LE PE 1 L’ETRE
Le 29 aoiît.
Tout conspire à m’ accabler. En m’e'garant dans ces campagnes, j’ai vu, au-devant d’une jolie ferme, une femme proprement vêtue ; et avant que j’eusse distingué ses traits, elle s’est jetée à mes piçds, et les'a mouillés de pleurs. Je l’ai relevée, et comme j’hésitais : Vous ne me reconnoissez pas? a-t-elle dit ; c’est moi, c’est moi qui suis cette jeune fille que le désespoir avoit poussée au suicide , et que vous sauvâtes des flots au péril de vos jours } c’est moi que vous avez comblée de tant de bienfaits, que vous avez arrachée
DE SÀLTZBOURG.
a la misère , que vous avez rendue au bonheur } c est à vous que je dois et la vie dont je jouis, et mon cher époux, et mes enfans bien aimés j
et je veux Elle vouloit que je
visse ces enfans. Cessez, cessez, lui ai-je dit, en pressant sa main contre mon cœur, vous ne savez pas si je suis assez fort pour tout ceci. — Et cette jeune dame? a-t-elle ajouté mystérieusement; que le ciel vous soit propice à tous deux! Si belle, et une ame si grande ! Oh ! de combien de joies ne doit-elle pas maintenant embellir votre existence ! A ces mots, j’ai détourné mon visage, en frissonnant d’indignation et de douleur; — et cette femme a cru...— Oui, tuée, morte, perdue à jamais!
l4 I^E PEINTRE
me suis-je ëcrië ; et je l’ai abandonnëe à l’erreur de ses regrets.
De retour ici , j’ai appris qu’Eulalieëtait partie aujourd’hui pour la campagne. Partie ! savait-elle...? — oh î je partirai , je veux partir aussi ; et, mille fois dëjà, j’ai tournë le couteau contre mon sein ; et, mille fois, j’ai demandë à Dieu la mort et le nëant, — le nëant ; car de revivre encore , et se rappeler que l’on a vëcu , j’aimerais autant ne pas m’en aller. Mais , je ne reviendrais peutêtre pas comme je suis; — - et le changement ! — et puis, d’ailleurs, il faudrait un peu de temps pour m’ajuster d’une autre manière.
Ce sont là de grandes considë^ rations.
Di£ SALTZBOURG.
Le 2 septembre.
La journée a été calme , le ciel pur et pacifique ; mais à l’instant où le soleil descend dans sa pompe occidentale, l’horizon s est tout-àcoup enveloppé de nuages , comme d’une ceinture ; et peu à peu, de grandes ténèbres ont dévoré la lumière incertaine du crépuscule.
Ainsi, ai-je dit, j’ai commencé dans une aurore douce et brillante ; et je vais finir, comme cette journée , dans le trouble d’un soir nébuleux. A celte idée , je me suis représenté , avec beaucoup de force , les sensations neuves et superbes du
ï6 le peintre bel âge ; j’ai recherché dans ma mémoire les jeunes désirs, les espérances naïves d’une ame vierge, et je me suis rebercé dans tout mon printemps d’amour.
Cependant des éclairs fréquens parcouraient l’atmosphère , et ouvraient dans les nuages déchirés, d’éclatantes avenues et de vastes portiques de feu. La foudre glissait sous les voûtes formidables de la nuit, comme une épée flamboyante; et à sa lueur passagère , on voyait quelquefois des ombres sinistres se balancer sur le vallon , semblables à ces esprits de vengeance qui sont envoyés sur les ailes de la tempête', pour effrayer les enfans deshommes.
Les vents frémissaient dans les fo-
DE SÂLTZBOURG? 17 rets, ou grondaient dans les abîmes ; et leurs voix impétueuses se confondaient, dans les profondeurs de la montagne , avec les sons graves du tocsin , le tumulte de la cascade et le fracas des tonnerres ^ et dans le silence meme qui succédait, triste et terrible , à ces harmonies imposantes, on distinguait des bruits étranges et des concerts mystérieux, comme ceux qui doivent s’ëlever dans les solennités du ciel.
