‹ Le peintre Aved, sa vie et son œuvre 1702-1766Chapitre 119 sur 157 · J.-A.-J. Aved à J.-B. Rousseau · texte numérisé non relu

J.-A.-J. Aved à J.-B. Rousseau

22 septembre 1738.

Sy vous este sensible à l'empressement que le public a témoigné pour voir votre porteret, vous devez estre extrêm'^"* content. Le Salon a esté ouvert pendant 18 jours ; il n'a pas désemplis de monde de tout étas grand et petis ; tout le monde voulet voir Monsieur Rousseau. Je ne scay lesquel étoient les plus empressé de ceux qui vous ont veu autre fois ou de ceux qui ne vous ont jamais veu. J'ay actuellement trois graveurs qui sont les meilleur de Paris qui veulle vous graver tous les trois. Comme il n'en faut qu'un, je ne say comant me défaire des deux autres. L'on m'a fait demander plusieurs fois sy je voulés vendre le porteret ; que [l'on] m'en donneray tout ce que je soiteret; j'ai tout refusés. Pour des copie, j'en donneray à ceux qui m'en demanderont. Je me trouve très satisfait d'avoir eu le bonheur de vous pindre, puis que c'est une des meilleur chose que j'ay fait. Vous m'avés fait faire un pas, et c'est vous qui m'avés inspiré ; je sens bien que vis-à-vis de vou on ne fait rien d'ordinaire. Soufrés donc, Monsieur, que je vous en fasse mes remerciement, et sy j'ay eu quelque honeur c'est de vous que je les tiens. J'ay eu l'honeur de voir M'^ Gouviers, qui m'a lue une lettre que vous lui écrives, où il m'a fait voir des choses extrêmement flateuse pour moy. Je n'ay pas veu M"" le comte du Luc ; il est à Savigny pour jusqu'à la Saint Martin. Je vois assé souvent M"" le marquis de Nelle, et nous parlons presque toujours de vous quand nous sommes seul ; il vouderet de tout son cœur vous avoir chés luy, il ne seray jamais sy content ; il vous aime beaucoup. Nous lisons vos ouvrage ensemble auprès de votre porteret ; ne vous imaginés pas que ce soit une plaisanterie : rien n'est sy vrai. Je croy que l'on vous a envoies la feuille de M' l'abbé des Fontaines; il est venu nous rendre visite et veut avoir une de vos copie. Vousaurés bien de la peine à lire ma mauvaise lettre ; mais faite atcntion que les pintre ne save rien moins qu'écrire. Mais en revanche celuy pour qui je répondérés bien sait vous aimés de toute son âme et vous respecter, et sera toute sa vie. Monsieur, votre etc..

P. S. — Sy vous aviés quelque comission ycy à faire, et que vous m'en croyés capable, je vous auffre mes service très humble .

Publiée dans « The Collection of dutograph letters'dnd historical documents, formed by Alfred Morisson ». Second séries (i882-i8p^). Printed for private circulation, rSpj, gr. in-8, tome I, p. i^p-i^o.

j. J.-B. B^usseau à J.-A.-J. Aved.

Bruxelles, 26 septembre 1738.

Il m'étoit déjà revenu de plusieurs endroits que votre ouvrage avoit eu un succès qui s'étoit répandu jusques sur moi, et je n'ai point été surpris qu'un aussi habile peintre que vous ait excité la curiosité du public sur moi, pour qui vous avez daigné mettre en œuvre la beauté de vos talens. J'avoue que je suis extrêmement touché d'apprendre qu'on désire mon retour en France, et cette considération, jointe à la justice que tout le monde rend aujourd'hui à mes mœurs et à ma conduite, a fort ébranlé la résolution que j'avois prise de finir mes jours à Bruxelles.

CORRESPONDANCE D'AVED 179

L'amour de la patrie achève d'en triompher. Je suis près d'y faire un voyage. Je le désire ardemment; mais on me refuse un sauf-conduit, qui m'est indispensable pour faire cette démarche avec sûreté et agrément. Je respecte fort la parole des Ministres ; cependant, comme il ne tient qu'à eux d'en manquer, ce seroit m'exposcr à me faire mocquer de moi, si le cas arrivoit. Il s'agit de sçavoir si on pourra retourner ce petit fagot d'épines.

Puisque vous voulez sçavoir l'épitaphe Latine que je fis autrefois de mon cher ami M. Boudin, la voici :

Hippocratcs jacct hic Gallus, quo sospite nusquam Mors falccm gestare ausa est, aut ausa fijissct.

Vous serez peut-être plus content'de cette Epigrammc dont on vous a parlé ; elle peint assez bien l'homme que vous connoissez :

Habiller la fable en histoire,

Et, causant toujours de mémoire,

Propos sur propos enfiler,

Vous croirez que ce caractère

Est facilité de parler :

C'est impuissance de se taire '.

