, arrive, une poule morte pendant au museau. Il rampe, se traîne vers son maître, implorant merci. Mais le maître connaît la recette souveraine qui guérit les convoitises coupables. Saisissant le chien par le collier et sa victime par la tête, il fait décrire à la poule un moulinet vertigineux, forgeant à chaque tour sur la tête et sur le dos du coupable et lui administrant une poulardée dont on parle encore. Le chien hurlait, les plumes volaient, décrivant un soleil autour de l'animal. L'homme, la poule et le chien, enveloppés dans ce nuage de plumes, formaient un groupe d'une ineffable drôlerie...» Ce remède, plus bizarre que cruel, eut un plein succès, nous a-t-on dit.

Bien qu'il fût pris par tant d'intérêts divers, l'artiste n'était point mort; il n'était pas même endormi : nous le retrouvons, le 18 août 1886, en Valais, établi chez des amis, en pleine possession

de sa verve et de son entrain. M. Alexandre de Dardel avait mis à la disposition du peintre un chalet-refuge, situé à trois heures au-dessus des Mayens de Nendaz. Toute la famille l'y avait accompagné le jour de son installation, « une vraie caravane, » écrivait-il à sa femme.

Mardi, 18 août 1886. Monté hier par un temps superbe. Il s'est gâté, comme de juste. Pluie magnifique depuis midi. Mais le refuge est chaud, et il n'y a pas trop de gouttières.

Le iy août... Cette vie dans le refuge me rappelle tout à fait la Bettenalp, et je suis bien content de la reprise après trente ans écoulés. Le site serait charmant, si l'on n'avait eu la malheureuse idée de dessécher un petit lac qui était au pied du chalet. Beaux arbres, forêts presque vierges. Hier, nous avons eu la visite du Dr D. et d'Otto, qui nous apportaient des vivres et des journaux, bravant la pluie... J'ai deux études à vingt minutes d'ici. Je pense que nous y serons encore deux ou trois jours, si le temps est au beau. Je ne fais pas d'imprudence, je suis bien ; mais je passe un peu trop à l'état de cuisinier... Nous avons un homme avec nous, un pauvre chasseur, qui ne sait pas faire notre cuisine. Cela nous prend un certain temps, et ce n'est pas toujours drôle, surtout de relaver la vaisselle.

Il fallut bientôt redescendre.

La pluie continue, écrit-il le 24 août, et c'est dommage, car je suis en train. J'ai commencé hier une étude dans le village, et j'aimerais emporter au moins celle-là terminée, mais toutes les espérances de beau temps ne sont que leurre.

Entre temps, je peins des panneaux sur les portes des armoires : ce sera une surprise pour Alexandre, qui revient lundi ou mardi. J'avais commencé deux études près d'une cascade, mais il a fallu redescendre et les laisser en plan. J'ai eu, malgré tout, un bon bain de haute montagne. Les alentours du refuge sont si pittoresques, que je me croyais revenu au temps de mes campagnes alpestres...

26 août. J'ai pu retourner à mon étude et lui donner une bonne séance... Je suis en verve; l'air me va, et je trouve chaque jour le pays plus joli et plus intéressant. Je me prends à aimer les mélèzes, qui se marient si doucement avec la verdure des prés, fournis d'une herbe plantureuse. Sans aller si haut que le refuge, où on est dans la haute région alpestre, il y a ici autour beaucoup de motifs, et l'air et la température sont toujours doux malgré la pluie... J'ai bien joui de ce séjour et de peindre de nouveau d'après nature ; je me suis remis en contact avec elle, et s'il y avait plus de force, je me sentirais revenu à l'ancien temps de la Bettcnalp et de la Bernina.

L'été suivant, il bouclait de nouveau son sac. Le 15 août 1887, il écrit de Coreelles à son ami Fritz Landry :

J'ai pensé souvent à vous au Creux de la Pey, où nous avons passé huit jours. La gai line était morte; les quilles ne battaient que d'une aile. J'ai arraché non sans peine une étude à mon inertie. Je crois qu'elle ne vaut pas cher, mais enfin elle est là. Je vais aller à la Schynige Platte quelques jours. Je me le suis promis cet hiver. Mais l'entrain n'y est pas. Peut-être viendra-t-il sur les hauteurs. Que fait Jeanneret ? Dieu sait tout ce qu'il a peint, lui !

