‹ Le peintre Aved, sa vie et son œuvre 1702-1766Chapitre 26 sur 157 · Catalogue, n · texte numérisé non relu

Catalogue, n

10. Exposition des peintures... lyjp. Abbé GUYOT-DESFONTAINES, Observations sur les écrits modernes, de 1739. Bibl. Nat., Estampes, Coll. Dcloynes, t. 47, p. 1 61-163.

Les trois autres œuvres méritent qu'à l'exemple des critiques contemporains nous nous arrêtions un peu plus longuement devant elles.

Aved a représenté le comte de Magnac tenant en mains le portrait de son père, lieutenant-général des armées royales. Les figures sont de grandeur naturelle. Sur un fond brun se détache le jeune comte, debout, vêtu d'un vêtement de peau de chamois et d'une cuirasse que coupe une écharpe de satin blanc. La pose est aisée, le coloris harmonieux. C'est une œuvre agréable et bien composée.

Madame Arlon est assise, face au spectateur qu'elle regarde, et tient sur ses genoux un petit rouet dont elle tourne d'une main la manivelle, tandis que, de l'autre, elle dévide la laine. Sa robe est simple, mais largement décolletée. Un grand chapeau la coiffe. Le visage, aux grands yeux un peu fixes, est doux, régulier, sans beaucoup de caractère ni de joliesse. Ce portrait donne l'impression de la tranquille honnêteté qui devait caractériser le modèle. La pose est peut-être un peu apprêtée, mais la faute en est sans doute à Madame Arlon elle-même. Nous avons là, en somme, un joli portrait, dont Balechou a fait une superbe gravure '.

Mais l'intérêt du public et des critiques se concentrait sur le portrait de Madame Dupleix de Bacquencourt. On a longtemps perdu la trace de cette toile, que nous avons récemment retrouvée.

Elle avait dû être peinte sous les yeux de Rousseau, pendant son séjour chez Aved. Dans sa lettre du dix mai 1739, *^ ^^^ ^^^^^ envoyé son impression sur cette œuvre : « Je voudrois aussi, disait-il, qu'on gravât le portrait de cette Dame, dont vous avez fait un chef-d'œuvre. Il est vrai que vous ne pouviez avoir un plus beau modèle et je trouve qu'il n'y a que son âme qu'on puisse dignement comparer à la beauté de ses traits ". »

I . L'inscription placée au bas du portrait est caractéristique des vertus un peu composées de Mme Arlon :

Mes yeux dans ce ponriit admirent le pinceau, Et, par les attributs, jugent du caractère : Loisir mis à profit, moeurs douces, cceur sincire, Voil^, je crois, tout le ubleau.

a. Pièce justificative I, n» 5.

L'avis des critiques du temps est unanime. Le peintre, dit le chevalier de Neufville, a représenté Madame de Bacquencourt « devant une toilette richement dressée, dans un déshabillé du plus galant du monde ; elle est en jupe de satin citron, et en peignoir sur un corset de bazin lacé de rubans bleus ; de la main droite elle soutient sa tête, et de son coude elle ferme un livre qui est sur sa table de toilette ; l'autre main gracieusement posée sur le bras de son fauteuil, elle semble occupée de ce qu'elle vient de lire. On n'est jamais rassasié de contempler ces traits aimables et si bien assortis, dont la douceur retient malgré soi, et comme on ne s'arrache qu'avec peine de l'endroit où l'on peut les admirer, on y revient à plusieurs reprises, avec empressement et avec plaisir : on ne peut disconvenir que le modèle et le peintre se servent en cela réciproquement. De sorte que si M. Aved doit être glorieux d'avoir eu à peindre un sujet si propre à faire briller son pinceau, Mme Dupleix peut être flattée d'avoir eu pour peintre un homme dont les talents font honneur à ses grâces ' . »

L'abbé Desfontaines s'associe à ces louanges et souhaite, lui aussi, que ce beau tableau soit gravé. « L'accessoire, ajoute-t-il, en est admirable, le blanc de l'habillement, toujours difficile à rendre, l'air noble de la personne, son attitude gracieuse, son air naturel et enjoué, ont rappelé avec plaisir aux spectateurs l'aimable objet de cette peinture ; c'est un tableau qu'indépendamment de la ressemblance, ce dont je ne puis juger, chacun serait charmé de posséder '. »

Que pourrions-nous ajouter à ce concert d'éloges ? Si nous faisons remarquer le soin tout particulier avec lequel cette toile est peinte, la beauté de la carnation, le fini de l'exécution des accessoires : dentelles, aiguière, traités comme de véritables « natures mortes », tout aura été dit sur ce portrait, le plus « joli » certainement de ceux qu'a laissés Aved.

