B*LE
assez bizarre de nos officiers ; mais quel rapport... — Quel rapport ! s'est-il écrié. Cet infernal Maugis , que j'aurois reconnu entre mille , et que je peindrois au besoin, n'est autre chose que l'honnête Ferréol do Montbreuse , que vous avez vu aujourd'hui, et au péri! d'un million de morts, j'affirmerois qu'il n'y a point d'autre Maugis. Rage et malédiction ! c'est une honte pour la providence que de voir des gens tels que celui-ci jouir de l'air et du soleil ! —
J'ai eu beaucoup de peine à apaiser la colère de Latour , et à lui faire comprendre qu'il étoît impossible qtfe ses soupçons fussent bien fondés. Il est sorti plus étonné de mon incrédulité que satisfait de mes raisons.
J'étois réservé à soutenir aujourd'hui une discussion plus difficile , une discussion à laquelle ce que je t'écris depuis quelques jours t'a cependant plus préparé peut-être que je ne l'éton moi-même. Ma mère m'avoit fait demander chez elle pourm'entretenir de choses sérieuses, très- sérieuses en effet. Il s'agissoit de perpétuer mon nom en l'illustrant par de nobles alliances. Tu comprends bien $ illustrer le nom de mon père! Je devois savoir, a-t-on ajouté,
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que la noblesse de ma famille, da coté paternel, ne répondoit pas tout-à-fait à l'éclat de ma fortune 5 et si la fortune a quelque avantage ,. n'est-ce pas surtout celui de favoriser des établiseements honorables qui relèvent la splendeur de nos propres pitres et qui les transmettent plus glorieux a nos enfants? On .m'a fait sentir ensuite modestement que c'étoit à ces sages combinaisons de convenances que jedevois ma mère. Je croypis ne la devoir qu'à l'amour et la nature. Que te dirai-je? les Yalency sont moins riches que moi» Eudoxie est moins riche «pie moi ; mais elle est noble comme ma mère à qui elle a l'honneur d'appartenir. Tu devines le reste*
Tout cela ma frappé d'une surprisse si vive et si douloureuse que j'ai été longtemps à chercher une idée, et plus long-temps encore a trouver une expression. Ge que je me rappelle bien imparfaitement des propos confus qui ont dû m'échapper dans cet instant de trouble et d'accablement , c'est qu'ils avoient pour but de solliciter , je crois , quelques mois de délai que je voulais donner à la réflexion } et j'ai sans doute ajouté qu'on n'obtiendrait rien de moi autre-
ment, de manière à lever tout soupçon à cet égard , car ma mère est sortie en me lançant un regard plus sévère encore que de coutume»
Il est cependant probable qu'elle n'a pas espéré gagner beaucoup à faire violence à mon cœur, puis-qu'elle vient d'accéder à ma demande, avant que je me fusse trouvé la force de la renouveler. Au reste, elle attend ma résolution dans six semaines, et il n'est guère' à supposer que j'en doive changer d'ici là.
* C'est te dire que ma résolution est prise à l'heure même, qu'elle est invariable comme les principes , qui ont, jusqu'à ce jour , dirigé ma vie. Non , je n'achèterai pas de mon bonheur ; et je suis certain qu'Eudoxie ne me rendroit point heureux , je n'achèterai pas de mon repos, de ma liberté, de l'incertitude délicieuse de mes espérances , le ridicule honneur d'associer mon nom à celui d'une femme que je ne puis jamais aimer. Si j'attache quelque prix à ma fortune et à l'état que je tiens dans la société , c'est surtout à cause de l'indépendance qu'il me donne , et de l'immense latitude qu'il laisse à mes choix : car enfin..., pourquoi ne ledirois-je pas? J'aimerois mieux cent fois me nié-
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sallier pour quelqu'un , que de souffrir que personne se mésalliât pour moi. Je suis trop fier pour consentir à augmenter par un emprunt aussi lâche la somme de ma valeur personnelle, et pour donner cette prise-là sur moi à la vanité d'une femme. Plutôt que de subir cette humiliation , j'épouserois Adèle même — Adèle ! . — Vraiment , je le crois bien !
