‹ Le peintre de Salzbourg: Les meditations du Cloitre. Adèlé. Thérèse-AubertChapitre 20 sur 26 · BU CLOITRE · texte numérisé non relu

BU CLOITRE

de repos pour les malheureux. Une bonne société pourvoit à tout, même aux besoins de ceux qui se détachent d'elle par choix ou par nécessité.

Pétoîs de retour dans les bâtiments supérieurs; et en m'appuyant contre un pilier gothique, orné de tristes emblèmes , je remarquai des caractères péniblement gravés sur une des faces de sa base. On y lisoit ce qui suit :

« En voyant l'aveuglement et les misères » de l'homme, et ces contrariétés étonnantes qui » se découvrent dans sa nature , et regardant » tout l'univers muet, et l'homme sans lumière, » abandonné à lui-même , et comme égaré dans » ce recoin de l'univers , sans savoir qui l'y a » mis , ce qu'il y est venu faire , ce qu'il de- » viendra en mourant , j'entre en effroi comme » un homme qu'on auroit emporté endormi » dans une lie déserte et effroyable, et qui se » réveilleroit sans connoitre où il est, et sans » avoir aucun moyen d'en sortir ; et sur cela , » j'admire comment on n'entre pas en désespoir » d'un si misérable état. »

C'est Pascal qui a crayonné dans ces lignes toute l'histoire du genre humain.

ADELE.

PRÉFACE NOUVELLE

Une particularité dont je ne veut pas faflrtf tort aux personnes qui auront la bonté de s'occuper .eneore de me» romans dans cinq ou six jours , c'est que le petit roman d'Adèle est, ainsi que le Peintre de Saltzbourg, fort antérieur kJeanSbogar, quoiqu'il n'ait été publié qu'un an ou deux après. On y retrouve facilement l'inspiration de mes premières lectures j

126 FIÊrACl IfOUVIILI.

rimitation du roman sentimental des Allemands, qui ne nous étoit connu alors que par des traductions assez maussades ; Werther , placé dan» une autre position , et parlant malheureusement un autre langage que celui de son sublime auteur, la contre-façon de l'écolier poussée jusqu'au plaigiat. comme pour rendre un hommage de plus au maître. J'ai même besoin de partir de ce point de comparaison, tout pénible qu'il soit à ma vanité, pour expliquer ce je ne sais quoi de neuf que j'avais cru entrevoir dans ma composition, le dédain des préjugés delà noblesse dans un jeune gentilhomme qui avoit été chouan. Ajoutez à cela le prodigieux effort d'imaginative que m'a coûté la métamorphose dû fou de Goethe en épileptique , et vous autos à peu près tout le secret de mon invention ; mais il ne faut pas être difficile ! - • •

Je m'arrête d'ailleurs ici un moment pour une de ces réticences de politesse que prescrivent , toutes les fois qu'on écrit , les impressions progressives qu'on doit supposer dans le lecteur.

rafttAu aouvsut. 127

Une réimpression est un appel nouveau à sa bienveillance ; et si la modestie est de mise partout, l'abnégation a quelque chose d'impertinent à la tète d'une -seconde édition , qui arrive orunairement au jour sous les auspice de la faveur publique. Aussi, je le déclare hauteœnt, les débuts que je trouve en Adèle

Ne ferment ppint mes yeux aux beautés qu'on lui trewe 4

si on lui en treuve. L'action en est simple, et teès-simple. Les personnages ne sont qu'esquissés, mais ils le sont paisiblement, sauf celui d'un grand scélérat que j'ai èk manquer complètement , parce que je ne sais pas ce que c'est. Quand au style, c'est mon style, ni plus ni moine/ et aussi bon, vraiment, qu'il me soit permis d'en faire. On ne peut se régler là* dessus.

i J'ai une meilleure défaite encore pour m*af» franchir des précautions oratoires d'une seconde édition , fin-mules de préface auxquelles le-supcès ne m'a guère accoutumé; c'est qu'il

tJS et*m» iioiyiiuu

«e. lie»* qtft vo^a d« pvaadre cette

édition poir la première, l'autre premier*

wrf Hfte QiflqBflnt^»e <i T 8xemplairoi qro «m «Hi# mtat fait ta pràœdVœptar. Ma pwiw 4Afe temt ftuntte ijon avenue an monde Hué»

raire, n eHe araii cokappé p la sagacité 4t eavant journaliste de la librairie.

Je me trompe. Un autre journaliste prit la pçinff d* a'cj* eecnpfcr ui mmnà pour M ptPte fe ceaji Hwrtel 4an# 1* ptoJ Mmy—t #ses tofflefeftf, Et, il fttit qu* je Fa-roue, j*fltfti» J* «ritiqtt *fe é&acctt doptos^eaprit en un §ujetd^ *ifm d* va]*»*» Jefua toosêat 4'ayw dopp* j*atiàr#aiK fcrilla«ta dfrelopp** «lents d'un talent plan deAnam et 4« «oât que j'afriMs defu|a tang-ferapa 4a*a «ai moindres essais , et dont une impardonnaMe papesse a trop vî^ enobaîné' V«w*- Jfe tombai aa&e* tfrant du p»« p<mr youyou» aejnar «noor* pion *4Tea8aire yaàpqueujr d'w adio* e^va)ejces<{ne ? tf lui <ppia* aianJ d'Ofiter,

rai» tel itomifts: 1M

comme mon pauvre ami Saint-llafoetlin atteint àa plomb filial <(aâ mot» l'a iwi •& jeune t Monsieur veus tire* par/kùêmertt !

Puisque l'occasion M présente d'expliquet wi la disgrâce infaillible qui a'ftttauhoi» i taeé outrages signés, je profiterai flani me gfaftr de cette honnefbrtunede causerie qui m'a quelquefois réussi. Ah pis-aller, ee «ont des pages que l'on peut franchir , quand on répugne ««tant que moi à cet esprit de personnalité qui préside aux Mémoires, aux Souvtnfr*, et surtout aux Préfaces , mais qui peut fournir de temps en temps , dans son orgueilleuse naïveté, des révélations aàses piquantes a l'histoire.

