WILLE (J.-G.), Journal, t. I, p
3. Le ÿ mars 1763 encore, il avait été nommé par l’Académie membre du Comité pour régler le rôle de la capitation. Procès-verbaux de l'Académie, t. VIT, p. 215.
102 PEMPEINMIRENAVED
n'avois pas encore eu la moindre part aux faveurs que le Roy veut bien répandre sur les Artistes, et vous daignates me faire espérer que vous voudriés bien vous intéresser pour moy. Il y a près de vingt ans que je commençai le portrait du Roy que je n'ay point eu le bonheur de finir, et que J'ay fait divers ouvrages par ordre de Sa Majesté qui me sont dus encore. Il accepta même le portrait de l'ambassadeur turc que je pris la liberté de lui présenter et il me promit de sa bouche Royale une gratification que je n'ai point reçue. Je n'ai jamais cru devoir la solliciter parce que j'ay toujours pensé qu'il ÿ avoit d'autres récompenses destinées aux Artistes et qui sont plus flatteuses et plus honorables, telles qu'une pension. C’est là, Monsieur, la grâce dont Je serois le plus jaloux et c’est une faveur que vous avés eu la bonté de me faire espérer. Que je serais heureux si vous jettiés sur moy les yeux, Monsieur, lorsqu'il en vacquera une ! Je ne vous fais point ma Cour, Monsieur, aussi assidûment que Je le désire et que la force de mon attachement m'y engage, parce que Je crains de vous importuner par mes prières et mes sollicitations. Je serois plus hardy si depuis longtemps je ne demandois pas toujours ‘. »
Cette fois, la requête parut à M. de Marigny mériter autre chose que les habituelles formules de regret. Il écrivit, en marge de la lettre : « À M. Cochin » et fit tenir la lettre à celui-ci afin d’avoir son sentiment. Nous avons, fort heureusement, conservé la réponse de Cochin qui est doublement précieuse : d’abord elle nous donne, sur Aved, le jugement motivé d'un confrère qui, nous l'avons vu *, savait apprécier son talent, et puis, elle nous fournit, sur les occupations du peintre à la fin de sa vie une indication précise. Elle aussi mérite d'être reproduite :
« Monsieur, écrit Cochin à Marigny. les sollicitations de M. Aved sont justes, et la manière dont il vous les expose me paroit décente. Il est digne des grâces du Roy, et quelquefois il a paru avec les plus grands succès dans
2, Voir plus haut, p. 57-88.
LES DERNIÈRES ANNÉES ds me
la carrière des Arts: mais il n'est pas le seul qui en soit digne, et tous les sujets sur qui vous les avez versées ne l’étoient pas moins. Quand on supposeroit que leur mérite n’eut toujours été qu'égal, ils paroissent en avoir un plus grand besoin et avoir fait plus de sacrifices à leur art, ce seul grain dans le cas d'équilibre suffisoit pour emporter la balance. M. Aved est le plus accomodé, quant à la fortune, d’entre ses confrères: il a su Joindre un commerce honnête avec celui de ses talents, en quoy il n'est point blâmable, mais c’est ce qui le fait regarder comme n'ayant pas le même besoin des grâces du Roy. On ne peut lui exposer cette raison, qu'il croiroit détruire en déclarant qu'il ne désire ces pensions qu'en ce qu'elles ont d'honorifique; mais il n'est pas moins vray que les autres méritoient de même d’être honorés, plusieurs même ayant plus de célébrité que lui, et que c'étoit un secours qui leur paroissoit leur être plus utile.
« Cependant, il mérite de n'être point négligé. L'occasion de distribuer une de ces pensions semble n'être par éloignée, M. le Clerc paraissant proche de sa fin’. J'auray l'honneur alors de vous exposer les raisons qui militent pour lui et celles qui parlent en faveur de ses concurrens.
« Quant à ce qu'il a eu le malheur de faire des ouvrages pour le Roy qui n'ont point été payés, c'est sans doute une chose fâcheuse et à laquelle les gens d’art ne sont que trop sujets, lorsque, n'étant pas instruits, ils se trouvent présentés à la Cour par des personnes qui n'ont pas ensuitte le pouvoir de les faire payer. Je crois que c’est le cas de M. Aved. Cependant le portrait de l'ambassadeur turc étant une chose existante, s’il vous plaist de lui faire ce bien, vous pouvés le lui passer en compte et le faire déposer au cabinet du Roy. Ce seroit une chose de grâce de votre part, quoyque de justice de celle du Roy, car il ne paroist point que ce tableau ait été fait pour les Bâtiments du Roy
1. Il mourut en effet le 29 juin 1763. Voir plus bas, P. 109. 2. Pièce justificative I, n° 24.
Voici donc, constaté par un témoignage quasi-officiel, une partie de l’existence d'Aved qui, bien qu'importante, n'est mentionnée, ni par la Notice qui précède le catalogue de sa vente, ni par l’article de Castillon dans le Nécrologe. Seul Grimm nous parle du commerce auquel se livrait l'artiste : « Aved, dit-il en avril 1766, aimoit plus le métier de brocanteur que celui de peintre. Il connaissoit bien les vieux tableaux et il savoit en faire le trafic d'une manière fort avantageuse pour lui. » Les documents, nous le verrons, confirment ces assertions.
Tout d’abord, par goût, Aved était amateur et collectionneur. Ses premiers
biographes nous apprennent que ce fut dès le jeune âge qu'il s'intéressa d’abord
aux gravures, puis aux tableaux anciens *. Nous avons déjà rappelé, d'après
eux, qu'avant de venir à Paris, il circula dans les Pays-Bas, regardant surtout les
œuvres d’art. Nous connaissons au moins trois des voyages qu'il fit depuis
en ce pays, le premier en 1738, pendant lequel il peignit Rousseau, les autres
en17$1et 1752, pour faire le portrait du Stathouder *. Comme ces voyages
n’ont pas duré longtemps, il faut penser qu'il en fit d’autres, car, nous dit
Castillon, « il n’y avoit pas de cabinet en France, en Hollande et en Flandre,
qu'il n'eut vu, point de peintre un peu célèbre dont il ne connut la manière » 4.
Si nous en croyons un autre témoignage, ses facultés secondaient ses
| goûts. « Sa méimoire étoit telle, nous apprend-il, que ce qu'il avoit vu une fois il ne l’oublioit Jamais ?. »
Aussi ses collections furent-elles importantes, par le nombre et la qualité
des œuvres qu'elles réunissaient. Îl y avait consacré tout son patrimoine et
celui de sa femme. C'est qu'il faisait d’un seul coup de grosses acquisitions.
| Il achetait en bloc, en Hollande, le cabinet Scholt ‘ et, à la vente du comte
. GRIMM, Correspondance, t. VII, p. 15.
2. Le Nécrologe des Hommes célèbres, 1767, article Aved, pp. 67-68.— RÉMY (Pierre), Catalogue raisonné. de feu M. Aved, p. II-IV.