178 àPÊizt
Le 5 naît
Il y a de certain* jours , des joui* trop vitjp écoulés, que le hasard, que la Providence nous ménage, quand nofre tteur, trop fatigué de chagrins , a besoin, pour ne pas céder, de reprendre la trempe du bonheur, et qui compenseroient à eux seuls une éternité d'abandon et de misères. Oui , je dirois : Que ce jour me soit rendu , qu'il recommence avec tous ses charmes , avec toutes ses illusions ; qu'il me soit permis de le vivre comme la première fois, sans que rien en détourne ma pensée , d'en goûter les plaisirs avec la. même confiance, avec le même abandon , d'en épuiser encore les délices ; — et puis que le néant commence !
Près du château de Valency , j'avois remarqué dans le bois un site frais et enchanteur, où aboutissent de jolis sentiers qui partent de l'un et de l'autre village , et qui , de là, se distribuent au loin d ins la plaine. Cette espèce de vestibule de verdure, agréablement om-
bragé d'une lange voûte de feuillage , et tapissé d'un gazon fleuri d'où s'exhalent les plus douces odeurs, offre de tous côtés des petits sièges naturels aussi commodes que si Fart les avoit façonnés. A une fbible distance , on voit briller, à travers les rameaux , la surface polie d'un étang de 1 eau. la plus claire , qui renfermé le Irais entre ses détours comme dans une yaste enceinte de cristal, et qui attire sur ses bords «me finale innombrable d'oiseaux,
C'est là que j'étois assis , comptant scrupu* leusemeaft les étaunaes d'une fleur douteuse, quand le bruit d'un pas léger et les frémissements d'une robe de femme ont tourné mon attention sur un autre objet. Cette femme, c'était Adèle , et quoiqu'il n'y eût rien d'étonnant à la voir là ; quoique je me fusse même attendu, je ne sais comment, à l'y rencontrer; quoîqu' Adèle d'ailleurs ne fût pour met qu'une jeune fille intéressante , mais à peu près inconnue, les palpitations démon cœur se sont multipliées avec violence ; j'ai frémi , j'ai tremblé; un nuage varié de différentes sortes de couleurs a troublé mes yeux ; une défaillance vague a parcouru mes membres et ralenti me»
180 AftÈLB.
pas ; car. je m'étois levé , j'étois. parvenu prèsd'Adèle sans la regarder, on du moins sans la voir , et je lui avois présenté mon bras , sans m'informer de l'endroit où elle alloit. Quand le Toile qui obscurcissoit mes paupières a commencé à s'éclairsir , au point de me permettre d'observer distinctement les traits et la physionomie d'Adèle, j'ai remarqué qu'elle s'étonnoit de ma proposition , et, à te dire vrai, je me suis étonné aussi de l'avoir faite , mais je l'ai répétée d'une voix sans doute plus assurée. Après quelques mpments d'une hésitation pleine de grâce , Adèle a paru céder à un ordre plutôt que déférer à une prière, en appuyant légèrement sa main sur mon bras ; alors j'ai fixé cette main avec force , en . rapprochant étroitement de mon sein le bras sur lequel elle étoit engagée , et je me suis mis à marcher • assez précipitamment dans la direction qu'Adèle sembloit suivre. .
Lorsque mon agitation , à demi calmée , a laissé quelque liberté à mon esprit , je me sois aperçu que l'agitation d'Adèle n'étoit . guère moins forte que la mienne , non pas à ses regards que j'évitois encore , mais au frémisse-
ment de ses doigts que ma main droite avoit saisis par je ne sais quel mouvement involontaire et tenoit déployés contre mon cœur. Rien n etoit pins propre à nous distraire tous deux de cet état d'émotion que la question si froide et si naturelle quej'avois d'abord omise, et je pensois qu'une conversation nécessairement moins passionnée, moins orageuse que notre silence , achèverait de nous rendre un peu de tranquillité. J'ai donc demandé à Adèle où elle alloit , et elle m'a répondu , avec un sourire fin sans malignité , que c'étoit un grand secret. Ce mystère ne m'a pas donné d'inquiétude. Je Pavois oublié déjà que le dernier son des paroles d'Adèle n'avoit pas achevé d'agiter l'air , et n'étoit point parvenu jusqu'à moi. Je cherchois , le croirois-tu , je cherchois dans mon imagination quelque diversion nouvelle qui pût la tromper et me tromper moi-même sur ce que j'éprôuvois. Je sentois à la fois le désir et la crainte d'être deviné. J'étois si heureux d'être auprès d'elle , et si impatient d'être seul pour penser à tout ce qu'il y avoit à lui dire ! Après une minute de silence , j'ai renouvelé ma question , faute de mieux. Cette fois, Adèle a bien
voulu m'apprendre qu'elle portoit au hameau voisin de petits secours que la bonne prieure y envoyoit tous les jours à une famille malade. Je devois m'en douter , mais j'étois si occupé d'autres choses !
