ABEL
» prendre' les précautions nécessaires pour » cacher ma naissance à tout le monde , et on » envoya ma nourrice dans ce village éloigné, » où je fus baptisée sous, les auspices dema- » dame la prieure. Vous devinez bien que cet :» asile ne m'avoit pas été donné sans motif, et » que ma mère se plaisoit à penser que je » «grandirais sous les yeux d'un père attentif à » tous mes besoins. Le temps de son service » étant accompli depuis quelque temps, il » sacrifia en effet sans peine ses espérances » d'avancement au plaisir de ne me plus quit- » ter , et de voir se développer peu à peu dans » mes traits la ressemblance d'une personne » qui lui étoit si chère. Sa tendresse alla plus » loin. Se seroit-il trouvé heureux , s'il n'avoit » pas osé me nommer sa fille ? La nourrice » qu'on m'avoit donnée, jeune et malheureuse » victime d'une inclination trompée, passa » pour ma mère et pour son épouse. Madame » Adélaïde seule étoit dans le secret , et por- » toit une vive compassion à ses chagrins.
» C'est ainsi que je fus élevée , et mon enh fance ne fut pas sans plaisirs. L'amitié de ma » bonne marraine , les soins attentifs et vrai-
; maternels de cette nourrice , à qui je » croyois des titres encore plus sacrés à ma re- » connoissanoe, et surtout l'affection de mon » excellent père , embellirent tout. Seulement, » quand il revenoit des champs , je le sentois » /quelquefois me baigner de larmes, mais je » ne m'inquiétois point, pensant que c'étott » de joie qu'il pleuroit.
» Cependant, ma véritable mère ne nous » avoit point retiré son cœur. Elle écrivait sou- » vent à mon père , et lui faisoit part de ses » ^regrets et même de ses espérances. Il » arriva que vers la troisième ou quatrième » année de la révolution , son père la laissa . » seule à Saumur, pour aller servir le roi dans » son armée de la Vendée ,- et qu'elle désira » de profiter de la liberté dont elle jouissoit » pour me voir ; car il y avait déjà quelque » temps qu'elle avoit perdu* sa mère. Ce fut » un beau jour pour notre petite famille, que » celui où nous parvint la nouvelle inatten- » due de ce voyage. Quoique je fusse bien » jeune pour entendre clairement ces choses , » mon m père 91e les fit comprendre de son » imeuxj et nous partîmes après de courts
2t>4 ADÈLE.
» préparatifs , qu'il ne croyoit pas pouvoir » jamais abréger assez. Enfin, je fus rendue à » celle de qui j'avois reçu le jour , et je lui ra- » portai la tendresse qu'une autre lui avoit dé- » robée si long-temps sans l'enlever tout en- » tière à celle-ci. Ma mère ne s'en afuigçok » point, et me voyoit avec plaisir allier les )> devoirs de la reconnoissance aux devoirs de » la nature. J'étois bienheureuse et bien aimée; » pourquoi falloit-il que cela durât si peu !...
» Mon père avoit conçu un projet digne » d'une âme si noble , et ma mère l'avoit ap- » prouvé. Les troubles civils ., qui étoient par- « venus au plus haut point, ouvroient une carie carrière facile aux hommes de résolution, » et il ne désespérait pas d'acquérir , sous les » yeux de mon grand père de tels titres à la n gloire, qu'on ne crût pas déroger en approu- » vant son mariage. C'est pourquoi il nous avoit » quittées , emportant l'espoir de nous revoir n bientôt et de ne plus nous quitter jamais.. .
» Pendant son absence, ma mère m'avoit » placée dans une pension où elle venoît me » voir souvent. On me prenoit pour une orphe- » line de ses parentes , et on me traitoit avec
! adéii. 305
> les mêmes soins que si mes véritables rapports » aVéc elle avoient été connus. Quand nous » étions seules , nous parlions de «non père, et » nous pleurions long-temps ensemble. Je 5» m'aperçus, au bout de quelques mois,. qu'elle » avoît encore d'autres chagrins qu'elle ne me » disoit pas, mais je mebomois à m'en affliger » en secret sans les connaître, et jeneFinterro- » geois poi ut . Enfin , un j o u r el le cessa de venir ; » la semaine, le mois s'écoulèrent, je la de- » mandois à tout le mou de , et personne ne » répondoit Je sentis bien qu'il n'y a voit plus '» pour moi de bonheur, et que j'attendois en » vain ma mère. Voici ce qui s'étoit passé :
« Les espérances de mon père s'étoient réa- » Usées- Des actions du plus grand éclat l'avoient » lait distinguer de ses généraux , et il venoit » <rêtre^}romu lui-même au grade de chef de » division.
» Gela est vrai , m'écriai-je , en interrompant » Adèle à cet endroit de son récit; c'est Marins » Evrard qu'on l'appelle.
» On m'a dit, reprit Adèle, que c'étoit là } » son nom de guerre. »
— Oui, contmuai-je , ce moment m'est pré-
sent comme s'il venoit de s'écouler. Le général , entouré d'un gros d'ennemis, est près de^laccomber; son^ cheval est tué bous lui. Il est entraîné dans sa chute , et déjà grièvemeDE blessé, il n'oppose plus qu une» résistance inutile aux forces qui l'accablent. Tout à toup le ce taine Evrard perce Ja foule étonnée de sa témérité , arrache des mains qui se disputent* Yhoa- ' neurdele frapper le général évanoui et s£ nglant, et revient à nos rangs sous une grêle de balles qui ne l'atteignent pas. Le grade de chef de division fut en effet le prix de son courage, mais il disparut peu de jours après, et tou l'armée fut persuadée qu'il a voit péri dans une embuscade.
« Je vais , dit Adèle , en reprennant l'histoire » de ses parents où elle 3'avoit laissée , vous » expliquer cet évéuemcnL Dès l'instant où il 3» reçu devant l'armée le nouveau titre sous n lequel il de voit eu être reconnu, moins fi^r » de cette distinction que ravi de pouraf la » faire servir au succès de son amour , il cotfrut » se jeter aux pieds de mon grand-père , et lui » confier sa faute , son repentir et ses v<fcux» » Juges du contentement qui succéda dans son
Ami. 907
» àue à tant d'inquiétudes et de douleurs, dont » elk avoit été narrée pendant plusieurs an- » nées 7 quand il vit que ma mère lui étoit ae- » oordée pour épouse. Mais ce n'étoit pas assez » pour lui d'éprouver une pareille joie, il avoit * encore besoin de la faire partager. Saumur » n'tàoit pas loin du quartier-général de l'ar- » née. Deux jours de trêve lui donnent le* » temps de s'échapper sous le premier déguise- » npent venu , et de voler dans les bras de ma » mère. Le premier instant est tout entier au » plaisir de se revoir , le second est à l'inquié- » tade et à la terreur. Saumur appartient aux » républicains et mon père est. proscrit.
» Je ne vous ai pas donné le secret de cette » sombre tristesse que j'çvois remarquée en » ma mère la dernière fois qu'elle visita la pen- » sion. Un jeune gentilhomme , qui venait de » quitter le drapeau royal sous l'apparence de » je na sais quel service intérieur , et qui avoit « obtenu de mon grand-père une recommanda- » tion assez vague pour sa famille , n'avoit pas » craint de témoigner à ma mère des sentiments » qu'elle ne devoit partager qu'une fois. La pas- » sion de cet étranger lui étoit d'autant plus ira-
208 ADÈLI.
» portune que tout la prévenoit à la fois contre » lui, et que des renseignements particuliers l'ar- » inoient à son égard d'une défiance qui, même » dans un dbeur parfaitement libre, n'auroit -» jamais pu se concilier avec l'amour. Cepen- .» dant son respect pour cette recommandation » sacrée, et surtout sa timidité naturelle, encore • » augmentée par l'ascendant d'un caractère fa- » rouche et impétueux , l'avoient en quelque » sorte contrainte à supporter patiemment * ses poursuites et à dissimuler une partie » l'éloignement qu'il lui inspiroit Quant à lui , . * convaincu qu'il avoit un rival \ aimé, il ne ? n négligeoit rien pour trouver quelque circon- » stance qui pût confirmer ses soupçons, et le » hasard servit sa jalousie de la manière la plus » funeste , en le conduisant chez ma mère à » l'instant même où elle recevoit les derniers » adieux et les derniers embrassements de son » époux.
