‹ Le peintre Aved, sa vie et son œuvre 1702-1766Chapitre 159 sur 166 · Récit de Mariette · texte numérisé non relu

Récit de Mariette

Il | Chardin] continuoit de s'occuper de pareils ouvrages [des natures mortes], lorsqu'un incident lui fit faire un pas de plus dans la peinture. M. Aved, peintre de portraits, étoit son amy, comme il l’est encore, et ils se voyoient souvent. Un jour, une dame étoit venue trouver M. Aved pour avoir son portrait ; elle le vouloit jusqu'aux genoux et elle ne prétendoit en donner que quatre cents livres. Elle sortoit sans avoir conclu son marché, car, quoyque M. Aved ne fut pas alors aussy employé qu'il l’a été depuis, cette offre lui paroissoit de beaucoup trop modique ; M. Chardin, au contraire, insistoit pour qu'il ne laissât pas échapper cette occasion, et lui vouloit prouver que quatre cents livres étoient bonnes à gagner pour quelqu'un qui n'étoit encore qu'à demi connu. Ouy, lui dit M. Aved, si un portrait étoit aussy facile à faire qu’un cervelas. C’est que M. Chardin étoit pour lors occupé à peindre un tableau de devant de cheminée, dans lequel il en représentoit un dans un plat. Ce mot fit impression sur luy et, le prenant moins comme une raillerie que comme une vérité, il fit un retour sur son talent, et plus il l’examina, plus il se persuada qu'il n’en tireroit jamais un grand parti. Il craignit, et peut-être avec raison, que, ne peignant que des objets inanimés et peu intéressants, on ne se lassât bientost de ses ouvrages, et que, voulant essayer de peindre des animaux vivants, il ne demeuràt trop au-dessous de MM. Desportes et Oudry, deux concurrents redoutables, qui avoient déjà pris les devants et dont la réputation étoit établie.

Dés ce moment il prend la résolution de renoncer à son premier talent ; il en falloit choisir un autre, et le hazard sembla encore le lui offrir. Il eut occasion de peindre une teste de jeune homme qui fait des bulles de savon, et qu’on a en estampe ; il l’avoit fait avec soin d’après nature, et s’étoit attaché à lui donner un air naïf : il le fit voir ; on lui en dit du bien : les maîtres de l’art louèrent les efforts qu’il avoit faits pour arriver jusque là, et les envieux, en montrant de l’empressement pour ce nouveau genre, le déterminèrent à l’embrasser..….

(MARETTE, Abecedario, p. 357-358, article Chardin.)

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