Je passe rapidement ce soir sur les détails de ce voyage d'une heure , heure charmante qui auroit dû être un siècle et qui n'a été qu'une minute. Je les néglige , ces détails , par ce que je perdrois tout à leà décrire ; par ce qu'ils seraient sans chaleur sous ma plume et qu'ils brûlent dans mon cœur ; par ce qu'il y a dans tout ceci une fleur de volupté qui se dérobe aux facultés imparfaites que l'homme a reçues pour exprimer et pour comprendre ; parce que je croirois borner mon bonheur en bornant le vague de mes souvenirs ; parce que , dans ce récit où tout se rapporte à Adèle, il y a pourtant des circonstances qui ne sont point Adèle , qui me distrairaient d'Adèle 9 et qu'il est bien décidé qu'Adèle aura toutes mes pensées d'aujourd'hui , — toutes les pensées de ma vie !
Afitu. 183
Le 6 mai.
La bienséance me prescrivoit du moins de voir Eudoxie. Mon cœur m'entraînoit vers sa tante. Je les ai vues. J'ai vu Adèle aussi. Que dis-je 9 hélas ! je n'ai vu qu'Adèle.
Oui, mon Edouard, il seroit superflu, il seroit indigne de moi de dissimuler à toi ce sentiment qui me domine , qui remplit , qui absorbe mon existence. Enfer et paradis ! Qui auroit pensé qu'à vingt-huit ans, la vue d'une jeune fille toute simple , toute bonne et presque sans éclat , me subjugueroit comme au temps de la foiblesse et de l'ignorance de mon cœur? Qui pourroit exprimer ee que j'éprouve d'extase et de délire au seul souvenir de ses traits , au seul bruit de son nom ! Ce n'est déjà plus cela. Je nageuis dans une si pure atmosphère de bonheur , mon sein étojt soulevé d'une joie si parfaite et si nouvelle . . . Car tout est devenu nouveau pour cette âme qui se réveille encore
184 ADfeLB.
une fois des débris de ma vie, pour aimer et pour souffrir ....
Pour souffrir. — Je sais combien une passion semblable peut faire tomber sur moi de honte et de malheur. Je ne m'aveugle pas sur cet étrange égarement de mon imagination, ou plutôt sur cette impitoyable contrariété de ma fortune qui me pousse obstinément vers tout ce que je devrois fuir / et qui me plonge d'autant plus profondément dans l'abîme de mes résolutions , que sa menaçante obscurité me laisse moins d'espoir de retour. Je maudis la folie de mes projets , l'incroyable- foiblesse de ma raison 9 que le moindre prestige éblouit dont le moindre caprice triomphe ; je m'indigne de moi-même , et je m'abandonne cependant au penchant qui m'entraîne sans essayer d'y résister. U y a plus. Si je connoissois une puissance qui fut capable de m'en affranchir sans retour , et d'effacer de mon sein jusqu'à la trace d'un souvenir , je n'aurois pas la force de l'invoquer. Tout ce que les autres hommes y trou veront de vil et de haïssable sera précisément ce qui m'y attachera par des nœuds plus difficiles à rompre , et j'ai besoin de te dire que ce
sentiment a pris une telle autorité dan» mon cœur , que les conseils et les instances de l'amitié ne feroient qu'en redoubler l'emportement.