» Rien ne peut donner une idée de la colère » et de l'emportement de ce furieux , à l'aspect » de l'homme qui lui déroboit un cœur où il » s'étoit promis de régner ; il remplit la maison » de ses menaces et de ses cris , et il ne craignit
ABELE* 200
n pas de provoquer mon père , dont la patience 3» déjà fatiguée ne tint pas à cette dernière » marque d'audace. Us sortirent aussi animés » Fun que l'autre et se rendirent, après un » court intervalle, dans un endroit propre à » terminer leurs débats , tandis que ma mère » éplorée attendoit sa vie ou sa mort du résul- » tat de cette affreuse contestation.
» À peine sont-ils en présence que mon père » jette son habit sur la terre , et découvre in- » considérément sa poitrine. Le noble cœur des » Vendéens , seule décoration , vous le savez , » de cette pieuse armée , frappe les yeux de son » adversaire ; et celui-ci , saisissant avec une » joie féroce l'occasion de perdre un ennemi » sans payer de son courage , pousse une cla- >» meur au bruit de laquelle se réunissent une, » douzaine de brigands qu'il avait sans doute » apostés en ce lieu pour le seconder dans quel- » que autre lâcheté. « Arrêtez ! secrie-t-il , c'est » un officier royaliste, un ennemi de la repu- » blique. >» Mon père lutta vainement contre » ces misérables ; on l'entoure , on le presse , » on le désarme , on le traîne dans un cachot !
» Cependant , ma mère avoit compté impa-
310 % ABSLK.
» ticmment les heures sans recevoir aucune » nouvelle consolante, et elle se livroit à tonte » l'amertume de ses craintes, moins terribles que » la vérité , quand un tumulte confus qui s'éle- » voit de la rue , le roulement d'un tambour in- » terrompu d'espace en espace , et la rumeur
» sourde des pas d'une troupe armée Souf-
"» frez , monsieur Gaston , que je pleure libre- » ment devant vous. Il m'en coûteroif trop de
» contenir ma douleur Elle écoute ,
» elle court , elle franchit les degrés , elle tra- » verse la place, elle écarte le peuple, elle * arrive au détachement , regarde , jette un cri » et tombe.
« — Angélique , mon Angélique , reviens à » toi ! Sois digne de ton père et de ton ami ! » Vis pour Adèle et pour ma mémoire !....»
» Il parle sans être entendu. Les baisers qu'il » dépose sur ses paupières ne la réveillent pas. » Elle ne sent pas ses larmes. Déjà on les a sé- » parés ; le tambour se tait , l'escorte s'arrête. » Ma mère est revenue à elle ; ses yeux s'ou- » Vrent , s'égarent , se promènent sur tout ce » qui l'entoure» Elle est encore heureuse .... » elle ne se rappelle pas bien-. ... mais Texplo-
ADÈLft. 211
» «ion frappe soft oreille, et le sentiment l'a- » bandonne de nouveau. Mon père est mort !
« Il y avoit trois mois de passés depuis ce » jour-là , quand on vint me chercher dans ma » pension pour me conduire à ma mère. Elle » étoit détenue dans une maison de réclusion , » et je lui fus menée au milieu des baïonnettes* » Mon cœur n'oubliera jamais la tristesse et » l'effroi dont il fut tout à coup pénétré , quand , » au travers de cet affreux appareil , der- » rière ces hommes hideux dont le seul regard »'me faisoit frissonner, sur un peu de paille » noire , je reconnus ma mère , hélas ! pâle , » défigurée , mourante. Je me jetai dans sea » bras en pleurant dp toutes mes forces , en lui » demandant pourquoi on Ta voit mise en pri- » son , et pourquoi on la traitoit ainsi. Elle me » dit sans pleurer, mais ses yeux étoient rouges. » et creusés , elle me dit ce que je viens de vous » raconter , et puis que je n'a vois plus de res- » source au monde que la pitié de ma marraine » à qui elle avoit envoyé tout ce dont elle pou- » voit disposer pour moi, et vers qui elle venoit » d'obtenir qu'on me reconduisît pour toujours. » Enfin , d'une voix éteinte qu'elle arrachoit
» de son sein avec plus d'effort : — Ma fille , » ma pauvre Adèle , mon unique amour , Dieu » te fasse prospérer .... et qu'un jour, l'époux
3) qu'il te donnera dans sa bonté entends-
» tu , ma fille , s'écria -t-elle en relevant sa tête » et en prenant un accent grave et lugubre qui
# retentit encore à mon oreille, que cet époux,
* destiné à venger tes parents, vienne satisfaire » au sang de ton père assassiné , avec le sang » de Maugis ! »
— A ce nom , je sentis tous mes membres frémir , et Adèle , qui attribuoit mon agitation à une autre cause , continua son récit en ces termes :
» Je ne voulois point quitter ma mère dans* » l'état où je la voyois , et je restai assise sur sa 3» paille jusqu'à l'heure où l'on vint fermer les » cachots. Mais alors un des guichetiers mettra » brusquement de cette place , et me dit que je » n'y pouvois coucher. Ma mère sommeilloit $ » son teint étoittrès-coloré , sa respiration ra- » pide. Je craignis de troubler son repos en » l'embrassant, et je me contentai d'imprimer » mes lèvres sur un coin de sa robe. Après cela , » on me fit entrer chez le concierge qui avoit
ADÈLB. 21 S
» permis que je couchasse avec ses enfants ; » mais je ne pus m'endormir de toute la nuit , » à cause de mon chagrin et de quelque bruit » qui se faisoit dans l'intérieur de la prison. A » peine eus-je entendu tourner les verrous et » les portes se rouvrir sur leurs gonds , que je » courus à la chambre de ma mère. J'entre , » je cherche , j'appelle, je m'informe; elle n'y » étoit plus» Son corps , me dit-on , avoit été » enlevé de bonne heure. Je ne devois plus em- » brasser ma mère ! »
Ainsi se termina , mon cher Edouard , l'histoire des parents d'Adèle ; et souvent , pendant son récit, mes pleurs s'étoient mêlés aux siens. Sut les suites de cet entretien, sur les idées nouvelles qu'il a fait naître en moi , je t'ouvrirai sincèrement mon cœur , je te parlerai bientôt avec l'abandon sans réserve de notre amitié de frère. Aujourd'hui , je te livre;à tes propres sensations. mon cher Edouard -, tu le comprends.... c'est un holocauste que je dois à la vertu, à l'honneur et à l'amour, Quel bienfaisant délateur me montrera ce Maugis !
5Ï4 AMtt.
Le 19 mai.
Il et oit temps de soulager mon coeur du poids dont il étoit chargé. Ces jours devenoient longs au gré de mon impatience. Quelle considération m'arrête , me suis-je dit , et puisque tout mon bonheur est en elle , qui peut nVempècher de l'assurer, si elle m'aime ? Cependant, je te l'avouerai , il semble que j'oublie mes résolutions toutes les fois que je trouve l'occasion de les accomplir , et j'avois tardé jusqu'ici de loi
- parler de ce que j'éprouve. Voiei l'événement qui m'a servi.
