‹ Le peintre de SaltzbourgChapitre 4 sur 6 · C8 I^E PEINTRE · texte numérisé non relu

C8 I^E PEINTRE

celte tradition heureuse; car j’ai vu sur l’herbe^ foulée en rond, des fleurs éparses et des pâquerettes effeuillées. Heureux ceux-ci, du moins, qui sont encore fidèles à leurs premiers plaisirs et à leurs premières mœurs î

De cet endroit, la vue s’étend sur une immense vallée qui se creuse et se déployé avec grâce entre les revers des forêts, et dont l’aspect riant et calme enchante le cœur.

Quelquesruisseauxbordésdcsaules, s’égarent dans la plaine, sans s’éloigner; se divisent en comparlimens élégans; se cherchent et se fuyent tour à tour; et les voici bientôt qui reviennent , tous ensemble, embrasa ser les bocages de leurs contours in-

DE SALTZ|OURG.

dccis. Adroite, pa^i des ci^banes de bergers, on distingue les tourelles d’un château gothique dont les ailes ruineusess’etendent pesamment su, r une large plate-forme; et plus bas, .la rivière qui sort lout-à-coup de .derrière la colline, comme si elle y avait pris sa source, et qui va se .perdre ensuite, à de grandes distances , dans les fonds bleuâtres de . l’horizon. Le pont qui la traverse au loin , ressemble à un petit croissant noir appliqué sur un champ d’azur.

, L’orient commence-t-il à se coloyer des premières teintes de l’aurore ; tout est douteux , vague et indéfini. Le paysage à peine ébauché, n’offre que des couleurs incer-

ÔQ

laines , des traits confus et des formes capricieuses. A mesure que le jour s'élève , les montagnes naissent , les perspectives se reculent , les plans se détachent et se caractérisent ; des nuées d’oiseaux de toute couleur parcourent l’air avec toutes sortes de vols et de ramages.

Bientôt l’heure des travaux peuple les routes et les champs. L’agriculteur descend du hameau, le muletier suit ses charges, et le pdtre ses brebis. Chaque heure qui s’approche amène d’autres scènes. Quelquefois un seul coup de vent suffit pour tout changer. Toutes les forêts s’inclinent, tous les saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident , et tous les échos soupirent.

T)E SÀLTZBOURG. 71 Le soleil descend-il , au contraire , vers l’occident; le vallon s’obscurcit, les ombres s’étendent. Quelques points plus ëlevës se font encore remarquer avec leurs reflets d’or, parmi les nuages de pourpre; mais ces lueurs mourantes ne brillent , nulle part, avec plus d’ëclat que sur la surface de la rivière, quiseprëcipite ëtincelante, et enveloppe tout le couchant d’ une vaste ëcharpe de feu* La lune enfin s’ouvre-t-elle un passage dans les espaces du ciel, soit que sa lumière , tendre et timide comme les regards d’une vierge, repose endormie sur les plaines ; soit qu elle tremble sous les ombrages transparens ; soit qu’elle se dëroule en gerbe , ou se berce en

-72 LE PEIKTR E -

reseau d’argent sur les vagues agitées ; c’est alors qu’on croit trouver à tous les objets des charmes inexplicables et des douceurs infinies.

C’est alors que tous les bois ont des bruits religieux , des pompes et des secrets. Tous les aspects du ciel et de la terre ont je ne sais quoi de sublime et d’idéal. L’air est chargé d’émanations très-pures et de parfums très-agréables. Le son du cor, le tintement de la cloche lointaine , l’aboiement du dogue tutélaire qui veille au-devant de l’habitation de l’homme, un rien vous trouble et vous pénètre } il semble que cette nuit imposante jette quelque chose d’imposant sur toutes vos

sensations.

Que dis-je ? les inspirations superstitieuses et les rêveries crédules sont filles de la solitude et des ténèbres. Qui m’empêche de donner à ce château des habitans et des mystères ? de gémir sur le sort d’une épouse opprimée , qui se meurt dans ces souterrains, — et d’évoquer sur ces tours les vieilles ombres de leurs anciens possesseurs ?

