‹ Le peintre de Salzbourg: Les meditations du Cloitre. Adèlé. Thérèse-AubertChapitre 14 sur 26 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

C'est ici que finit le journal de Charles Munster. Il paroît qu'il eut à éprouver des aptations si violentes qu'il ne lui resta pas même la force de s'en rendre compte ; et nous ne retrouvons de lui que des notes de peu d'importance sur ses relations multipliées avec Guillaume; jusqu'au départ de celui-ci pour le couvent de Donnawert. Ce que nous allons ajouter à ces

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mémoires est écrit d'une autre main dan» l'original.

Depuis long-temps la mélancolie de M. Spronck n'avoit fait qu'augmenter : il avoit entendu parler de Charles. Munster avant son mariage; il le croyoit mort quand il épousa Eulalie, et à la nouvelle de son retour, il pressentit tout ce que ces infortunés auroient à souffrir. L'événement qui lui représenta d'une manière si vive la perte qu'il avoit faite peu d'années auparavant, et qui remit sous ses yeux la pompe funèbre de sa prétendue , porta les derniers coups à son cœur; poursuivi du sentiment de ses propres douleurs et de celles dont il étoit l'occasion, son caractère contracta quelque chose de sinistre et d'effrayant. Les soins d'Eulalie elle-même envenimoient ses chagrins ; et quand elle s'approchoit de lui avec un regard plein de tendresse et de douceur, il détournoi t tristement les yeux et la repoussoit en gémissant. Vers ce temps-là, le hasard lui apprit que Charles, qu'on avoit cru reparti pour des pays lointains, étoit revenu à Saltzbourg, après avoir passé quelques semaines dans son village natal. Cette nouvelle sembla d'abord lui appor-

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ter - beaucoup de consolations; maïs le afcir même , son état empira tout à coup ; son teint se plomba, ses yeux s'égarèrent , toute sa force l'abandonna, et on s'attendait à chaque instant à le voir expirer, quand Charles arriva au monastère , où une lettre du malheureux époux d'Eulalie l'avoit mandé. M. Spronck étoit étendu , sans connaissance et presque sans vie. BsJalie, à genoux devant son lit, baignoit aes mains de pleurs ; et une lampe qui allait s'éteindre jetoit seule quelque lumière sur cette scène de douleur. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, le mourant donna des signes d'existence; la vue fixe et la physionomie immobile, il étoit dana la situation d'un homme qui sort d'un songe pénible , et qui cherche à réconcilier ses sens avec les objets qui l'entourent. Enfin il parut frappé d'un puissant souvenir , et il prononça , d'une voix forte et empressé , le nom de Charles Munster. A peine l'eut-il nommé , qu'il le reconnut à quelques pas ; et aussitôt il le salua avec un sourire si tendre et si paternel , que Charles attendri se laissa tomber à genoux devant lui. Mors M. Spronck imposa ses mains sqr son ami et sur sa femme ; et après avoir

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rassemblé tontes les puissances de son âme, H leur peignit d'une manière touchante les adversités qui avoient empoisonné sa jeunesse , la grandeur de ses pertes, la douleur de ses épreuve*, et surtout l'acharnement de cette fatalité funeste qui les avoit enveloppés tous deux dans les horreurs de sa propre destinée. H leur demanda grâce du mal involontaire qu'il leur avoit fait ; il leur parla de sa fin prochaine ; et les enlaçant de ses bras , il termina en ces termes : — Soyez heureux , dit - il , — maintenant que ma misérable vie ne peut plus y porter d'obstacle; soyez heureux , maintenant que je vais rendre à la terre ce cœur brisé de désespoir; soyez heureux, et n*ayez point de regret aux jours que le sort m'avait peut-être encore réservés ; car je ne pouvois pas en espérer de plus doux que celui-ci , où il m'est permis de vous léguer un avenir sans alarmes , et de vous dédommager des peines que je vous ai causées. En permettant que ma mort fût un bienfait pour ceux que j'aime, le ciel avoit placé dans ma mort la seule joie que je dusse goûter icibas. Il me pardonnera sans doute d'en avoir hâté l'heure , et il ne me condamnera pas , —