Il y a un nouveau roman dont le héros m'a touché ; soit que sa position ait avec la mienne quelques-uns de ces rapports qui nous identi-
; fient comme malgré nous avec un personnage inconnu, soit qu'il ressemble un peu à l'homme que j'aurais voulu être si j'avois composé ma vie. Ce n'est pas que j'approuve beaucoup les caractères romanesques, surtout dans les sociétés bien organisées , où ils sont Jwesque ton-
A»Btl. 310
jours déplaces par leur folle exagération ou leur sotte ingénuité ; mais il y a des temps où le caprice de l'imagination la plus bizarre vaut mieux que tout ce qu'on est appelé à voir autour detoi , et dédommage de toutes les tristes réalités du monde. Pour en venir au fait, comme le jugement que je portois de ce héros imaginaire avoit fourni à la brillante Eudoxie un sujet inépuisable de persiflages , le titre du roman exeitoit de plus en plus «chaque jour la .curiosité d'Adèle ; et, quoique bien convaincu qu'il n'y arien déplus pernicieux pour une jeune personne dont la sensibilité commence à se développer que la lecture d'un ouvrage de cette espèce , quoique bien éloigné , tu le sais , de calculer l'effet qu'elle pouvoit produire sur une âme neuve et tendre « — combinaison lâche et odieuse , dont la seule idée me révolte ! je n'avoîs pu me refuser à lui laisser ce livre , tant le moindre de ses désirs a de pouvoir sur ma volonté! Aujourd'hui , je m'étonnois qu'Adèle eut légèrement outrepassé l'heure de son petit voyage à travers le bois , et jemarchois â grand pas et en différens sens dans le sentier de.Valeney , quand je l'ai vue s'avancer d'un air -
préoccupé, la tête penchée et le volume à la , main. Aussitôt quelle m'a aperçu , elle me l'a rendu avec un sourire triste , et elle a marché près de moi sans parler. — Eh bien , lni ai-je dit , que pensez-vous de cet insensé, de ce furieux , dont le nom seul révolte mademoiselle Eudoxie ? Vous a-t-il paru si haïssable ? — Elle ' ne répondoit point , mais quelques larmes rouloient encore dans ses yeux , et sa main trembloit dans la mienne. — Oh ! ma bonne Adèle, me suis-je écrié , heureux le cœur qui sera entendu de ton cœur ! mille fois heurenx l'homme que tu aimeras! — Et cette main dont je m'étais emparé , mes lèvres Font pressée avec emportemant. — Quefaites-vous , Gaston ! monsieur Gaston , que faites-vous , au nom du ciel î Laissez-moi , a-t-elle continué d'une voix altérée , vous savez bien que je suis Adèle Evrard ! — Mon sein étoit gonflé, ma tète embarrassée, j'étouffois. — Adèle , ma sœur, mon épouse, ma bien-aimée, l'unique objet de toutes mes pensées, Tunique charme démon existence, l'affection , l'espoir qui me reste , voilà ce que tues pour Gaston. — Et mes pleurs, des pleurs délicieux ruisseloient sur mes joues! Comme je
mesentois chanceler, je me suis assis sur un de ces bancs naturels qui entourent , ainsi que je te l'ai dit, ce petit salon de feuillage où aboutissent les principaux sentiers du bois, et j'ai appuyé ma tète sur mes mains. Après quelque temps j'ai levé les yeux , et j'ai vu Adèle debout , mais tournée du côté opposé, qui assortissoit un petit bouquet de fleurs. Je suis allé auprès d'elle, et j'ai passé doucement mon bras autour de son cou , sans rien oser lui dire. — Voyez , m'a-teUe dit , voyez les belles fleurs que j'ai cueillies ; je voudrois savoir le nom de celle-ci. — C'étoit cette fleur charmante qu'on appelle la Silvie , parce qu'elle ne se plaît que dans les lieux sauvages et à l'ombre des forets. Je me suis soudain rappelé, et j'ai répété tout haut la jolie strophe du poète allemand,
« C'est . Silvie , 1k fraîche SU vie , la douce » anémone des bois. Il n'y a point de fleurette , » ô Silvie , qui puisse rivaliser avec toi de grâce » et de beauté , quand tu balances au souffle » del'airta couronne blanche et rose découpée » en cinq parties* Toute la pompe des autres » fleurs, et l'amour lui-même n'en excepteroit " pas la rose, ne vaudra jamais ta modeste
218 ADJÈLB.
» beauté. Ta tige courbée sur elle-même est » l'emblème de la mélancolie , et la mobilité » de ton calice flottant exprime les agitations * d'un jeune cœur. Que le ciel, 61a plus aima- » ble des fleurs , multiplie à jamais autour de » toi la mollesse des gazons humides , la fraij» cheur des nouveaux ombrages et le souffle .« des nouveaux zéphyrs! C'est Silvie, la frai- » che Silvie , la fleur de la solitude et du prin- « temps , la douce anémone des bois. »
£dèle oubli oit déjà son bouquet. Il alloit tomber de sa main, et je m'en suis emparé pour l'attacher sur mon cœur. Elle m'a dit doucement : Gaston , je ne reviendrai plus !'
Notre promenade a été tranquille cependant.
Ce qu'il y a de singulier, cest que la conversation étoit aussi vague entre nous que celle de deux personnes étrangères Tune à l'autre , et qu'il n'y avoit pas une de ces paroles indifférentes qui ne parvînt toute brûlante à mon cœur. Les choses qui ne me paroitroient pas dignes d'attention dans une autre circonstance faisoient sur moi une impression' si flatteuse ! Quel charme que celui-là, qui anime, qui embellit tout , qui jette sur la vie une lueur de
divinité! Le» sens eux-mêmes , abusés par l'ivresse de l'âme, ne rêvent que des parfums, des lumières, des mélodies célestes. C'est l'idéal d'un paradis.
J'entends bien ce long cri du préjugé qui répète à mon oreille : C'est la fille illégitime de Jacques Evrard. Voilà , Gaston , ton amante ! — Oui , c'est la fille illégitime de Jacques Evrard , et c'est , 6 mon Adèle , le plus précieux* de tes titres. Plus tu as été malheureuse , plus je trouverai de délices à combler ton avenir d'un bonheur sans vicissitudes. — Illégitime ! L'amour, la constance , la gloire , l'aveu même de ton aïeule , ne t'ont-ils pas légitimée? Cette cérémonie froide et sérieuse qu'on appelle le mariage auroit-elle mieux constaté ta naissance que le dernier baiser que se donnèrent tes parents en face de Dieu, du peuple et des bourreaux — que le sacrement de sang qui les unit dans l'éternité? la fille de Jacques Evrard ! Laboureur ou soldat, nul homme n'a surpassé celui-ci en noblesse , et si la noblesse est le prix des rares actions , celui qui la transmet aux siens* n'est - il pas plus noble que ceux qui le reçoivent de lui? Naître noble , c'est l'ouvraga
du hasard ; le devenir par son courage , c'est h plus haute fortune de l'héroïsme. Un roturier ! disent-ils. Vous ne savez pas enfants épris de ridicules hochets, que la noblesse date des grandes révolutions politiques, qu'elle nait, vieillit , se renouvelle ' avec les empires. La véritable noblesse , comme on l'entend dans les monarchies , est à faire un roi ou à s'immoler ayee lui. Elle ne brille qu'autour d'un trône qui s'élève où d'un trône qui tombe. Les guerriers qui portent un souverain sur Je pavois , les guerriers qui meurent avec sa race, voilà les nobles. Je ne reconnois de fifres que ceux qui ont été scellés avec l'épée ou sanctionnés par l'échafaud. Le reste n'est qu'une -roture illustrée par lettres-patentes.
Qu'importe d'ailleurs dans l'état actuel de la . société ? à la suite d'un ordre de choses fini, ce ne sont pas les nobles qui restent , ce sont les héros. On ne s'informe pas plus maintenant du père de Coriolan que de celui de Spartacus.
Ai-je besoin , qprès tout , d'amasser tant de raisonnements pour justifier ce que j'ai invariablement résolu? Ne suffit-il pas pour moi et
pour tous ceux qui m'aiment que cette-action soit la seule qui puisse me faire jouir d'une pure félicité ? Céderai-je à la crainte des rumeurs imbécilles de la populace titrée? Manquerai-je de force pour braver le blâme de ces cœurs stériles que dessèchent 1 egoïsme et l'orgueil , les dérisions de quelque femme hautaine , le mépris de quelque misérable parvenu?
Gela est arrêté dans mon cœur , Edouard !
je serai libre.
11 faudra l'éviter, la fuir, cette société dont on recherche si fort l'estime , et qui la prodigue ou la ravit d'après des règles si étranges et si incertaines. Tant mieux. J'ai toujours aspiré à circonscrire ma vie , à l'enfermer dans lé cercle de quelques affections , à ne donner aux conventions et aux habitudes communes que ce qu'il est impossible de leur enlever. Je tâcherai d'être à moi. Viennent maintenant se briser autour de ma retraite , comme au pied d'un roc inébranlable, tous les orages du monde, et s'évanouir , sans arriver jusqu'à mon cœur , les murmures insensés de la haine et de la prévention ! Qu'ils m'inspirent de pitié, ces malheureux tourmentés du besoin de vivre. dans
tout ce qui les entoure , qui marchent empressés au milieu de la foule, écartant péniblement ce qui s'oppose à leur passage, froissant les foiblés ou les" foulant aux pieds , froissés par les forts ou rampant devant eux , et toujours prêts à sacrifier des victimes humaines à leurs préjugés, comme les barbares à leurs dieux!
Le a 5 mai.