Ces chaumières ne peuvent-elles pas me cacher un couple de vrais amans qui ont préféré le simple toit de leurs pères , un petit champ cultivé par leurs mains, et des plaisirs sans regrets à toutes les séductions de la ville ?

Rêvons, rêvons cette félicité dans

ce qui nous environne, puisqu’elle ne doit jamais devenir notre partage.

DE SALTZBOURG. yS

Le 17 septembre.

Ce village n’est sépare de celui ôii j’ai vu Eulalie pour la première fois', que par une hauteur plantée de differens arbres , entre lesquels on a tracé mille petits sentiers. Soit prédilection , soit hasard , mes rêve^ ries Solitaires me rarnenaient tour jours à une jolie esplanade, tapissée d’une molle verdure , et que de larges platanes recouvrent de leurs voûtes fraîches et ombreuses. Sur la pente de la colline , un clocher noirci par 'un incendie encore ré-»

cent élevait sa tour enfumée du milieu de quelques masures gros-

76 LE PEIIfTRE

sièremeiit grouppëes en amphiiliëâtre ; et sur les bords de la plaine , ou coroptoit quelques mëtaieries avec leurs champs, et quelques maisons de plaisance avec leurs jardins.

■Dans, unijenclos d’une, coiipe agrëable -et d’nne 'exposition heureuse, j’avais souvent remarque Eulalie s’ë;garant pensive’ sous les riches ombrages des vergers , et laissant flotter-au grë desi vents les plis de sa robe blanche et les anneaux de sa chevelure ; ou venant, au déclin du jour , arroser d’une eau pure les fleurs de ses parterres , quand elles se penchaient toutes fànees des ar-* deurs du soleil, comme de touchaiis symboles d’une ame tendr.e qui se consume. dans ses langueurs; — et

‘DE SALTZEOURG. 77

chaque fois un désir inquiet , un senlimenl mêlé de trouble et de volupté se glissait dans mes veines, et faisait bouillonner mon sang. Mon ame brûlait de s’allier , à travers l’espace , à l’ame de cette inconnue ; si elle s’éloignait , je la suivais de mes regards jusqu’à ce qu’elle m’échappât : je l’attendais jusqu’à ce quelle revînt J et dès qu’elle paraissait, je cherchais à m’emparer de son image, à me l’approprier toute entière , à r identifier avec moi pour ne la reperdre jamais. Fixe, debout', sans respiration, sans mouvement^, sa présence était un mystère que je craignais de troubler. Quelquefois aussi de noirs pressentimens s’étendaient sur mon avenir' comme un

voile de douleurs; et alors j’éprouvais un déchirement dans le cœur, un malaise par-tout. Des nuages de sang'flottaient devant mes jeux, et •haignaient toüt le ciel ; des larmes tièdes et pesantes comme les premières gouttes d’une pluie d’orage , roulaient de mes paupières, et la terre fuyait sous mioi. 'Voulais- j-e «partir ? j’avais tout oublié , mon papier , 'mes crayons , et mon Ossian.

“ Puis , ]e m’engageais au hasard dans le bois, et je me frayais des chemins nouveaux, enecartant des mains les branches humides et les arbrisseaux épineux. Je me plaisais à parcourir des lieux où l’homme n’a pas coutume de pénétrer; tant

DE SALTZBOURG. 79 j’étais jaloux du sentiment qui remplissait mon ame , et tant il m’eût été pénible d’en être distrait! Je parlais d’elle sous mille noms imaginaires ; je les gravais sur l’écorce tendre , ou sur la terre amollie, et souvent j’y joignais le mien. Si quelque temps après je venais à passer dans le même endroit , et à reconnaître ces chiffres, je palpitais de joie , comme si j’avais pu croire qu’elle les eût entrelacés elle-même.

Souvent je courbais de jeunes arbres pour en faire des dômes de verdure ; ou bien je les arrondissais en por-^ tiques , j’en tressais les rameaux , et j’y suspendais encore de fraîches guirlandes de liane , avec leurs feuilles en fer de pique , et leurs

8o LE PEINTRE

cimbales d’ivoire, toutes brillantes de rosee.