Dans ces bouleversemens qui désolent la création , ily a un baume pour les plaies du cœur; parce que nos afflictions sont absorbées par des afflictions si augustes, et que notre compassion est obligée à se répartir sur un monde. Tout à
l8 LE PEIKTE.E
riieure ^ par-exemple, je m’idcnlifiais avec celte nature souffrante , et je l’embrassais toute entière de ma pitié. J’ai essayé de me maintenir dans cet état ; mais depuis que je souffre seul , il a bien fallu que ma pitié réagit sur moi-même.
■ Le 3 septembre.
J’avais souvent désiré de revoir ce monastère abandonné , oii j’ai recueilli jadis de touchantes inspirations , dans le silence des cloîtres.
Il me souvenait de m’être promené, avec Eulalie, parmi ses ruines confuses et ses bdtimens délabrés j et en appercevant au sommet de la colline la longue flèche de l’église, hardiment élancée dans les airs, j’ai tressailli de joie, comme à l’approche d’un ami. Seulement , j’ai observé , non sans douleur , qu’on avait réparé les brèches de la muraille , et que les haies venaient d’être émon-
dëes. Le désastre des clôtures démolies , et rënergie d’une végétation libre et sauvage, m’avaient imprimé des sensations d’une toute autre grandeur. Mais comme elles ont assiégé ma pensée , quand , ai> rivé à l'antique vestibule, j’ai entendu -le bruit de mes pas , retentissant dans les échos des chapelles et du sanctuaire; et comment les portes tremblantes criaient, en tournant difficilement sur leurs gonds !
avec quels serremens de cœur et quelle volupté de larmes, j’ai traversé les corridors résonnans et les cours dévastées , pour parvenir au pied du grand escalier de la terrasse ! Là , s’échappaient , du milieu des marches rompues, les cylindres
T>E SALTZBOURG.^ 2i veloutés du verbascum , les cloches bleues des, campanules , des bouquets d’arabette , et des touffes d’eclaire dorëe ; la jusquiame y croissait aussi , avec ses couleurs âtres et ses fleurs meurtries. Je me suis appuyé contre une colonne qui , seule, était reslëe debout , comme quelque noble orphelin d'une famille malheureuse ; et près de moi , il y avait encore un sapin qui paraissait à peine au-dessus des vieux débris , mais dont le feu céleste avait déjà brûlé la cime.
J’ai dit: Pourquoi mon génie luimême n’est-il plus qu’une ruine ?
Pourquoi la nature que Je trouvais toute belle s’est - elle décolorée avant le temps? Que n’ai-je encore
ce pouvoir créateur, cette délicatesse exquise ’ et . cette première flèur du sentiment , qui brillaient dans mes conceptions audacieuses?
Maintenant mes crayons sontfroids, mes toiles inanimées , et mon ame s’est éteinte dans les douleurs. Si quelquefois une idée forte et magnifique m’apparaît, je cherche en vain à la fixer. Bientôt, mon sang fermente , et je ne la retrouve plus qu’à travers des teintes bizarres et des formes gigantesques ; ou bien , elle se dégrade et pâlit sous mes pinceaux : c’est , peut-être , que'l’image d’Eulalie repose avec trop d’empire devant' ma mémoire , et que cela me distrait.
Pendant ce temps -là, je me suis
DE SÀLTZBOURG. 25 approché de Tancien cimetière des moines ; et j’ai vu une femme qui dessinait , assise sur une tombe.
Elle a jeté les yeux sur moi ; et quand les miens les ont rencontrés , j’ai été ébloui, comme si un météore avait passé contre ma vue, et je suis tombé sur mes genoux. Alors, Eulalie, — c’était elle, — Eulalie s’est avancée , a soulevé ma main tremblante , et m’a adressé des paroles de consolation. Quand' je suis revenu à moi , et que j’ai pu me rendre compte de cet événement ; quand j’ai réfléchi sur le hasard sinistre qui nous avait préparé ce rendez-vous sépulcral } quand j’ai prévu ce que notre entretien devait avoir de pénible ; et quels nouveaux
:24 PEiNTPuE
froissemens allaient angoisser mon cœur ; — j’ai désiré qu’un abime s’ouvrit sous nos pieds, et nous ensevelit tous les deux. Vous ici , ai-je dit enfin! — Ici, a-t-elle répondu j — c’est dans ces lieux pleins de vous , c’est au milieu de mes souvenirs heureux que j’ai voulu habiter, et cette pensée même fût-elle coupable , aujourd’hui.... — Coupable ! a-t-elle ajouté vivement ; que le ciel ait pitié de nous ! — Mais elle a prononcé ces mots, avec un son de voix, un soupir et un regard qui n’étaient plus faits pour moi. J’en ai frémi par-tout.
