DE LA NOUVELLE ÉDITION
Ls manuscrit de cette nouvelle a été trouvé dans «ne de ces maisons qui ont servi de prisons à une certaine époque , et qui ont été rendues depuis à leur première destination. Il a voit été caché, sans autre précaution, sous une pierre du» pavé , de sorte que le temps et l'humidité en ayant altéré plusieurs, pages il y res-
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toit des lacunes que l'éditeur a été obligé de remplir. C'est la seule part qu'il ait à l'ouvrage, car il n'a rien corrigé au style dans les endroits même où il nefalloit que effacer pour le rendre meilleur. Il a cru que les inspirations d'un jeune homme sensible et malheureux avoient un caractère qu'il n'est pas permis d'altérer , sous prétexte qu'elles ne sont pas toujours également bien servies par l'expression» Il a respecté jusqu'à des incorrections légères , par égard pour des sentiments , quoique ces sentimens que l'auteur a essayé de décrire ne soient pas d'un intérêt fort général. Cet infortuné n'avoit pu connoître qu'un genre d'émotions que peu de personnes ont éprouvées profondément ; dont le souvenir , repoussé par l'homme sage , importune l'homme froid , révolte l'homme corrompu , et ne se conserve tout au plus que dans certaines âmes passionnée qui ont eu le tort ou le malheur de ne rien trouver de mieux. Si on étoit sûr d'avoir rencontré toutes celles qui nous entendent , on n'écriroit pas sans doute ; mais pourquoi écriroit-on si ce n'est pour les chercher
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Il est un reproche sur lequel l'éditeur d'un ouvrage de ce genre doit passer condamnation d'avance , celui de présenter au lecteur des tableaux trop sombres , d'éveiller dans son cœur des sentiments trop pénibles. Il faut avouer que cette triste distraction ne convient heureusement qu'à un petit nombre d'esprits chagrins, pour qui c'est un besoin de s'attendrir sur les peines des autres, dans les moments de relâche où ils peuvent goûter l'oubli de leurs propres douleurs , et c'est à eux que cette Nouvelle s'adresse. Quant aux écrivains qui ambitionnent cette espèce de succès , je suppose qu'ils n'ont pas toujours été maîtres du choix.
J« m'appelle Adolphe de S***. Je suis né À Strasbourg , le 19 janvier 1777 , d'une famille noble dont j'étoisle dernier rejeton. J'ai perdu mon père dans l'émigration. Ma mère a péri dans une maison de détention pour les suspects ; je n'ai ni frères , ni sœurs , ni parents de mon nom. J'ai dix-sept ans et demi depuis quelques jours , et rien n'annonce que cette courte existence puisse se prolonger. J'en dirai même la raison plus tard, quoique ma position n'intéresse plus personne. Aussi, ce n'est pas pour le
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monde que j'écris ^ces lignes inutiles , c'est pour moi , pour m pi seul ; c'est pour occuper, pour perdre de tristes et désespérants loisirs qui seront heureusement bien courts. C'est pour ouvrir une voie plus facile aux sentiments qui m'oppressent, pour soulager mon. cœur si le souvenir est un soulagement 9 ou pour achever de le briser.
J'avois suivi mon père à quatorze ans ; je venois de le perdre à seize. J'étois rentré à Strasbourg, rapportant par tout bien son dernier adieu , ses^derniers conseils, l'exemple de son dévouement , de son courage , de ses vert tus privées , et je ne sais quelle émulation de malheur qui relève l'âme. Je cherchois ma mère ; on ignoroit jusqu'à sa fosse. Nos biens n'étoient plus à nous. Nos parents étaient errants ou morts. Nos anciens amis auroient craint de me reconnoître , et probablement il y en avoit parmi eux qui ne m 'auroient plus aimé ; j'étois si à plaindre ! J avois eu pour professeur de grec un moine qui s'appelioit le père Schneider , et pour maître de musique un virtuose qui s'appeloit M. Edelmann. L'un et l'autre avoient embrassé avec violence le parti de la
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révolution ; je m'informai d'ejix cependant , parceque je les avois, tus s'honorer de l'amitié «le mon père , et que leur pitié, à eux, étoit ma dernier ressource. Le premier venoit d'être lié aux poteaux de lechafaud dans un mouvement populaire ; je passai sur la place d'arme; je le reconnus pâle* défiguré, sanglant, ta clameur publique l'accusoit des forfaits les plus » odieux; mais il avoit été mon maître, il m'avoit peut-être aimé; j'aurois volé à lui, si je n'avois craint que ma tendresse ne le chargeât d'un crime de plus. J.e pleurai amèrement en cachant mon visage* M. Edelman avoit été arrêté le même jour. Quelques mois après m'at-on dit, il sont tombés à Paris, sous cette faux terrible delà révolution qui n'épargne pas ses enfants.