Peut-être un jour, disais-je alors, je la conduirai sous mes berceaux, je la ferai passer sous mes vestibules de fleurs , et je la couronnerai de mes lianes. C’étaient les douces chimères et les illusions présomptueuses de l’amour sans expérience.

Aujourd’hui , j’ai voulu revoir tout cela 5 mais la magie des beaux jours n’y est plus. La maison est abandonnée à de nouveaux propriétaires; et ceux-ci, sans respect, ont ravagé ses parterres et arraché ses chèvre-feuilles. Ils n’ont rien épargné de ce qu’elle aimait : ce qu’elle aimait ! ces étrangers le savaient-ils?

Cependant j’ai cédé au prestige

DE SALTZBOURG. 8ï de mes souvenirs avec tant de confiance et d’abandon , qu’avant de quitter l’esplanade je me suis machinalement détourné pour savoir si Eulalie ne venait pas. — Après quoi , en réfléchissant sur celte erreur , je me suis pris à pleurer ; mais combien plus amèrement, quand j’ai apperçu mes berceaux désolés et détruits par le vent, mes petits arbres abattus par la coignée , et la terre jonchée de leurs branches ! A cette dernière perte, si légère qu’elle paraisse, je me suis rappelé tout ce que j’avais perdu ; je me suis contemplé avec effroi dans ma solitude et dans ma misère; sans amis, sans famille et sans patrie ; sans appui et sans espérance ; trahi par le passé ,

accablé du présent, et serré de l’avenir j abandonné d’Eulalie et du ciel !

Là même, j’avais autrefois résolu de consacrer à mon cher Werther une fosse couverte d’herbe ondoyante, comme il l’a souvent désirée ; et aujourd’hui j’ai senti une secrète envie d’y creuser bientôt la mienne.C’est une destinée si cruelle, que de mourir loin de ce qui nous fut cher , — et de laisser le soin de sa sépulture à la pitié d’un passant !

Le 24 septembre.

Oui , au feu qui parcourt mes veines, je sens qu’il n’y availde bien pour moi sur la terre , que dans cette autre moitié de moi-méme , dont le sort injuste m’a séparé î Et qui me rendrait ces jours de délices et de gloire? Quel dieu me fera revivre ce passé jaloux qui a dévoré mon avenir? ce temps, hélas! oii mon cœur était inondé d’affections si heureuses ! où toutes mes facultés jouissaient d’une activité si puissante ; où , à sa seule approche , au seul bruit de sa voix , au plus petit frémissement de sa robe , je sentais

la vie prête à me manquer par-lout, et mon ame se renverser dans tous mes nerfs ; ou je me plaignais de n’avoir pas assez de forces pour suffire à mon bonheur, ou pas assez d’amour pour y succomber? Qu’il m’eût été doux de finir ainsi , et d’exhaler mon dernier soupir dans cette béatitude ! Pourquoi n’osai-je pas la ceindre de mes bras, la ravir comme une proie, l’entrainer hors de la vue de hommes , et la proclamer mon épouse devant le ciel?

Ou si ce désir même est un crime, pourquoi s’ est-il si étroitement uni au propre sentiment de mon existence , que je ne puis plus l’exiler sans mourir? Un crime! ai-je dit?

Dans des jours de barbarie , dont le

DE SALTZBOURG. 85 souvenir est lie à toutes les idées d’ignorance et de servitude, le vulgaire s’est^ avisé d’écrire ses préjugés et il a 'dit Voici des lois! Etrange aveuglement de l’humanité‘, spectacle digne de mépris, que eelur dé tant ^ de générations gou- Yernées par les caprices d’une génération éteinte I et de tant de siècles', dont un siècle obscur a décidé ! ^ Après avoir long-temps gémi sous le poids de^ês odieuses contraintes , qui nè voudrait abréger le pénible essai de la vie , si celte joie restait du moins en notre puissance? Mais le ciel et les' hommes s’accordent à nous la défendre , et nous ne nous affranchissons de nos jours que pour recommencer la douleur. Elle veille

86 liE PEIKTRE

à la porte des tombeaux , comme ces monstres qui se nourrissent de cadavres ; elle nous désenchante du sommeil delà mort , et s’emparée dq notre éternitéainsique d’un héritage.

