SALTZBOURG
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SALTZBOCRG.
Le 25 août.
Oui , tous les événemens de la vie sont en rapport avec les forces de l'homme , puisque mon cœur ne s'est pas brisé.
Je me demande encore si ce n'est point quelque mauvais songe qui m'ait apporté ce blasphème : — Eulalie épouse d'un autre ! — et je regarde autour de moi pour m'assurer si . je veille ; et je suis désespéré quand je retrouve . la nature dans le même ordre qu'auparavant.
Il vaudroit mieux que ma raison fût égarée.
Quelquefois aussi je voudrois me reposer dans
mon courage ; mais voici tout à coup cette nouvelleincroyable qui rient retentir à mon oreille , et qui me ressaisit des angoisses de la mort.
J'ai compté beaucoup d'infortunes; mais cette infortune est trop amère ! Banni de la Bavière comme un misérable factieux , proscrit, fugitif , errant pendant deux ans des rives du Danube aux montagnes de l'Ecosse , on m'avoit tout dérobé , la patrie et l'honneur ! Ëulalie me restoit cependant ! ce souvenir ineffable enchantoitma misère et peuploit ma solitude. J'étois heureux par l'avenir et par elle. —
Hier encore , palpitant de désir , d'impatience , et d'amour , je venois , — je croyois, — et aujourd'hui !...
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Le 26 août.
Il y a une idée qui resserre mon cœur , une idée douloureuse et mortelle !
Comment se fait-il que nos impressions les plus profondes soient quelque chose de si vague et de si incertain, que la révolution de quelques mois, de quelques jours, qu'un instant presque indivisible les efface? Quelle est la nature de ce sentiment, si violent dans son ivresse, si rapide dans sa durée , qui aspire à embrasser l'avenir, et qu'une année dévore ? jSeroit-il vrai que les affections de l'homme ne fussent qu'un sablier renversé , qui laisse échapper peu à peu tout ce qu'on lui donne à contenir ! et faudra-t-il que nous mourions partout où nous avons vécu , — là même où Ton trouverait tant de douceur à s'immortaliser , — dans le cœur de ceux qui nous aiment ?
Oh ! combien la Providence fut sage quand elle assigna une si courte carrière aux voyageurs de la vie ! Si elle avait été plus prodigue dejours,et que le temps eût amené plus lente-
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ment l'heure de notre destruction , quel homme adroit pu se flatter d'entraîner avec lui quelques souvenirs de sa jeunesse ? Après avoir erré dans un cercle sans fin de sensations toujours nouvelles , il arriverait, seul , au monument; et en jetant un regard éteint sur la scène obscure et confuse du passé , il chercheroit inutilement une des émotions de son premier âge : il auroit tout oublié ! tout {jusqu'au premier baiser de sa bien-aimée Jusqu'aux cheveux blancs de son père !
Mais si le vulgaire use ses jours dans ces misérables irrésolutions , il me sembloit , du moins , qu'il étoit donné à certaines âmes d'éterniser leurs sentimens. Une fois je crus l'avoir trouvée, cette ame voisine de mon ame, et je lui confiai mon bonheur ! Qui pourra redire tout ce qu'elles ont eu de charme , ces heures d'ivresse , où , penché sur le sein d'Eulalie , respirant son haleine , attentif au moindre battement de son cœur toutes mes facultés s'abîmoient dans un seul de ses regards ? C'est pourtant celle-ci qui m'a trompé ! etlorsqu'en la pressant des tristes étreintes d'un long adieu, je lui deraandois le titre d'époux , elle me le
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promettoit devant le père de tout amour. De quel droit me Fa-t-elle ravi? Pourquoi m'a-telle réduit à ce néant?
Us m'oublioient donc tous ! car je pense que si quelque voix amie avoit fait vibrer mon nom, au milieu de la solennité parjure.... — Mais ils m'oublioient tous , et personne ne lui disoit : Tremblez , Eulalie 9 Dieu vous voit ! — Ils m'oublioient tous , et cette trahison fut consommée !
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Le 28 août.
Ce soir , je marchois au hasard ; et je ne sais comment cela s'est fait , j'ai senti un poids qui m'oppressoit , un nuage qui troubloit ma vue , un feu qui parcouroit mon sang, et je me suis assis. Un instant après , j'ai levé les yeux, et j'ai reconnu dans la maison qui m'étoit opposée la demeure d'Eulalie. Sa chambre étoit éclairée* Eulalie est venue , et s'est arrêtée derrière la fenêtre dans une contemplation silencieuse.
Elle souffroit, car elle a regardé le ciel. Sa poitrine paraissent' gonflée, ses cheveux étoient épars ; elle a porté sa main sur son front : il brûloit sans doute. Ensuite elle s'est retirée sans m'avoir aperçu , et j'ai vu son ombre s'agrandir sur la muraille , et se confondre avec toutes les ombres. J'ai voulu parler ; mais je n'ai point trouvé de voix , et j'étois muet de saisissement, comme un voyageur de nuit -qui a rencontré quelque apparition.
