‹ Le peintre de Salzbourg: Les meditations du Cloitre. Adèlé. Thérèse-AubertChapitre 13 sur 26 · DE 8ALT2B0UM · texte numérisé non relu

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Le 3o octobre.

L'autre jour, je m'étois presque involontairement acheminé vers Saltzbourg; mais dès qzue j'apperçus la forteresse de la montagne , les flèches des églises , les dômes des palais , et dès que je pas renouer la sensation que j'éprouvois avec tous mes souvenirs , je me trouvai si puissamment entraîné , qu'à quelque prix que ce fût, je n'aurois pas changé de direction. Cependant la nuit s'approchoit , et les brumes épaisses et pluvieuses de cette saison avoient hâté les té* nèbres. J'avois besoin, d'ailleurs, de recueillement et de liberté , et je ne voulois entrer dans la ville qu'après avoir exercé mon âme à supporter les agitations qui la menacent. Je m'enparois avec volupté de cette nuit longue et rigoureuse où rien ne limitait plus l'indépendance de ma pensée. Tous ces tableaux que le jour anime et colore , tout ce qui me rappelle la vie, me froisse et me contraint. S'il y a en moi quelque activité toute-puissante ; si je*me sens quel-

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quefois une force au-dessus de l'homme , c'est dans l'isolement de la nuit et dans la contemplation des tombeaux. Toutes les idées sublimes naissent du cœur , et le cœur de l'homme est sombre et souffrant.

En passant dans le village où j'ai vu enterrer Gordélia, où j'ai rencontré le mari d'Eulalie, — je pénétrai dans le cimetière par les brèches de la muraille. L'obscurité étoit profonde. Les hibous de la vieille église pleuroient ou siffloient sur les corniches. La cloche , lentement vibree par le vent, rendit des sons plaintifs, et je né sais quels accents lugubres s'éjevèrent auprès de moi. Alors un homme s'élança sur mon passage ; puis , s'arrétant tout-à-coup , et laissant reposer sa tète sur son sein , il nomma tristement Gordélia. — G'étoit Guillaume , et le ciel me permit de lui donner quelques consolations ; car la voix des malheureux parvient facilement au cœur des malheureux ; et on a dit que ceux qui avoient beaucoup souffert savoient des paroles pour charmer la douleur. Nous conversâmes long-temps.

« Si j'avojf voulu, me dit-il,— la vie est facile a quitter, et les jours de l'homme se dé-

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poaillent comme on vêtement. — Mais , vous le dirai-je? il étoit minuit; j'étois assis sur ces pierres, et prêt à briser ce fragile talisman de l'existence , je m'égarais dans la contemplation des temps , je les erabrassois de ma pensée. Déjà tous les événements écoulés se succédoient devant ma mémoire, comme les réminiscences d'an rêve ; mais j'aspirois encore à l'avenir ; et cet avenir incertain , je le peuplois de mes chimères : — quand , tout-à-coup , — une idée horrible me frappa! Écoutez ce que le ciel m'avoit inspiré. L'avenir ! m'écriai-je ; et de quel droit, misérable suicide , oses-tu compter sur l'avenir ? Tu as voulu cesser d'être avant ton heure; et qui sait si ta punition ne sera pas de n'être jamais? Tu t'ouvres une issue pour échapper aux douleurs delà vie ; mais qui sait si tu ne te fermes pas l'éternité? Gordélia, cependant , la plus pure des filles de la terre , t'attendoit parmi les justes; et, avec une joie ineffable , elle se préparait à t'initier aux délices du ciel.,. Mais celui qui a détruit l'image de Dieu ne vivra plus ; il a semé la mort , et il recueillera le néant.

« Depuis , j'y ai beaucoup réfléchi , reprit

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Guillaume après on moment de silence ; je crois que celui qui se donne la mort a trompé l'intention de la divinité ; et , en réfléchissant à cette foule de relations qui rattachent l'homme à tous les objets d'ici-bas, je l'ai considéré comme le centre d'une multitude d'harmonies qui naissent et qui périssent avec lui , de sorte qu'il ne peut toinber sans entraîner tonte une création dans sa chute , et que le dernier soupir qu'il exale met en deuil toute la nature. En méditant sur ces choses , j'ai reconnu que la suprême vertu étoitàaimer ses semblables, et la suprême sagesse , à supporter sa destinée.

« Je sais pourtant que la raison de l'homme est un roseau qui cède à beaucoup d'orages ; moimême, hélas f j'ai péniblement appris qu'il est difficile de lutter avec la douleur, quand on ne lui oppose pas l'absence et surtout la religion! C'est pourquoi j'ai résolu de m'exiler d'ici et de chercher ailleurs une tombe. Il y a auprès de Donnawert un monastère ancien , dont les murailles sont baignées par le Danube , et auquel on arrive par un bois de sapins d'un aspect triste et formidable. Ce lieu est plein de mystè-

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res et de solennité ; et l'âme s'y abandonne à des sentiments d'un ordre si sublime , qu'ils absorbent , dit-on , par un privilège miraculeux, toutes les anciennes émotions de la vie. Ce monastère sera mon asile. »

Le jour nous surprit dans cet entretien. Le soleil se levoit derrière la tour de l'église et la couronnoit de ses rayons comme d'une pâle auréole ; l'air étoit chargé de vapeurs humides, et à travers le brouillard dont nous étions enveloppés , on auroit pu nous prendre pour des ombres qui erroient, avec leurs robes de nuages , au milieu des sépultures. Je compris qu'il étoit l'heure de se séparer ; j'embrassai tendrement Guillaume , et je franchis les murs du cimetière.

Mais, en entrant à Saltzbourg, — je ne sais quel pressentiment affreux....! — mon cœur s'est serré , mes yeux se sont obscurcis , et le sentiment de ma vie est demeuré suspendu.

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