.Quel que soit cependant le terrible avenir, l’avenir de sang et de; lar-^ mes que vous gardez à vos réprouvés ; souffrez , souffrez , ô Dieu I qmEulalie me soit un moment rendue ! qu’un, seul monlent ce cœur palpite contre son cœur !» que ma faible existence ; puisse , s’évanouir dans l’ivresse de ses regards et de ses baisers L que je meure^dans.son amour ! — Et un enfer à ce jprix I

. . ■ . le 9 oclobre.

C’est une chose admirable et pleine de charme que de suivre un' grand génie dans sa course , d’être en quelque sorte , associé à ses découvertes, et de parvenir avec lui à des distances, auxquelles on n aurait jamais pu atteindre sans guide ; tel , le navire accoutumé à des voyages de peu de cours, quand un pilote habile le fait cingler tout à coup au milieu des mers immenses, et vers des ports inconnus.^ Ainsi notre imagination entraînée dans le sublime essor de ta muse, 6 divin Rlopstock , et parcourant sur ses

pas les espaces que tu as peuples, s’étonne des miracles qui l’entourent, et s’arrête, saisie d’effroi.

Avec quelle magnificence tu rassembles sous nos jeux, tout ce que la poésie a de merveilles j soit que tu nous introduises dans les conseils du Très-haut , quand les premiers nés des anges célèbrent les mystères du ciel, et que les chérubins, pénétrés d’une religieuse frayeur, se voilent de leurs ailes d’or ; soit que tu perces devant nous les voûtes ténébreuses des enfers; que tu évoques avec une autorité incroyable, ces puissances déchues qu’une éternelle vengeance poursuit de tourmens éternels ; et que tu nous les montres , frémissant

DE SALTZBOURG. 8g

SOUS le poids de leurs chaînes brûlantes , et. de leurs rochérs/fouf droyes; soit que tu nous transportes au grand sacrifice de Golgotha-, quand le créateur du monde se dévoue aux angoisses de la mort, pour racheter ses bourreaux î

Mais la lecture de la Bible m’offre encore de plus délicieuses jouissances. 11 n’est point de circonstance dans la vie de l’homme, où elle ne 1 mêle quelque douceur ; point de re- ' vers quelle ne solennise; point de i prospéritéqu’ellen’embellisse; voilà j le caractère que devaitavoir un livre i qu’on dit émané du ciel même, j Souvent,quandla nature, dans tout 1 l’éclat de sa parure automnale, et

i avec toutes sesforêts diaprées d’or et

90 -LE PEINTRE de pourpre, sourit au soleil couchant^ je rh’assieds surla pented’un côteau, •sous quoique chêne centenaire; et je relis les bucoliques ingénues des préîTiiers temps^îanaïve histoire deRulh ‘et des chants d’amour de Salomon.

D’autres fois, sous les arches gothiques d’une église en ruine, qui élève ses tours solitaires dans le vallon , j’écoute; — et, dans le gémissement des vents , qui grondent au travers de ses murailles, comme des voix d’airain, je crois saisir la parole prophétique d’un Daniel ou d’un Jérémie. De temps en temps sur la fosse demion père , et à l’ombre mélancolique des cyprès que j’y ai plantés , je me rappelle , avec des pleurs irès-abondans, l’histoire de Joseph

DE SÂLTZBOURG. 91 et de ses frères ; car moi aussi , qui voyais des frères dans tous les hommes , j’ai été vendu par eux 5 et ils m’ont envoyé dans un exil lointain# Mais plus souvent, quand la nuit, voilée de crêpes obscurs, s’avance dans ses voies silencieuses, — debout , sur un rocher couvert de mousse, je répète avec Job dans toute l’effusion de ma douleur, ce cri profond de l’ame désabusée : — Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable , et la q)ie à ceux qui sont dans V amer^ tume du cœur'?

LE PEIJiTRE

’’ Le 10* octobre.

De dépit je briserais volontiers mes pinceaux, quand je pense à quel point la nature de ce triste Occident est chëtive et disgraciée !