Après cela, je me suis assis à ses cotés, en m’abandonnant à tous mes regrets; je me suis répandu en imprécations contre la destinée et
contre elle-même; je lui ai rappelé le jourde monbannissement, l’heure plus funeste d'é notre séparation , et les sermens quelle a violés , sermens scellés par tant de baisers et dejarmés ! J’ai pleüré encore avec
beaucoup d.’àmertumo y et les sanglbts' qui me suffoquaient’ m’ont empêché de continuer. '
Que la volonté de’Dieii soit faite,^ a repris Eùldîie;^"rnà’Üs ^u'îl ne permette pas qùe'vou^ nie Condamniez sans m’avoir’ehtendue î Savez-vous ce que j’ài souffert? Marchiez-vous près de moi quand' f épiais , incéN taine, les dernières tràèêisMe VotVe passage , et 'que mon cbiltfoüblé dé pleurs , ne pouvait' plus distinguer l’endroit d’où vous étiez parti? Avez-:
VOUS assiste à ces longues veilles, que je passais à gémir en m’occupant de vous? M’avez-vous vue, enfin, — et pourquoi ne suis-je pas morte ce jour- là? je croyais , j’espérais mourir ; car je ne pensais pas que le faible cœur d’une femme pût contenir tant de^ douleurs. — Dites , xn’ avez-vous vue, prête à expirer de désespoir àla nouvellede votre mort?
A ce mot qui me frappait pourla première fois , j’ai soupiré ; tant la ^eule pensée que j’aurais pu mourir de la sorte, "emportant son amour et* regrette par elle, m’offrait de .charmes et' m’inspirait de désirs I.Elle a poursuivi ainsi :
Monsieur Spronck arriva deFranconie à Saltzbourg; il nous fujt pre%
sente. Je le vis. Il plut à ma mère.
Moi-méme, — je ne sais, — mais je lui trouvais, — comme elle, — quelque chose de votre air et de votre génie ; et surtout , cette' empreinte solennelle de mélancolie; ce caractère touchant d’une ame sensible qui nourrit des peines cachées; ce je ne sais quoi plus qu’humain qui noussubjugue, avant quenousayons entrepris de le définir. Il avait, d’ailleurs, essuyé de grands revers. L’intérêt qu’il m’inspira , il l’aurait obtenu de vous. N’est-il pas vrai qu’il y a une tendre pitié qu’on ne peut refuser au malheur ?
Vous le savez , Charles , pendant votre absence, j’ai perdu ma mère.
Quand elle vit s’avancer le moment
sS LE PEIKTRE
fatal , elle nous appela autour d’elle, — lui aussi j — d’abord , elle me regarda , et un nuage d’inquiétude sembla ternir l’éclat immortel qui commençait à briller sur son visage.
Ensuite, elle nous regardatous deux ensemble ; elle engagea la main de Spronck dans la mienne , et une expression ineffable vola sur ses lèvres mourantes ; puis elle passa si doucement de cette vie dans l’éternité , qu’on aurait cru qu'elle sommeillait , si la stupeur qui nous glaça , n’avait pas témoigné quelle n’était plus. Voilà comment , déplorable héritage de l’infortune et de la mort , je suis devenue l’épouse d’un autre; c’est ainsi que j’ai trahi ;volre mémoire, pour obéir à la voix
DE SALTZBOURG. 129 (Je la nature et du tombeau ; et ce que toutes les puissances du inonde ne m’auraient pas contraint à faire, c’est ainsi que le dernier regard de ma mere l’a obtenu.
Ceci achevé, Eulalie s’est tournée vers moi avec une douce compassion. Charles , a-l-elle dit , nous voilà, comme deux voyageurs du désert , qui avaient rêvé du repos et de la patrie, et qui reprennent parmi lés sables , un chemin laborieux. Tout s’est évanoui ; — mais armez-vous, armez- vous , du moins , d’ une vertueuse résignatic)n ; et soyez sûr, o Charles, que mon amitié vous suivra.