Je n'étois pas du parti libéral ; j'aimois trop sincèrement la liberté pour cela , et l'acte de foi queje venois défaire à la îibertédansles Tablettes de Jean Sbôgar n'étoit pas de nature à me réconcilier arec ses ayant-cause officiels, qui ont toujours entendu la Kberté autrement que moi. C'est une affaire de goèt. Cette opinion avoit son monopole de gloire qu'elle ex{floitoit

180 tltf AGI ROUVBM1.

fort gracieusement au psofit de ses adepte», et elle n'autoitpaa laissé tomber le brevet de réputation le plus parcimonieux sur le nom d'un profane, quand le pauvre diable seroit sorti -à Ja nage de l'océan des révolutions, avec les Commentaires de César à la main , ou les Jmsktdes du Camoëns entre les dents. Il n'y avoit rien à faire de ce eôté pour l'homme de lettres indépendant qui Fétoit à sa manière. On n'avoit pas inventé l'annonce payée.: on kt mendioijt encore. La gloire étoit plus chArfl 'alorsqae depuis qu'on l'a tarifée. .

Le second partide cette littérature bicéphale, qui étoit née du malheur des temps comme Python du déluge, n'étoit pas aussi habile de beaucoup à faire valoir ses ressources nominales. Quoique riche en réputations du premier ordre qui. ont survécu à sa défaite , il traitait avec spn arrogance naturelle Qette tactique de la parole qui Fa si promptement renversé quand elle a voulu, et il estimoit ses écrivains au juste. prix que lui coûtoient les -mercenaires de

Fiftfâci Hoimui. 181

toutes les opinions qui se vendoient à ces enpriées.' Je n'avols rien à faille là , moi dont le trient n'a jamais valu la peine ni offert la chance d'être marchandé. A dire, vrai, le franc-pàrler de mes paradoxes devoit être une mauvaise refcoramandation aux yeux des critiques suivant la cour. On avoit permis assec bémgnement à mon voleur* d'attaquer le contrat social dans ses bases, parce que c'est nue question dont on ne s'occupe guère dans les salons; mais on ne pardonna - pas à mon Vendéen quelques légères hérésies sur le chapitre dès mésalliances et but l'infaillibilité des vertus nobiliaires. Lothario n'étoit que méprisé comme un sophiste , et Gaston de Germancé fut proscrit comme un .

jacobin , au moins depuis l'issue du Pont-Royal » jusqn'àla barrière deVaugirard. Je me trouvai donc tout-à-la-fois au ban de Jérusalem et a celui de Samarie , si l'on veut me passer cette comparaison trop pompeuse pour la matière.

Heureusement , mon éditeur , qui n'avoit imprimé le livre que par politesse , tenoit fort peu

188 vaivAfi ftomui.

à »on* débit, et je n'y lenoû pa» dit ♦oui. Mou* teo&l*Bltr&m*» 4a eoPMOteilioufc mutuel, et e* u'e*t p*s moi qui ai levé son éarou. ie ne m'en souvenoi» plu».

On m'assure que je ne ferais pas mal de m'esorner, en finissant, pour le» belles démet qoî Usant encore de» romans, d'avoir pris une ifouaie-de-ç harobre pour héroïne. H n'y a tien de plus aisé» Cola preuve seulement que j'ai été fort amoureux d'une femmd de chambre.

Il me tergift plus difficile de me justifier devant le lecteur de la disgracieuse importance de cette lourde préface • deut je charge par duplicata une de mes mince» babiole», comme d'une frange de plomb qu'au attacherait à un* toile d'araignée*

PRÉFACE

m hK PREM1ÈBE ÉDITION.

New Bonunttiom de l'époque où le leetctar d ss iiolt dn» les «ornant cet développements habitaient ménagés qoi augmentent intérêt d'une aetiea de tontes les circonstances qui lu p ré pa ye nt ; ces détails de nwenrs et de carao~ tfos qui vendent présentes à l'esprit les choses et les p e r sonn e s ; l'attrtft éKtraotdfnaire et piqua* des combinaisons Mferes de l'imagina-

184 FIBMCB

tion , concilié à force d'art avec la vraisemblance de l'histoire, La génération actuelle , impatiente de sensations fortes et variées, se soucieroit peu de trouver dans les productions de l'esprit cette heureuse mesure , eette exquise bienséance 4e composition , ce fini si pur et si délicat de style , qui distinguent les iiumitlbles romanciers de la France et de 1* Angleterre, les Le Sage et les Fielding, les Rousseau et les Itiehardson. L'âme ne se déplace guère de sa situation habituelle que pour changer l'ordre de ses émotions, pour en renouveler l'espèce, pour s'en distraire par des émotions plus puissantes ; et il est certain que les émotions purement sociales de notre siècle ont d&nous renoue extrêmement difficiles sur les émotion* romanesques» Maintenant, si notre îcundsité, blasée par. une incroyable variété de tableau qu'elle n'a point cherchés, se décide à ohercher quelque chose hors de la sphère des idées positives ,. il est naturel qu'elle s'attache moins aia £pyt* qu'aux passions , aux <^wuutaaoe* maté-

BB LA nwvtLii BSITIOft. 18tf

riflHetcftmvëcit qu'au sentinfen* indéfini qu'ir fm: nafttre . «u aventares irraies ou fausses' dkm personnage radifférent' qu'à je ne sais quelles idéalités qui , sans constituer un cartetère particulier , correspondent plus ou moins* avec les besoins , les annotions , les illusions dm gmod^nombre ^ dans les âges malheureux de h société. Cet ordre d'idées est ce qu'on ajv pelle depuis quelque temps le vague en littérature , et il résulte d'un grand vague dans la morale, dont la littérature est l'expression écrite. Voilà ce que j'avois à dire pour justifier le genre de cette Nouvelle , où l'on ne trouvera que des caractères indiqués , que des faits entrevus , que le cadre défectueux d'un ouvrage plus que médiocre , quejen'avois ni le temps , ni le talent , ni la force de faire meilleur. - Gomme c'est mon héros qui parle avec toutes ses erreurs et toutes ses passions , je demande seulement au lecteur la permission de parler fa 'lui. Gaston n'appartient plus à l'âge des illusions. Son coeur n'est pas fatigué, mais il