“Quand je rêve ces climats favorisés, ces ciels purs , et ce soleil sans nuages du magnifique Orient ; et que j’erre , en idée , sous les huttes nomades et patriarchales de la pastorale Oasis, ou parmi lesmonurnens augustes de la vieille Egypte ; quand le magnanime habitant de ces régions heureuses , s’élève à mes yeux dans toute l’énergie de sa grandeur primordiale , et de ses formes ori-

DE SALTZBOURG. g5 giiiaires ; — tandis que j’ observe ici comment on a comprime toutes les forces, et restreint toutes les facultés ; — lorsqu’il me semble voir cet Arabe , seul avec son coursier, qui respire , comme lui , toute la liberté des solitudes; lorsqu’il me semble, dis-je, le voir franchir les sables torrides , ou bien se reposant sous l’ombrage réparateur des palmes et des acacias : — en rassemblant ces traitsdevantma pensée, je me plains quelquefois à la providence qu’elle m’ait exilé sur une zone froide , au milieu d’une création timide, et si loin des superbes regards du soleil inspirateur; — et je m’écrie: Pourquoi les hommes m’ont-ils fait leur captif; et pourqupi m’ont-ils amené.

prisonnier dans leurs cités? vous l’eussiez vu , ce lion , dans le désert, se jeter sur la terre altérée , oublier qu elle brûle, etla goûter long-temps entre ses dents.

Dans le désert , ai- je dit; — car dans les liens de fer de la société, et sous le poids de ses institutions ignominieuses, — pauvres esclaves que nous sommes ! — nos organes lassés ne pourraient pas supporter long-temps l’éclat de cette nature exubérante. Ses riches prodigalités ne sauraient appartenir à l’homme qui s’est laissé dégrader de la dignité de son espèce , et qui a lâchement trafiqué de son indépendance. Et comme elle se sent profondément humiliée ,.rame généreuse qui a en-

DE SALTZBOURG. 95 gagé toutes ses forces dans ce contrat , quand elle vient à savoir a quel prix, et pour quels pitoyables avantages , elle en a fait le sacrifice; quand elle se trouve subjuguée par l’ascendant audacieux de ses insolens dominateurs; et quelle se reporte à ces âges fortunés de la jeunesse du monde , où les sociétés circonscrites dans l’étroite enceinte des familles , ne reconnaissaient d’autres pouvoirs que ceux qui ont été conférés par la divinité ; d’autre chef que celui qu elles tenaient de la nature !

C’est alors qu’on sent le besoin de choisir parmi les harmonies de la terre , celles qui ont une affinité plus particulière avec notre miséra»

qG le peintre Lie condition ; c’est alors , et je l’ai souvent éprouvé , qu’on préfère à la pompe radieuse du soleil , les douteuses clartés de la lune, et les mystères delà nuit J à l’appareil resplendissant des étés, aux beautés virginales du printemps , aux opulentes faveurs de l’automne, la triste nudité de l’hiver, les brises froides, et les noirs frimats.

Ainsi quand mon ame vint à se détacher de ses jeunes illusions , et qu’elle ne trouva plus rien qui pût la fixer parmi les hommes , elle épia les secrets des ténèbres , et les joies silencieuses de la solitude ; elle s’égara dans les demeures de la mort, et souslesgémissemens de l’aquilon; elle aima les ruines ^ l’obscurité , les

DE SALTZBOURG. 97 abîmes, — tout ce que la nature a de terreurs ; et voilà comment elle a étudié en ellé-méme quelques-uns des caractères de l’infortune.

Oui, je le répète, l’hiver dans toute son indigence 5 l’iiiver, avec ses astres pâles et ses phénomènes désastreux , me promet plus de ravissemens que l’orgueilleuse profusion des beaux jours. J’aimo à voir la terre dépouillée de sa parure féconde , et nageant dans ses horizons brumeux , comme dans une mer de nuages. Au milieu de ces grandeurs évanouies , et de cette végétation réprimée , tout semble prendre des voix gémissantes , et des aspects funèbres , tout devient sévère et terrible. A travers les voiles grisâtres ^

qS lepeintre et les nuees formidables dont il est enveloppe , . on prendrait le soleil pour un niétcore qui s’éteint. Les rivières n’ont plus de frissonnement ; les forêts n’ont plus d’ombrage ni de murmure. On n entend que le cri de la branche morte qui se rompt, et le bruissement des vents qui se glissent en sifflant sous les landes sèches. — Plus de verdure que celle du lierre , qui déploie ses larges tentures sous les parois des rochers ; qui les attache aux murailles rustiques , ou les roule autour des vieux chênes; et celle du houx, au feuillage armé , qui grouppe ses ’ bouquets épineux sur la lisière des bois. Seulement , quelques sapins dessinent çà et là, contre la neige