Ces derniers jours ont la fraîcheur d s un de ces rêves consolants que Ton craint de Toir finir; et quand je pense qu'il y a déjà plusieurs semaines que dure cette féerie , et que je redescends dans mon cœur pour m' assurer que ce n'est pas une de ses illusions accoutumées,, une foule de pressentiments terribles s'accumulent tout à coup autour de ma pensée , et je découvre en moi une conscience vague , mais infaillible , de quelque grand malheur à venir. J'entends des gens qui disent , en déplorant la mort d'un ami , que la mort n'en veut qu'aux heureux , et que c'est une chose bien cruelle que d'être frappé au milieu de sa jeunesse et de ses plaisirs , à l'instant même où tout commence à nous sourire et à nous flatter. C'est cependant alors qu'il faudroit mourir, avant que le rideau fût tombé sur nos chimères , quand l'enchantement dure encore , et que ce bien passager dont nous jouissons n'est pas
changé en irréparables regrets. Souvent je me suis senti saisir d'une joie si puissante , que tous mes sens accablés cherchoient à se recueillir pour goûter la possession de ce présent fugitif et pour le fixer un moment, il me semble que j'aimerois à mourir dans cet état.
Conçois-tu ce qu'a d'amer et d'épouvantable la mort d'un infortuné que tout abandonne , détrompé de l'existence , épouvante du néant, repoussant, pour mourir plus calme, quelque doux souvenir dont le contraste ajouterait à l'horreur de son agonie , et rendant le dernier soupir entre des bras froids , sur un sein qui ne palpite pas ?
Je voudrois mourir , je voudrois être mort aujourd'hui.
Elle étoit là , — contre moi , penchée sur ma poitrine , et pleurant d'émotion. Oui ; lui ai-je dit , devant Dieu et les hommes ; je promets de n'avoir point d'autre épouse! — Arrêtez ! s'estelle écriée ; Gaston n'est pas un parjure , et il promet devant Dieu une chose que rien ne peut rendre possible ! t— * Quel obstacle ? — Moi ! Gaston ne peut pas être l'époux d'Adèle. Gaston n'est pas un homme du peuple , obscur et pau-
ABiLï. 225
vre, Tépoux, le seul époux qui convienne à mon état et à mon indigence. — Il sera l'époux d'Adèle , ai-je repris. Cette réparation est dans Tordre de la Providence. J'acquitterai la dette delà société ! — Jel'ai dit, Edouard, et j'enjure l'honneur, il faut que ce dessein s'accomplisse ! Nous étions si préoccupés que le crépuscule a failli nous surprendre dans le bois. En quittant mon Adèle, j'ai voulu, j'ai osé la presser encore dans mes bras. L'un des siens me repoussoit foiblement, l'autre me pressoit , peut-être !..., Un éblouissement pareil à celui que produiroit la clarté d'un météore a tout à coup troublé ma vue; ma tête s'est penchée, et ma bouche, te le dirai-je, a rencontré sa bouche ! Un trait de feu s'est élancé jusqu'à mon cœur. — Incomparable volupté ! C'est un baiser d'Adèle, l'empreinte , la douce empreinte de ses lèvres qui répose sur mes lèvres ! Oh ! je la conserverai entière , inaltérable ! On ne l'effacera jamais ! Périsse le jour où je le profanerois , ce précieux sceau de l'amour , dans les baisers d'une autre femme ; où une bouche inanimée , insensible , me raviroit la fleur humide de ton baiser! S'anéantisse mon âme avant que je commette ce sacrilège ! 19.
Que le poids de mes sensations est difficile à supporter ! Que j'ai quelquefois de regret à mes douleurs passées ! Quiauroit cru qu'il fallut tant de forces pour le bonheur i
ABÈLI. 5S7
Le 27 mai.
Jamais je n'ai vécu plus rapidement , jamais je n'ai été obsédé de plus de soucis. Un seul jour de ma rie rassemble autant de sentiments tumultueux , de craintes , d'espérances , de jouissances et de tourments, de projets et d'irrésolutions , que tout le reste de ma jeunesse. On ne peut mieux comparer cet état qu'à celui d'un fiévreux dont l'imagination malade, égarée dans un monde inconnu et poursuivie de réminiscences confuses , passe, au hasard, d'objets en objets, rassemble sous le même point de vue les contrastés les plus bizarres , les images les plus disparates , et se perd dans ces transitions sans motif et sans fin , aussi incapable de juger ses sensations que de les choisir. Si , de temps en temps , j'ose compter sur quelque repos , la minute qui survient me désabuse, et je suis comme une âme en peine balancée par de malins esprits entre un ciel et un enfer.
J'avois accompagné ma mère au château de
Valency , où nous devions trouver la société ordinaire, et par conséquent M. de Montbreuse , dont les assiduités ont peut-être quelque chose de remarquable. 11 étoit naturel que l'entretien tombât sur le sujet le plus propreté intéresser , dans ce cercle orgueilleux , la vanité de tout le monde ; et je ne m'étonnois pas de voir renouveler l'éternelle thèse des supériorités morales de la noblesse. Mais voilà qu'après avoir posé en principe que ce n'étoit que chez nous qu'on trouvoit ces délicates idées de l'honneur et cette élévation de caractère et dé sentiments qui sont le fruit d'une éducation appropriée à la dignité de notre destination politique, on a battu en brèche l'édifice romanesque des fausses vertus de la roture , et on les a réduites impitoyablement à un simple esprit d'émulation dont nous avons encore l'honneur d'être le véhicule : dissertation qui , je crois , ne m'auroit pas tiré d'une méditation fort étrangère a tout ce qui se passoitlà, si, à propos de l'inaliénable bassesse des parias d'Europe, et du peu de confiance qu'il falloit avoir aux mœurs du peuple, on n'avoit pas cité... Grand Dieu! mon sang révolté bouillonne encore à cette idée !
11 s'agissoit de cette jeune personne élevée avec tant de soin sons les yeux de mademoiselle Eudoxie , qui auroit aveuglément répondu de son innocence... il s'a gis soit d'Adèle !... A ce nom , je ne me connois plus, et, d'un ton de voix qui marquoit peut-être plus d'emportement que de curiosité , je demande le crime de cet enfant. — Presque rien , dit Eudoxie , une de ces choses pour lesquelles votre philantropie sentimentale , réserve assurément toute son indulgence ; une de ces passions décentes et contemplatives qui font un si bel effet dans les drames et dans les romans ; une noble affection pour je ne sais quel rustaut du hameau voisin, auquel elle rend tous les jours d'innocentes visites , qui finiront Dieu sait comment! Vous voyez que cela ne vaut pas la peine d'en parler; mais vous n'en trouvez pas moins bon que je la chasse, en attendant que vos éloquentes déclamatios m'aient tout-à-fait désabusée de certains misérables préjugés auxquels j'ai la foiblesse de tenir un peu. — C'est trop de sarcasmes, ai-je répondu, dans une affaire telle que celle-ci, où il ne s'agit de rien moins que de perdre à jamais une jeune fille irréprochable ; mais ce n'est point à moi de la justifier ,
et je ne doute pas que madame la prieure ne fasse le sacrifice de sa modestie à un intérêt aussi précieux ; elle connoît lé motif qui conduit tous les jours Adèle au hameau/ et "l'ironie a • trouvé sans le savoir l'eipréssionjuste quand elle a qualifié d'innocentes visites le voyage officieux de la* charité. — Madame la prieure étoit présenté , et je m'étonnois qu'elle ne m'eût pas encoure interrompu. Quelle a été ma douloureuse surprise quand je me suis aperçu, en fixant mes yeux sur elle , que les siens étoient humides de pleurs , et qu'elle me regardoit avec un air inquiet , comme pour pénétrer mon intention , et deviner ce que je voulois dire ! — Quoi ! madame, ai-je repris, ce n'étoit point par votre ordre, ce n'étoit point de votre part?.... — Un signe négatif... il lui en auroit trop coûté de la condamner plus positivement ! un geste accompagné d'un soupir est tout ce que j'ai oh tenu d'elle. J'avoue que je n'ai pas tenu à ce coup , et qu'il m'a fallu sortir pour cacher mon désespoir et ma confusion.
Je me suis enfoncé dans le bois sans savoir où je devois aller f mais impatient d'être éloigné du lieu que je quittois , et de demeurer
seul avec moi-même : heureux en ce moment, si j'avois pu m'isoler aussi de mes souvenirs , et s'il avoit suffi d'un acte de volonté pour effacer tout le passé ! Enfin , soit que le hasard en eût décidé , soit que je me fusse dirigé vers ce but sans-ine rendre compte démon dessein, je me suis trouvé près du hameau où j'avois coutume; d'accompagner Adèle , et j'ai reconnu la misérable chaumière où je l'a vois vue entrer tant de fois. Il m'étoit si facile de prendre en cet endroit des informations précises, et j'avois si grand besoin d'être détrompé — ou convaincu, car mon ame a plus d'énergie pour le inalheur que pour l'incertitude. — Ma vie et mon honneur étoient engagés si avant dans ce mystère ? que je n'ai pas hésité à entrer chez ces pauvres gens et que je n'ai pas même pensé à l'effroi que devoit leur causer mon apparition dans le désordre où j'étois.