Mon dernier assignat avoit été changé contre un peu de pain. IL faisoit très- froid, la journée s'avançoit, et je ne savois où me retirer. Je me souvins que, dans une petite ville assez voisine, j'avois passé quelques jours de mon enfance chez la jolie hôtesse de. . .Ma reconnoissance, hélas! n'ose pas la nommer. Comme elle étoit connue par son attachement à ce
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qu'on appeloit lés ariêtùcrateê, c'était dans sa maison que nous avions couché, mon père et moi, 1* nuit qui précéda notre émigration.
J'employai à ce voyage tout ce qui me restoit de forces. J'arrivai à la nuit obscure ; je gagnai avec précipitation le cabinet de madame T.... , et je me jetai ou plutôt je tombai à ses pieds, car je ne pouvais plus me soutenir. A.u nom de la charité, lui dis-je, un peu de vin pour se remettre, un peu de paille pour se reposer, â votre pauvre petit Adolphe! • Je meurs s'A faut que je passe encore cette nuit dans la neige ! Elle m'embrassa et pleura ; et comme ses larmes l'embellissoient ! Ensuite, elle me recommanda d'être prudent , et me conduisit dans une chambre écartée où il y avoit trois lits. J'étois seulement prévenu que je n'avois rien à redouter de mes voisins. €'étoient de» compagnons de malheur, mais je ne les connus pfes ce jour-là. J*a vois â peine achevé mon léger repas que tous mes sens furent liés par le sommeil. Quand je rouvris les yeux, il faisoit jour.
Mes camarades, m'embrassèrent en frères:
le nom de mon père ne leur étoit pas étranger.
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Nos sentiments 'étaient les mêmes; notre fortune, notre destinée étaient communes; ils m'offroient d'ailleurs quelque chose de plus que des consolations ; ils parloient de grands dangers à courir , de quelque gloire à mériter. Us vouloient changer mon sort, et j'étais jaloux déjà départager le leur, quel qu'il fût. L'amitié doit être un sentiment délicieux à toutes les époques et dans toutes les conditions de la vie ; mais , entre déjeunes âmes froissées par de nobles malheurs , c'est presque une religion.
L'un de cea messieurs avoit dix-huit à vingt ans. C'était un jeune homme d'une figure affable mais sérieuse, plein de calme et de résolution , d'énergie et de présence d'esprit. Il s'appeloit Forestier, et je crois qu'il était fils d'un cordonnier de Saumur ou de Ghollet, je ne sais pas lequel. L'autre, qui avoit pour lui la plus grande déférence , était de deux ou trois ans plus jeune et se nommoit le chevalier de Mondyon. Quoiqu'il fût tout au plus de mon âge , il étoit beaucoup plus développé que moi. Ma petite taille, mes yeux bleus, la couleur un peu ardente de mes cheveux bouclés , la fraîcheur d'un teint animé que je tiens de ma
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mère et qui caractérise nos Alsaciennes, me donnoient , à mon grand regret, quelque chose de féminin et de timide qui m'avoit souvent exposé sur mon passage , aux soupçons et aux railleries des voyageurs mal élevés. En vérité , dit Mondyon avec un ton de gaîté expaushre qui ne l'abandonnoit jamais, nous aurons peine à persuader au général que ce nouveau camarade ne soit pas une jeune fille déguisée» Je le détromperai de cette erreur , lui répondisse sur le premier champ de bataille où il y aura du sang à répandre pour le service du roi. Forestier sourit et me serra vivement la main; Mondyon , qui craignoit de m'avoir mortifié , me sauta au cou.