En prononçant ces paroles elle s’est échappée , disparaissant à la
liE PEINTRE
faveur des ténèbres qui descendaient sur le monastère. Je me suis attaché à ses pas ; je voulais la retrouver , et la voir une fois encore; mais le bruit que j’entendais, c’était celui du saule pleureur , qui frémissait dans ses rameaux épars et dans sa chevelure mélancolique.
Tout-à-coup, j’ai répété ces mots:
son amitié me suivra : et avec quelle douceur je les ai répétés jusqu’ici !
Cette idée rassérénait mes sens, embaumait l’air, et jetait sur toute la nature, un charme indéfinissable qui tenait de l’enchantement. J’ai été plus heureux , — pourquoi pas ?
j’étais avide d’affections ; et Dieu sait de quelles chimères je remplis quelquefois le néant de mon cœur !
Le 4 septembre.
Son amitié! — Jusqu’àquel point ce sentiment me suffit , — voilà la question. Que peut-il y avoir de commun entre une société froide .et austère, qui n a que des joies sérieuses et des plaisirs compassés ; et cette union pleine d’ivresse et de voluptés, oit deux êtres prédestinés à se chérir , viennent confondre toute leur existence? — entre cet aliment^de quelques âmes que des conceptions étroites ont appauvries ; et ce feu pur et régénérateur qui dévore la vie et qui la reproduit ?
L’amitié ! eh quoi ! à l’enfant opi-
niâtre qui redemande l’objet qu’on veut lui soustraire, on jette quelque hochet pour amuser sa douleur.
A vingt-deux ans, je suis cruellement désabusé de toutes les choses de la terre ; et Je suis entré en un grand dédain du monde et de moi -meme; car j’ai vu qu’il n’y avait qu affliction dans la nature, et que le cœur de l’homme n’était qu’amertume. Il arrive , il jette sur ce qui l’entoure un regard inexpérimenté ; et son immense affection embrasse avidement toutes les créatures. A lui seul , il croit pouvoir animer un autre univers , tandis qu’il marche, hélas ! au milieu d’ un monde mort, et qu’il prodigue inutilement ses journées fugitives , et son amour
inconsidéré^ Bientôt il observe , il apprend , il juge ; déjà son imagination s’éteint , ses illusions se flétrissent, sa sphère se rétrécit, toutes ses relations se réfugient concentriquement sur lui- même , jusqu’à l’instant ou une expérience douloureuse brille à ses yeux, comme une torche allumée sur des tombeaux , et achève de l’éclairer sur son néant.
Enfin , il ne trouve plus que des âmes sourdes etréfractaires^l’amitié l’oublie , l’amour le trahit , la société le rebute ; il sent que tous les liens vont se rompre : — ils se rompent en effet ; et heureux ! s’il cède luimêmeàce grand déchirementîAprès cette époque , je ne vois plus que des égoïstes , qui sont parvenus à des-
sëcher leur cœur , et des enthousiastes , qui l’ëpuisent sur des chimères.
Tournoyer dans un océan d’inquiétudes inénarrables ; et quand -on se délasse à peine de tant d’émotions turbulentes ; quand les appréciations exagérées commencent à peine à se rectifier ; — voici venir la •mort , célère et inattendue, qui vous étreint de ses bras inflexibles, et qui vous endort tout entier dans le silence du cercueil. .... ! '
Le 8 septembre.
A quelques pas de Saltzbourg, il y a un petit village , découpe d’une manière agreste et le'gère au revers de la montagne. Plusieurs ruisseaux descendus des rochers , se réunissent au-dessous de l’enclos du presbytère, et forment ensemble un canal qui se déroule au travers de la plaine, comme un large sillon d’argent , et va se perdre dans la rivière. Le murmure des petits flots , le mugissement des ondes, elle frissonnement des peupliers émus par le vent , s’harmonient avec une douceur inexprimable , et portent à
36 LE PE1KTE.E
l’ame je ne sais quelle langueur , quel trouble délicieux qu’on aime à entretenir. Mais jamais ce tableau n’a un charme plus indicible , qu’à l’heure où le ciel , orné des couleurs de l’aube , sourit à l’approche du jour; quand un brouillard humide et blanchâtre nage sur le vallon , et que les premiers feux du soleil commencent à dorer les plombs du clocher.