La famille étoit réunie dans une chambre assez vaste , où tout annonçoit l'indigence. Un vieillard d'une figure respectable étoit couché dans un coin , sur un vieux châlit rempli de paille , et recevoit un breuvage d'une femme très-agée , qui détournoit la tête en essuyant
232 ADELE.
une larme. Une jeune fille de dix ou douze ans a voit quitté son rouet pour rajuster sur les jambes du malade un pan de tapisserie usée qui lui servoit de couverture. Deux eu trois petits enfants , étrangers à cette scène jouoient sur le seuil de là porte aux rayons du soleil couchant , avec une gaîté si pleine de franchise et d'insouciance qu'elle me serroit le cœur. Je me sois assis sur un bout de banc rompu et j'ai cherché a recueillir mes idées , pour savoir ce que j'avois à dire ; mais autant j'étois impatient d'être instruit pendant le cours des minutes qui avoient précédé , autant je redoutois alors un éclaircissement qui pouvoit détruire toutes mes illusions à la fois. J'aurois voulu n'être point venu.
Tu devinerois au besoin ma première question. J'ai demandé à cette bonne femme si elle n'avoit point de fils. Il me sembloit que je sentirais moins le coup qu'elle alloit me porter en le laissant pénétrer peu à peu, et en ménageant ma douleur — Hélas ! m'a-t-elle répondu , nous n'en n'avons qu'un seul qui est pour nous un grand sujet de chagrin. Dieu lui a donné une terrible affliction. Il tombe du haut mal depuis l'âge de dix-huit ans , et il ne peut plus travail-
Aftlu. 288
1er. Les médecin» ont renoncé tout-à-fait à sa
guérison , a-t-elle «y daté en pleurant , car voilà quelque temps que sa tristesse s'augmente , et on dit que c'est un signe que la maladie empire. «Pavois aussi une fille qui étoit mariée , mais notre gendre a été tué à l'armée au moment ou il aHoit passer sous-officier , et quand à elle , voilà bientôt six mois qu'elle est morte. Les enfants que vous voyez sont les sœns. — Ces enfants s'étoient rassemblés derrière moi. — Gela est bien malheureux, lui av-je dit, d'être ainsi frappé dans sa famille ; mais du moins vous ne restez pas sans secours. Je crois que ce vil* lage appartenoit à M. de Montbreuse , et que ce château est encore à lui. C'est un homme sensible et bienfaisant qui ne laisse pas les pauvres au besoin. — La vieille femme n'a rien dit à ce propos, mais elle m'a regardé avec étonnement , et sans me parler de Montbreuse , elle s'est vivement louée des âmes généreuses qui l'assistoient. Le nom de madame la prieure et celui d'Adèle, étroitement unis dans sa reconnoissance , sont venus plusieurs fois se confondre sur ses lèvres , de manière à me convaincre de sa sincérité. Après avoir laissé le peu que -
234 adèle:
renfeiiBoifcma bonraedans cette triste demeure de l'indigence >, je suis sorti un peu rassuré, mais encore fort incertain et fort malheureux.
À quelque distance de la maison , j'ai vu sur le bord du bois un homme d'une grande taille , dont le visage annonçôit une trentaine d'années, pâle, défait, la tête penchée, les bras pendans , les épaules couvertes de longs cheveux noirs. En* le regardant de plus près, j'ai remarqué dans ses veux hagards un air de mélancolie farouche qui me Fa fait reconnoître pour le fils des infortunés que je venois de visiter. — Eh bien ! mon ami , lui ai-je dit , te trbuves-tu mieux maintenant? — Oh! je croyois, a4-il reparti , que je me portcrois mieux quand les arbres repousseroient leurs feuilles et que les prés viendroient à reverdir comme par le passé ; mais je crois que pour cette foi» il n'y aura plus de printemps. Le soleil est Diane et froid, les fleurs éclosent toutes pâles, et on n'entend aux champs que des petits oiseaux d'hiver qui sifflent dans les buissons. Autrefois, il y avoit un vent doux , si agréable quand il se levoit le soir, et j'aimois tant,à le sentir souffler - dans mes cheveux. Maintenant, ce sont desbri-
ADàut. , 285
ses qui dessèchent fout, et dont le bruit m'épouvante quand elles font crier les branches mortes. Si jç potfvois seulement revoir un printemps ' comme ceux qui étaient dans ma jeunesse , jl me semble que je giiérirois, mais je crfcis qu'il n'y en aura plus.' — J'ai voulu lui parler d'Adèle ; il m'a interrompu en imprimant son doigt sur sa bouèhe , comme pour m'engager au silence» — 11 ne faut pas la nommer si haut, m'at-il dit , de peur qu'on ne s'en souvienne. Les anges ne* font que passer un moment sur terre. Jamais on n'en a tu vieillir. Dieu les envoie quelquefois pour consoler les pauvres et les malades , mais il les rappelle sitôt ! Quand ils meurent , c'est avec un sourire de joie , parce qu'ils aiment à s'en retourner. Si vous en rencontrez par hasard, prenez garde de les perdre de vue un moment , car ce seroit fini pour toujours. — En achevant ces paroles; il s'est agenouillé sur un bloc de pierre , et s'est mis à prier à voix basse. Je me suis éloigné sans qu'il nie re- ' marquât, réfléchissant à tout ce que j 'a vois éprouvé dans cette journée , et encore incertain sur ce qui me restoît à faire , mais déjà v bien persuadé de l'innocence d'Adèle.
286 ADÈLS*
Comme je rentrois au château de Valency r je l'ai aperçue qui marchoit lentement fous le vestibule , du côté de l'escalier par lequel on monte à sa chambre. J'ai couru à elle, et, là saisissant. brusquement par le bras, je l'ai entraînée , sans lui dire un seul mot , jusqu'au salon de compagnie où Ton étoit encore réuni. Fort indifférent sur ce qu'on penseroit de cette inccartade , — parlez, mademoiselle, me suisje écrié, en l'introduisant; justifiez-vous des soupçons qu'on élève sur votre conduite. C'est en effet pour y porter des secours que vous allez tous les jours dans le hameau des Bois , et je viens de m'en assurer ; mais dites-nous comment il se fait que ces secours , donnés au nom de madame la prieure , soient déniés par elle , et quelle espèce de secret est caché sons ces apparences. — Puis je me suis laissé tomber sur un siège , et j'ai couvert mes yeux d'une de mes mains , impatient de savoir ce qu'elle alloit répondre et tremblant de l'entendre.
Pendant ce temps-là , elle se précipitait aux genoux de madame la prieure , et les mouillant de ses larmes : —Pardonnez-moi , lui a-telle dit, d'avoir osé me servir de votre nonu
AifttB. 337
C'était woa bienfaits que je dktrilmois , puisque fout ce que je possède me vient de vous ; mais , touchée des malheurs d'une pauvre fitmille, et voyant déjà vos épargnes épuisées par les libéralités que vous répandez dans ce village, j'ai recouru aux miennes pour jouir aussi du plaisir de faire du bien. N'aurois-je pas été injuste d'en recueillir tout le fruit, et de vous dérober une reconnaissance qui n'est due qu'à vous seule ? Que ferois-je pour les malheureux , si vous n'aviez pas tout fait pour moi? , De quel fardeau cette scène a allégé mou sein ! Tout le monde étoit ému , interdit ; ma mère , M. de Montbreuse, Eudoxie même gardoient un silence respectueux. Tel est l'empire de l'innocence et de la bonté ! Il n'y a voit pas une de ces âmes superbes qui ne s'humiliât involontairement devant cette jeune fille toutà-l'heure si méprisée. Quant à madame Adélaïde , elle avoit relevé Adèle ; et , hors d'état d'exprimer son ravissement autrement que par des larmes , elle sanglotoit en la pressant contre son cœur , tandis qu'Adèle , toute confuse , cachoit entre ses bras sa rougeur modeste et sa touchante émotion.