Ces deux officiers venoient de se montrer avec le plus grand éclat dans les premières affaires de la Vendée. Leur intelligence , leur zèle, leur courage éprouvé, leur jeunesse même, qui repoussoit à leur égard jusqu'au soupçon d'une mission importante , et peut-être décisive , les avoit fait préférer par le brave Larochejacqnelin, pour être envoyés auprès des princes de la maison de Bourbon. Ils étoient arrivés à leur armée au moment où l'ons'occu-
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poit d'établir avec la France des communications qui pouYoient la sauver , et ils avoient eu la généreuse témérité de réclamer ce nouvel emploi , plus fertile que cent batailles en dangereux hasards. Déjà la partie la plus importante de leurs instructions étoit remplie , et le succès le plus heureux , un succès même inattendu, et dont tous les résultats ne sont probablement pas perdus pour la génération à venir, avoit couronné leurs entreprises. Il ne leur restoit plus , pour reprendre à travers la France le chemin de la Vendée, qu'à recevoir les passeports qui leur étoient promis pas un des chefs du jwurti de l'intérieur. Ces papiers arrivèrent peu de jours après ; les liens de notre amitié avoient continué de se serrer dans l'intimité de notre solitude. Nous jurâmes que la mort seule nous sépareroit les uns des autres. La bonne madame T nous procura des uniformes de volontaires , nous munit de quelques provisions pour notre voyage , et nous fit promettre de revenir la voir un jour , si nous échappions aux périlspresque inévitables qui nous menaçoient. Je n'en doutois pas ; les premières chances de la vie n'étonnent point l'âme , elles l'enhardis-
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sent. Tout est vaste , illimité comme l'avenir et l'espérance , pour un homme que l'espérance n'a pas encore trompé , qui n'a pas encore vu de près cet avenir si enchanteur , et qui ne l'a pas vu dépouillé de tous ses prestiges , réduit à toutes ses misères , pauvre et vide comme le néant. Tout réussit au gré de nos souhaita; nous arrivâmes sous le drapeau blanc , nonsans obstacles , mais sans accident , et nous pûmes alors nous estimer heureux , si c'est un bonheur d'échapper au mal présent qui nous frapperoit le cœur plein de sentiments doux et d'illusions agréables f pour tomber avec un cœur flétri, desséché par la douleur , sous l'empire du désespoir et de la mort.
Je passe sur ces événements avec rapidité. Quoiqu'ils me rappellent des noms chers à ma reconnoissance , à mon amitié , je sens que le récit m'en fatigue. Je ne peux plus m'expliquer l'intérêt qu'on attache à l'inutile conservation d'une vie pénible, les soins qu'on prend pour la retenir, les vaines dissipations d'esprit dans lesquelles on se plait à consumer ses jours. Je sens qu'il n'y a réellement dans l'existence que quelques heures , quelques instants fugitifs ; que lorsqu'ils sont passés, irréparable-
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ment passés , tout fait mal dans les images de ce temps qui ne reviendra plus. Ce n'est pas seulement de l'amertume; c'est du dégoût; c'est quelque chose qui rend la mémoire à charge , et qui fait désirer l'apathie imbécile de la brute, qui sent peu , qui ne sent pas , ou qui oublie rite. La même raison me rendoit impossible la narration détaillée des faits militaires dont j'ai été le témoin. Je comprends que ces réminiscences , si indifférentes dans la foule des riens qui usent nos années , aient un certain charme pour l'âme heureusement servie de son organisation ou de son destin qui n'a rien éprouvé de plus vif ; mais je n'écris pas une histoire. Je suis pressé de sortir de ces détails stérile qui contraignent , qui oppressent mon cœur. Il me faut un autre air , un autre horizon où mes peu* sées puissent s'épanouir en liberté, et commencer à participer à cette immensité qui s'ouvre devant moi. Qu'il me suffise de dire que cinq ou six actions d'éclat m'avoient mérité , malgré mon extrême jeunesse , l'estime de l'armée royale , la confiance de mes chefs et le commandement d'une compagnie, quelques semaimes avant la déroute du Mans.