Edouard , mon cher Edouard , toi en qui le ciel m'a voit donné un frère , un guide et un protecteur au milieu des orages de la jeunesse , toi qui as été si long-temps la lumière de mon esprit et le frein de mes passions , ne m'abandonne pas dans l'état de perplexité où je suis. Ce n'est pas pour toi que j'ai dit cela.
mou. ami ! que résultera-t-il de la violence de tant de pensées contraires qui m'apportent à chaque minute un nouveau tourment ? Qui me fera triompher de l'image qui me suit partout ; qui la bannira de là , de ma mémoire qu'elle occupe sans partage, avec ses grands yeux noirs si nobles et si touchants , ses lèvres si voluptueusement belles , cet air d'amour et de bonté qui flotte sur son visage , et son parler un peu lenjt dont la franche mélodie me pénètre ?
186 ADtLI.
L* $ ati.
Qui m'empécheroit de chercher «Heurs l'indépendance et de goûter dan» un oubli profond, sous quelque abri impénétrable à toutes les recherches des hommes , le bonheur que la société me refuse ? Que fais- je ici , et qui s'aperce vroit de mon absence dans ce tourbillon de froids étrangers , continuellement distraits par les intérêts de leur fortune et de leur orgueil ? N'ai je pas rempli envers mon pays les devoirs que me prescrivoit mon nom ? La limite de mes obligations s'étend-elle au-delà du sacrifice de ma vie cent fois hasardée dans les batailles? le m'en irai , car j'y ai pensé souvent. J'opposerai à toutes leurs bienséance, s et à toutes les puériles vanités de leur étiquette le silence et l'obscurité de ma solitude. 11 arrive une époque où l'a me a besoin de prendre enfin possession d'elle-même et de se recueillir dans des méditations imposantes , loin du chaos des affaires sociales — bien loin — sur la pointe d'un mont
ABÈL1. 187
qui déchire les nues et qui commande à des plaines immenses et à des mers sans rivages. Il me semble que le Créateur, en produisant son univers si accompli en beautés , en jeiant une magnificence si merveilleuse sur les ouvrages de ses mains , et en faisant contraster leurs riehesses d'une manière si humiliante avec la misère de nos sentiments , a voulu nous révéler, par un objet de comparaison sensible, le néant de tous les plaisirs que nous plaçons hors de lui, et de tous les jugements que nous fondons sur la vaine opinion de la multitude.' Je me transporte quelquefois en idée a ce jour , ou , bien jeune encore, mais déjà proscrit, j'atteignis pour la première fois les hauts sommets du Jura. Quand vous avez suivi sur le plus élevé de ses plateaux les sinuosités d'une route sévère et sauvage qui«se prolonge sur les flancs de la Dole ; quand à l'extrémité de cette promenade taciturne où vous n'êtes accompagné tout au plus que par le cri d'une vieille aigle effrayée pour ses petits et qui s'étonne d'entendre au-dessous de ses rochers le bruit depuis long-temps oublié d'une voix humaine , quand il semble que la terre va manquer sous vos pas , et que de
votre bras étendu vous allez toucher l'azur solide du firmament, à cet endroit, il se manifeste tout à coup un spectacle si peu vulgaire qu'il vous. fait comprendre au même instant la nécessité d'une volonté divine dans le mystère delà création. Vous croiriez que le génie de la terre soulève la toile qui sépare d'un monde magique ce monde de fange et de pierre , et qu'il vous introduit dans une région de miracles/ Je voudrois te décrire cela, mais avec quelles couleurs ?
Imagine-toi qu'à l'extrémité des bois de Lavatay , il y a là sur la dernière crête de la montagne une pauvre maison qui paroît de loin perdue dans le fond des nuages , et qu'on appelle le chalet des Faucilles, parce que les sentiers qui en descendoieht autrefois sur le chemin escarpé de l'abîme se recourbaient sur eux-mêmes comme la faucille du moissonneur.