ISA «Mb**» \

est eftané par l>*péiifnfe« LlmbîfiÉfe fer tbagrins ïa rend* sombre et mmal». Ulfabitarfe 46» méprise» V* raada ttfiàns. II est «pus»

ton* le» borame» qui Mi hupooup sèuifett. il mm* des. étoo*Jaft»XKmeUos , péta» qu'à n'a pana*» gafpé «la «bafcgrftaent ; omh 3 dn éprou* vera nécessairement, ptfree ijpi'il y ai des Anna qui ça ont besoin et qui es obereneni en* dépit d'eHes>mémes* Sa sensibilité t'est refréidie à défiant d'aliments» Il la croit éteinte. Son style marne sera plus simple , pfos négligé qu'A l'ordinaire* La poésie des expressions aè deodbre avec la poésie des sentiments» Cependant la première étincelle qui Tiendra ranimer « roieau fera jaillir de son sein de» échus» pfa menaçants qu'autrefois. Ce ne sera plue mue suite non interrompue d'idées et d'actions véhémentes , une manière eoatifruWlcsnent vioteate d'être et de sentir \ ee seront des meuremeafe rares, mais impétueux et terrible», qn fleatefois n'aboutiront jamais au mal absolu , etception distinctive et certaine en faveur dés

bb la ntmvmsM éntioii. 137

qui prennent Jour sente* dsatt «te élevée* Je ho nie éflhoriqni pas à'wMÀr àtbcikmai àû oJ*aj»»ite r «tj* noôn*»

le peindre sou» plusieurs «4pèotâ di ff é scmt* Uurtérétquej'yprenoM malgréiaaftii'*ious**Nst pas la mattpHoité ski mm essai*. Peur avoir ▼éou dam «a ombre de sensations heuroade-' ment peu oommun , on n.'a pas acquis le privilège de faire de mauvais rowans.

Celui-ci exige une justification plus speèisitu Àveo un coeur droit, wum très-exalté , Gaston u a pu se défendre de l'influencede l'esprit de paradoxe qui a présidé à l'éducation tout eu* tière des dernières générations* Cet esprit se développe en raison de la situation de Gaston r qaajast le bonheur de sa rie vient à dépendre d'une règle de convenance sociale,, et qu'il senti* possibilité de Justifier à ses propre* yeux «ne faute par un sophisme. Il n'y a rien à conclura d'un roman , et surtout des opinons d'un personnage de roman , qui n'est pas donné pour

188 ntrics ' ■

éminemment raisonnable, contre des Jnenséanees publique dont la raison des siècle a reconnu l'importance. Ce n'est pas moi, d'ailleurs , qu'on accusera d'être uni d'intention aux bommes qui déclament contre certaines conséquences par aversion pour tous les. principes, et qui ne combattent, dans le fantôme de la noblesse actuelle , que l'existence encore positive de la monarchie. 11 faut avouer que t ce genre d'agression n'auroit jamais été plus déplacé.

Je n'ai plus qu'un mot à dire. Il importe fort peu au public que j'aie fait tel ou tel roman , mais il m'importe infiniment de n'avoir fait que les miens. Puisque mon nom, auquel je ne croyois pas tant de crédit , a pu 'devenir pour quelques libraires un objet de spéculation, je saisis cette occation de déclarer que ce dernier ouvrage est , avec Jean Sbogar , Thérèse Auherty et les volumes publiés chez M. Gira sons le titre de Romans, Nouvelles et Mélanges, tout ce que j'ai fait en ce 'genre. Ces foibles

DE LA HOUVELtï t BIT ION. 130

écrits ne méritent certainement pas mieux d'être avoués que ceux qu'on a trouvé bon de m'attribuer ou qu'on m'attribuera dans la suite , mais ils sont de moi.

GASTON DE GERMANCÉ

A EDOUARD DE MILLANOES.

Germazicé, le 13 avril iéox.

Jb te tais bon gré , ma» cher Edouard, de m avoir suggéré cette idée; Accoutumé à partager avec toi toutes mes peines et tous mes plaisirs, i puiser daaston cœur toutes mes consola.

latipns et toutes mes espérances, à ne me croire sûr de la possession d'une pensée ou d'un sentiment qu'autant que tu t'y trouves associé en quelque chose; et maintenant, séparé de toi par la force des événements , jeté sur un nouveau théâtre et au Jnitfeu d'une existence nouvelle , il m'en coûterait trop de ne plus savoir où déposer chacune des émotions que cet ordre de chose me destine. Nous avons heureusement pourvu à la tristesse de cette vie solitaire , en nous prescrivant de tenir un compte fidèle de nos journées, de nos aventures, de nos projets, de nos secrètes et douces rêveries , de manière que chacun de nous , en recevant à la fin de chaque mois le journal sincère de son ami , puisse encore s'identifier avec lui comme autrefois, revivre toutes ses heures, et se rendre toutes ses actions présentes. Il n'y a point de temps, point de distance dont cet échange continuel de secrets , dont cette confiance de tons les moments, ne doivent abréger l'espace, point d'absence dont elles ne doivent diminuer la rigueur. .- t /

Nous avons prévu que le calme de ton .caractère, te douceur de tes mœurs et la goayitéde

ABtU. 143

ton esprit, t'assureroient des jours simples et tranquilles , dont les orages du monde troubleroîentpeu du moins la paisible uniformité. L'exaltation de ma tète , l'ardeur dénies passions , mon penchant à l'enthousiasme, et peut-être à kufolie , eomme tu dis quelquefois, t'ont donné lieu dct conjecturer que mes récits seroient bientôt plus variés et plus, animés que. les tiens. D'après ce calcul , tu serois chargé de la partie philosophique , de la partie raisonnable de notre correspondance, et je te fournirois un journal romanesque assez extravagant. Ne compte pas là-dessus. L'hypothèse étoit fondée en vraisemblance dans le passé; elle est fausse, elle est. certainement fausse pour l'avenir.