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comme les homme ! Aimez-moi, du moins , et pardonnez-moi. —

À ces mots , sa poitrine se souleva avec un grand effort, son corps se roidit, et la parole expira sur ses lèvres. Eulalie s'échappa de la chambre en poussant des cris affreux, et Charles perdit connaissance. Quelque temps après celui-ci reprit ses sens , mais la lampe ne brilloit plus , et il ne lui restoit de tout ce qui s'étoit passé, que des idées vagues et incertaines comme les illusions de la nuit. Il étendit les bras en tâtonnant , et rencontra un corps immobile et froid. Les hommes qui venoient chercher cette dépouille pour le tombeau le reconduisirent à Saltzbourg.

Les profondes impressions qu'il avoit reçues n'étoient pas de nature à s'effacer promptement Unmois entier se passa sans que son âme se fût remise de ces violentes émotions. Dans ce temps-là on lui apporta une lettre d'Eulalie; au seul aspect de cette écriture si chère , il changea d'abord de contenance et de couleur ; ses joues s'enflammèrent ; toute sa vie se fixa dans ses yeux, et à l'inquiétude qui l'agitoit, on auroit vu aisément qu'il étoit balancé entre la

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crainte d'apprendre son sort et le tourment de l'ignorer. Enfin il reprit peu à peu du calme et de l'assurance. Il s'étoit attendu à tout; et une résolution qui l'occupoit secrètement le détourna de sa douleur. Eulalie lui déclarait, comme il l'avoit prévu , qu'elle ne pouvoit envisager sans horreur l'idée de passer à un nouvel engagement après la mort volontaire de son premier mari ; qu'elle auguroit assez bien de lui-même pour être certaine qu'il ne voudroit jamais d'un bonheur qui auroit coûté si cher , ai toutefois il étoit permis d'appeler heureuse l'union qui dépendront d'une telle cause et qui entretiendroit de telles pensées; que profiter du généreux attentat de M. Spronck, c'étoit se le rendre personnel^ et en appeler sur soi la punition; qu'il leur convenoit, au contraire, de passer leur vie à l'expier , et de se placer , comme de justes holocaustes, entre la colère de Dieu et cette ombre dévouée qui alloit se livrer à ses châtiments. Elle finissoit par lui dire que le jour où cette lettre lui parviendroit , elle se seroit déjà séparée du monde par une barrière qu'il n'est plus possible de franchir quand on l'a fermée derrière soi, et qu'elle entroit en

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religion. Charles recommença plusieurs fois cette kgture aveo la même résignation ; puis il ferma la lettre, y imprima un ardent baiser , et l'attacha sur ton cœur à un ruban qu'il a voit eu jadis d'Eulalie. Ensuite il écrivit à Guillaume peur lui faire part du projet qu'il avoit formé de se retirer chei les moines de Donnawert ; et il disposa de son patrimoine en faveur de quelques pauvres familles de Saltsbourg; car il ne lui restoit plus de parents.

Il se mit en voyage un des premiers jours de janvier. Quand il fut arrivé auprès du couvent d'Eulalie , qui est à une lieue de la ville, il s'assit devant les murailles du cloître , et il s'y arrêta plusieurs heures ; mais il ne vit et n'entendit rien. Quelques personnes de sa eonnoissaace passèrent devant lui sans qu'il les aperçut* H avait les cheveux épars, ^i barbe longue, le teint hâve, les yeux égarés ; et, malgré la rigueur de la saison , il ne portait pour vêtement qu'une espèce de tunique grossière, fermée sur la poitrine avec une ceinture de laine. La neige, balayée par le vent , rouloit en tourbillons sur sa tète, et un aquilon glacé siffloit dans les plis de sa robe. Enfin, au déclin du soleil, il se

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leva de cette place et s'éloigna d'un pas précipité. Le cîelétoit devenu plus pur, la lue se leva sans nuages; la nuit fut calme.