Aujourd'hui que l'esclavage et le travail en ont fait des routes somptueuses pour les échanges corrupteurs du commerce et pour les invasions de la guerre, les Faucilles se développent d'une manière moins menaçante dans les profondeurs du précipice, et la chevrette de montagne, sur-
prise qu'une main servile ait osé embellir ta demeure; ne se hasarde plus dans ces voies de l'homme. Elle reste immobile à l'angle le plus saillant d'une roche taillée à pic, et contemple tristement le ciel , seul désert que la civilisation nous ait laissé. Toutes les parties du tableau qui se présentent ensemble à vos regards préoccupent d'abord si puissamment la pensée, que vous êtes long-temps à mettre de l'ordre dans vos sensations et à distinguer des détails : à vos pieds , où finissent le Jura et la France , un lac qui , dans son immensité, présente l'aspect d'une mer ; — sur ses bords, les campagnes romantiques du pays de Vaux , les paysages agrestes du Valais 9 les âpres solitudes de la Savoie; — à votre horizon, une chaîne vaste comme lui, celle des Alpes dont les coupoles innombrables se groupent sur toute la demicirconférence du ciel , diverses de formes , de caractère , de physionomie , de couleurs , mais toutes affectant aux feux du soleil l'éclat de divers métaux ; les unes resplendissantes comme de l'argent poli ; les autres , selon l'effet des ombres qui se projettent sur leurs contours, mates comme un plomb grossier , ou brillantes
comme l'acier bruni, de reflets biens et violets ; certaines si éblouissantes, quand la lumière du couchant les inonde tout entières, qu'on les prendrait pour des masses de fer qui blanchissent dans la fournaise. Ce jour-là, par exemple, le soleil se couchoit avec tant de magnificence et dans un ciel si pur ! Les Tapeurs du lac, a* pirëes parle crépuscule, suspendues à ses rayons, se balançoient sur les eaux comme un crêpe léger teint du rose le plus doux , se raieraient peu à peu des pieds du voyageur jusqu'au sommet des montagnes , et dëployoient devant loi , sur l'horizon , un rideau enflammé qui rëpaadoit sur tous les objets le prestige de sa lumière; puis , devenues plus denses et plus obscures, couronnoient enfin tout ce magnifique spectacle d'un dais de pourpre et d'or dont la splendeur ne pâlit qu'au lever des astres de la nuit Et ces montagnes immenses, inhabitées, pour la plupart inconnues, elles ne cachent pas un lieu d'asile où je puisse emporter avec moi, dérober à la curiosité insolente, à la censure hypocrite , le secret de mon bonheur et de ma vie ! Je ne serai pas maître d'y reléguer , d'y exiler mon avenir ! Je mourrai lié à la chaise
odieuse qu'ils m'ont imposée , sans faire un effort pour la rompre ! Edouard ! qu'on ne s'en flatte pas ! Je romprois plutôt toutes les chaînes à la fois.
Prends pitié de mon infortune !
Le 9 mai,.
Je ne t'ai pas dit que la conyersation de l'antre jour avoit roulé sur le sujet des mésalliances, à propos de ce fonde Snbligny qui rient de finir sa carrière romanesque en épousant une danseuse. Je me suis saisi de ce texte avec une chaleur et une abondance d'idées dont j'étois plutôt redevable à certaines circonstances de ma situation particulière qu'à la propre richesse du sujet. J'ai soutenu qu'il n'y avoit d'impardonnable, d'antisocial, dans toute la force du mot, que les mésalliances morales , et qu'elles étoient extrêmement difficiles, parce qu'il est rare que les belles âmes ne s'accostent pas de leurs semblables , comme dit Shakspeare, ou qu'elles soient abusées assez long-temps par des dehors imposteurs pour arriver au moment de former un nœud si solennel sans avoir eu le triste bonheur de se détromper ; que ce qu'on appeloit d'ailleurs mésalliance , dans cette acception générale qui se rapporte seulement à
la différence des états , ne pouvoit choquer que le plus absurde , le plus révoltant des préjugés, celui qui attribuerait à une classe déterminée des facultés spéciales, ou pour mieux dire exclusives ; que , comme je ne savois personne qui eût poussé la témérité au point d'avancer que la vertu se prouvoit par des titres ou s'aequéroit par des privilèges, je ne voyois pas pourquoi on interdiroit à un hom me sensible et délicat le droit de chercher partout où se trouve la vertu , un bonheur que la vertu seule peut donner ; que c'étoit une chose atroce, à force d'être ridicule, que de condamner une femme intéressante , douée de toutes les qualités et de toutes les grâces , au désespoir de ne jamais appartenir à l'objet aimé , parce que cette infortunée, comblée des plus précieux avantages delà nature et de l'éducation, seroit privée par hasard d'un avantage qui ne dépend que du hasard , et qui ne tient lieu d'aucun des autres, même dans la société ; que si les grands talents imprimoient à ceux qui en étoient ornés un ca- > ractère incontestable de noblesse aux yeux du siècle et de la postérité, l'exercice privé de> devoirs bien plus difficiles à pratiquer de la ; re -,
ligion et de la momie, titre moins éclatant à la faveur du monde , n'étoit pas on. titre moins reoemmandable à l'estime et au respect des bons esprits ; qu'en conséquence, je ne me permettrais jamais de blâmer une alliance du genre de celle dont on parloit , si je pouvois y reconnaître cette heureuse harmonie de mœurs et de oaractères , qui est le seul gage assuré du bonheur des ménages et de la prospérité des familles.
