J.-B. Rousseau à J.-A.-J. Aved
Bruxelles, 2 janvier 1740.
Les vœux que vous faites pour moi, mon cher Monsieur, en ce renouvellement d'année, seroient accomplis dans leur plus essentielle partie, si ceux que je fais pour vous sont exaucés du ciel : votre bonheur faisant, comme il fera toujours, la partie la plus considérable du mien. Je n'oublierai jamais, dussé-je vivre autant que votre premier Ministre, toutes les agréables consolations que vous m'avez procurées dans les peines de mon inutile et ridicule voyage à Paris.
I . Il est probable qu'Aved a oublié d'écrire quelques mots entre tranquil et qiuyque, car, telle qu'elle est, la phrase n'est guère compréhensible.
i84 PIECES JUSTIFICATIVES
Je ne suis pas surpris que le procès de nos Jésuites fasse grand bruit à Paris. Le Jugement qui doit intervenir sur cette chatouilleuse affaire est également incertain et reculé, parce que le crédit d'un côté et la force des preuves de l'autre font une balance dans l'esprit des Juges.
J'ai à Paris un ami dont vous m'avez ouï parler plusieurs fois, et à qui j'ai plus d'obligations qu'un fils n'en peut avoir à son Père : c'est M. Boutet de Montheri. Je sçais qu'il est dans le dessein de se faire peindre, et il sçait par moi que personne ne peut mieux que vous réussir à le satisfaire. Songez donc, mon cher ami, qu'en l'obligeant, vous obligerez le plus aimable et le plus galant homme de Paris, et que de mon côté je voudrois pouvoir, au prix de mon sang, le convaincre de tous les sentimens de reconnoissance dont je suis pénétré pour ses bontés, et celles de feu M. son Père.
M. le marquis de Nesle m'a écrit une letîrc très obligeante, mais M. le comte du Luc m'a tout à fait oubhé.
Mille complimens à Madame Aved et à toute votre aimable famille, faites-moi le plaisir d'entretenir M. Roy, mon illustre ami, dans les bons sentimens dont il m'honore, et témoignez-lui combien je suis reconnoissant de la bonté qu'il a eue de me confier son ouvrage, qui est admirable, non seulement par l'esprit et le génie qui y brillent partout, mais par la justesse et le bon sens qui s'y remarquent, dans la prose comme dans les vers. Malheur à qui ne juge point, par le danger qu'il y a de déplaire à l'auteur, de la nécessité où l'on est de mériter son amitié. Pour moi, qui en ai toujours senti le prix, je me flatte que je ne tomberai jamais dans le cas de Messieurs les intrus à l'Académie, et qu'il continuera de vouloir quelque bien à l'homme du monde qui rend le plus de justice à son mérite.
Publiée dans « Lettres de ^usseau sur differens sujets ». Genhe, ly-fp, in-12, t. I, p. 2^6-2)8.