Peu de jours après , la température changea encore et tourna aux pluies ; les neiges et les glaces fondues tombèrent des montagnes, et grossirent toutes les rivières. Tous les travaux furent arrêtés, toutes les routes désertes. Vers cette époque , cependant , on vit Ghaifai dans un village assez voisin de Dotmavrert ; il fut rencontré par une noce rustique, Son visage étoit en partie voilé de sa chevelure ; ses pieds étoient nus , et son habillement tomboit en lambeaux. U eut occasion de parler à quelqu'un : sa voix , ses gestes , ses regards annonçaient une profonde aliénation d'esprit. U est probable que la solitude avoit laissé plus d'activité à la douleur, et que sa raison , mal guérie des fortes atteintes qu'elle venoit d'essuyer, y avoit enfin cédé. On ajoute que quelques âmes compatissantes s'efforcèrent de le retenir , en lui faisant observer que les environs du village étoient impraticables, et qu'il ne seroit pas sans danger pour lui de poursuivre son voyage ; mais il s'obstina dans sa résolution.

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Le lendemain , le Danube se déborda.

Cependant Guillaume s'étonnoit que Charles n'arrivât pas ; et il comptent impatiemment les jours écoulés , depuis le jour où son ami étoit attendu. Mais ses regrets s'accrurent encore , quand il vit que l'inondation, parvenue jusqu'au pied du monastère, devoit couvrir tonte k campagne et rompre toutes les communications.

Tantôt il regardoit d'un œil inquiet cette mer presque immobile ; tantôt il la suivoit dans ses décroissements , en se flattant qu'elle n'avoit plus qu'un faible espace à parcourir pour redescendre dans ses limites ; et à mesure que les terres commençoient à s'élever çà et là comme de petites îles, son cœur renaissoità l'espérance. Une fois , parmi les débris dont le fleuve étoit chargé, il crut apercevoir je ne sais quoi d'informe et de livide , que les flots venoient heurter contre leurs grèves et contre leurs ressifs, et qui , tour-à-tour englouti et repoussé , finit par échouer sur un banc de sable où l'onde l'a* bandonna tout-à-fait.

Poussé par une curiosité vague, mais invincible , il descendit du cloître , il traversa l'église, et, arrivé au-dessous des murs, il reconnut

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Y objet quiTavoitfrappe.il s'approcha, et tressailiit d'horreur. Un oadayre presque nu, pâle, déchiré , couvert de meurtrissures et de fange, les membres orispés, la tète pendante, les cheveux roides et sanglants, et à travers le désordre* de ses traits défaits et souillés, un aspect plein de noblesse encore et de douceur :— c'est ainsi que Charles Munster s'offrit à sa vue.

Guillaume alors , sans pousser une plainte et sans verser une larme, étendit sa robe noire sur ce corps privé de vie , l'enveloppa , le chargea sur ses épaules , et rentra dans le monastère. Il s'y arrêta sur le parvis du grand escalier ; et après avoir déposé son triste fardeau , il convoqua , au bruit de la cloche , les religieux du couvent. Qand ceux-ci furent rassemblés autour de lui, et qu'il les vit disposés à l'entendre, il souleva brusquement le voile sous lequel Charles étoit caché, et, d'une voix pénible et douloureuse, il dit : C'est ici Charles Munster. Mais la parole expira sur ses lèvres, il sentit ses forces défaillir , et îl tomba sur le cadavre. En rouvrant les yeux , il n'aperçut plus qu'un frère qui lui apprit que la communauté n'avoit pas cru devoir accorder à l'étranger la sépul-

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tim catholique; et que, dans le doute qui restait sur la nature de sa mort, elle craindroit de transgresser se» devoirs, en entourant le cercueil de eet infortuné des pompes de la reli-

À ce» mot», il reprit son ami entre ses Ira» , et retourna sfteneiéur sur le rivage , on il lui creusa une fosse. Au-dessus, il avoit placé un bloc de pierre, et il y avoit gravé une courte inscription ; mais le premier coup de vent chargea l'inscription de sable et de poussière , et le premier débordement du Danube entraîna la pierre, la fosse et tout.

Guillaume mourut Tannée suivante.

Eulalie existe ; elle a maintenant vingt-huit ans.

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