‹ Le peintre de Salzbourg: Les meditations du Cloitre. Adèlé. Thérèse-AubertChapitre 2 sur 26 · Q LE PEINTRE · texte numérisé non relu

Q LE PEINTRE

dans le talent qu'on se croit à vingt ans n'alloit pas jusqu'à croire qu'il arriveroit un jour à sa troisième édition. Il est vrai de dire que celleci n'étoit pas fort demandée pas le public , et que je n'aurois pas couru grand risque d'être démenti si je l'avois donnée pour la première. Je serois toutefois bien fâché qu'on la prît pour telle ; si fâché que j'ai eu besoin de le dire , et je ne connois pas d'autre raison déterminante pour faire une préface au Peintre de Saltzbourg.

Il faut que je le déclare cependant , ce genre de livres avoit un mérite de révélation ou d'instinct qui n'étoit pas encore commun. Le gouvernement du Directoire avoit été réparateur , mais il ne passoit pas pour sentimental. Les hommes de génie étaient fort occupés de leur gloire , et les hommes d'esprit de leur fortune. Le langage de la rêverie et des passions , accrédité une trentaine d'années auparavant par quelques pages sublimes de Jean-Jacques Rousseau , malheureusement trop empreintes de l'amour physique, qui est extrêmement joli , mais sur lequel il ne faut jamais écrire ; .cette expression mélancolique d'une arae tendre

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qui cherche sa pareille en pleurant , et qui pleure encore quand elle Fa trouvée , parce que toutes les joies du cœur humain ont des larmes ;cet élan de la sensibilité , qui est tentée de tout et que rien ne satisfait , tout cela étoit , surtout en France , le secret d'un petit nombre , et ce secret sympathique , celui de la vague destinée que nous avons pour la plupart cherchée dans la vie, prêtait un peu au ridicule, à cette époque de réalités matérielles où nous voilà bientôt revenus par les bénéfices de la civilisation. Je ne dirai pas aujourd'hui que le ridicule fût de trop , car je commence à me désintéresser beaucoup de ces mystères.

Il n'en étoit pas de même dans cette mer T veilleuse Allemagne , la dernière partie des poésies et des croyances de l'Occident , le berceau futur d'une forte société avenir , s!il reste une société à faire en Europe ; et l'influence littéraire de l'Allemagne commençoit alors à se faire sentir chez nous , même avant l'influence de sa philosophie, mais elle n'avoitpas franchi jusque-là les barrières inamovibles du classique. Tout son empire s'étendoit sur quelques femmes nerveuses et sur quelques

jeunes geos exaltés. Nos aînés avoient lu Faublas , digne Télémaque de cette génération de malheur. Nous lisions Werther, Goëtz de Berïichinget Charles Mo or ; et notre généra* tion 9 à nous , préludait à d'autres misères , au moins rachetées par des illusions plus touchantes et plus énergiques. Je ne dirai pas ce qui vaut le mieux dans toute? ces chimères de la pensée , dont on existe quand on commence à exister; mais si j'avois à renouveler mes jours , à mon grand regret , je ne f erois pas maintenant un autre choix. Sous le rapport même des voluptés les plus intimes, nous n'avions rien à envier aux heureux , si leurs succès se comptent par le nombre des cœurs qu'ils ont fait palpiter.

Je reviens à ma préface , dont je m'éloignais trop volontiers pour retomber dans mes romans. Celui-ci n'est donc qu'un pastiche du roman allemand , et , s'il m'en souvient , il fut plus particulièrement inspiré par la lecture du jChant de Schwarzbourg de Ramond, dont j'ai donné l'année dernière une nouvelle édition chez Téchener. Le Chœur des Pèlerins en est imité presque littéralement.

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On peut , d'après cela , juger du style , qui réunit au suprême degré les deux grands défauts de l'école germanique , exagérés par l'inexpérience d'un débutant 9 la naïveté maniérée et l'enthousiame de tête. Quant a l'amour , les femmes jugeront aisément , à supposer qu'il s'en trouve quelques-unes pour me lire , que la notion m'en étoit tout au plus parvenue alors comme celle des délices du ciel aux enfans morts à la vie ayant d'être nés au salut , et qui n'ont pas reçu du baptême le privilège de passer les limbes d'un paradis. Il est vrai q ue je n'en ai jamais su beaucoup davantage , et que si j'ai conservé un peu de jeunesse de cœur , je la dois en grande partie à la crainte de me détromper de quelques mensonges plus doux que la vérité.

Le basard seul m'a fait tomber dans cette com • position sans art sur le seul artifice qui puisse la justifier aujourd'hui. Mon héros a vingt ans; il est peintre ; il est poète ; il est allemand. 11 est exactement l'homme avec lequel je m'étois identifié à cet âge, et il y avoit tant de vérité au fond de cette fiction , dans ses rapports avec mon organisation particulière , qu'elle me fai-

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soit prévoir jusq u'à des malheurs que je me préparois, mais que je n'avois pas encore subis. Son langage 9 tout faux qu'il soit sans doute , a donc au moins le mérite de propriété qu'on recherche dans la représentation d'un personnage , et , tout réfléchi , si j'avois à recommencer le Peintre de Saltzbourg , je ne sais si je l'écrirais autrement.

Ce qu'il y a de certain , c'est que je ne récrirais pas.

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