Il lui fallut attendre le beau temps quelques jours à Wilderswyl, chez son ami Boutibonne, puis il gagna la Schynige Platte : « Enfin m'y voici! » écrit-il tout joyeux à sa femme. Et il se remet à l'œuvre, refaisant, comme il dit, « son apprentissage» de peintre d'après nature.

Ce matin, j'ai fait une petite étude sur le sommet de la Dauben, ici près. La vue y est magnifique, et on plonge sur les deux lacs, et sur l'autre revers on a le panorama voisin des grandes Alpes jusqu'au Wetterhorn, d'un côté, et la Blumlisalp, de l'autre, puis le Niesen, le Stockhorn, Thoune. J'ai réussi à dénicher un petit garçon, vacher du voisinage, qui vient me porter mon bagage. Au retour, c'est moi [qui le porte], mais comme c'est à la descente, je le fais sans peine. Ma blouse m'est précieuse. Pour l'après-midi, où je suis a l'ombre de la montagne depuis trois heures, j'endosse mon paletot, puis la blouse, enfin le châle. Je dois avoir l'air d'une botte de foin ; mais comme je suis dans un fond où personne ne passe et où les corbeaux et les marmottes seuls me peuvent voir, j'en prends mon parti.

J'ai découvert, écrit-il à F. Landry, un trou au fond duquel est une gouille (une mare) en face d'un beau rocher. Peut-être y a-t-il matière à quelque chose, mais l'étude est encore bien mauvaise. Pauvre Auguste Berthoud ! Décidément, jamais personne n'a peint des terrains alpestres comme lui. Je doute même qu'il revienne jamais une nature douée de tout ce qu'il faut, amour, patience, et le talent et la volonté. Tout ce coin-ci chante Berthoud sur tous les tons. ... Il me faudrait ce qu'il avait.

Hommage touchant dans sa modestie, rendu par l'artiste sexagénaire au camarade de ses premières campagnes, à l'ami éprouvé qu'il venait de perdre.1

Vous ne sauriez croire, écrit-il encore à Alfred Berthoud, comme les terrains et les montagnes sont beaux par ce beau temps. C'est une jouissance qu'on reçoit par tous les pores. Il fait chaud, agréable ; les terrains posent si bien ! Dommage seulement que ce magique soleil pose si mal... Je compte rester ici tant que le temps sera beau... Je brûle la chasse cette année, et sans regret, et je me borne, tout en faisant mon étude du soir, à surveiller une famille de marmottes qui tourne autour de moi et siffle chaque fois que je me lève. Les montagnes étaient féeriques ce soir, et le silence imposant : pas un bruit ; parfois le croassement d'un corbeau ou une pierre qui se détache, ou, dans le lointain, un iodcl deviné. C'est une vraie jouissance que cette séance sur le pinchard, loin de tout le monde. Dommage que la peinture soit si difficile, et qu'à soixante-quatre ans on ne soit guère plus avancé qu'à trente ; l'entrain y serait, mais la force, bernique ! Ces terrains si captivants, que plus on en prend, plus on en voudrait, sont diaboliques ; il faudrait des pinceaux enchantés pour s'en tirer avec honneur, et non la lourde patte d'un sexagénaire... Et puis, à quoi ça rime-t-il ? Qui peut ou veut apprécier la peine qu'on s'est donnée ?... Il faut croire qu'il y a de l'enchantement, puisque j'y reviens encore... Chaque coin me rappelle le pauvre Berthoud. L'a-t-il arpenté et peint ! Et cependant j'ai trouvé des choses qui ne le rappellent en rien.

