Catalogue, n
Jean-Gabriel de La Porte du Theil, premier commis aux Affaires Etrangères, avait joué un grand rôle dans la conclusion d'un traité récemment conclu.
Dans son portrait notre peintre a su marquer le caractère et l'importance d'un haut fonctionnaire qui, n'étant pas né grand seigneur, dut à ses services le rang éminent auquel il s'éleva. Le cadre, cette fois, est réduit à l'indispensable. A peine si, dans le fond, se distingue la montée des lignes d'un pilastre. Du Theil, on le voit, interrompt pour un instant son travail. Il est assis carrément dans un fauteuil, la main gauche appuyée sur un bras du siège, la droite posée sur la table. Celle-ci n'est rien moins qu'un accessoire : elle porte un document et c'est le traité de Vienne, qui nous donne la Lorraine. L'écritoire et la longue plume, placées en arrière, ont servi à le signer. A la bougie à peine éteinte du flambeau s'est fondue la cire où s'est empreint le cachet que tient encore la main droite, La lumière se concentre sur le document et sur la personne du diplomate. Le visage est rendu avec une puissance, une maîtrise incomparables. De même que l'attitude du modèle, les traits un peu empâtés marquent le calme, l'attention, mais les yeux mi-clos les éclairent d'une expression d'intelligence froide et d'ironie que confirme le pli profond de la bouche. Le vêtement est lourd et riche. L'habit gris, brodé d'or, laisse voir le cordon amarante de l'ordre de Saint-Lazare ; les manchettes de dentelle dépassent largement les manches.
Cette figure intelligente, grave, somptueuse, est mieux que celle d'un individu. Elle caractérise toute une lignée de serviteurs modestes et utiles du pays, ces « premiers commis » des Affaires Etrangères, grands par la confiance de leur maître, par l'importance des charges qu'ils assumaient, mais qui surent ne jamais grandir leur importance personnelle aux dépens des intérêts de la France.
Depuis longtemps cette belle œuvre était connue, admirée, sans qu'on fût arrivé à préciser le nom du modèle, non plus que son auteur, qu'on hésitait à choisir entre les maîtres. L'art qu'elle montrait était, certes, plus
complet que celui d'un Tocqué. Chardin n'atteignait pas à une pareille distinction. La Tour ne peignait pas à l'huile.
Le rapprochement du portrait avec la description qu'en donne le livret du Salon montre que l'artiste cherché ne peut être qu'Aved. Le n" 85 du Salon porte ce titre : '< ... M. du Theil, Secrétaire du Cabinet du Roy, premier Commis des Affaires Etrangères, ci-devant Ministre et Plénipotentiaire de Sa Majesté auprès de l'Empereur, au moment où il yient de signer un des Actes de la dernière Pacification '. » Or, on a pu remarquer l'importance que prennent dans le tableau l'écritoire, la plume, le flambeau, le cachet. Ils marquent le rôle du modèle et le geste dont il a voulu fixer le souvenir : il scelle un acte. D'autre part, le ruban de l'ordre qu'il porte est celui de Saint-Lazare % dont le premier commis était revêtu K Nous avons bien là le portrait de la Porte du Theil par Aved, et, peut-être, ajouterons-nous, le chef-d'œuvre de ce peintre.
Aved exposait aussi deux portraits de femme.
En peignant Madame de Meinières, il continuait une série familiale. Nous avons dit quels liens attachaient l'abbé Capperonnier aux Crozat. Marie- Louise Plinet de La Blinière, femme de Jean-Baptiste-François Durey de Meinières, président de la deuxième chambre des requêtes du Palais, était devenue, par son mariage, la nièce de Marie-Marguerite Legendre, femme d'Antoine Crozat, le célèbre financier. Aved devait exposer le portrait du président au Salon de 1742, après avoir donné, l'année précédente, celui de sa tante. C'est là une heureuse fortune qui échoit parfois aux portraitistes de valeur.
Madame de Meinières avait alors vingt-trois ans. Nous n'avons pas retrouvé le portrait '^ où le peintre la montrait « tenant son petit
1. Livret du Salon de 1740, t. VII de la réimpression Guifirey, p. 24.
2. On reconnaît fort bien, sur la toile, la « croix d'or à huit raies... chaque rayon pommeté... le ruban de soie tannée d'amaranthe » qui étaient les insignes de cet ordre. DIDEROT, Encyclopédie. Planches, 2* livraison, i" partie. Blason, p. 21-22, et planche XXIII, fig. 6 et 7.
3. Voir, par exemple, l'annonce de sa mort dans la Ga:^ette de France du 30 août 17^^,