DE SALTZBOURG. 99 des montagnes , leurs obélisques foncés , et leurs pyramides obscures ^ comme autant de monumens dédiés à la mémoire des morts. . ..

— Et vous voyez de temps en temps, dans le lointain, des voyageurs qui traversent préci pitamment la plaine, — ou des pèlerins qui prient sur une tombe.

Le 17 octobre. .

Après des pluies abondantes , un itorrènt large et rapide , grossi de tous les ruisseaux et de toutes les ravines , descend du haut de nos montagnes ; tombe avec le bruit de la foudre ; s’élance furieux dans la plaine ; la remplit d’épouvante et de désastres ; brise , envahit , dévore tout ce qui contrarie son passage; et chargé d’arbres déracinés, de rocs et de décombres, il roule, et se précipite en grondant dans la Salza.

Si vous trouvez par hasard, sur

DE SALTZBOURG. lOl SCS bords, quelque bosquet de peupliers , qui oppose doucement sa tranquille majesté à l’agitation véhémente de l’onde, votre ame s’ouvre à des pensers graves et religieux; et vous méditez tristement sur ces vaines grandeurs du monde , qui apparaissent tout-à-coup, comme le torrent, sans qu’on en sache la source; qui , comme lui , s’écoulent avec beaucoup de bruit et de ravages ; et comme lui , s’abîment sans laisser de nom !

Quant à moi , je souris de pitié aux soins puériles que les hommes se donnent, pendant que le temps emporte dans son avenir toujours naissant, le court présent dont ils jouissent ; et je sens mes peines s’a-

102 LE PEINTRE doucir, en considérant que la vie n’est qu’un moment qui fuit , au milieu de l’immense éternité.

DE SALTZCOURG.

io:>

Le 19 octobre.

Cette nuit,;— je me trouvaisdans cette situation indéfinissable , qui n’a presque rien de l’activité de la vie, mais qui n’est pas touL-à*fait le sommeil. Jecrus entendre une musique très-mélodieuse, d’une expression suave et touchante; et dont les sons étaient modulés avec tant de douceur , que laharpe elle-même n’a point d’accords plus tendres et plus voluptueux. Vous auriez dit quel-^ ques concerts angéliques ! mais leur harmonie inconstante et capricieuse ne multipliait mes joies fugitives, ^ que pour multiplier mes regrets ; et

I04 I-E PEIISTTRE je l’avais à peine saisie, qu’errant au gré de tous les zépliirs, elle ni*échappait de nouveau. Enfin , avec une cadence gémissante qui retentit profondément dans mon ame, elle cessa ; et je n’entendis plus qu’un bruit sourd, à-peu-près pareil à celui de la cascade qui gronde dans les échos. Alors, une main froide s’imprima pesammentsurmon cœur; un fantôme se courba vers moi, en me nommant de sa voix grêle; et je sentis que le souffle de sa bouche m'avait glacé. Je me détournai, et je pensai voir mon père : — non , tel qu’il meparaissait jadis, — maisd’unefgrme vague et terrible ; pâle , défiguré, l’œil enfoncé, la prunelle sanglante, et les cheveux épars comme un petit

DE SALTZBOURG. Io5 nuage. Puis, il s’éloigna, devenant à chaque pas moins distinct , et décroissant dans l’obscurité, comme une lumière prête à s’éteindre. Je voulus m’élancer pour le suivre; mais, au même instant, cette lumière , cette voix, ce fantôme , tout s’évanouit avec mon rêve ; et je n embrassai que les ténèbres.

loG

Le 23 octobre.