Ce matin , je me promenais de ce côté , en proie à des rêveries plus heureuses que d’habitude ; quand les sons lugubres , distans et prolongés de l’airain mortuaire, sont venus me distraire de tous les songes du passé. Je me suis tourné vers la ville , et j’ai vu, à l’angle du
DE SALTZBOURG. 57 chemin , un convoi qui s’avançait avec lenteur , en récitant des prières à voix basse. Quatre hommes qui portaient une bierre, couverte d’un grand linceuil, ouvraient ce funeste appareil. Près d’eux marchaient autant de jeunes filles vêtues de blanc, les cheveux épars , les yeux rouges de larmes, le sein haletant de soupirs; et d’une main, elles soulevaient les extrémités du drap funèbre. Ensuite, venaient pêle-mêle des femmes , des enfans et des vieillards , qui paraissaient tous pénétrés de douleur , mais d’une douleur muette et résignée ; ce qui m’a fait penser que l’être infortuné , qu’on allait déposer dans sa dernière demeure , n’y était point accompa-
53 PEIKTRE
gnë par ses païens , car les regrets de la nature ont un autre caractère.
J’oubliais de dire que le linceuil était blanc , et qu’on y avait attaché une petite couronne de fleurs , semblable à celles dont on pare le front des vierges.
Lorsque la foule a été écoulée , je me suis adressé à une femme presque octogénaire , qui suivait d’un pas plus tardif, à cause de son grand âgé ; et je lui ai demandé le nom de la^ personne qu’on emportait dans cette bierre. Hélas !
Monsieur , m’a - 1- elle réparti en sanglotant , vous n’avez pas manqué d’entendre parler de la bonne Cordélia. Si jeune encore, elle était déjà la mère des pauvres, et l’édifi-
calion des sages. C’est elle qui est morte hier. Mais comme j’ai témoigné à cette bonne femme que le nom de Cordélia m’était inconnu, et que , depuis quelques années , j’étais étranger à Sallzbourg , elle m’a raconté ce. qui suit ,■ pendant que-) je .prenais son bras pour lui adoucir les fatigues du voyage.
Cordélia était née d’une famille opulente ; mais elle^était sj humble; et si cornpatissan.te pour la misère , qu’ori rie s’était jamais apperçu dé sa fortune, qu’à ses bienfaits. La mère de Cordélia se ‘gloribajtjde sa fille les pères la ^donnaient .pour modèle à leürs enfans j.ses amies la nommaient avec orgueil; les» malheureux. fa/ bénissaient: ;f et Tenvie
4o LE PEI]S^TRE
elle-même se taisait quand on parlait d’elle; car tout le monde l’aimait , tant elle était douce et bonne, la pauvre Cordélia ! 11 faut bien que les anges en aient été jaloux , pour que Dieu l’ait éprouvée à ce point.
Il J a déjà long-temps que sa mère s’apperçut qu’elle dévorait unxba-»
grill caché , et qu’elle s’efforça de pénétrer le mystère de son coeur.
Qu*as'-l'u, ma Cordélia ? lui disaitelle ; et Cordélia se penchait sur le sein de' sa^ mère , et gémissait.
Tu aimes? ajouta sa mère î un jour Cordélia elle répondit rien; C’est que -détail là son -secret , et qu’elle n’osait ^ni le taire , ni d’avouer. • ^ ' -
Cependant elle n avait point à
DE SÀLTZBOURG. 1^1 rougir du choix qu elle avait fait , car Guillaume a de très - nobles qualités j mais elle croyait qu’on ne voudrait point consentir à son mariage avec lui , parce que Guillaume était pauvre. Voilà pourquoi elle dérobait la connaissance de son mal, quoiqu’il s’accrût tous les jours.
Enfin, elle fut atteinte d’une maladie effrayante , et dans les accès de délire qui la saisissaient , elle prononçait souvent le nom de Guillaume. Quand la fièvre commençait à se calmer, et queCordélia reprenait ses sens, sa mère s’asseyait auprès d’elle , et l’interrogeait de nouveau. Une fois elle convint de tout , parce qu’on lui apprit com» ment elle s’était trahie. Ses parens
se réunirent ; et après y avoir mûrement réfle'clii , ils résolurent de la marier à Guillaume , puisqu’elle lui avait donné son amour.