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J'avois reçu plusieurs blessures dans les affaires antérieures; quelques-unes n'étoient pas tout-à-fait fermées ; les fatigues des jours précédents pesoient encore sur moi. Pour comble de maux , je perdis mon cheval d'un coup de feu , et mon épée fut rompue près de la garde, , dès le commencement de l'affaire. Il faut avoir vu le désordre de l'armée , le tumulte et la confusion du peuple ; il faut avoir été témoin de oette journée de désastres, pour s'en former quelque idée ; les plus braves de nos soldats erroient au hasard dans les rues , cherchant inutilement à se rallier, et augmentant de leurs mouvements incertains , de leurs cris de terreur et de rage, de tous leur efforts sans objet , l'horreur de notre situation ; enfin je parvins à en rassembler quelques-uns autour de moi, au bas d'une rue escarpée dont la hauteur étoit occupée par une poste de républicains qui se hâtoient de l'encombrer de tous les débris qui se présentoient sous leurs mains. Je m'y jetai avec ardeur , en encourageant ma petite troupe du geste et de la voix ; l'ennemi s'ébranloitet paraissoit disposé à nous laisser la place; mais , en l'abandonnant , il poussa vers nous ,
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avec une violence augmentée par la rapidité de la pente , quelques-uns de nos chars d'artillerie qui obstruoieot le passage ; un de leurs timons me frappa dans l'estomac , et me renversa mourant sur un monceau de morts , où je passai la nuit sans autre sentiment qu'une perception confuse de douleur. La fraîcheur du matin développa cette impression et la rendit plus distincte ; mes idées reprirent un peu d'ordre ,un peu de netteté ; je revins à moi , le jour étoit levé. J'entendois une rumeur vague qui s'élo : gnoit,qui se rapprochoittour à tour,quime laissoit de temps en temps reconnoître quelques sons , distinguer quelques paroles. Elles étoient accompagnées du cliquetis des baïonnettes qui se heurtoient dans la marche. C'étaient évidemment les républicains ; je pensai qu'ils parcouraient tous les quartiers pour surprendre ceux d'entre nous qui s'étoient cachés, ou pour compter les morts. Il n'y avoit pas une maison qui ne fût fermé avec le plus grand soin ; mais , parmi les objets qui avoient servi à barricader la rue , je remarquai une échelle , je la dressai contre une muraille ; j'arrivai au toit au moment où une décharge de fusils bri-
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soit le dernier échelon sons mes pieds ; je n'étois pas atteint , mais je n'étois pas sauvé. Je passai de ce toit à nn autre ; et , toujours poursuivi , toujours en évidenee , je parvins au détour de la rue avant les soldats qui rechargeoient leurs armes , et que cette opération avoit retardés. Dans l'angle même , je me trouvai auprès d'une fenêtre dont le volet mal attaché céda au premier effort , et je tombai d'un saut au milieu d'une chambre dont l'aspect annoncent la demeure du pauvre. Une jeune fille poussa un cri; elle étoit couchée: — Ne craignes rien , lui dis-je , sauvez un pauvre brigand , et Dieu vous récompensera. En prononçant ces mots , jem'étois jeté sur son lit , etj'avois retourné sur moi une partie de sa couverture.
Mon chapeau étoit resté sur les morts ;j'avois passé dans ma ceinture le tronçon de mon épée 5 mes cheveux , qui étoient très-longs , tomboient épars sur mes épaules. Les soldats entrèrent , s'approchèrent du lit , regardèrent dessous , parcoururent la chambre et revinrent à nous. Je fermois les yeux, et je cachoissous le drap mon front noirci du feu et souillé de la poussière de la bataille. — Voilà qui est bien ,
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dit Fun deux ; je connois celle-ci ; c'est Jeannette. — La blonde est sa jeune sœur , reprit l'autre ; le brigand n'est pas ici. La porte se referma enfin sur eux ; il en étoit temps pour ma compagne dont les dente se choquoient de terreur.
Il n'y avoit peut-être pas un moment à perdre pour éviter leur retour ; j'étois déjà debout derrière le rideau qui séparoit le pied du lit de Jeannette de l'intérieur de la chambre. Quelque mots rapidement échangés avec ma protectrice a voient suffi pour la décider à me sacrifier un de ses deux habits complets ; et t malgré la nouveauté du travestissement il ne me coûta que quelques minutes ; mon costume étoit simple , mais propre , mes cheveux étoient relevés avec peu d'art ,sous une cornette que Jeannette auroit mieux posée : mais toutes les toilettes de ce jour là pouvoient se ressentir du désordre et des terreurs de la veille ; enfin le hâle de mon visage n' étoit plus disparate avec mes atours ; le soleil brûle la peau comme la fumée du canon. Après m'ètre assuré , d'un seul regard , sur un fragment de miroir suspendu à la muraille , qu'il ne m'étoit pas impos-
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sible de faire illusion aux soldats . mêmes qui m'avoient vu de près dans la mêlée , je me hâtai d'envelopper ma veste gris de fer avec le cœur et l'épaulette qui la déoproient , mes pistolets , mon poignard et le reste de mon équipage dans le mouchoir rouge qui me servi d'écharpe un moment auparavant ; je le passai à mon bras. Je me rapprochai du lit de Jeannette , je la forçai à recevoir quelques pièces d'or , qui étoient la juste moitié de ma petite fortune , et que sa main repoussoit ; puis j'imprimai sur ses joues et sur son front un baiser de reconnoissance plus expressif que toutes les paroles. J'arrivai au pied de l'escalier quand les soldats qui me poursuivoient achevoient leur infructueuse recherche. Ils ne me remarquèrent pas*