L'abbé Desfontaines résumait d'ailleurs son impression en vantant la

1. Lettre à Mme la marquise de S. P. /<., par L. C. D. N. Bibl. Nat., Estampes, Coll. Deloynes, t. I, p. 142-143.

2. Abbé GuyOT-DESFONTAINES, Observations sur les écrits modernes...

« variété » et le « goût neuf » du peintre « qui, dans ses ouvrages, n'imite pas, et ne prend que la nature pour modèle ».

C'est sur ces mêmes qualités qu'insistait un poème daté de cette même année 1739, ^^ ^^^^ l'auteur signale particulièrement ce talent que, dès l'origine, nous avons trouvé chez Aved : l'art de rendre, à travers la physionomie, l'âme, le caractère de ses modèles. Si ces vers ne sont pas exempts d'un certain prosaïsme, ils ont au moins le mérite de l'exactitude et de la précision quand ils louent le portraitiste de :

... savoir décrire sur la toile

Le coeur humain, son penchant, son étoile ;

Dans un regard sous un sourcil parlant,

Tracer l'état, les mœurs et le talent ;

Faire que l'âme à travers les prunelles

Donne au dehors de vives étincelles

Savoir enfin donner à la couleur

Le mouvement, le souffle, la chaleur,

Et par l'effet de cet adroit système,

Mettre en suspens la nature elle-même...

Tu peins le corps et l'âme tout ensemble ',

concluait-il enfin.

Ces flatteuses assurances du succès ne détournaient pas Aved de ses anciennes amitiés. Ce que nous conservons de la correspondance de Rousseau montre qu'ils s'écrivaient régulièrement, et demeuraient dans les meilleurs termes : « Je ne crois pas, écrivait le poète à Louis Racmc le deux septembre 1739, ^^ parlant d'Aved, que le ciel ait formé un meilleur cœur '. »

Le douze novembre, Aved donnait à Rousseau des nouvelles de la gravure de son portrait, qui avançait, mais ne pouvait être terminée avant le début

I. Pièce justificative IV. On pourrait penser que cette épître est celle, due h. J.-B. Rousseau, dont parle Titon du Tillet (voir plus haut p. 38), mais, d'abord, 1 épitrc que nous reproduisons ne parle pas de la reconnaissance du poète, et puis, clic est bien médiocre...

3. Rousseau (J.-B.), Lettres sur différents sujets, t. I, p. aaj.

de l'année suivante. En même temps, il lui annonçait — en termes un peu voilés — les malheurs de leur ami le marquis de Nesle, qui venait d'être exilé à Caen, après avoir publié un mémoire contre ses créanciers ', et le mariage de M. de Vintimille, petit-fils du comte du Luc, avec Mademoiselle de Nesle, deuxième fille du marquis '. C'était un lien de plus entre deux familles qui aimaient également les deux amis, l'assurance de la protection qu'elles leur accordaient '.

Au début de l'année suivante, le deux janvier 1740, Rousseau, remerciant Aved des vœux que celui-ci venait de lui envoyer, lui marquait, une fois de plus, sa vive affection et lui demandait le secours de son art :

« J'ai à Paris, disait-il, un ami dont vous m'avez ouï parler plusieurs fois, et à qui j'ai plus d'obligations qu'un fils n'en peut avoir à son Père : c'est M. Boutet de Monthéri \ Je sçais qu'il est dans le dessein de se faire peindre, et il sçait par moi que personne ne peut mieux que vous réussir à le satisfaire. Songez donc, mon cher ami, qu'en l'obligeant, vous obligerez le plus aimable et le plus galant homme de Paris, et que de mon côté je voudrois pouvoir, au prix de mon sang, le convaincre de tous les sentimens de reconnoissance dont je suis pénétré pour ses bontés et celles de feu M. son Père \ »