On profita d’un de ces momens paisibles , oii Cordélia laissait quelque espoir de convalescence , pour lui en apporter la nouvelle ; et comme on pensait que sa parfaite guérison pouvait dépendre de cette union tant desirée , on prit jour pour y procéder , dans une chapelle voisine de la maison. C’était hier, à pareille heure que maintenant, et précisément , comme elle venait d’atteindre à sa dix-septième année.
Elle se leva , s’habilla , et se rendit à la chapelle , entre sa mère qui était toute consolée , et Guillaume
DE SALTZBOURG. 45 qui ne se sentait pas de joie. Ces amies qui l’entourent encore, marchaient à ses côtes. On disait en la voyant passer : Voyez Gordelia !
elle est plus pâle , mais elle est au moins aussi belle. En effet , son air était plein de noblesse , de grâce et de sérénité’. Seulement , au pied de l’autel, elle prononça tout bas ces mots , en s’appuyant sur Guillaume : Je me trouve mal. On la ramena ; mais le coup était porté , et il avait brisé tous les ressorts de sa vie. Quelques minutes après midi , son œil sembla se ternir et s’éteindre. Elle le fixa tendrement sur son mari et sur sa mère , soupira et sourit. Ensuite elle détourna la tète , et demeura immobile. Guil-
44 I^E PEIUTTRE
laume , effraye , prit sa main ; elle était froide. Corde'lia venait de mourir !
Nous marchions déjà dans le village que Gordélia , pendant le cours de sa maladie, avoit marqué pour le lieu de sa sépulture j et je m’informais encore, avec une triste curiosité, de tous les détails de cet événement. J’aimais à entendre comment cette ame sensible et généreuse s’était signalée , à force de vertus , pendant son trop rapide séjour sur la terre. Je plaignais Guillaume sur-tbut ; car , de survivre à ce qu’on aime. ... — Que dis-je ? Il en mourra , sans doute !
Et cependant nous arrivons devant l’église. La porte s’ouvre, le
corps est déposé sur le seuil ; et le prêtre debout , les yeux levés au ciel , le front calme , les bras étendus , Taspersoir à la main , laisse tomber quelques gouttes d’eau consacrée sur la prison étroite et mystérieuse qui renferme Gordélia.
Ensuite on introduit le cercueil ; le convoi l’accompagne , silencieux, sous la nef antique , et se divise en deux rangs, auprès des grilles du .chœur J le peuple se prosterne, et le sacrifice commence.
Quel spectacle elle offrait à mes yeux , et de quelles sensations tumultueuses elle venait assaillir mon cœur, cette pompe touchante que la religion a placée comme un point de repos entre le trépas et l’éter-
ni te! La sainteté du lieu; la grandeur des cérémonies ; la mélodie imposante qui retentit dans cetfe ‘enceinte sacrée ; les vapeurs de l’encens , qui se mêlent à la fumée des flambeaux funéraires^ un prêtre auguste , qui apporte au tout-puissant les prières de la multitude ; une foule pieuse, qui appelle les miséricordes inépuisables du créateur sur le tombeau delà créature; Dieu iui-même, descendu en victime expiatoire pour* la rédemption des . hommes , et ramenant les fidèles • au pied du trône de son père ; — et près de moi, dans cette bierre , — sous ces tristes livrées de la mort , — une jeune fille qui avait à peine rêvé les embrasseiïiens d’un époux ; et
DE SÀLTZBOURG. ‘ 47 qui échange si vite ses roses contre des cyprès , les délices de son printemps contre les secrets de l’avenir, son lit nuptial contre une fosse !
une vierge qui n’était pas encore dépouillée de sa robe d’himen , et qu’ils vont jeter à jamais dans la terre humide et profonde, à la merci de toutes les intempéries dessaisons et de tous les ravages du temps î Celte innocente Cordélia , hier , hélas î si ravissante de perfections et de beautés ; aujourd’hui , un cadavre !