Je ne connoissois point la ville ; j'y marchois au hasard , en cherchant une issue du côté par où il me sembloit que dévoient être sorti mes camarades ; enfin j'apercevois la campagne et je me croyois près de la liberté , quand un soldat abattit devant moi le canon de son fusil, et me força à reculer de deux pas. — Àlte là! me dit-il , la jeune fille. On ne passe pas sans se
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foire connoître. Entrez au bureau. — J'obéis. Ce bureau étoit un vaste dépôt, où se trouvoient déjà réunies une foule de femmes gémissantes , d'enfants en pleurs , dont quelques-uns avoient été séparés de leurs mères, peut- être pour toujours, dans le trouble de la déroute, et qui attendoient là, dans une anxiété horrible, ce qu'il plaîroit aux vainqueurs de décider de leur sort. — Es tu aussi une brigande ? me dit un homme d'une physionomie féroce , dont le cœur s'étoit sans doute épanoui de joie en voyant tomber sous son pouvoir une victime de plus. — Non, lui dis-je. — Où est ton passeport? — Je n'en ai point. Je suis la fille du
meunier de P qui est mort en défendant la
république contre les brigands, et comme nous sommes une famille nombreuse et pauvre j'étois venue au Mans pour y chercher du service. Je suis arrivée au milieu des événemens d'hier ; la peur m'a saisie ; je me suis cachée jusqu'au matin ; et je cherchois à retourner d'où je viens. Voilà tout. — Du meunier de P... , reprit mon interrogateur , cela est possible. Qu'on la mène au président Aubert , dit-il en se retournant ; il est de ce village ; et si
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elle ne nous induit pas en erreur , il la reconnoîtra.
Le président étoit au bout de la salle. Il étoit tourné. Des panaches à trois couleurs flottoiènt sur son chapeau ; un ruban à trois couleurs , en sautoir , descendoit sur ses épaules. Il parloit avec action , et , à ce qu'il me parut , avec violence. J'eus le sentiment d'une mort prochaine. Mon cœur se serra pendant une seconde ; mon front se mouilla de sueur ; je laissai glisser mon paquet; il alloit m'échapper quand je me raffermis. Il ne s'agissoit au pis aller que de mourir ; et quel intérêt , quelle affection pouvoient me rattacher à la vie ? J'entendis avec assez de calme l'homme qui me conduisoit répéter le mensonge que je venois d'inventer , plutôt , si j'éprouvois quelque émotion, elle ne provenoit plus que de la honte d'avoir menti pour racheter des jours dont le souverain juge devoit bientôt me demander compte. Le président Àubert avoit repris les mêmes mots d'un voix émue et inquiète. Il se retourna brusquement de mon côté , et fixa sur moi un regard triste , dont je n'oublierai jamais l'expression. Cet
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état d'incertitude ne fut pas long* .Sa physionomie , qui étoit noble et tendre , mais qui portoit l'empreinte d'un souci habituel, s'éclaircit rapidement. Il sourit avec douceur , et me frappa la joue du revers de la main, en me disant affectueusement : — C'est donc toi , pauvre Antoinette ! Tu dois avoir eu grandpeur. — Cette main , avec quel transport de reconnoissance et de respect j'y aurois imprimé me9 lèvres , si j'avois pu le faire sans perdre mon bienfaiteur ! Il dut lire dans me* regards une partie de ce que j'éprouvois. Quant à moi , j'acquérois au môme instant des idées singulières et nouvelles. Je concevois , pour la première fois , qu'il n'y a point de nuance d'opinion - si absolue qu'on puisse la supposer, qui exclue entièrement l'humanité et la justice. Jemeblâmoisintérieurementde la sévérité trop générale de certains jugements que j'avois portés jusqu'alors sur la foi des prévention» et des passions de» autres. Je me promettais de consulter avant tout , dans ma conduite à venir -, les règles générales de la bienveillance et de la pitié , avant de m'abandonner à l'injuste impression de haines de parti. Pendant
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que je faisois ces réflexions , M. Àubert avoit écrit et scellé un petit billet. D me le donna. — J'ai pensé , dit-il , que , puisque tu es disposée à prendre du service , il est plus convenable que tu entres auprès de ma fille que partout ailleurs. La mort de sa mère a laissé dans son cœur comme dans le mien un vide qu'une tendre intimité peut seule remplir* Sa grand'mère est infirme et malade. Trop d'isolement m'inquiète pour son bonheur , et je me proposois depuis-temps de lui donner une compagne de son âge. Tu as de l'éducation , des mœurs, la recommandation d'un nom honnête. Ma Thérèse te recevra et t'aimera en sœur. Tu sais peut-être que nous habitons , depuis la guerre , notre petite ferme de Sancy , près de la Sarthe. Gomme tu peux n'en pas connoitrele chemin , et que ton âge et ton sexe ont besoin de protection dans un voyage de quatre lieues , ce brave homme te conduira. U a , pour passer sans obstacle, l'autorité nécessaire. — J'avois les yeux baissés. Je tremblois de laisser lire dans ma physionomie ce qui se passoit en moi. Quand je me hasardai à regarder du côté du président , il a voit repris
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sa conversation, et ne paroissoit plus s'occuper d'autre chose.