Avec quelle amertume j'aurbis pu restituer* les sanglantes ironies dont on venait de m'accabler 4 si j'avais voulu me saisir de oet avantage ! mai* j'ai su contenir ma juste indignation , ou plutôt je me suis borné à l'exprimer par un ri* goureux silence. Montbreuse, en qui j'aime à voir un homme de bien , mais qu'une austérité exagérée de principes, fortifiée peut-être par quelque orgueil naturel , rend trop souvent sceptique suri* vertu v m'a cependant témoigné par. un serrement demain qu'il étoit content de; moi. Enfin ma mère , après quelques discours; de bienséance i a demandé sa voiture, et je l'ai accompagnée. Le trouble de son maintien, l'embarras, la contrainte de sa position, un mot échappé par hasard , m'ont donné Heu de. croire que c'était là le moment de lui apprendre ce qu'il falloit qu'elle sût nécessairement tôt ou tard. J'ai parlé d'Eudoxie, et j'ai dit avec fermeté qu'elle ne seroit point ma femme. Soit que j'eusse bien jugé des dispositions de ma mère , soit que le ton avec lequel je lui faisois part de ma résolution lui imposât , elle a moins insisté que je ne m'y serois attendu , et tout me promet qu'on ne forcera plus mon choix.
AVtlK.
One altaire indispensable m'appelle à la Tille. La fortune propre à ma mère dépend d'un procès qui se juge 'dans peu de jours, et qu'elle m'a chargé de poursuivre. Des intérêts qui me seraient personnels ne m'auroieut jamais arraché d'ici dans ces circonstances , et je ne sais quelle terreur dont je ne suis pas maître . . . Les idées superstitieuse» auxquelles je m'abandonne quelquefois te feroient réellement pitié !
240 Afttu .
Le 8 juin, ^
La Tille m'inspire un tel dégoût que je l'ai quittée dès qu'il m'a été possible de venir reprendre ma vie solitaire. D'autres sentiments contribuoient à précipiter mon retour. J'étais empressé de revoir Adèle et de pourvoir aux moyens de ne plus m'en séparer. Les jours de l'homme s'écoulent si rapidement qu'il n'y a qu'une insouciance bien inexplicable qui puisse nous dis* traire du soin de les embellir.
Le procès de ma mère étoit très-mauvais, ce qui n'a pas empêché qu'elle le perdit de toutes voix , de sorte qu'elle est ruinée dans ses propriétés. Il lui reste du moins les miennes et je lui en ai fait un hommage bien facile.
Elle en disposera désormais sans responsabilité, sans obstacle; et si c'est là un sacrifice , il y a certainement des sacrifices qui sont des plaisirs. Qu'ai-je besoin de tout le superflu de l'opulence ? Je suis riche de goûts simples et de désirs modérés. Un domaine commode * qui rapporte
AràLi. 241
un peu plus que le nécessaire ; des jardins peu vastes, mais bien ordonnés, un petit bois où je puisse promener mes rêveries; une petite maison bien modeste, ee qui ne l'empêchera pas d'être élégante ; et autour de moi une belle nature , une variété pittoresque de sites et de solitudes , une campagne féconde qui nourrit ses habitants , et , s'il se peut , point de misère qu'autant que j'en puis soulager : que fautil de plus pour le bonheur ? Mon imagination n'est pour rien dans ce dessein: J'étois assez riche pour choisir , et voilà le choix que j'ai bit. Ajoute à cette perspective une épouse comme Adèle, un ami comme Edouard, ou plutôt mon Adèle et mon Edouard eux-mêmes , car il n'y a qu'eux pour mon coeur, et tu fais de ma retraite un lieu enchanté , l'Eden que j'espère encore !
J'oubliois de te dire que la partie adverse de ma mère est un de ses parents éloignés, le vieux comté de Séligni , qui a servi avec une si grande distinction sous nos drapeaux. Cet homme vraiment vénérable m'a montré un intérêt presque paternel dont je me sens enorgueilli* Il m'a dit que si ma mère n'avoit pas
été trompée par les gens de loi qui lft*Krigent 9 il lui auroit épargne la plus grande partie dix dont* mage .qu'elle éprouve * inais que l'événement ne changeoit ijea à ses vues » et qu'il étoit'déctdéà la voir, soit ppw lui oÉHrdesaecommedements satisfaisants , #oit pou* resserrer des nœuds que les. démêlés de la chicane avoient trop longtemps relâchés. Il a mêtae ajouté que je pour- rois bien n'être pas étranger au plan qu'il se proposoit, mais que* cette dernière clause étoit subordonnée à certains renseignements qu'il aveit à recueillir, dans /uUviHage des environs*
Nous avons, done fait le voyage-- ensemble, causant avec chaleur do nos faits d'armes , des batailles, où. noi|s nous sommes: rencontrés , des vices de notre organisations nûlitaine, et des motifs. qui. ont rendu, cette guerre dont nous avons été acteurs , si désastreusement inuttte,* M. de Séligni raisonne de ces choses avec un sens juste et droit, et ses opinions ont singulièrement rectifié les miennes sur nombre de faits dont j'aurai un jour l'ocoassoit de t'entretenir.
En passant devant le château d'iEudoxie, je moesuis. élancé à' lav, portière ;pour chercher des-
AMfctB, 248
yeux la petite fenêtre d'Adèle à l'angle du bâtiment. J'ai été fâché qu'elle n'y 'fut pas , comme si j'avois pensé qu'elle eût pu être prévenue de mon passage. Elle n'y étoit pas et je ne la verrai pas ce soir , car nous ne sommes arrivés qd'à la chute du jour. Les soins qui m'ont retenu étoient d'ailleurs trop pressants pour me permettre une heure d'absence , et il ne faïïoit cependant qu'un de ses regards pour dissiper les terreurs qui me poursuivent malgré moi , sitôt que je m'éloigne d'elle. ,— Mon Dieu ! abrégez cette nuit ?
344 ' * adUi.
Leg juin*
Edouard! c'en est fait de moi l toutes me»
illusions sont détruites on a cruellement
flétri mon cœur
Il ne me faut plus , Edouard , qu'une fosse où m endormir éternellement ; car c'est le sommeil du néant que j'implore. Une immortalité qui éterniseroit ma douleur et mon humilitation , veuille le ciel m'épargner ce cruel bienfait ! . • .
Voici ce que j'ai appris au château de Valency : pourquoi ne l'écrirois-je pas froidement ? ... Je sais des remèdes à tout.
Cette Adèle m'a trompé : on me l'a dit du , moins. Malheureux que je suis ! il est impossible d'en douter ! mais tu chercherais aussi quelques raisons pour ne pas le croire. Elle adoroit secrètement un des domestique de M ontbreuse , un homme vil, ignoble, odieux, que je n'ai jamais remarqué. N'est-il pas surprenant que leur intelligence m'ait échappé , à moi dont le cœur s'alarme si facilement ? M'auroit-elle tra-
4»Ui. 2*0'
hi, si je Favois aimé avec moins de confiance ,, avec moins d'abandon ? Elle m'aimoit cependant. . . hélas! elle ne me Ta point dit : mais qu'il étoit affreux de ménager ce prix à ma tendresse ! •
Les âmes les plus froides s'y seroient abusées comme la mienne. Montbreuse dit qu'il ne s'attendoit point à cela. Candeur céleste de la vertu, vous n'êtes donc qu'une chimère ! ,
Ce domestique a demandé ses gages ; le lendemain , il sont partis pour aller se marier ailleurs; je lui sais gré de cette attention : c'est tout ce qu'elle a fait pour moi.
Il paroît d'abord que rien n'est plus faux que tout ce que je te dis. Je donnerais ma rie pour être persuadé que cela est faux, pour la croire innocente : il seroit si doux de mourir jcUns cette idée !
Elle est partie sans prévenir personne; elle avoit trop à rougir; elle n'a pas même vu sa marraine , sa marraine qui la pleure. Je ne ht pleure pas ; l'indignation ne pleure pas : je la pleureroi» si elle étoit morte.
Il y a cinq jours qu'on les vit partir. Il n'y a personne dans le village qui ne les ait vus :
si
84& ABÈtt.
je -Viens d'y envoyer I«atour , on lui a dit qu'on Fttvoît reconnue : elle «Voit' un votte , : mais il n'étoit point abaissé; des enfants l'ont suivie de VcbH jusque dans le bois.
Il me semble que la vengeance me soulageront; mais quelle vengeance peut tirer un homme comme moi ! . . . Un homme comme moi!.... Malédiction!.... Voilà peut-être ce qu'elle a craint. Elle s'est jetée dans les bras de son égal pour échapper à un homme comme moi !
Qu'avois-je fait pour mériter cet outrage?
