A PARIS
Chez M A R A D A N 5 Libraire , rue Pavée- André-des-Arcs , no i6.
AN XI — i8o5
ont
PRÉFACE
Tous les' malheureux éprouvé qu’il y a en nous quelque besoin vague d’aimer 5 qui cherche encore des alimens quand nous sommes détrompés de tous les faux biens de la vie^ et qui s’exerce avec volupté sur notre propre misère.
Cette affection pleine de charme et de tristesse ^ de délices et d’amertume ^ c’est la mélancolie ,^ amie de la solitude et de la nuit ; et
ij " PREFACE, c’est pour elle que la providence J attentive aux besoins de l’humanité jusques dans la distribution de ses angoisses 5 a placé dans le système de la création , une infinité de beautés tristes et de joies rêveuses ^ dont les âmes souffrantes et désabusées peuvent seules apprécier la douceur.
Aussi les passions mélancoliques ne se sont nulle part plus multipliées que sous le ciel terne , et parmi les grandeurs sauvages du Nord et de l’Occident.
J’avais étudié quelques-
PREFACE. ilj
unes de ces harmonies , et j’en avais rassemblé ce qui agissait le plus vivement sur mon cœur. Je m’étais même proposé de soumettre au public le résultat de ces observations ; car on se laisse facilement tromper par le sentiment de ses forces , quand on les consulte dans un âge naturellement présomptueux.
Depuis , j’ai senti la nécessité d’attendre que quelques lustres eussent mûri mes jeunes conceptions j et si , aujourd’hui 5 à peine arrivé à ma vingt - deuxième année j
ÎV PREFACE,
j’ai osé réunir un petit nombre de mes premiers matériaux , dans un cadre plus vulgaire ; c’est que le genre du roman est livré à la foule des écrivains , et qu’on peut ^ sans orgueil ^ entrer dans une lice qui est ouverte à tout le monde. Si je n’avais pensé qu’à mes modèles , je n’au^ rais jamais écrit.
J’ai donc supposé un jeune homme véhément et passionné ; plein d’ardeur ^ d’enthousiasme et d’amour ; qui avait calculé les probabilités de Parvenir sur des estimations ro-
PREFACE. V
manesques ^ et que sa confiance a déçu. Je Pai montré, doué d’une sensibilité si vive et' si universelle ^ que s’il est des hommes plus maltraités que lui de la fortune , — et qui sait de combien de manières l’adversité peut se modifier ! — il n’en est ^ cependant 9 pas de plus à plaindre.
Je lui ai fait subir des épreuves très-douloureuses ; je Pai isolé au milieu d’une .nature sévère ; et c’est du produit de ses sensations journalières, que j’ai tiré la matière de ce livre.
PREFACE
Ce livre sera ^ par conséquent 5 fortuit J inégal , incohérent^ comme les émotions d’une ame active et brûlante, qui saisit avec avidité toutes les espérances , qui ressent profondément toutes les douleurs , qui s’abandonne , sans frein , à toutes les illusions , et qui est , sans cesse , occupée à créer des mondes autour d’elle , et à les détruire.
L’exposition tel ca-
ractère ne pouvait pas se concilier avec un plan fort régulier ; et le développer
PRÉFACE. * Xl]
autrement que j’ai fait , je pense que c’aurait été manquer mon but. Qu’il me soit permis de m’appuyer ^ à ce sujet , d’un suffrage dont j’ai lieu de m’enorgueillir. Ce que Madame de Genlis a bien voulu dire de mon premier ouvrage , s’applique d’autant mieux à celui- ci j qu’il est.
d’une forme plus vive encore ^ .
et plus simultanée. ,
« On reprocherait à-l’au- » teur d’avoir. pris" Z/ /ze » nière ( car les bons écriw .vaiiis n’0n' ont jamais af- « fecté une particulière) s’il
-vii] P B. i F A C £•
» ne supposait pas que c’est w un homme malheureux et » passionné j qui parle et qui »> conte son histoire. Alors ^ « ce style coupé , ce vagüê ^ »> ces images multipliées ser- « vent à représenter Tagit'a- « tion de l’ame j et le dé- » sordre d’esprit du personï) nage qui s’exprimé. Ce n’est plus, pour l’auteur, » manquer dè naturel 5 c’est w peindre ». Bihlioth. des romans, Tom, ix. anh.