* J'ai vingt-huit ans, mon Edouard, et ,• ce qui est rare à cet âge, l'expérience d'une, douzaine d'années de malheurs. J'ai vécu vite, parce que ma sensibilité, qui étoit ma vie, s'est usée en essais infructueux et. en affections stériles/ Les; calamités de la révolution , les dangers de la proscription et de la guerre , les agitations toujours renaissantes d!une vie incertaine .et mobile , des pertes bien multipliées , bien, vives , bien douloureuses , toutcela . sans doute , a pu

imprimer à mon organisation, à mon caraetàrev «a mouvementde mes pensée», au tour de sne* expressions , je ne sais quoi de singulier, d'inasité* de bicarré , cette espèce d'exagération dont tu blâmes avec tant de raison les écart» \ mai», en vérité, je n'avois besoin que d'être rendu à la nature et à moi-même , que de me trouver libre de tontes les impressions étrangères qui fatiguaient mon cœur, que de rentrer dans le repos délicieux de la solitude , et dans le cercle des devoirs faciles, pour me renouveler* Tu ne sauras croire de quelle tranquillité je conçois l'espérance , depuis que j'ai repassé te seuil du vieux château paternel, et que je parcours de l'œil , à travers la croisée de ma petite ohamfas natale, «es bois, oes champs magnifiques, ces belles pièces de verdure, lieux si familier* et si ekers à mon enfance.

Ma mère m'a reçu avee tendresse, mais avec une tendresse mêlée de ces airs de faste et de oérémoinequetului eotmois, et qui refoulent, pour ainsi dire, jusque» au fond de l'Ame, ma sentûnent prêt à éclater. Qu'il est cruel, Edouard, de ne pas pouvoir exprimer ce qu'en épreuve à une personne que l'on aime et

qu'on a le droit d'aimer , de ne pouvoir lui dire qu'on l'aime , sans violer une bienséance ! Je me suis, contenu.

Il m'a fallu recueillir toutes mes forces d'hejajBe pour visiter l'appartement de mon père , l'endroit où je l'ai quitté , où j'ai reçu ses deraàè)ret instructions et ses derniers embras~ eemeats., celui d'où il me suivit d'un regard si triste*! «â doux! et où cependant j'espérok le revoir et l'embrasser encore, quand j'aurois payé ma dette au prince et à la patrie. Quel père j'ai perdu en lui! tu le sais , toi qui as pu apprécier la grandénr de ses qualités, l'élévation de son esprit , la pureté . la simplicité de ses «Meurs , et cette philosophie calme et religieuse qui le reusloit si supérieur à l'adversité , que toutes les vicissitudes fiàehsuses parois» soient peur lui des sujets 'de triomphe. Dieu n'a pa» permis qu'il m'assistât plus long-temps de se* conseils , et qu'il me guidât plus avant parmi les éeueils de la vie. Il m'a laissé seul sur cette terre, et je sens que cette idée , la conviction de l'abandon total où me voilà, est près . debrieer mon cceur. Je te quitte un moment pour pleurer.

146 ADÈLI.

Le 17 avril.

Je me suis tracé un plan de vie auquel tu ne t'attends guère. D'abord, mon intention est de voir très-peu de monde, le moins de monde possible. Je veux me retremper , me refaire tout entier, et j'ai besoin pour cela de recueillement et de solitude. -•'

Tout mon domestique se borne à Latonr , que tu comtois , à ce brave Latour , qui a fait avee moi les campagnes de la Vendre,' et qu* est moins un domestique qu'un camarade > sûr , qu'un ami fidèle, dont mon cœur ne pottrrcrit plus se passer. Sa présence d'esprit mV sauvé la vie dans deux occasions, où il se distingua d'ailleurs par des prodiges de valeur qui lui attirèrent l'amitié des officiers, l'estime de l'armée * et qui l'assimilèrent à mes yeux à ce que je connois parmi les hommes de plus noble, de plus généreux, de plus éminent. S'il avoit désiré un autre état, un autre genre d'établissement, j'étois heureusement assez riche pour le lui donner. Il est ici par choix.

AbÈLE. 147

Gomme il m'est difficile de vivre longtemps sans occupations, on plutôt comme je ne peux me passer 4e contracter , de temps en temps , • quelques goûts plus ou moins vift pour me distraire de vivre, je suis revenu à la botanique, autrefois ma plus douce étude. Je Vais recoin*' mencer mes herbiers détruits , et renouer tîonnoissance avec ces riches familles de végétaux , parmi lesquelles une longue inhabitude m'a rendu presque étranger. Est-il besoin de te dire quelles jouissances inexprimables me procurent ees heureux souvenirs auxquels se lient tant de souvenirs délicieux , et tant d'harmonies charmantes? Privilège enchanteur des plaisirs simples et purs de l'adolescence ! Qu'on ne puisse en réveiller un seul sans qu'ils viennent tous se rattacher à lui pour l'embellir encore !

Puis-je retrouver , par exemple , cette jolie pervenche , si aimée de Rousseau , sans me rappeler qu'à ton premier voyage dans nos cam* pagnes , nous aimions à la cueillir sur le revers frais et ombragé de ce petit bois , en mémoire d'un écrivain dont nous adorions les ouvrages ? L'ancolie n'est pas rare dans les terres légères et sablonneuses à la lisière des forets , mais

14d A**tl.

Lucie, tyie je pleuve toujours, l'aimoM par dessus toutes ta» fleur*. Une égkntme fripée de» rayon» brelan* du *ud* % o* petdante à un rameau bris* par l'orage ,, me rejpréseiitera celle que Fanny m'avoit ckw*é# » et qui se desftéefaa , qui pâlit ainsi: sur mon eqsu*. Un baquet de sorbier» me fera sonYensrde- eenx que j'arrondis en berceaux sur le passage de Victoire ; et jamais je ne verrai , ô le plus joli des arbres 1 tss petites feuilles ailées, sifinesietsi légères,* tes larges corymbes de fleurs blanches ou de fruits pourprés , sans le sentir eneorebrutatms* lèvres et mon sang, le premier baiser de L'amour que je reçus sous ton ombrage!

ÀBtLI. Up

Le 18 arril.

J'occupe la dernière chambre de l'aile droite du château, celle qui donne sur cette pièce d'eau circulaire où nous avons tant navigué dans notre enfance.