Tandis que je me livrais à ces réflexions, le cortège s’est porté au cimetière, ou il devait laisser Cordélia ; et les regrets qu’elle inspirait ; ont éclaté avec plus d’amer-
tume. C’est alors qu’on aurait pu penser que chacun pleurait en elle une fille ou une sœur chërie ; tant l’idëe de s’en séparer pour toujours, et de perdre bientôt de vue le peu qui en restait , avait augmenté le développement de toutes les douleurs!
Dans ce moment même , un étranger s’est approché , et quel homme ce devait être que celui-ci !
Il paraissait toucher à l’âge mûr ; mais le burin du malheur avait déjà gravé sur son front les empreintes d’ une vieillesse anticipée. Son regard doux et fier , tendre et cependant un peu farouche , commandait le le respect, l’admiration et l’amour; et je ne sais quoi de céleste et d’éblouissant flottait sur son visage ,
DE SALTZBOURG. 49 avec une majesté incomparable. Il est venu à moi , il m’a interrogé d’une voix émue, et je lui ai répété en peu de mois ce qu’on m’avait raconté de Gordélia et de sa mort ; mais quand j’en suis arrivé à la fin de ce récit, il a cessé de riVinterroger et, peut-être, de me voir; ses joues se sont enflammées, ses membres se sont roidis , tout son corps a tremblé d’une convulsion subite; il s’est précipité vers la fosse , il J a attaché un regard avide ; et quand on y a poussé le cercueil , et que les ais ont crié en glissant le long des cordes, ses bras, qui cherchaient un appui , se sont enlacés autour de moi. — Oh ! vous ne savez pas , s’écriait-il , vous ne saurez jamais
5o LE PE1]>ÎTRE
ce que celte matinée me rappelle de lourmens ! Vous ne savez pas qu’auirefois j’ai vu mourir et tomber ainsi sur la terre , celle qui était , à elle seule , toute ma joie et tout mou amour , — ma sœur d’adoption, — l’amie de ma jeunesse, — l’epouse qu’on allait me donner. — Et il a perdu connaissance. Dès que nos soins empressés ont eu ravivé son cœur, je l’ai entrainé loin de celle scène d’affliction ; et , marchant à grande hâte du côté de la ville , nous ne nous sommes arrêtés qu’au détour de ce chemin d’où j’avais vu descendre le convoi , et lorsque le village s’est caché derrière le pied des coteaux boisés, comme sous un ri-» ' deau de verdure.
DE SÂLTZBOÜRG. Si
Là , nous nous sommes sépares; mais avant de me quitter — en me pressant contre son sein avec une ferveur d’amitié dont j’étais tout enorgueilli, en me prodiguant des témoignages si affectueux de reconnaissance pour une action si simple, il s’est nommé; et cet inconnu , vers qui mon cœur avait volé d’abord, — c’est l’époux d’Eulalie !
Quand je me souviens, après cela, qu’Eulalie avait cru découvrir quelques rapports entre nous ; et quand je me le représente avec sa physionomie de demi-dieu : il me semble que c’est une faculté qui a été accordée aux âmes tendres , en dédommagement de la vicissitude de
52 LE PElîfTRE
nos affections , que de pouvoir retrouver par-tout des images de ce qu’elles ont aime’.
DE SALTZEOURG.
Le 9 septembre.
C’est encore ici une marque de la faiblesse de noire esprit , et de finutiliie des efforts que nous employons à combattre nos pencbans.
Il m’est bien démontre que notre vie a été prévue et ordonnée avec toutes ses harmonies j que toutes les habitudes , toutes les relations que nous contractons dans le commerce du monde , sont des conséquences nécessaires de notre organisation ; et qu’il ne nous appartient^ ni d’expliquer , ni de vaincre les sympathies dont nous nous trouvons
LE PEîîfTRE
quelquefois lies. Par quel autre ascendant que celui d’une faLalité toute-puissante ^ ce ravisseur qui m’a dépossédé de mes plus chères espérances , serait-il venu me séduire et me subjuguer quand tout m’était odieux en lui, et que j’aurais voulu pouvoir mettre un monde entre nous deux? N’est-il plus l’époux d’Eulalie ? et Eulalie , ne l’aimé-je plus ?