Puisqu’il est vrai que , dès le commencement de ce court trajet sur le fleuve de la vie, tout ce que nous avons vu autour de nous, ne nous a laisse que des régi cl s; heureux le sage qui s’enveloppe de son manteau , qui s’abandonne à sou esquif, et qui ne tourne plus les jeux vers le rivage ! — Mais ce courage difficile ne m’a pas été donne’.

Je m’étonne, moi-même, des irrésolutions de mon cœur et de l’aveugle facilité avec laquelle il embrasse tous les jours d’autres chimères. Tout ce qui a une apparence

DE SALTZBOURG. lOJ de nouveauté le séduit, parce qu’il ne sait rien de pis que son état ordinaire , et qu’il se fie au changement. Il veut des émotions inégales et distraites, une manière d’être diverse et fortuite, parce qu’il a observé qu’il gagnait plus sur ce qu’il laissait au hasard , que sur ce qu’il donnait à la prévoyance. Telle est , pourtant , son inquiétude , qu’au milieu des agitations qu’il cherchait, il desire encore le repos ; uniquement, peutêtre, parce que le repos est autre chose que ce qu’il éprouve habituellement; mais il ne tarde pas à se fatiguer du repos lui - même. Il ne voit le bonheur que loin de lui; et dès qu’il croit l’avoir vu quelque part , il brise, pour atteindre à ce

I08 LE PEINTRE point, les' nœuds qui rattachaient ailleurs; plus heureux, du moins, s’il pouvoit les briser tous! — Qu’arrive-t-il , cependant ? Avant que la route qui nous mène au but désiré, soit parcourue à demi, le prestige cesse, et le fantôme s’envole , en se jouant de nos espérances. Dieu me préserve d’exister long - temps, de cette manière!

‘ Me rapprocher d’Eulalieî — disaisje ce matin : — oui, vivre près d’elle ! habiter où elle habite ! nager dans l’air qu’ elle respire ! — Et, depuis ce temps-là, tout ce que je vois ici, m’importune.

Le 5o oclobre.

L’ AUTRE jour , je m’étais presque involontairement acheminé vers Saltzbourg; mais, dès que j’apperçus la forteresse de la montagne, les flèches des églises, les dômes des palais ; et dès que je pus renouer la .sensation que j’éprouvais, avec tous .mes souvenirs j je me trouvai si puissamment entraîné, qu’àquelque prix que ce fût , je n’aurais pas changé de direction. Cependant, la nuit s’approchait , et les brumes épaisses et pluvieuses de cette saison avalent hâté les ténèbres. J’avais besoin, d’ailleurs, de recueillement

J 10 LE PE IKTRE

et de liberté; et je ne voulais entrer dans la ville, qu après avoir exerce mon ame à supporter les agitations qui la menacent. Je m’emparais avec volupté de cette nuitlongue etrigoureuse , où rien ne limitait plus l’indépendance de ma pensée. Tous ces tableaux que le jour anime et colore; tout ce qui me rappelle la vie, me froisse et me contraint. S’il y a en moi quelque activité toute puissante; si je me sens, quelquefois, la force de me diviniser; c’est dans l’isolement de la nuit, et dans la contemplation des tombeaux. Toutes les idées sublimes naissent du cœur , et le cœur de riiomme est sombre et souffrant.

En passant dans le village où j’ai vu enterrer Cordélia, — oii j’ai

DE SÀLTZBOURG. lil rencontre le mari d’Eulalie , — ■ je pénétrai dans le cimetière , par les brèches de la muraille. L’obscurité était profonde. Les hiboux de la vieille église gémirent sur leurs créneaux. La cloche lentement vibrée par le vent ^ rendi t des sons plaintifs ; et je ne sais quels accens lugubres s’élevèrent autour de moi. Alors, un homme s’élança sur mon passage ; puis s’arrêtant tout-à-coup , et laissant reposer sa lête sur son sein :

(( Ce n’est pas elle encore, dit-il, » d’un ton de voix altéré. J’avais » cru entendre du bruit , et je pen- » sais que ce fut elle. Voilà long- » temps qu’elle est ici , et qu’elle » m’attend dans cette fosse , sans » vouloir ni me parler , ni me voir ;

» et cependant, les jeunes filles du » village l’ont vue^). — C^ëtail Guillaume, et le Ciel me permit de lui donner quelques consolations; car, la voixdes malheureux parvient facilementau cœur des malheureux; et on a dit que ceux qui avaient beaucoup souffert, savaient des paroles pour charmer la douleur.