Il n'y a de luxe dans mon ameublement que deux tableaux , le portrait de mon père et le tien, un forte-piano et quelques livres. J'ai fait de grandes économies en ce dernier genre surtout , car je suis convaincu qu'à part un trèspetit nombre, les livres ne sont bons qu'aux oisifs et à certains esprits paresseux , qui ne* pensent point sans véhicule. Je vais plus loin ; la Bible est le seul corps d'ouvrage absolument indispensable que je connoisse, et il me semble qu'en la donnant à l'homme, Dieu a tout fait pour les besoins de son intelligence. Aussi ai-je conservé l'usage d'en lire tous les soirs un chapitre , suivant la situation de mon cœur. Toutà-l'heure, par exemple, l'imagination enchantée par mille rêveries pastorales qui m'ont bercé

150 AltètE,

dans le cours de ma promenade , j'égarois mes pensées sous les tentes des patriarches ou parmi les moissonneurs de 'Bethléem, et j'asistois en idée aux fiançailles de Ru th.

J'ai rabattu quelque peu de mon enthousiasme pour Ossian , et même pour Shakspeare. En général , je m'affranchis autant qu'il est en moi de l'influence {les sentiments romanesques, sans chercher cependant un genre d'illusions mille fois plus misérable dans ces superbes vanités de la philosophie qu'on appelle des connoissances * positives , comme s'il y avoit quelque chose de positif sur terre , et comme si le peu que Dieu nous permet de voir dans ses ouvrages" étoit autre chose qu'une pâture livrée à l'orgueilleuse ignorance de l'homme déchu.

Je nç puis me passer de quelques méthodes de botanique ; mais , comme la collection de mes espèces ne deviendra jamais fort considérable, je m'en tiens maintenant aux méthodes les plus anciennes et les plus simples. Je trouve , que les hommes des temps passés avoient de la nature des idées bien plus belles et bien pins touchantes que nous , et que cette manière religieuse et intellectuelle de pénétrer dans ses

ADtLK. 151

mystères , qui distingue nos vieux écrivains , valoit bien les stériles avantages que nous retirons du perfectionnement de l'analyse. Les hommds des siècles éclairés ressemblent à des enfants qui rompent leurs joujoux; pour savoir le secret de leur construction; l'instrument brisé, que reste-t-il? un ressort d'acier, un morceau de verre, un grelot: quant a la merveille, elle n'y est plus.

15% ABELI.

Le 21 avril.

Me renouveler, disois-je l'autre jour ! . . . . hélas ! sijepouTois seulement me distraire..*, ou m'oubÛer!... Jene désire pas, je n'espère pas le bonheur , mais un repos durable et profond, une liberté sans réserve. Je te l'ai répété souvent, je ne hais pas la vie pour les choses qu'on y trouve , et qui , en général , m'attachent et me retiennent. Je comprends ses illusions ; je les chercherais volontiers. Je hais la vie telle que les hommes l'ont faite , comme une obligation mutuelle , comme un devoir social qui soumet mon indépendance à des intérêts reconnus , à des conventions établies sans moi. Je la hais , comme tout ce qui n'est pas spontané dans la volonté d'une créature sensible , forte et intelligente que Dieu a daigné former à son image. Conviens qu'il est affreux de penser que vivre n'est pas une action libre, et que l'âme est condamnée d'avance à l'existence..... que dis-je ? à l'immortalité, sans y avoir consenti....

ABfcLI. 153

Cette disposition d'esprit où je sois tombe depuis quelques jours , m'a cependant procuré une émotion douce , une émotion d'autant plus agréable , qu'elle ne m'est pas bien familière. Ma mère , alarmée de ma mélancolie , a fait quelques frais pour en pénétrer le motif, et pour opposer aux peines de mon cœur le charme des consolations et des espérances. J'ai tressailli d'une joie involontaire en pensant qu'elle m'aimoit assez pour me plaindre , et puis j'ai regretté amèrement de lui avoir donné un sujet de chagrin si peu fondé ; car je serois bien embarrassé de ra'expliquer à moi-même ce qu'elle appelle ma douleur. Croirois-tu qu'elle a supposé que l'amour l'amour ! de misérables illusions d'enfant , dont j'ai tant de fois reconnu la frivolité ! . . • . l'amour ! .... Ah ! sans doute , j'aime les femmes dans leurs brillantes harmonies avec la nature , comme un des ouvrages les plus enchanteurs , comme un des plus séduisants ornements de la création; je les aime comme les fleurs , comme j'aimerois des créatures animées et pensantes qui auroient , dans le développement de leurs idées et de leurs sentiments , la grâce , la délicatesse des fleurs.

154 ADfcUS.

Il y en a quelques-unes que je distingue davantage, et j'éprouve alors le besoin d'occuper leur esprit ou d'intéresser leur' coeur. Si un de leurs regards tombe sur moi, s'il se rencontre avec les miens, je sens,, comme autrefois, mon cœur battre plus vite , mes yeux se troubler, mon sang tourner dans mon sein ou monter à mes joues , mes nerfe ébranlés par je ne sais quel mélange vague et doux de bonté et de plaisir , d'inquiétude et de tendresse. Je

me souviens en effet du temps Quel

homme n'a pas été en proie à son tour aux erreurs de l'adolescence frivole , crédule , inoccupée ? .... Le froissement d'une robe ou d'un schall qui m'effleuroit en passant, le mouvement d'une plume qui flottoitsur les cheveux d'une femme , le jeu de la lumière qni étinceloit sur les pierres de son peigne ou de son agrafe, la mélodie d'une voix d'ange que l'air apporte de loin à travers tous- les bruits, et dont le son vibre long-temps à votre oreille , la moindre chose suffit alors pour absorber toutes vos pensées , pour suspendre toute votre existence. Il y a des instants , des heures , des jours entiers où vous êtes distrait malgré vous par

kbklt. 150

une image c ha r mante qui vous appelle, qui tous poursuit , que tous évitez vainement , que vous retrouvez partout, et dont la perfection idéale se compose des traits qui appartiennent à mille fenimes différentes , ou, tout au plus, à une femme inconnueque vous ne verrez jamais.