Qui empêchait cependant que je passasse ma vie entre eux? idée si riche en délices , que ma faible imagination s’en étonne ! qui empêchait que je fusse son époux comme lui , et quelle nous partageât sa tendresse ? Une ame d’une sensibilité si vive et si affectueuse ne nous
Dti SALTZnOÜxn.G. 55 nurau-clle pas facilement contorl- (lus dans son amour? cl fallaitil que le bonheur des autres ne s’enrichît que de mes perles et de mes douleurs ?
II le faut avouer, c’est une condition bien digne de pilié que la mienne ! et quelque maltraites du sort que soient la plupart des hommes , j’ai vu , du moins , qu5Is pouvaient se dédommager de la sévérité de leur fortune dans quelques senlimens consoîans. Moi seul , sur celte terre misérable, je réunis toutes les misères de riiumanitéj et tout ce qui les charme ou les soulage, m’est cruellement interdit. Mes affections les plus douces deviennent des tourmens insupportables ; etsur
mes lèvres , l’air meme que je respire s’empoisonne , depuis que Dieu m’a déshérité de sa providence !
DE SALTZnOUEG.
Le 10 septembre.
Cependant , il en a aime , il en aime, il en regrette une autre. Une sait point l’aimer comme je l’aimais.
Il n’a point concentre en elle seule tous scs souvenirs,, toutes ses pensées, toute sa vie jiet sur le sein d’Eulalie , il rêve un autre amour et une autre félicité. Désabuse-toi de .Ion bonheur, ame tendre et confiante ! Celui-ci ne t’était point destiné. Ces transports , ces soupirs , ces larmes ne sont point pour toi. Ce n’est point toi qu’d desire, qu’il cherche à son réveil \ mais celle que les prestiges de la nuit lui avaient mon-
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irce , et qui enchantait son sommeil adultère. Infortunée! ce n’est point loi qu’il aime ! et de quel droit exigerait-il de toi l’affection qu’il ne peut plus te donner ? n’est-il pas nul l’engagement qui a viole tous les engagemensdu cœur, et qui a trahi la nature ?
Je pourrais donc — jamais. Cette idée a beau fermenter dans mon sein, — jamais ! Chimère î illusions de ténèbres ! Qui suis-je, hélas ? un captif dont l’imagination s’est reposée un moment dans des songes voluptueux ; qui croyaitmarcher sur des routes de verdure, et sous des bocages de roses; qui ne s’occupait que d’espérances faciles et de pensées riantes, et qui retrouve tout-à-
DE SALTZüOÜRG.
coup autour de lui ses chaînes et son cachot.
Quand je me vols ainsi sépare de tout bonheur par un océan sans rivage ; quand je me sens froissé , anéan,ti par le désespoir ; quand j’observe comment toutes mes facultés s’énervent,se dégradent et s’avilissentdans cet état de convulsion et de douleur; quand j’essaie decalculerjusqu’àquel pointdelégèresmodifications de circonstances ou de tempérament, peuvent influer sur nos résolutions les plusgraves; etqueje réfléchis sur tant de misérables que le Ciel a jetés, avec une sensibilité brûlante , au milieu des passions contagieuses des hommes — je m’étonne moins de compter un si grand nombre de ré-
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pu talions écrites avec du sang; ei je m’indigne des jugemens audacieux de la foule. Interrogez ces fiers, ces aveugles dispensateurs de gloire et de châiimens.* Ils ont tout apprécié , tout mesuré , tout prévu.
11 n’est pas un crime , pas une pensée qui échappe à leurs lois, à leurs inquisitions , à leurs bourreaux j — et cependant , ils ne savent pas , ils ne sauront jamais combien est faible, étroite, imperceptible, la distance qui sépare un révolté de son empereur , et le supplice d’un proscrit, de l’apothéose d’un demi- dieu.
BE SALTZBOUKG.
Le II septembre.
Pour la seconde fois, je l’ai vu — j’entrais dans une maison étrangère ; on m’annonce, et M. Spronck vole ^ moiaveclesrnarquesdela plus vive affection. Charles Munster, a-t-il^ dit î hélas! c’est donc vous I et il n’a' pointachevé; mais, sonsilencemême parle à mon cœur. Il semblait me plaindre et se justifier; il voulait se défendre de ma haine I et moi , pendant ce temps-là , frémissant, interdit , et les jeux trempés de pleurs, j’ai été vingt fois tenté de rne jeter à ses genoux — ou , dans ses bras.