Je le répète. J’ai voulu décrire des sensations , et non
P R F A C E? ix
pas entasser des événemens.
J’étais plus jaloux de raconter, aux âmes sensibles, quelques - uns des secrets de la douleur , que d’échafauder des incidens extraordinaires , pour la curiosité 5 et je n’ai guères destiné cet essai qu’à un petit nombre de personnes aimantes qui se plaisent à retrouver quelque part leurs émotions et leurs souvenirs.
■ . Mon style aura d’autres nreproclies à essuyer. Je ne sais si la’ nature de mes relations , le choix de mes lectu-
PREFACE
.res 9 et ma propre manière de sentir , m’auraient laissé la liberté de lui donner une autre couleur; mais ^ quelque défectueux qu’il soit ^ sans doute J j’ose dire qu’il est tel que je l’ai voulu , tel qu’il m’a paru convenable pour rendre ma pensée sous ses vrais aspects , et avec ses véritables nuances.
Dieu me préserve , pourtant J de chercher à consacrer des tours que le goût réprouve 5 ou des mots que la langue ‘ n’apoint admis ! Dieiimepré- - serve même d’avoir beaucoup
PRÉFACE. • Xj
cVapprobateui'sIL’liommeque j’ai tenté de peindre est ici avec tous ses égaremens. Je livre volontiers ceux de son esprit à la critique ; et je me contente de recommander les autres à la pitié des bons cœurs.
Je prévois J d’ailleurs^ tout ce que cet ouvrage peut me rapporter de mortifications et de dégoûts 5 et grâces au ciel^ on n’a rien à m’apprendre de nouveau sur mon néant. Je conviens qu’il n’est rien de plus maille ureux que de publier un livre pareil ^ si ce
xij PRÉFACE.' n’est d’avoir été obligé de l’écrire pour soulager un cœur
LE PEINTPiE
Le 25 août.
0^1, tous les ëvénemens de la vie sont coordonnés aux forces de riiomme , puisque mon cœur ne s’est pas brisé.
Je me demande encore si ce n’est point quelque mauvais songe qui m’ait apporté ce blasphème ; — Eulalie mariée ! — et je regarde autour de moi pour m’assurer si je
veille ; et je suis désespéré quand je retrouve la nature dans le même ordre qi/auparavant. Il vaudrait mieux que ma raison se fût égarée.
Quelquefois aussi je voudrais me reposer dans mon courage j mais voici tout'à coup ce mot formidable qui vient retentir à mon oreille , et qui me ressaisit des angoisses de mille morts.
J’ai compté beaucoup d’infortunes,, mais cette infortune est plus amère. Banni de la Bavière comme un vil séditieux , sur la foi de la calomnie 5 proscrit , fugitif, errant, pendant deux années , des rives du Danube aux montagnes de F Ecosse j on m’avait tout. dérobé , la patrie et l’honneur! Elle me restait ce^
pendant î ce souvenir ineffable et consolateur enchantait ma misère et peuplait mes solitudes ! J’e'tais heureux par l’avenir et par elle. — Que me resie-t-il aujourd’hui ?
Hier encore, palpitant de désir; d’impatience, d’amour, je venais, .
je croyais , — et aujourd’hui ! • . •
Le 26 aoiît.
Il y a une idëe qui resserre mon cœur , une idee douloureuse et navrante !