Ah ! si elle'savoit ce qu'il en coûte d'être abandonné, de chercher autour de soi ce qu'oa aimoit et de ne plus le trouver! — De quelle faveur je lui serois «redevable , si, d'un coup de poignard donné par derrière — ce lâche assassinat n'a rien de trop téméraire pour la main d'une femme — , elle avoit daigné prévenir les tourments qui me dévorent !
Si elle me voyoit un moment , si la moindre de mes douleurs lui étoit connue , elle seroit forcée d'avouer que la haine la plus impitoyable....
Une nuit calme , silencieuse . belle et en-
A*ti*. 247
chantée pour les heureux ! Mon repos seul détrait dans cette immense harmonie ! Moi seul perdu , délaissé^ , oublié de Dieu qui m'a retiré sa providence l
248 ' Artu.
Le xo juin.
Tout concourt à aigrir , à envenimer mon désespoir. Il est effroyable de voir des circonstances que nous n'aurions pas osé prévoir ou désirer , des circonstances qui auroient mis le comble à nos vœux , se succéder , se multiplier près de nous 9 quand tout nous est interdit , quand du bonheur qu'elles nous auroient assuré , il ne nous reste qu'un regret.
Figure-toi que M. de Séligny est le père de l'infortunée dont Adèle a reçu le jour. Il n'y a rien de plus exact que le récit qu'elle m'a fait. Le mariage d'Evrard et d'Angélique était conclu , et sans l'infime perfidie de Maugis , cette famille vivroit heureuse. A peine rentré dans ses biens , le comte avoit cru qu'il nepouvoit rien foire de plus agréable aux mânes de ses enfants que de reporter sur leur fille la tendresse qu'il avoit eu pour eux, et de consacrer les droits de son héritière par une adoption solennelle. Il venoit la reprendre dans les
mains auxquelles elle avoît été confiée, lui restituer les avantages de sa naissance et de sa fortune , et réparer à force. d'amour les peines de son enfance. Enfin il avoit pensé que ma mère nliésiteroit point à approuver, à ces conditions, mon union avec Adèle. Elle y avoit en effet consenti, et j'étois ce soir appelé auprès d'elle pour être instruit de ce nouveau projet. Le comte s'y trouvoit aussi , et de quel coup inattendu n'ai-je pas frappé ce bon vieillard , quand le cœur et les yeux pleins de larmes, suffoqué de honte et de douleur, je me suis écrié en embrassant ses genoux : Renoncez, renoncez à un dessein que Fingrate désavoue, à un espoir qu'elle a trompé ! Adèle n'est plus digne ds son père ni de son amant ! Elle est l'épouse d'un autre. —
Il n'y a point d'expression qui puisse donner l'idée de l'amertume de cœur avec laquelle j'ai répété les détails que je te donnois hier. Il me sembloit ne pas prononcer un mot où ne retentît mon arrêt, et combien j'aurois désiré que mon sein se brisât pour m'épargner l'horreur de cette humiliante révélation !
Son père — quelle rougeur s'est élevée sur ce front vénérable — son père confondoit ses
pleurs avec les miens, et sanglotait dans mes bras. — Gaston, m'a-t-il dit après un long silence , je n'aurai perdu qu'Adèle. Vous n'en serez pas moins mon fUs* Les liens que j'avois sur la terre sont rompus. C'est vous seul, Gaston, qui m'y rattachez. Promettez-moi de ne pas abandonner votre vieux père et de souffrir qu'il meure auprès de vous !
Je suis retombé à ses pieds * et je lui ai der mandé sa bénédiction*
Ma mère étoit attendrie. Elle m'a embrassé.
Je me doutois depuis long-temps que sa sensibilité altérée parle commerce des esprits étroits qui l'entourent , pouvoit rénaître encore aux douces émotions de la nature. J'ai retrouvé dans son baiser toute l'âme d'une mère , et cette découverte m'auroit causé bien de ( la joie, si j'en pou vois ressentir encore.
Pourquoi Adèle nous a-t-elle quittés , quand nous allions être si bien?
Je sais , Edouard ! pourquoi elle nous a quittés. Ce n'étoit pas moi qu'elle aimoit.
Moi pour qui Adèle étoit tout , moi qui aurois donné tant de fois ma vie pour lui épargner la peine la plus légère , c'est moi qu'elle
a si indignement sacrifié. Ce n'étoit pas moi qu'elle aimoit !
Le il juin.
Des obstacles que Ton auroit crus invincibles et dont l'imagination même s'effraie, la distance des rangs à franchir , la main d'Eudoxie à refuser , l'opinion à braver , la fierté de ma mère à soumettre * on sa malédiction à subir : quel ave- ~ nir pins sinistré et pins menaçant !
Tout s'aplanit, et, plus malheureux qu'autrefois , je voudrois racheter de tout mon sang versé goutte à goutte un des ces instants dangoisses que je n'ai pas su apprécier.
Je voudrois te revoir là comme je t'ai vue, te presser, t'enlacer de mes bras , effleurer de ma bouche une des tresses de tes cheveux. — Je voudrois entendre seulement le bruit de ta robe flottante contre les buissons , le bruit de tes pas imprimés sur les feuilles sèches , comme au détour du sentier où ce bruit m'annonçoit ton approche. — Hélas ! je voudrois que mon erreur me fût rendue , je voudrois croire encore à ton amour et n'être pas détrompé !
Si du moins ma raison s'égaroit! — Les gens en délire sont sujets à des prestiges si bizarres ! Je la rerrois peut-être !
Le même jour.
Latour vient d'entrer dans ma chambre. Il a cru voir l'amant d'Adèle, l'homme qui Ta,, dit-on, fait partir d'ici. Ce misérable a évite ses regards et s'est soustrait à ses questions par la fuite. Latour , que j'ai instruit de tout ce qui concerne Adèle , persiste à douter de sa trahison. Que ne puis-je en douter aussi !
Il est- de certains moments où je crois démêler pourtant . , . . . Que dis-je , et quel est mon aveuglement ! Me voilà comme un voyageur de nuit à qui le pied manque sur le bord d'un abîme épouvantable , qui se rattache à tout ce qu'il peut saisir. Un foible ' arbrisseau , une touffe d'herbe , un brin de liane > le point d'appui le plus mobile et le plus incertain suffit' pour le réconcilier avec l'espérance; mais bientôt tout lui échappe à la fois, et il disparoit pour toujours.
Le i5 juin.
Viens auprès de moi , Edouard , je ne te fatiguerai plus de mes chagrins ; un jour , une heure , quelques minutes ont tout changé ; je suis heureux à jamais; ta présence manque seule à ma félicité.
Mais comment te raconter tout cela sans anticiper sur les événemens? Ces derniers instants sont si pleins de faits et d'émotions ! Depuis le départ d'Adèle , je m'étois prescrit le devoir facile de lui succéder dans la distribution de ses secours aux malades du hameau ; j'aimois cet emploi , Edouard ; ces bonnes gens l'ont vue , et n'en parlent qu'avec attendrissement : je parlois d'elle avec eux.
Hier, c'étoit l'anniversaire d'un jour bien douloureux; j'étois allé renouveler, au tombeau de mon père , cette cérémonie de deuil , à laquelle , absent et condamné , jen'avois pu assister la première fois. Latourdevoit me remplacer auprès de nos pauvres; il rentre de
256 ÀD*LE.
bonne heure , dans une grande agitation. Il a rencontré sur son chemin la petite fille de la chaumière , qui venoit en grande hâte demander M. de Séligni et moi , de la part de M.- de Montbreuse-mourant.
Je ne sais pas si je t'ai dit que , depuis quelques jours, Montbreuse avoit paru se retirer tout-à-fait de la société , et qu'il s'étoit à peu près renfermé dans le château abandonné qu'il possède près d'ici , quoiqu'il ne soit plus guère propre qu'à loger les oiseaux de proie de la contrée , dont ses vieilles tourelles sont le rendeivous ordinaire. Son absence étoit couverte cependant du prétexte de la chasse. — Hier, en essayant de franchir un fossé sur le revers duquel il avoit appuyé la crosse de son fusil, le malheureux Montbreuse avoit fait partir la détenté , et la charge tout entière venoit de traverser sa poitrine. Un valet et quelques paysans Favoient transporté dans la maison de cet épileptique et de ses parents.