Que la protection de Dieu s'attache à tons les jours qui te sont comptés , dis-je dans la profondeur de mon cœur ! qu'elle s'étende sur ta famille et sur tous ceux que tu aimes ! et , s'il ne t'est pas donné de jouir sur la terre , dans ce temps^de corruption et de cruauté , de tout le bonheur que tu mérites , puisse la bonté céleste le mesurer dans une autre vie , dans une vie éternelle , sur les vœux que je fais pour toi !
Je partis avec mon guide. J'éprouvoi quelque embarras de l'entretien que j'aurois à soutenir avec lui , dans un pays où je ne connoissois ni les personnes , ni les lieux, et où la moindre maladresse pouvoit trahir mon imposture et remettre mon salut en question, mais je ne tardai point à m'aperce voir que cet homme ne jouissoit pas sans motif de la confiance de M* Âubert. Quelques mots d'une bienveillance vague , qui n'annonçoient pas le dessein d'une application , mais qui me faisoient concevoir qu'elle seroit sans danger , si par hasard ma conversation la faisoit naître , achevèrent de
THÉBfcSB AUBERT.
me rendre une parfaite tranquillité. Peu à peu nous réunissions d'ailleurs autour de nous de pautres paysans que la crainte des armées avoit chassés de leurs foyers , et qui se hâtoient de les rejoindre avec leurs enfants dans leurs bras. Les propos sans liaison de ces bonnes gens m'instroisoient cependant d'une partie de ce qu'il étoit nécessaire que j'apprisse. Ils me confîrmoientdans l'idée que je m'étois faite de la journée de la veille et de ses suites, ils me démontraient l'impossibilité de rejoindre les débris des troupes royalistes, et l'inutilité de cette tentative qui n'auroit servi <F ailleurs , en cas de succès , qu'à embarrasser leur retraite d'un proscrit de plus ; ils me faisoient apprécier le bonheur de trouver un asile pour quelques jours en attendant une occasion plus facile de me réunir à mes malheurenx camarades : le bonheur de me trouver surtout dans la maison de M. Àubert , dont quelques circonstances développoient dé plus en plus à mes yeux le généreux caractère. Il résultait de tout ce que j'entendois , comme tout ce que j^avois présumé d'abord , que M. Àubert , engagé dans les premiers mouvements de la révolution par
irréflexion ou par enthousiasme , avoit continué à suivre sa marche par raison et par vertu, pour tirer au moins quelque parti de la juste influence d'une âme droite et sensible sur l'aveugle multitude , et pour faire servir ce qui lui restoit de cette popularité fugitive qui n'est fidèle qu'aux excès , à secourir, à sauver quelques malheureux. Je n'a vois pas compté jusque-là ce genre de dévouement et de courage au nombre de ceux qui peuvent honorer l'humanité ; mais je n'en fus que plus disposé à l'apprécier. Je supposai même qu'il étoit- peutêtre moins rare qu'on ne l'imagineroit au premier abord 5 qu'il y avoit dans les rangs des méchants, beaucoup d'hommes qui ne restoient confondus avec eux que par l'excès d'une abnégation sublime , et qu'en faisant une grande part à l'erreur et à la faiblesse , il restoit probablement fort peu de méchants , dans le sens absolu du mot. Ces idées reposoient mon cœur; elles adoucissoient le sentiment de ma vie , elles jetoient du charme sur toutes les impressions que je recevois des objets extérieurs ; et l'instinct du bien-être qui faisoit palpiter mon sein s'augmenta encore à la vue de la petite
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ferme de Sancy. Jamais mes regards ne s'étoient arrêtés sur un tableau plus agréable.