Si j’avais voulu , me dit-il , — la barrière du tombeau est facile à franchir ; et les jours de l’homme se dépouillent comme un vêtement. — Mais, vous le dirai-je? il était minuit: j’étais assis sur ces pierres sépulcrales; et prêt à briser ce fragile talisman de la vie, je m’égarais dans la contemplation des temps , je les embrassais de ma pensée. Déjà,

DE SALTZBOURG. Ii3 tous les événemens écoules se succédaient devant ma mémoire, comme les réminiscences d’un rêve ; mais j’aspirais encore à l’avenir ; et , cet avenir incertain, je le peuplais de mes chimères: — quand, tout-à coup, — ' une idée horrible me frappa !

Ecoutez ce que le Ciel rn’avaitinspiré. L’avenir, m’écriai-je! et de quel droit , misérable suicide , oses-tu compter sur l’avenir ? tu as voulu cesser d’être avant ton heure } et qui sait si ta punition ne sera pas de n’être jamais ? tu t’ouvres une issue pour échapper aux douleurs de la vie; mais, qui sait si tu ne le fermes pas l’éternité ? Gordélia , cependant !

la plus pure des filles de la terre , t’attendait parmi les justes ; et , avec

Il4 LE PEIKTRE une joie ineffable, elle se préparait à t’initier aux dëlices du Ciel.... — mais celui qui a détruit l’image de Dieu , ne vivra plus : il a semé la mort, et il recueillera le néant.

Depuis, j’y ai long-temps réfléchi, reprit Guillaume après un moment de silence : je crois que celui qui se donne la mort, a trompé l’intention de la divinité ; et, en réfléchissant à cette foule de relations qui rattachentl’homme à tous les objets d’ici bas, je l’ai considéré comme le centre d’une multitude d’harmonies qui naissent et qui périssent avec lui : de sorte qu’il ne peut tomber sans entraîner toute une création dans sa chute; et que le dernier soupir qu’il exhale, met en deuil toute

DE SALTZBOURG, li5 la nature. En méditant sur ces choses, j’ai reconnu que la suprême vertu élaii à aimer ses semblables; et la suprême sagesse, à supporter sa destinée.

Je sais pourtant , que la raison de l’homme est un roseau qui cède à beaucoup d’orages. Moi-même , hélas ! j’ai souvent appris qu’il est difficile de lutter corps a corps avec ladouleur; et dans cet état dedélire et d’ ébranlement moral ou vousm’avcz vu naguères, en est-il uii qui osât répondre de soi ? C’est pourquoi j’ai résolu de m’exiler d’ici, et de chercher ailleurs une tombe. Il y a auprès de Donnawert , un monastère gothique , dont les murailles sont baignées par le Danube , et

Il6 LE PEIÎfTRE auquel on arrive par un bois de sapins d’un aspect triste et formidable.

Ce lieu est plein de mystère et de solennité j et l’ame s’y abandonne à des sentimens d’un ordre si sublime, qu’ils absorbent toutes les anciennes émotions de la vie. Ce monastère sera mon refuge , et il aura ma poussière. —

Le jour nous surprit dans cet entretien. Le soleil se levait derrière la tour de l’église, et la couronnait de ses rayons, comme d’une pâle auréole ; l’air était chargé de vapeurs humides ; et à travers le brouillard dont nous étions enveloppés , on nous, aurait pris pour des ombres , qui erraient, avec leurs robes de nuages, au milieu des sépultures.

DE SALTZBOURG. II7 Guillaume m’avertit d’un regard qu’il était l’heure de se séparer. Je l’embrassai tendrement, et Je franchis les murs du cimetière.

Mais , en entrant à Saltzbourg, — je ne sais quel pressentiment affreux ....! — mon cœur se serra ; mes yeux se voilèrent; et l’exercice de toutes mes facultés demeura suspendu.

Page 1