Combien faut-il avoir vécu d'années, mon cher Edouard , pour sentir le néant de ces chimères ! ... *

O mon ami ! sois sur qu'il y a dans le monde que nous habitons des kmeB punies d'une faute ancienne, punies peut-être par anticipation d'une faute à venir indispensable, des âmes d'expiation qui portent pour une génération tout le poids des vengeances de Dieu, et qui sont condamnées à l'amour de l'impossible, comme si la suprême puissance , qui ne peut sans contrevenir à ses décrets leur ôter l'infini dans l'éternité, avoit voulu leur donner le néant dans le présent ; qui ont la faculté déplorable de concevoir , d'embrasser en imagination des voluptés devant lesquelles toutes celles de la terre se dégradent et s'anéantissent! Ainsi tout ce que je comprends maintenant de l'amour n'appartient pas au temps , à l'espace où

156 AVÈLI.

ma vie est enfermée. C'est en moi le goût prématuré d'un bonheur futur qui n'a rien de terrestre , rien "de borné , qui remplira un jour le vide immense de mon cœur , qui comblera toute l'ambition de mes désirs. Que voulez-vous que je demande , grands dieux l à la femme qui consentirent à m aimer? que pourrois-je attendre d'elle? L'engagement de deux êtres si foibles , si passagers , qui ne cohnoissent , qui n'apprécient du moins de leurs facultés que l'instant dont ils jouissent , qui ne peuvent répondre de la plus prochaine de leurs émotions, qui s'étonnerbient tous les jours d'eux-mêmes si tous les jours ils devinoient leur lendemain? Une transaction , un bail de quelques années ou de quelques mois , qu'une circonstance imprévue, une jalousie, un dépit, une heure d'absence modifie , qui s'altère par sa durée , qui se dissout par la mort , et qu'une méprise , un caprice , une maladie changeroit en aversion ? . . . Non ! Non ï . . .

Rien de fini , rien de périssable ne peut suffire au besoin d'aimer qui me tourmente. — H faut que j'use , vois-tu , il faut que je dépose tous les liens qui m'attachent aux affections

d'un jour pour en reprendre possession dans cette vie assurée de l'avenir dont ma vie est la fatigante préparation. Il faut pour jouir pleinement de ce que j'aime que je trouve dans le bonheur d'aimer et d'être aimé la sécurité d'une éternité entière , et l'éternité même sera-t-elle jamais trop longue pour aimer?

L'amour d'une femme ! . • . d'une femme mortelle! . . . qu'entendez- vous par-là?. . . Un sourire plein de charme , un son de voix qui trouble et qui bouleverse les sens , le serrement d'une main de feu qui brûle la vôtre .... Je sais bien. Mais cette main et ce cœur deviendront poussière , et là poussière de mon cœur éteint ne sera pas confondue avec elle, et ce qui vivra de moi restera pour toujours étranger à cette âme qui a un moment remplacé la mienne ! Gela n'est pas possible, et l'amour dont nous parlons , Edouard , n'est qu'une invention de notre vanité. Gé n'est pas une chose de U terre que l'amour ! C'est la première conquête de l'homme qui ressucite. Laissez-moi partir.

198 ADELI.

Le a3 avr iL

J'ëtois prévenu depuis quelques jours que nous irions rendre visite hier au soir à mademoiselle de Valency , seul de cette illustre famille et propriétaire du château «voisin. JTavob perdu de vue cette jeune personne qui n'a pas plus de vingt ans , et qui étoit tout-à-fait un enfant lors de mon émigration ; mais je conservois respectueusement le souvenir de sa tante la prieure, madame Adélaïde , femme d'un esprit sage et d'une haute vertu , dont ma plus tendre jeunesse a goûté les leçons , et à qui je suis peut-être redevable de ce fonds de piété qui m'a , sinon préservé de bien des erreurs , du moins consolé de bien des revers. Je n'a vois pas appris sans la joie la plus vive que le ciel eût protégé son existence , au milieu des funestes événements qui ont enlevé tous. les siens.

Eudoxie de Valency est d'une taille élevée et bien prise ; son port est plein de majesté , mais d'une majesté qui n'est pas sans affecta-

tion. Ses traits ont une expression remarquable, mais fixe , et qui ne paroît pas sans étude. Le sourire , cet aimable indice du contentement de soi-même, s'arrête* quelquefois sur ses lèvres ; mais il n'y figure presque jamais que le dédain. J'ai inutilement cherché , inutilement attendu dans sa conversation un mouvement, un geste, une inflexion qui révélât quelque pensée du cœur. Son abandon même , car elle a une sorte d'abandon , est si soigneusement négligé ; il y a tant de mesure dans sa liberté , tant de circonspection dans sa franchise , que tu éprouverois en la voyant le sentiment pénible qu'inspirent ces imitations trop exactes de la nature qui ne sont pas la nature, et qui choquent à force de lui ressembler. Je te demande si ses termes sont choisis , son élocution ornée , ses moindres discours brillants de citations et de traits ! Elle sait trois langues et fait des vers. Quand nous entrâmes , elle sembloit méditer profondément je ne sais quel passage d'un livre ouvert sur son pupitre , et , en m'approchant , j'ai reconnu ce livre pour un des chefs-d'œuvre de notre métaphysique moderne, chef-dœuvre en effet de toute l'aridité du cœur

180 ArtLi.

alliée à toute la présomption de l'esprit. Je donnerons sur-le-champ une bonne partie de ma vie pour être persuadé qu'il n'y a point de femme qui lise Gondillac , comme je suis convaincu qu'il n'y a point de femme qui l'entende , et je crois qu'il ne falloit plus que ce travers pour me brouiller irrévocablement avec tout le sexe.

Ma mère a remarqué que mademoiselle de Valency avoit changé d'appartement ; mais ta * n'en devinerais jamais la raison ! Imagine-toi qu'à l'extrémité du jardin anglois sur lequel s'ouvroient son salon et sa chambre de toilette, il y a une chute d'eau , à la vérité peu bruyante , mais dont le murmure sourd a quelque chose d'importun. On a planté sur les bords de la pièce d'eau qu'elle forme , et qui se divise en- j suite en petits ruisseaux, de tristes saules pleureurs , et c'est l'arbre d'aversion de mademoi- ' selle de Valency. Enfin l'exposition de tout ce | logement est le soleil levant, dont les premiers rayons venoient , malgré tous les obstacles, offenser chaque matin ses paupières encore chargées de sommeil. Je te laisse à penser de quel genre est l'impression que m'a laissée un*

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femme qui n'aime ai le soleil levant , ni le feuillage des saules pleureurs , ni le bruit des eaux lointaines , et qui de plus lit Gondillac ou veut passer pour le lire !