I . Mémoire du S' marquis de Nesle, fait par lui-même, contenant les motifs de l'acte en forme de transaction qu'il a passé avec ses créanciers le 12 mars i/^p. Arch. Nat., Papiers Mailly-Ncsle, T i". — Le marquis de Nesle, qui se débattait depuis de longues années au milieu de difficultés financières, avait été exilé à la demande du cardinal de Fleury. C'est sur les instances de sa fille qu'il fut envoyé, non pas à Evreux, mais à Caen, dont il préférait le séjour, CONCOURT (Ed. et J. de). Les Maîtresses de Louis XV, t. I, p. 34. Il fit son entrée à Caen, en novembre 1739, en compagnie de quatre pages, d'un écuyer, et de Mlle de Seine. D'ArGENSON, Journal et Mémoires, éd. Rathery,t. II, p. 311. Pièce justificative I, n° 8.

3. Le mariage avait eu lieu le 28 septembre 1739, dans la chapelle de l'archevêché de Paris. LA CHESNAYE- DESBOIS, Dictionnaire de la noblesse, t. 12, col. 867.

3. Lettre du 12 novembre citée : « M. Baudouin, ajoutait Aved... m'a dit que vous contics que votre graveurc ctoit bien taut faite ; cela ne pourra estre que les premiers mois de l'anné prochaine... »

4. Les Boutet furent parmi les amis les plus dévoués de J.-B. Rousseau. Quand, par la suppression de la compagnie d'Ostende, le poète perdit toute sa fortune, nous dit Séguy, ';; M. Boutet, notaire et payeur de rentes, homme d'une vertu rare et qui lui avoit donné dans tous les temps les marques de la plus tendre amitié, lui fit une pension capable de fournir à tous ses besoins, et, après la mort de cet excellent homme, M. Boutet de Monthéry, digne fils d'un si généreux père, la lui continua. » Par son testament, Rousseau « laissait à M. Boutet de Monthéry ses actions sur la compagnie d'Ostende, avec ses tableaux... « SeGUY, Préface historique [aux œuvres de J.-B. Rousseau], p. 20 et 23. — Ce témoignage est confirmé par Titon du Tillet, dans son Parnasse françois.

Presque en même temps, le trois janvier, Rousseau écrivait à Boutct de Monthéri pour le décider à aller trouver Aved :

« Vous me demandez mon sentiment sur M. Aved : c'est, après

vous, le meilleur ami que j'aye, et, sans flatterie, je le crois pour le portrait, le meilleur Peintre de France. Quant aux attitudes, au bon goût des draperies, et autres perfections qui embellissent un portrait, je ne crois pas que vous puissiez aussi bien choisir ailleurs. Outre cela il est aussi honnête homme qu'habile ' »

Nous ne savons si Boutet de Monthéri se laissa convaincre et si son portrait doit être ajouté à l'œuvre du peintre.

Cependant la gravure de Daullé n'était pas terminée. Rousseau, le vingtcinq juin, écrivait à Racine : « Je n'entends plus parler de mon ami Aved ni de la gravure de mon portrait qu'il me promettoit pour le mois de février ". »

Un événement douloureux allait faire oublier aux deux amis ce petit souci. Le dix-neuf juillet 1740, le comte du Luc s'éteignait, âgé de quatrevingt-sept ans, au château de Savigny-sur-Orge '. Les plaintes que Rousseau envoie à ce sujet à son ami ont l'accent d'une douleur profonde et vraie •♦ :

« Hélas ! mon cher ami, je ne m'attendois plus à pleurer autre chose que mes infirmités. Quel sujet de larmes, et quelle perte viens-je de faire, bon Dieu ! Qui pourra me remplacer un ami du mérite, de la vertu, de la bonté et de la solidité de M. le comte du Luc ? Consolez-moi, mon cher ami, si je puis être consolable. Entre toutes les marques de bonté qui me le feront regretter toute ma vie, celle de m'avoir procuré un ami comme vous en est une des plus touchantes. C'est dans votre amitié que je puis

1. Rousseau (J.-B.), Lettres sur différents sujets, t. I, p. 239-240.

2 . Correspondance de J.-B. Rousseau et de Brossette, t. II, p. 28a . — Dans une lettre au même Louis Racine, Rousseau s'était déjà plaint, le i" mars, de « n'entendre point parler de la gravure de son portrait ». Ibidem, t. I, p. 245.

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