Connue j'étois encore loin de revenir , M.
de Séligni ne perdit pas un moment pour aller
voir l'agonisant. Montbreuse expiroit; mais
~Tfc*w4amationde M. de Séligni enrayé, quiprofé
ADÈLI. 287
ra involontairement le nom de Maugis en le reconnoissant , le réveilla pour un moment du sommeil de la mort, — Maugis, dit-il en remuant la tête avec effort, que Dieu me pardonne !,.. — Hélas !.. puisse-t-il lui pardonner!... — Il fut ensuite quelque temps sans mouvement et sans respiration , mais les soins qu'il recevoit de M. de Séligni et des gens de la maison ayant encore ranimé un instant sa vie, il sembla pressé du besoin d'une révélation importante ; des sons inarticulés se succédoient , s'embarrassoient sur ses lèvres : Adèle, dit-il.... — Je sais bien , reprit M. de Séligni , qui cherchoit à lui épargner la difficulté des explications -inutiles. — Adèle, reprit Montbreuse, la fille d'Angélique..,. — Je le sais.... — Adèle , la plus vertueuse , la plus parfaite des créatures ! — Eh bien ! — Adèle innocente, digne de vous , digne de lui.... elle est retenue par mon ordre. .. — Maugis mourut sans achever*
Je t'épargnerai les angoisses de cette nuit.
Ce domestique de Montbreuse que Latour avoit été sur le point de surprendre , instruit de la mort de son maître , s'est rendu ce matin chez moi : il atout dit, tout avoué. Montbreuse avoit
ourdi cette infernale trahison , sous l'apparence des intérêts d'Eudoxie , qui étoit probablement étrangère à ses desseins secrets ; elle avoit pu croire , elle avoit dû par conséquent tâcher de prouver à Adèle que c'étoit un grand mal de souffrir, d'autoriser mon amour , qu'il y alloit de mon bonheur d'être éloigné d'elle et de l'oublier , — car ils p ensoient que je l'oublierois ; — que tout lui prescrivoit , enfin, d'entrer , jusqu'à nouvel ordre , dans une retraite religieuse où elle vivroit à l'abri de mes poursuites. Madame la prieure elle-même avoit approuvé ce plan , et indiqué la maison où l'on vouloit me la cacher. Mais telles n'étoient pas les vues de Maugis , qui adoroit Adèle depuis long-temps et qui ne prenoit une part active à cette intrigue que pour se ménager un victime de plus. A quelque distance du village , la voiture changea de direction , et conduisit Adèle au château par des chemins détournés ; la nuit étoit profonde et avancée; personne ne l'aperçut. C'est la qu'Adèle est captive, sous une triple clef dont ce domestique est seul dépositaire , car Montbreuse , fidèle à son hypocrisie , affectoit encore de ne communiquer avec Adèle q^ue
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par des messages passionnés , et c'étoit aujourd'hui seulement qu'il devoit , pour la première fois , se présenter à ses yeux. A la nouvelle de cette visite , Adèle s'est écriée: — Que le monstre ne paroisse point ou qu'il ne s'attende pas à me trouver vivante ! — Cet homme le répétait là tout-à-1'heure.
Tu vois , Edouard , si je suis heureux , et si Adèle est digne de moi. Elle n'avoit consenti à cela que par déférence pour sa marraine dont elle ne pouvoit méconnoître Ta tendresse et les bonnes intentions , que par dévouement pour moi qui l'ai calomniée. Oublie , oublie mes indignes soupçons!
Ne t'étonne pas si je mets tout ce temps à t 'écrire avant qu'elle me soit rendue. Que ferois-je pour distraire mon impatience 'du bonheur qu'elle attend? Il faut bien , avant qu'elle me soit rendue , que je m'occupe d'elle, et c'étoit à son père , j'ai dû respecter ces touchantes bienséances — c'étoit à M. de Séligni à la tirer de sa prison. Juge de la lenteur avec laquelle les moments se sont écoulés ce soir f
Mais, je ne fermerai pas ma lettre. — Une voiture entre dans l'avenue ! Inexprimable bon-
260 ADELE.
heur ! — Adèle, mon père , mon ami ! Venei
tous !... !
Viens , Edouard , viens près de moi ! |
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UTOUR,
À. M. EDOUARD DE MÎLLÀNGÉS.
Le même jour.
Oui , Monsieur , venez , ne perdez pas une minute , mon pauvre maître a besoin de vous.
Jl vous écrivoit son bonheur. — Il ne savoit pas.......
J'ai accompagné M. de Séligni au château.
Nous montons l'escalier du crîrps-de-logis où mademoiselle Evrard étoit enfermée. Nous arrivons à l'étage le plus élevé. À peine la clef tourne dans la serrure , elle jette un cri de frayeur. — Adèle ! Adèle ! dit M. de Séligni hors de lui-même. — Nous entrons. La chambre est vide. Une idée me frappe. La croisée étoit ouverte , et j'y cours ! Quel tableau , monsieur Edouard ! L'infortunée avoit cru en-
PRÉFACE NOUVELLE
J'ai bien peu de chose à dire de Thérèse Aubert , quoique ce soit le seul de mes livres que j'aime , et peut-être à cause de cela. C'est le seul qui ait été écrit sous la puissance d une impression , et , pour ainsi dire , d'une nécessité morale ; le seul que j'aie mouillé de quelques larmes , et que je ne puisse relire encore aujourd'hui sans pleurer un peu. Cette émotion,
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que je ne me flatte pas de faire partager à beaucoup de monde, s'explique par l'intimité, par la personnalité des souvenirs. S'il me reste le temps de publier quelques fragments démon journal de jeune homme , et l'espoir de distraire et d'intéresser un lecteur sans sortir du vrai absolu , je serai obligé de revenir sur les mêmes faits , et on verra que ma fable et mon histoire ne diffèrent que par de légères circonstances de date et de localité. Dans l'épisode de Mondyon , dans celui de Jeannette , dans la rencontre à la ronde des jeunes filles , il n'y a pas un fait , pas un nom , pas un mot d'invention. Certains détails de ce récit ont été critiqués avec un grâce toute spirituelle et toute bienveillante, sous le rapport du goût. Mon respect pour les bienséances de la pensée et du style ne m'a pas décidé à les sacrifier, parce que leur absence auroit enlevé quelque chose à l'ensemble du sentiment qui me les inspiroit, parce que j'éprouvois un triste besoin de n'en rien perdre pour moi-même , et que si , dans mes trop nombreux ouvrages , il y en a un que j'aie eu l'intention et le temps de faire pour moi, depuis que j'ai le tort ou le malheur d'écrire, c'est Thérèse Aubert.
J'ai déjà dit que ce qu'il y avoit de plus fictif dans mon petit drame , c'étoit l'époque et le
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théâtre. Il n'y a pas dix ans que j'ai vu Le Mans pour la première fois , et cette particularité peut donner quelque intérêt à une anecdote qui montre d'ailleurs combien il est difficile de rien inventer , quand on croit que Ton invente. Quelques mois après la publication de Thérèse Àubert , je reçus la visite d'un vieillard des environs du Mans , homme de vénérable physionomie et de noble langage , qui venoit me prier de rectifier le nom de son patron dans la lettre que je lui avois attribuée aux premières éditions , ou , pour mieux dire , je pense , aux premiers tirages d'une édition à trois frontispices. Il s'appeloit Pierre et non pas Jules, mais ., sur tout le reste , et il me le prouva au point de me déchirer le cœur , la conformité des événements étoit complète. Il avoit exercé un emploi public au moment où j'ai placé mon récit ; il avoit été arrêté comme suspect de connivence avec les aristocrates pour avoir «auvé une jeune fille vendéenne ; sa propre fille étoit morte, aveugle, de la petite vérole , et elle s'appeloit Thérèse Aubert. Les sites mêmes n'étoient pas sans rapport , et je m'en suis convaincu depuis. Nous nous attendrîmes tous les deux sur une sympathie de malheurs qui nous avoit unis à de si longues distances. Cette sympathie, faut-il le dire, je regrettois presque de la
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repousser dans ce qu'elle avoit , de plus immédiat , et j'en ai adopté ce qu'il a voulu. — Mais les jeune» âmes qui s'affectionnent à l'infortune se trompent quand elles ne l'aiment que pour son étrangeté. Elle est encore plus monotone que le reste.
Je comprends à merveille qu'il y a , comme on dit aujourd'hui, beaucoup d'individualisme, et , par conséquent, un immense ennui au fond de tout cela ; mais je ne peux guère me justifier d'avoir fait tant de romans inutiles qu'en répétant souvent qu'ils sont , comme mes préfaces, une sorte de roman de ma vie , qui n'est aussi qu'une préface inutile, marquetée d'historiettes.
PREFACE