Comment se fait-il que nos impressions les plus profondes soient quelque chose de si vague et de si incertain , que la révolution de quelques mois, de quelques jours, qu’un instant presque indivisible les efface ? Quelle est la nature de ce sentiment , si violent dans son ivresse , si rapide dans sa durée , qui aspire à embrasser l’avenir, et que l’avenir dévore ? Serait - il vrai
que les affections de l’homme ne fussent qu’un sablier renverse , qui laisse échapper peu à peu tout ce qu on lui donne à contenir ? et faudra-t-il que nous mourions partout oünous avons vécu, — là même, où l’on trouverait tant de douceur à s’immortaliser, — dans le cœur de ceux qui nous aiment ?
Oh ! combien la providence fut sage quand elle assigna une si courte carrière aux voyageurs de la vie ! Si elle avait ëtë plus prodigue de jours , et que le temps eût amené plus lentement l’heure de noire destruction ; quel homme aurait pu se flatter d’entrainer avec lui quelques souvenirs de sa jeunesse ?
•Après avoir erré dans un cercle
sansfin de sensations toujours nouvelles, il arriverait , seul, au mo- . nument! et en jetant un regard ëteint sur la scène obscure et confuse du passé , il J chercherait, inutilement une des émotions de son premier âge : il aurait tout oublié ! tout ! jusqu’au premier baiser de sa bien- aimée , jusqu’aux cheveux blancs de son père !
Mais si le vulgaire use ses jours dans ces misérables irrésolutions , il me semblait , du moins , qu’il était donné à certaines âmes d’éterniser leurs liens. Une fois je crus l’avoir 'trouvée , cette ame voisine dç mon ame, et je lui confiai mon bonheur !
Qui pourra redire tout ce qu’elles ont eu de charmes ces heures d’a-
pollieose , OÙ , penché sur le sein (l’Eulalie , respirant son haleine , attentif au moindre battement de son cœur , toutes mes facultés s’abîmaient dans un seul de ses regards ?
C’est pourtant celle - ci qui m’a trompé ! et lorsqu’on la pressant des tristes étreintes d’un long adieu , je lui demandais le titre d’époux , elle me le promettait devant le père de tout amour. De quel droit me l’at-elle ravi ? pourquoi m’a-t-elle ré- duit à ce néant ?
Ils m’oubliaient donc tous î car je pense que si quelque voix amie avait fait vibrer mon nom, au milieu de la solennité .... — mais ils m’oubliaient tous , et personne ne lui disait : Tremblez , Eulalie ,
Dieu -VOUS voit ! Ils m’oubliaient tous , et cette trahison fut consommée !
DE SALTZEOÜRG.
Le 28 août.
Ce soir, je marchaîsau hasard^ et jene sais comment cela s’est fait, — j’ai senti un poids qui m’oppressait, un nuage qui troublait ma vue , un feu qui parcourait mon sang ; et je me suis assis. Un instant après , j’ai levé les yeux , et j’ai reconnu dans la maison qui m’était opposée, la demeure d’Eulalie. Sa chambre était éclairée. Eulalie est venue, et s’est arrêtée derrière la fenêtre , dans une contemplation silencieuse.
Elle souffrait, car elle a regardé le ciel. Sa poitrine paraissait gonflée,
10 LE P E I îf T H E
ses cheveux étaient épars } elle a porté sa main sur son front : je crois que son front brûlait. Ensuite, elle s’est retirée sans m’avoir apperçu , et j’ai vu son ombre s’agrandir sur la muraille , et se confondre avec toutes les ombres. J’aï voulu parler , mais je n’ai point trouvé de voix ; et j’étais muettde saisissement , comme un voyageur de nuit, qui a rencontré quelque apparition.
Après cela je me suis approché de cette fenêtre , et je me suis baigné dans la lumière qui en descendait. Mais je n’ai pu supporter long-temps ces agitations; j’ai repris tristement ma route , et quand je suis arrivé chez moi , mes jambes
DE SALTZEOURG. ii ont défailli ; je me suis laissé tomber contre terre , et j’ai fondu en larmes.