Je suis, etc.

Publiée dans les « Lettres de ^usseau sur différens sujets ». Genève, i/4p, in-12, t. I, p. ao^-aoy.

^. J.-A.-J. A\ed à J.-B. trousseau.

10 octobre 1738,

Monsieur,

Vous ne sauriés vous imaginer jusqu'à quel point a esté mon inquiétude. Je me suis [veu] hier presque brouillé avec M. le comte de Luc au sujet de notre porteret. Dans ma dernière lettre, je vous marqués qu'il y avet très longtems que je n'avés eu l'honcur de le voir, qu'il étoit ou à Conflans ou à Savigny. Je n'avés pas pue trouver un jour pour luy faire porter le tableaux tout finy ; enfin j'ay sue hier qu'il étoit arivés; je luy et fait porter chez luy; on m'a raportés qu'il ant parue un peut fàchéz et qu'il avet dit : « On me l'aporte bien tard. » Moy, qui l'aime d'inclination et qui ne vouderet pas, pour tout ce que j'ay, eitre mal avec luy, je vous avouray naturellement que cela m'a empêché de dormir et que j'ay esté dès huit heur du matin à l'archcvesché savoir mon sort. Je luy et dit mes raison; il m'a dit pourquoy je n'avés pas esté à Savigny; comme j'aités aucupés à faire le porteret de Mme de Mailly chez M. le marquis de Nesle, il ne m'a pas esté possible. Il s'est rendu à mes raison; il m'a dit : M. Rousseau te gâte et je luy et écrit que je te fcrés des tracasserie; je luy et répondu que j'alés vous écrire tout à l'heure et que je ne voulés pas cela prit rassine dans votre esprit. Il m'a priés de luy renvoier notre porteret pour qu'il le vit à loisir; dans sa colère, il ne l'avet veu qu'en gros. J'ay esté trois heurs avec luy, où nous n'avons fait que parler de vous. Je luy et dit qu'il me paroisset que vous aviés envie de revenir, et qu'il faudcret faire son possible pour cela; il m'a dit: « Est qu'il n'entend pas le françois? Ne seret-il pas en surté à l'archevesché, à Conflcns ou à Savigny? Un homme de son mérite sera toujours libre, — ce sont ces même parolle, — et l'on seret encore trop heureux de 1 avoir. » Je peut vous asurer, Monsieur, que tout le monde pence également sur

I. La lecture de la correspondance de J.-B. Rousseau montre qu'il doit s'agir ici de Voltaire.

i8o PIÈCES JUSTIFICATIVES

votre retour et rende justice à votre mérite. M. le marqui de Nesle est très flatte des chause aubligente que je luy et dit de votre part ; il vous offre toujours sa maison et vous pouvés le comter au nombre de vos amis. Un de mes amis me dit hier qu'il venet de chés M. de Fontenellc, où l'on avait beaucoup parlés de vous, et qu'il avet dit qu'il ne voiet pas que ce fût une chose bien dificille pour vous que de revenir; qu'il n'y avet personne qui s'oposât à votre retour, et quand même vous vouderis [ voudriés] finir par un acomodement, on dit que ce ceret la plus petitte chose du monde, qu'il ne reste que le fils de Sorin, qui est dans une misère affreuse. Tout le monde vous rend justice, et l'on est bien persuadé que vous n'avés nul part à tout ce dont il s'agit, et M. le comte du Luc m'a dit qu'il étoit impossible de faire casser tout ce qui a esté fait, ou [et] qu'il fallet s'acomoder ou revenir sens rien dire, et que vous sériés sure de trouver plus d'amis pet-estre que vous ne pences. Vous voyés. Monsieur, que je vous dit tout ce que j'entent dire dans le monde et même je prespar la voie afin de vous acuser juste. Je ne désire rien tant que d'avoir l'honneur de vous embrasser à Paris et de vous prouver à quel point j'ay l'honeur d'estre, Monsieur, votre très humble et très aubéisant serviteur.

Aved.

Ce lo octobre 1738.

J'ay déjà parlés à M. Pages pour votre amy Parmentier. Je feray de mon mieux. [v4,c?r«5e] : A Monsieur, — Monsieur Rousseau, — à Bruxelles.

Publiée dans les « Archives de l'Art français », içoy, p. 8-10. L'éditeur ajoute que la lettre est scellée d' '< un cachet rouge représentant une jolie tête de femme ». Ce cachet doit être le même qui ferme la lettre n" 8, et représenter la reine MaHe Lec^insl^a ». (Foir notre fac-similé.)

Page 1