. Madame Adélaïde est retenue au lit par une maladie de langueur qui mine, qui consume sa vie, et qui ravira bientôt peut-être au monde les exemples de cette sainte. J'ai obtenu d'être introduit dans sa chambre , ou plutôt dans la modeste cellule qu'elle s'est fait donner au château. Elle étoit couchée , mais vêtue , les mains déployées sur sa poitrine. Un crucifix de bois noir s'élevoit au-dessus de sa tête. Près d'elle , il y avoit une petite table couverte de livres pieux à son usage , et surmontée de quel- ques rameaux bénits à demi-desséchés qui se croiaoient contre la muraille. Au bruit que j'ai fait en entrant , elle s'est tournée vers moi et m'a souri tout de suite. — Est-ce vous, m'a-telle dit , mon cher Gaston ? A mon âge , et après une si longue absence , pouvois-je espérer de vous revoir encore ? Dieu soit loué pour cette nouvelle grâce qu'il m'a faite! — Mais croyez que ce n'est pas sans motif que sa Providence vous a sauvé de tant de dangers. Vous

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promettiez d'être bon , généreux dans to* penchants , modéré dansros passions , et l'exempte des gens de bien est un trésor pour le siècle. — J'étois attendri jusqu'aux larmes. Sa pâleur, sa débilité, la foiblesse de sa voix, me tourmentoient de l'idée d'une autre absence, d'une séparation prochaine et éternelle. Je voyois qu'elle s'efforçoit de paroître bien pour me causer moins de peine. Je me suis retiré fort ému.

Je t'avoue que mademoiselle de Valency ne gagne pas à être vue si près d'une telle femme. Cependant le jugement que je porte de cette jeune Eudoxie , après un quart d'heure d'entretien vague, de rapports insignifiants, an milieu des bienséances embarrassantes et de la contrainte d'une première visite , pourroit bien n'être aussi que l'effet d'une prévention mal fondée. Je suis si facile à me laisser surprendre par je ne sais quelles apparences de sympathie ridicule ou d'antipathie injuste ! mais je te parle comme à ma pensée. — Et l'on en dira ce que l'on voudra, Eudoxie est certainement fort bien ; j'admets qu'elle est parfaitement belle ; je doute qu'on puisse avoir autant d'esprit;

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j*aime à croire, avec tout le monde, qu'il est difficile de pratiquer la vertu d'une manière plus exacte et plus irréprochable : mais elle a une sorte de vertu , une sorte d'esprit et une sorte de beauté que tu me permettras de n'aimer jamais.

104 kwtu.

Le ag avril.

Il y a des gens que la manie de paroStre grands fait descendre à des petitesses qu'on auroit de la peine à croire, s'il» ne tous forçoient pas eux-mêmes à en être témoin tous les jours. Quant à moi/, cela me cause une indignation si violente que je ne suis pas maître de la contenir, et qu'il faut absolument que j'éclate quand quelque chose de pareil me tombe sons les yeux'.

Mon père s'honorbit tout particulièrement d'un de ses aïeux , simple homme de loi , yen la fin du seizième siècle , mais écrivain d'une science et d'une érudition peu communes , qui s'est distingué par des ouvrages très- précieux sur la jurisprudence et les usages des temps reculés , et qui a débrouillé avec une sagacité exquise des textes importants, mais confus, dont les plus habiles n'a voient osé entreprendre l'interpréjtation. Il esta remarquer, en passant , que c'est à ce grand homme que note

famille <}oit son illustration, et que ma noblesse date de lui, ce qui ne prouve pas qu'elle vienne, de loin ; mais ce qui prouve qu'elle ne vient pas d'une source indigne , et c'est cela qui se- Toit un véritable malheur.

Le hasard m'a conduit aujourd'hui dans un * salon du château , que j'avois vu jajlis tapissé de portraits de famille , et où j'ai reconnu toutes les augustes images des ancêtres de ma mère , avec leurs armoiries , leurs décorations et leurs hermines ; mais j'y ai cherché inutilement ce qui m'intéressoit le plus dans cette tenture généalogique , l'image du savant respectable dont les vastes et utiles travaux ont fondé ma fortune , et doté mon berceau de l'héritage d'un nom cher à la société. La mémoire de ce tableau m'étoit d'autant plus présente que mon père l'avoit , comme je t'ai dit , en singulière vénération, et le montroit toujours de préférence aux étrangers dont nous recevions la visite. J'aurais marqué du doigt la place ou je l'avois vu , mais elle est décidément yide , et je te laisse à deviner la cause de sa suppression. Je rougirais de te l'apprendre , tant j'y trouve de ridicule et d'ingratitude. i4*

166 ufcu.

En rentrant dans l'appartement «fe manière, je me sois informé des motifs d'an changement si étrange ; elle m'a répondu , héfes !

comme je m'y attendob ; mais j'ai insisté arec une fermeté respectueuse, et le portrait est replacé.

Le a mai-.

Eudoxie nous a rendu ce matin la visite que nous loi avions faite dernièrement. Elle étoit accompagnée d'an gentilhomme des environs , nommé Ferrée! de Montbreuse. Je ne t'ai pas encore parlé de Ferréol de Montbreuse, quoi* que tout le monde en parle ici. C'est un homme de trente-six ans au plus , mais dont la politesse calme , la gravité inaltérable , et la sévérité reconnue de mœurs et de principes, foroient honneur à un âge plus avancé. On m'avoit parlé de sa fréquentation comme de l'avantage le plus réel de mon séjour en Touraine, et cependant je Fat peu recherchée. J'estime singulièrement la perfection , mais elle n'a pas pour moi cet attrait qui s'empare du cœur, et que mon cœur a besoin d'éprouver; car il ne s'attache à rien par des liens ordinaires, et quand il ne sent pas qu'il aime. Tues le seul des amis que j'ai reçus delà société (la nature m'en *voit donné un autre ) , tu es le seul , dis-je ,

