L-e 12 sepletiîbre
Il y a des plaisirs que nous avons goûtés avec tant de délices , que nous croirions volontiers que le souvenir^ qui nous en reste , doit suffire a nourrir notre cœur d’idées riantes et heureuses, pendant tout le cours de la vie; et quand nous nous retrouvons, long-temps après, dans les mêmes circonstances , il arrive , cependant, que ces émotions si agréables etsi regrettées ont perdu presque tout ce qu elles avaient d’ivresse.
Nous nous plaignons, alors, de Tins-' tabilité des choses de la terre ; et , parce que nous ne savons plus jouir
DE SÀLTZBOURG., 65 desbeaulésqui nous transportaient, nous accusons follement la nature d’avoir change.
Est-il rien de plus doux, disaisje, que de pouvoir , après de grandes traverses , et des années d’exil et de douleur , se reporter par la pensée aux jours si purs de l’heureuse enfance ? que de revoir les lieux qui ont été le théâtre de nos premiers jeux , de nos premiers travaux, et de nos premiers succès?
les perspectives qui ont exercé nos premiers crayons ; le toit natal ; et les domaines héréditaires? que de reconnaître le champ que notre père a défriché j l’arbre, dont il aimait l’ombrage; sa charrue; son foyer rustique ; et le lit de paix
64 LE PElîfTRE d’oü il nous a béni ? On se rappelle avec tant d’envie ce temps , riche d’ignorance .et de simplicité, oîi une médiocrité laborieuse bornait nos désirs, et un horizon étroit, notre univers î nous avons tant de fois souhaité de rassembler autour de nous, tous ceux avec lesquels nous avons fait l’apprentissage de la vie ; et nous espérions tant de ravissemens dans leur entretien !
J’ai quitté Saltzbourg, pour venir réchauffer mon cœur à ce foyer d’innocentes voluptés ; et au lieu des consolations que j’y cherchais , tout ce que j’ai vu n'a servi qu’à redoubler mes chagrins. Plaisirs péniblement achetés que ceux qui ont de tels retours! le bonheur passé
SALTZEOÜRG. 6 5 peut donc être un tourment de plus.
Je me figure un de ces anges réprouvés qui consument leur éternité dans d’inutiles repentirs. Quelquefois, il s’élève, pensif, jusqu’aux confins de sa première patrie,; il contemple, avec une tristesse pro-
fonde, le ciel dont il a été banni, et les biens dont sa rébellion l’a frustré : son infortune s’en augmente ; et , rugissant de désespoir , il se replonge dans les abîmes.
CG
LE PEÎKTÎIH
Le J 4 septembre.
Combien de gens qui se plaignent de la monotonie de la nature 5 qui n y vojent que des tableaux stériles et fastidieux; qui pensent d’uncoup-d’œil tout appercevorr et tout embrasser, et qui ne devraient s’en prendre de l’imperfection de leurs jouissances qu’à la pauvreté de leur imagination et de leurs organes ? pendant que l’artiste gémit de l’impuissance de ses ressources, et maudit ses toiles et ses palettes ; quand il remarque tant de nuances inimitables, tant d’aspects mobiles, tant d’expressions variées dans le
DU SALTZBOURG. (j) grand tableau de la superbe création :
— etquelsujeld’incertitudespourlui que de yoir un seul paysage modifié par toutes les influences des saisons , par tous les accidens de la lumière, et souvent, par ses impressions personnelles ?
Je me suis arrêté ce matin sous un vieil orme, autour duquel, k certains jours de fêtes, les jeunes gens , rassemblés par les simples concerts d’un ménétrier rustique, faisaient briller à l’envi leur force et leur légèretéj tandis que les anciens du village, tous émus de délicieux souvenirs, se rappelaient entr’eux quelque notable événement de leur jeunesse , arrivé à pareil anniversaire. On a, sans doute, conservé