1 A. -H. Berthoud était mort quelques mois auparavant, le 13 mars 1887.

Puis la pluie est revenue, el le brouillard. Meuron parle de quitter la partie :

Ce genre de vie n'est plus de mon âge, écrit-il aux siens. Ce va-et-vient, cette maison qui résonne comme un tambour, que chaque porte fait trembler en se fermant, et puis les chevaux qui frappent du pied pendant la nuit ; la voix nasillarde des Allemands qui domine par trop et finit par m'agacer ! Hier, j'avais en face de moi, rouge comme une cerise, une dame qui parlait haut d'une façon insupportable et comme si la table entière eût dû trouver plaisir a l'entendre!... Tout ceci fait que je me réjouis d'être à Corcelles. Et pourtant je suis très content d'avoir pris courage pour grimper jusqu'ici... Tu ne te représentes pas combien ces montagnes sont belles avec l'éclairage du soir et du matin. Et les terrains! On en aurait pour une saison entière, si on s'y laissait aller.

Il prolongea cependant son séjour, et y gagna une agréable connaissance:

J'ai rencontré un Anglais comme je les aimerais tous... C'est un M. Townsend, membre du Parlement et botaniste, en relation avec Boissier, Burnat, etc.. Il est accompagné d'un petit chien basset qui ferait le bonheur de Gaby. On lui met un morceau de sucre sur la table en disant : « De Gladstone ! » — il n'y touche pas ; on le prend et le repose : « De lord Salisbury !» — et le voilà happé. Cette après-midi, il m'a accompagné à mon étude, et pendant qu'il était assis à examiner les plantes, son chien s'est mis à hurler sur les hauteurs; il est allé à sa recherche, et à mi-chemin m'a crié qu'il était dans un trou de marmotte. Appel, sifflet, tout était inutile; mais il entendait la bête.

Enfin, après avoir envoyé chercher des hommes avec des pioches, le chien est ressorti sain et sauf. C'est la marmotte qui a été blessée; il en a été quitte pour l'émotion.

} septembre. La pluie s'est mise de la partie... Ce matin, brouillard, que perce le soleil de temps à autre. On dit qu'il fera beau, mais le beau de tout le monde n'est pas toujours celui des peintres... C'est décidément une vocation qui exerce la patience, surtout dans les Alpes, où le moindre nuage peut vous jouer un tour pendable. Si je ne rapporte pas grand'chose, au moins me suis-je rafraîchi au contact de la nature.

Deux séjours à Paris le remirent en contact avec l'art contemporain. Il fut, en 1887, c'est-àdire peu avant le séjour d'alpes que nous venons de rappeler, voir l'exposition Millet et le Salon. 11 vit aussi ses anciens amis Ehrmann, Charles Clément, Boutibonne, puis un jeune collègue qu'il avait, dés ses débuts, tenu en haute estime, Paul Robert, alors établi à Paris. Il visita avec lui le Louvre et le Luxembourg, où de notables changements étaient survenus depuis son dernier séjour.

Deux ans plus tard, au commencement de l'été 1889, il fut rappelé à Paris en qualité de membre du jury international. Il travailla avec une quarantaine de collègues français et étrangers, sous la présidence de Meissonnier. « Que c'est bête, ces récompenses! écrivait-il à Gustave Jeanneret. Gardons-nous-en chez nous comme de la peste. »

Sa famille ayant séjourné a Paris une partie de ce temps, nous n'avons de lettres que de la dernière période; elles ne laissent pas d'être parfois assez piquantes.

Paris, Hôtel Voltaire, 2 juillet. Il ne s'est guère passé de chose à vous raconter depuis votre départ. La besogne est d'une monotonie qui lasse. On commence tous les jours à huit heures, pour ne finir qu'à six heures du soir. C'est fatigant, et quelquefois écœurant. Elle est faite légèrement le plus souvent, et il est difficile qu'il en soit autrement. Nous n'en sommes qu'aux deuxièmes médailles, qui sont encore loin d'être achevées ; viendront les troisièmes, puis les mentions. C'est une vie dont je verrai la fin avec plaisir.

Figure-toi que Meissonnier s'est marié entre deux séances, hier, et que nous allons le voir reparaître à huit heures ce matin. Le jury lui donne un dîner demain. Cela ne me sourit guère, mais il serait peu politique de refuser de m'y associer. Je ne suis plus fait pour ce tourbillon, et me réjouis bien de retrouver l'air pur de la campagne. Cette vie de Paris ne doit pas être désapprise, mais je vois qu'elle conserve ceux qu'elle ne tue pas. Le peu de contemporains qui me restent sont plus alertes que moi.