Après cela, je me suis approché de cette
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fenêtre, et je me suis plongé dans la lumière qui en descendent. Mais je n'ai pu supporter long-temps ces agitations ; j'ai repris tristement ma route , et quand je suis arrivé chez moi , mes jambes ont défailli ; je me suis laissé tomber contre terre, et j'ai fondu en larmes.
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Le 29 août.
Tout conspire à m'accabler. En m'ëgarant dans ces campagnes, j'ai va, au-devant d'une jolie ferme, une femme proprementvêtue ; et , avant que j'eusse distingué ses traits, elle s'est jetée dans mes bras, et a mouillé mes joues de pleurs. Et commej'hésitois : Vous ne me reconnaissez pas ! a- 1- elle dit ; c'est moi , c'est moi qui suis cette jeune fille que le désespoir avait poussée au suicide, et que vous sauvâtes au péril de vos jours ; c'est moi que vous avez comblée de tant de biens, que vous avez arrachée à la misère, que vous avez rendue au bonheur ; c'est à vous que je dois et la vie dont jejouis, et mon cher époux, et mes enfans bien-aimés; et je veux... — Elle vouloit que je visse ses enfans. Cessez, cessez, lui ai-jedit en pressant sa main contre mon cœur, vous ne savez pas si je suis assez fort pour tout ceci. — Et cette jeune dame, a-t-elle ajouté mystérieusement ! que le ciel vous soit propice à tous
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deux ! si belle, et une ame si grande ! Oh ! de combien de joies ne doit . elle pas maintenant embellir votre existence ! — A ces mots, j'ai détourné mon visage, en frissonnant d'indignation et de douleur ; — et cette femme a cru.... — Oui, tuée, morte, perdue à jamais ! me suis-je écrie; et je l'ai abandonnée à l'erreur de ses regrets.
De retour ici, j'ai appris qu'Eulalie étoit partie aujourd'hui pour la campagne. Partie ! savoit-elle!.... Oh ! je partirai, je veux partir aussi; et, mille fois déjà, j'ai tourné le couteau contre mon sein ; et, mille fois, j'ai demandé à Dieu la mort et le néant, — le néant ; car de revivre encore, et se rappeler que l'on a vécu, jaimerois autant ne pas m'en aller. Mais je ne reviendrais peut-être pas comme je suis, —et le changement! — et puis, d'ailleurs, il faudrait un peu de temps pour m'ajuster d'une autre manière.
Ce sont là de graudes considérations.
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Le 2 septembre.
La journée a été calme, le ciel par et pacifique ; mais à l'instant où le soleil descend dans sa pompe occidentale, l'horizon s'est tout à coup enveloppé de nuages, comme d'une ceinture ; et peu à peu, de grandes ténèbres ont dévoré la lumière du crépuscule.
Ainsi, ai-je dit, j'ai commencé dans une aurore douce et brillante; et je vais finir, comme cette journée, dans le trouble d'un soir nébuleux. A cette idée, je me suis représenté avec beaucoup de force, les sensations neuves et superbes du bel âge ; j'ai recherché dans ma mémoire les jeunes désirs, les espérances naïves d'une ame vierge, et je me suis rebercé dans ces souvenirs.
Cependant des éclairs fréquens parcouroient l'atmosphère, et ouvroient, dans les nuages déchirés, d'éclatantes avenues et de vastes portiques de feu. La foudre glissoit sous les voûtes delà nuit, comme une épée flamboyante; et à sa lueur passagère, on voyoit quelquefois des oui-
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bres sinistres se balaDcer sur le vallon semblables à ces esprits de vengeance qui sont envoyés sur les ailes de la tempête, pour effrayer les enfans des hommes. Les vents frémissoient dans les forêts , ou grondoientdans les abîmes ; et leurs voix impétueuses se confondoient dans les profondeurs de la montagne , avec les sons graves du tocsin , le tumulte de la cascade et le fracas des tonnerres; et dans le silence même qui succédoit , triste et terrible , à ces harmonies imposantes, on distinguent des bruits étranges et des concerts mystérieux, comme ceux qui doivent s'élever dans les solennités du ciel.
Dans ces bouleversemens qui désolent la création , il y a un baume pour les plaies du cœur, parce que nos afflictions sont absorbées par des afflictions si augustes, et que notre compassion est obligée à se répartir sur un monde. Tout à l'heure, par exemple, je m'identifiois avec cette nature souffrante, et je rembrassois tout entière de ma pitié. J'ai essayé de me maintenir dans cet état ; mais depuis que je souffre seul 9 il a bien fallu que ma pitié réagit sur moi-même.