Il est probable que ces raisonnements avoient paru totalement indignes de réponse à M. de Mou&reuse, car il se contenta de me regarder sévèrement sans me parler, et je remarquai qu'il se tournoit ensuite duoôtéd'Eudoxte, avec un air d'intelligence dans lequel perçoit je ne sais quel mélange d'amertume et de mépris. En* doxie même, dont je choquois trop ouvertement les idées, ne me- sembla pas faire asseï de cas de mes raisonnement* pour daigner les réfuter aveo ordre : à peine laissa-t^elle échapper quelques lieux communs rebattus auxquels les grâces dp son élooution et la finesse de son ironie prétoient plus d'agrément que de solidité. Atfèl» m'écoutoit *vec émotion , car ses joues
iiôk. IIS
étaient fort animées , et j'essayai inutilement de rencontrer ses yeux. Madame Adélaïde avoit souri d abord , pujs sa physionomie avoi* pris on caractère plus grave, et , je tremble de le penser, une expression plus triste qu'à l'ordinaire. Elle releva doucement mes paroles en me reprochant, d'une manière affectueuse, l'ardeur que je portais dans là discussion , et Y enthousiasme avec lequel j'erabrassois les idées les plus extraordinaires et souvent les plus funestes. Elle se plaignit de la facilité qu'ont les hommes de cette génération à saisir et propager les sophismes dont ils n'apprécient pas les conséquences , et qui tendent à dénaturer successivement tous les véritables rapports des choses. En m'accordant qu'il y avoit des vérités noblement senties dans ce que je venois de dire , elle me recommanda de réfléchir sur l'origine et les effets de ces convenances morales, si respectables d'ailleurs par l'autorité qu'elles ont exercée sur nos ancêtres, et par la consécration presque religieuse qu'elles ont reçue des siècles, dont le jugement définitif est, en dernière analyse , toute la raison sociale ; ajoutant du ton d'une résignation modeste , et non d'une
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. conviction impérieuse , que le .devoir d'un boi . citoyen est de se soumettre aux institutions éta blies sans les discuter , et que, puisque l'im perfection des hommes les rend tributaires es sentiels de certaines erreurs sanctionnées par h nécessité ou par le temps, l'intérêt du genre humain prescrit aux cœurs sages et droits le devoir de plier leur raison à la déférence commune.
Il est possible que cela soit vrai. — Et combien ne donnerois-je point pour qu'il n'en restât pas de souvenir, de cette foible démarcation que le hasard de la naissance a tracée entre quelques familles et la grande famille des hommes ; de cette circonstance si étrangère à ma volonté, qui m'a soumis à un ordre particulier d'habitudes et d'obligations ; qui a restreint , comprimé , brisé l'indépendance démon cœur; qui m'a interdit les affections les plus simples < et les plus heureuses ; qui me sépare d'Adèle et du bonheur 1
Séparé ! — Préjugé barbare ! jeté voue à l'indignation des âmes fortes et sensibles !
Séparé ! Moi qui traverser ois le globe pour un baiser de ses lèvres !
Séparé ! — Viens , viens sur le cœur de Gas-