Catalogue, n
ro. Exposition des peintures. 1739. Abbé GUYOT-DESFONTAINES, Observations sur les écrits modernes, de 1739. Bibl. Nat., Estampes, Coll. Deloynes, t. 47, p. 161-163.
Les trois autres œuvres méritent qu'à l'exemple des critiques contemporains nous nous arrêtions un peu plus longuement devant elles.
Aved a représenté le comte de Magnac tenant en mains le portrait de son père, lieutenant-général des armées royales. Les figures sont de grandeur naturelle. Sur un fond brun se détache le jeune comte, debout, vêtu d'un vêtement de peau de chamois et d'une cuirasse que coupe une écharpe de satin blanc. La pose est aisée, le coloris harmonieux. C’est une
œuvre agréable et bien composée.
Madame Arlon est assise, face au spectateur qu'elle regarde, et tient sur ses genoux un petit rouet dont elle tourne d’une main la manivelle, tandis que, de l’autre, elle dévide la laine. Sa robe est simple, mais largement décolletée. Un grand chapeau la coiffe. Le visage, aux grands yeux un peu fixes, est doux, régulier, sans beaucoup de caractère ni de Joliesse. Ce portrait donne l'impression de la tranquille honnêteté qui devait caractériser le modèle. La pose est peut-être un peu apprêtée, mais la faute en est sans doute à Madame Arlon elle-même. Nous avons là, en somme, un joli portrait, dont Balechou a fait une superbe gravure ‘.
Mais l'intérèt du public et des critiques se concentrait sur le portrait de Madame Dupleix de Bacquencourt. On a longtemps perdu la trace de cette toile, que nous avons récemment retrouvée.
Elle avait dû être peinte sous les yeux de Rousseau, pendant son séjour chez Aved. Dans sa lettre du dix mai 1730, il lui avait envoyé son impression sur cette œuvre : & Je voudrois aussi, disaitl, qu'on gravât le portrait de cette Dame, dont vous avez fait un chef-d'œuvre. Il est vrai que vous ne pouviez avoir un plus beau modèle et je trouve qu'il ny a que son âme qu'on puisse dignement comparer à la beauté de ses traits *. »
1. L'inscription placée au bas du portrait est caractéristique des vertus un peu composées de Mme Arlon :
Mes yeux dans ce portrait admirent le pinceau,
Et, par les attributs, jugent du caractère :
Loisir mis à profit, mœurs douces, cœur sincère, Voilà, je crois, tout le tableau.
46 PEMPEINIRENAVED
L'avis des critiques du temps est unanime. Le peintre, dit le chevalier de Neufville, a représenté Madame de Bacquencourt « devant une toilette richement dressée, dans un déshabillé du plus galant du monde; elle est en Jupe de satin citron, et en peignoir sur un corset de bazin lacé de rubans bleus; de la main droite elle soutient sa tête, et de son coude elle ferme un livre qui est sur sa table de toilette ; l’autre main gracieusement posée sur le bras de son fauteuil, elle semble occupée de ce qu'elle vient de lire. On n’est jamais rassasié de contempler ces traits aimables et si bien assortis, dont la douceur retient malgré soi, et comme on ne s’arrache qu'avec peine de l'endroit où l'on peut les admirer, on y revient à plusieurs reprises, avec empressement et avec plaisir : on ne peut disconvenir
que le modèle et le peintre se servent en cela réciproquement. De sorte
que si M. Aved doit être glorieux d’avoir eu à peindre un sujet si propre à faire briller son pinceau, Mme Dupleix peut être flattée d’avoir eu pour peintre un homme dont les talents font honneur à ses grâces '. »
L'abbé Desfontaines s'associe à ces louanges et souhaite, lui aussi, que ce beau tableau soit gravé. « L'accessoire, ajoute-t-il, en est admirable, le blanc de l’habillement, toujours difficile à rendre, l'air noble de la personne, son attitude gracieuse, son air naturel et enjoué, ont rappelé avec plaisir aux spectateurs laimable objet de cette peinture ; c'est un tableau qu'indépendamment de la ressemblance, ce dont je ne puis juger, chacun serait charmé de posséder *. »
Que pourrions-nous ajouter à ce concert d’éloges ? Si nous faisons remarquer le soin tout particulier avec lequel cette toile est peinte, la beauté de la carnation, le fini de l'exécution des accessoires : dentelles, aiguière, traités comme de véritables « natures mortes », tout aura été dit sur ce portrait, le plus « joli » certainement de ceux qu'a laissés Aved.
L'abbé Desfontaines résumait d’ailleurs son impression en vantant la
1. Lettre à Mme la marquise de S. P. R,, par L. C. D. N. Bibl. Nat., Estampes, Coll. Deloynes, t. I,
2. Abbé GUYOT-DESFONTAINES, Observations sur les écrits modernes.
« variété » et le « goût neuf » du peintre « qui, dans ses ouvrages, n'imite pas, et ne prend que la nature pour modèle ».
C'est sur ces mêmes qualités qu'insistait un poème daté de cette même année 1739, et dont l’auteur signale particulièrement ce talent que, dès l’origine, nous avons trouvé chez Aved : l’art de rendre, à travers la physionomie, l’âme, le caractère de ses modèles. Si ces vers ne sont pas exempts d'un certain prosaisme, ils ont au moins le mérite de l’exactitude et de la précision quand ils louent le portraitiste de
. savoir décrire sur la toile Le cœur humain, son penchant, son étoile ; Dans un regard sous un sourcil parlant, Tracer l’état, les mœurs et le talent ; Faire que l’âme à travers les prunelles Donne au dehors de vives étincelles Savoir enfin donner à la couleur Le mouvement, le souffle, la chaleur, Et par l'effet de cet adroit système, Mettre en suspens la nature elle-même...
Tu peins le corps et l’âme tout ensemble 1,
concluait-il enfin.
Ces flatteuses assurances du succès ne détournaient pas Aved de ses anciennes amitiés. Ce que nous conservons de la correspondance de Rousseau montre qu'ils s'écrivaient répulièrement, et demeuraient dans les meilleurs termes : « Je ne crois pas, écrivait le poète à Louis Racine le deux septembre 17309, en parlant d'Aved, que le ciel ait formé un meilleur cœur *. »
Le douze novembre, Aved donnait à Rousseau des nouvelles de la gravure
de son portrait, qui avançait, mais ne pouvait être terminée avant le début
1. Pièce justificative IV. On pourrait penser que cette épitre est celle, due à J.-B. Rousseau, dont parle Titon du Tillet (voir plus haut p. 38), mais, d’abord, l'épitre que nous reproduisons ne parle pas de la reconnaissance du poète, et puis, elle est bien médiocre.
2. ROUSSEAU (J.-B.), Lettres sur différents sujets, t. I, p. 225.