Le 3 septembre.
J avais souvent désiré de revoir ce monastère abandonné , où j'ai recueilli jadis de touchantes inspirations , dans le silence des cloîtres. Il me souvenait m'être promené , avec Eulalîe , parmi ses ruines confuses et ses bâtimens délabrés; et en apercevant au sommet de la colline la longue flèche de l'église, hardiment élancée dans les airs , j'ai tressailli de joie , comme à l'approche d'un ami. Seulement, j'ai observé, non sans douleur , qu'on av oit réparé les brèches delà muraille, et que les haies venoient d'être émondées. Le désastre des clôtures démolies , et l'énergie d'une végétation libre et sauvage, m'avoient imprimé des sensations d'une toute autre grandeur . Mais comme elles ont assiégé ma pensée , quand , arrivé à l'antique vestibule, j'ai entendu le bruit de mes pas , retentissant dans les échos des chapelles et du sanctuaire ; et comme les portes tremblantes criaient, en tournant difficilement sur
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leurs gonds ! avec quels serremens de cœur et quelle volupté de larmes j'ai traversé les corridors résonnans et les cours dévastées, pour parvenir au pied du grand escalier de la terrasse ! Là s'échappaient, du milieu des marches rompues , les cylindres veloutés du verboscura, les cloches bleues des campanules , des bouquets d'aràbette et des touffes d'éclairé dorée ; lajusquiame y croissoit aussi, avec ses couleurs âtres et ses fleurs meurtries. Je me suis appuyé contre une colonne qui , seule , étoit restée debout , comme quelque noble orphelin d'une famille malheureuse ; et près de moi , il y avoit encore un grand orme qui paraissoit à peine au-dessus des vieux débris, mais dont le feu céleste avoit déjà brûlé la cime.
J'ai dit : Pourquoi mon génie lui-même n'estil plus qu'une ruine? Pourquoi la nature que je trouvois toute belle s'est-elle décolorée avant le temps ? Que n'ai-je encore ce pouvoir créateur , cette délicatesse exquise et cette fleur de sentiment qui inspiroient mes premiers ouvrages?
Maintenant mes crayons sont froids, mes toiles inanimées , et mon aine s'est éteinte dans les douleurs» Si quelquefois une idée forte et ma-
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gnifiquem'apparoît, je cherche en vain à la fixer. Bientôt mon sang fermente , et je ne la retrouve plus qu'à travers des teintes bizarres et des formes gigantesques; ou bien, je me lasse de sentir , et alors , elle se dégrade et pâlit sous mes pinceaux; c'est, peut-être, que 1 image d'Eulalie repose avec trop d'empire devant mamémoire,et que cela me distrait.
Pendant ce temps-là , je me suis approché de 1 ancien cimetière des moines ; et j'ai vu une femme qui dessinoit , assise sur une tombe.
Elle a jeté les yeux sur moi ; et quand les miens lesont rencontrés, j'ai été ébloui, comme si un météore avoit passé contre ma vue , et je suis tombé sur mes genoux. Alors, Eulalie,
— c'étoit elle , — Eulalie s'est avancée , a soulevé ma main tremblante , et m'a adressé des paroles de consolation. Quand je suis revenu à moi, et que j'ai pume rendre compte de cet événement; quand j'ai réfléchi sur le hasard sinistre qui nous avoit préparé ce rendez-vous sépulcral ; quand j'ai prévu ce que notre entretien devoit avoir de pénible, et quelles nouvelles impressions alloient tourmenter mon cœur,
— j'ai désiré qu'un abîme s'ouvrit sous nos
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pieds , et nous ensevelit tons les deux. Vous ici, ai-je dit enfin ! — Ici, a-t-elle répondu ; — c'est dans ces lieux pleins de vous , c'est au milieu de mes souvenirs heureux que j'ai voulu habiter , et cette pensée même fût-elle coupable aujourd'hui. ... Coupable! a-t-elle ajouté vivement; que le ciel ait pitié de nous ! — Mais elle a prononcé ces mots avec un son de voix > un soupir et un regard, qui n'étôient plus faits pour moi.
Cependant je me suis assis àses v côtés , en m'abandonnant à tous mes regrets ; je me suis répandu en imprécations contre la destinée et contre elle-même ; je lui ai rappelé le jour de mon bannissement, l'heure plus funeste de notre séparation , et les sermens qu'elle a violés, sermens scellés par tant de baisers et de larmes ! J'ai pleuré encore avec beaucoup d'amertume, et les sanglots qui me suffoquaient m'ont empêché de continuer.
Que la volonté de Dieu soit faite , a repris Ëulalie ; mais qu'il ne permette pas que vous me condamniez sans m'avoir entendue! Savez- vous ce que j'ai souffert ? Marchiex-vous près de moi quand j'épiois les dernières traces