6 juillet... Ces travaux du jury excèdent, et donnent parfois des résultats si absurdes ! . . . La seule chose agréable, ce sont les connaissances que j'ai faites ou refaites. Je n'ai pas été à l'Elysée, pas plus qu'à l'Opéra ; après ces longues journées, je ne me soucie que de me reposer avec quelque ami.

7 juillet. Hier, j'ai déjeuné avec Gérôme et Bouguereau. C'est le côté agréable de ma mission : les connaissances et le ton de camaraderie sans pose. Je ne te parle pas du dîner Meissonnier, cela me mènerait trop loin. C'est inconcevable tout ce que peut engloutir de flatteries ce petit homme! Ce qui Test plus encore, c'est la verdeur avec laquelle il supporte ces longues séances, toujours le premier là, et se mariant dans l'intervalle, à soixante-quinze ans ! J'ai reçu une carte pour l'Elysée jeudi, et je crois que j'irai pour avoir vu les appartements, qu'on dit superbes... J'espère aller voir quelques ateliers quand nous serons hors de presse, mais tu peux être sûre que je ne ferai pas long feu, une fois la chose terminée.

12 juillet. La fin approche, Dieu merci !... A la suite de quoi, tout le jury ira dîner à la campagne à Bas-Meudon. J'ai fait bonne connaissance avec tous mes collègues, qui sont fort aimables avec moi. C'est le souvenir le plus agréable que je rapporterai de mon séjour.

jj juillet. Le dîner d'hier au Bas-Meudon, soi-disant pique-nique, mais offert en réalité aux étrangers par les membres français du jury, a été très gai et cordial. Il n'y a que des Français pour avoir cette bonne grâce. Américains et Anglais ont eu les honneurs, et leurs discours respiraient un enthousiasme senti. Le dîner avait lieu sur une terrasse au bord de la Seine, en face d'un paysage du soir

magnifique. On est revenu dans une grande patache qui nous a déposés devant l'hôtel de Meissonnier, qui avait été encensé à nouveau. Nous lui avons dit là notre dernier adieu... J'ai renoncé a l'Elysée définitivement, à cause de la chaleur; l'idée d'aller en habit noir dans cette cohue ne me souriait pas du tout.

16 juillet. J'ai employé ma journée à faire des visites. J'ai vu Français et Bouguereau, et passé chez eux de très agréables moments. Chez Bouguereau, j'ai Fait la connaissance de Benjamin Constant et vu chez les trois des choses intéressantes. Je me suis réconcilié en partie avec la peinture de Bouguereau en voyant ses études et ses tableaux commencés. Quant à B. Constant, sa peinture m'a toujours plu et son exposition cette année était remarquable, ce qui ne l'a pas empêché d'être victime d'une cabale qui lui a fait manquer de deux voix la médaille d'honneur. On en a beaucoup parlé et on en parle encore beaucoup dans le monde des artistes.

Il y aura des mécontents chez nous, comme il y en a ici ; mais si j'ai fait tort à quelqu'un, c'est certainement bien involontairement.

Meuron n'avait plus exposé à Paris depuis 1867. Il était arrivé à l'âge où les rêves de gloire ne nous tourmentent plus guère, où l'on contemple avec philosophie les ambitions en lutte. La dernière exposition à laquelle il avait pris part hors du pays était celle de Vienne, en 1873. Il écrivait à ce propos à Bachelin :

J'ai reçu il y a quinze jours un avis officiel m'annonçant que le jury m'avait décerné une médaille. Je ne puis dire

que ça m'ait ému ; cependant j'aurais été un peu mortifié de n'en pas avoir ; ça m'aurait semblé une sorte de mise au rancart, et ça fait toujours un certain effet, quand la cinquantaine a sonné. « Oui m'sieu, comme dit l'ami Anker, elle a sonne il y a aujourd'hui un mois, ça y est. »

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