Hélas 1 aujourd'hui même , je trouve une sorte de plaisir à me le rappeler , comme si mon existence rétrogradoit jusqu'au jour où je l'aperçus pour la première fols , et que ce qui s'est passé depuis fût encore dé l'avenir.
Sancy ne se compose que de trois ou quatre maisons parmi lesquelles on distingue celle de M. Aubert à ses quatre cheminées blanches et à l'étendue de «es jardins. On y arrive par un sentier tortueux tracé pour une seul personne sur le revers d'une petite côte aride , mais extrêmement pittoresque , dont toute la «surface est hérisée de rochers qui affectent les formes les plus bizarres et les plus variées. Quelques buissons de ronces , de houx , de genévriers, et de mousses de différentes couleurs, sont la seule végétation qu'on y remarque pendant la plus grande partie de Tannée ; mais au printemps elle rachète sa pauvreté accoutumée par un luxe tout-à-fait extraordinaire. Elle se charge de violettes , de primevères jaunes , et d'une quantité innombrable de ces jolies anémones dont la tige penchée se plaît dans les lient
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obscurs , sous le frais abri des roches humides. Cette parure éphémère disparaît aux premières ardeurs du soleil de mai. Au sommet de la montagne , sur une petite esplanade de verdure d'où l'œil s'égare au loin dans des plaines délicieuses , s'élevoit une croix de pierre que l'on avoit déjà ébranlée , mais que l'on n'avoit pu abattre. Elle se soutenoit entre les pierres-auxquelles sa base étoit liée par de fortes bandes de fer , quoique penchée au point qu'elle paroissoit depuis le bas suspendue sur la pente du précipice , et elle ajoutoit à la singularité de cet aspect sauvage l'aspect d'une ruine miraculeuse. Un joli ruisseau , qui coule entre deux rangs de saules , et qui va , un quart de lieue plus loin se perdre dans la Sarthe , baigne le pied de cette colline , qu'il embrasse tout entière et dont son murmure anime seul la muette solitude. Au-delà se déploient des campagnes riantes, coupées d'espace en espace avec une grâce infinie par de petits coteaux boisés , ou par des bouquets d'arbres solitaires qui se dessinent sur le fond du paysage comme des îles de verdure. L'œil égaré entre leurs contours agrestes et cependant harmonieux se
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plaît à y retrouver de temps à autre la trace brillante et argentée du ruisseau , 011 des parties de la rivière qui , interceptée à tout moment par de nouveaux objets , n'offre que l'apparence de quelques lacs épars placés à dessein dans la perspective pour en augmenter la variété. Leurs bords semés de hameaux, annoncent d'ailleurs cette douce prospérité dont le sentiment s'éveille si agréablement dans le cœur d'un voyageur ami des hommes , à la vue d'un groupe de petites 'maisons blanches entourées d'arbres fruitiers ; spectacle consolateur qui lui fait oublier un moment la hideuse misère et la cruelle opulence des villes.
Quand j'arrivai à Sancy , la saison étoit bien avancée , et quelques traits de ce tableau , altérés par les premières influences de l'hiver , manquoient à la perfection de son ensemble ; mais je les ai rassemblés depuis autour de la première idée que je m'en et ois faite, et qui m'avoit causé une sorte d'extase. En effet , je n'avois jamais éprouvé jusqu'alors une profonde impression de plaisir à la vue de la nature ; elle m'avoit quelquefois étonné, elle ne m'avoit pas encore ravi. Mon cœur fortement
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dilaté ne s'étoit jamais senti comme emprisonné dans mon sein , comme tourmenté du besoin de s'élancer hors de moi pour embrasser la création ; et cependant cette jouissance si nouvelle pour lui ne combloit pas les désirs immenses qu'il venoit de concevoir . Il prenoit possession sans obstacle de tout cet infini qu'il coramençoit à découvrir ; mais, en se repliant sur lui-même, il s'étonnoit de se trouver si vide encore et de ne rapporter de ses conquêtes qu'une curiosité insatiable et des inquiétudes inconnues. Il se deraandoit si c'était là tout ce qui lui étoit donné , et il palpitoit d'une impatience indéfinissable qui étoit pleine de soucis et de charmes. Ma gorge se serroit , mes paupières se mouilloient de larmes, je ne sais quel murmure bruissoit à mes oreilles, quelle clarté mobile et décevante éblouissoît mes yeux. Depuis plus d'un an j'avo'.s vécu au milieu des distractions de la guerre, occupé de soins continuels, entouré de périls toujours renaissants. J'attribuai l'état singulier où je me trouvois à l'effet de la solitude, mais je comprenois mal qu'elle pût produire ainsi dans mon imagination et dans mes organes des dés-
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ordres qui approchoient du délire. Cette incertitude me suivit jusqu'à la ferme où elle devoit cesser. Mon conducteur m'introduisit dans la chambre de Thérèse à qui je remis la lettre de/son père. Au moment où elle me regarda, mon cœur se remplit, l'univers étoit complet.