108 ADÈLt.

qui m'ait réduit à souffrir, à pardonner ce défaut désolant et inimitable de la perfection ; mais la tienne a quelque chose de si naturel, de si involontaire, de si inconnu de toi-même; elle est si inséparable de toi , qu'on s'y accoutume sans s'en apercevoir , et qu'on n'arrive à s'en douter que lorsqu'on n'a plus la liberté de l'indifférence ou la force de l'oubli. Quoi qu'il en soit du mérite de M. de Montbreuse, on prétend qu'il avoit eu le bonheur d'occuper un 1 moment les nobles pensées d'Eudoxie , et deux âmes si solennelles étoient dignes de se rapprocher. Le délabrement de leur fortune a empêché cet établissement, tfest une chose fâcheuse qu'à la fin d'une révolution, les familles qui ont couru les mêmes chances, que des voisins, des parents , des amis , frappés du même malheur, n'imitent pas les navigateurs jetés par la tempête dans une île déserte , et ne remettent pas tout ce qu'ils possèdent en commun. Avois-je besoin de rester si' riche ! - La nouvelle du rétablissement presque total de madame la prieure m'a causé une joie si vive qqe je n'ai pu attendre à demain pour aller la lui témoigner. J'ai reconduit made-

AftiLl. 160

moiselle de Valency au château avec un empressement qu'elle a probablement attribué à d'autres motifs. Sa tante étoit assise dans un grand fauteuil à bras , à un endroit de la terrasse où les rayons du soleil , foiblement balancés entre quelques touffes de lilas , répandoient une agréable chaleur. Elle vouloit se lever* à mon approche , mais je me suis hâté d'aller à elle pour l'en empêcher. Nous avons conversé galment et long-temps de mille choses différentes. Elle «m'a fait promettre de lui raconter mes voyages , et de lui parler de mes amis. Je t'ai déjà nommé. De son côté elle m'a recommandé , avec quelque autorité , de cultiver la connaissance de M. de Montbreuse, dont elle trouve seulement l'austérité un peu rigoureuse pour son âge. Enfin , il étoit déjà tard que nous causions encore, et je ne me suis aperçu qu'à la fraîcheur de l'air du soir qu'il étoit temps qu'elle rentrât. Elle s'est appuyée d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur l'épaule d'une petite fille qu'elle aime beaucoup, et dont elle ne cesse de répéter les louanges. Elle l'appelle son amie , sa bienfaitrice , son ange sauveur, en reconnaissance de quelques soins

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qu'elle en a reçu pendant ta maladie, et c'est un ange en effet que cet enfant. Je ne me souviens pas d'avoir rien tu d'aussi gracieux , d'aussi doux que ses traits , rien qui reposât plus agréablement le cœur. C'est un de ces ensembles ravissants d'harmonie et de calme, qui font plaisir à regarder. As-tu quelque idée de cela ? N'en as-tu jamais rencontré de ces .visages célestes où se lisent tant de paix , tant de bonheur , et dont l'expression surnaturelle fascine Fàme ? Je donnerais beaucoup pour que tu visses celui-ci*

Une circonstance charmante ! mes regards ont rencontré par hasard ceux de l'ange. Alors, si tuavoisvu ses beaux yeux se baisser, ses longs cils ombrager timidement sa paupière, son teint se colorer d'un éclat vif et subit l L'ange a rougi, et ce n'étoit plus qu'une mortelle , mais une mortelle adorable, et j'allois dire adorée! quelle folie l

Voici ce qu'on raconte. C'est une pauvre orpheline que ses parents ont délaissée sans qu'on en dise trop la cause. Il y a huit ou dix ans qu'ils ont quitté ce village oiji ils vivoient de leur travail , pour aller on ne sak où* Certai- x

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ne» personnes roulent même q'uili aient fini assez misérablement ; mais je te parle d'après des gens qui sont probablement mal instruits. Ce qu'il y a de certain , c'est qne madame la prieure a recueilli la petite Adèle dont elle ëtoît marraine , et lni a fait donner une espèce d'édtication. Si mon Adèle t'intéresse , une autre fois je t'en dirai davantage, quoiqu'une s'agisse au. fond que de la femme de chambre de mademoiselle de Valency , car j'oubliois d'ajouter que c'étoit à ce titre qu'Adèle vivoitau château.

Gomme j'étois allé dans la Voiture de mademoiselle de Valency , je suis revenu à pied à travers le bois qui est magnifique et en pleine végétation. La soirée étoit d'une sérénité délicieuse , le coucher du soleil bien pur et bien lumineux. Des prestiges enchanteurs , qui se snccédoient dans mon esprit comme les idées d'un beau rêve , égaroient tous mes sens dans le vague le plus doux. — Je ne sais pas maintenant pourquoi je me trouvois si heureux , car il n'y a rien de changé depuis ce temps-là dans mon état , et cependant !... Que l'homme est difficile à expliquer !

Ce bien-être que je goûte ici prouve du moins

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que je ne me trompois pas quand je t'écrivois que la paix de la campagne convenoit à merveille à ma situation actuelle, et que je mettois tout mon bonheur à y couler obscurément mes jours. Tu vois bien que le tour romanesque et l'exaltation de mes idées tenoient à des causes fort indépendantes des folles passions de la jeunesse , et voilà ce que vous n'avez jamais voulu comprendre. J'ai un conscience de .moi-même qui me trompe rarement.

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Le 3' mai.

Hier au soir, comme j'achevois d'écrire, Latour est entré dans ma chambre arec un air inquiet et même un peu effaré. Il s'est assis à l'écart et a gardé quelque temps un silence mope , et puis il s'est mis à murmurer je ne sais quoi entre ses dents. — De quoi sagit-il , lui ai-je dit, mon pauvre Latour? Te voilà bien occupé ! — Qu'on ne m'appelle jamais Latour , dit Cœur-de-Roi , a-t-il repris , si ce n'est pas le Maugis, l'infâme, l'exécrable Maugis !

Monsieur se rappelle-t-il cet aventurier qui se présenta au général avec de faux pouvoirs , qui s'en servit, le lâche , pour livrer à l'ennemi un détachement considérable des nôtres , et qui se déroba malheureusement par une prompte fuite au châtiment qu'il méritoit ? — J'ai entendu parler de.ce misérable , et je crois comme toi , Latour, qu'il s'appeloit effectivement Maugis , soit dans la seule intention de déguiser son nom véritable , soit pour se conformer à la méthode

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