Thérèse avoit un peu moins de seize ans. Ce n'étoitpas la plus belle des femmes, mais c étoit la seule femme qui m'eût fait comprendre le bonheur d'aimer et d'être aimé; car je le compris d'abord, non sans m'étonner qu'un sentiment si puissant, si tyrannique, qui absorboit si complètement toutes les facultés de ma vie, eût eu si peu de chose à faire pour les soumettre. Je me suis souvent demandé depuis s'il en étoit ainsi parmi les autres hommes; mais je n'ai pu l'apprendre d'eux. Cette impression fut subite comme la pensée, subite comme le regard que Thérèse laissa tomber sur moi, et qui étoit animç d'une si touchante bienveillance que la vue du ciel ouvert n'auroit pas réjoui mon âme d'une volupté plus vive et plus pure. Je dis son regard, parce que je ne sais point d'autre expression pour peindre cette
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émanation d'un feu doux qui s'échappe entre les cils d'une femme aimée , et dont le contact bouleverse le cœur et fait tourner le sang dans toutes les artères. La paupière de Thérèse n'é» toit pas tout-à-fait rabaissée sur la lettre de son père , que je savois déjà que ma destinée lui appartenoità jamais. J'osai la regarder alors , parce qu'elle ne me regardoit plus , et j'étois si foible pour mon bonheur que je redoutois presque le moment où sa lecture finirait. Je ne me sentois pas la force de supporter à si peu de distance deux émotions dont la première avoit suffi pour inonder tous mes sens d'une félicité enivrante. Les biens 'de l'existence me sembloient mal répartis. J'aurois voulu distribuer l'excès de mes sentiments et de mes illusions sur toutes les années qui me restoient à vivre , ouhien j'aurois voulu qu'ils s'accumulassent jusqu'au point de m'accabler , et que mon cœur brisé de délices s'anéantît dans sa joie. Cette dernière idée prévalut , et je commençai à me nourrir de la contemplation de ses traits ; je m'efforçai de les graver ineffablement dans ma mémoire, de me les approprier tous, de manière qu'aucun événement ne pût m'en psi-
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ver à l'avenir , et que , s'il m'étoit réservé de mourir d'une mort si accomplie en douceur, cette image , identifiée à ma dernière pensée , l'occupât seule pendant l'éternité entière. Thérèse étoit d'une petite taille , mais on ne s'en qpercevoit que par comparaison , parce que la nature n'avoit jamais donné à des formes plus gracieuses des proportions plus remarquables par leur élégance et leur harmonie. Ses cheveux noirs, qui étoient rattachés avec simplicité sur le sommet de la tête , laissoient à découvert un front plus blanc que l'ivoire ; deux boucles seulement s'arrondissoient de l'un et de l'autre côté comme pour en relever l'éclat. Elle ri'avoit pas un coloris animé, mais la moindre impression vive le faisoit naître , et ce charme fugitif n'en étoit que plus enchanteur. Il en résultoit un caractère de beauté qui n'étoit pas moins fait pour l'âme que pour les yeux. Cet avantage , qui n'est dans les autres femmes que le signe accoutumé de la jeunesse et de la santé, paroissoit dans Thérèse un privilège particulier du. sentiment. Dès le premier regard on latrouvoit charmante, mais on ne savoit pas à quel point elle étoit digne
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d'être aimée , tant qu'on ne l'avoit pas vu rougir d'une douce émotion. La même facilité à sentir et à exprimer embellisoit toutes les parties de sa physionomie de cet attrait indéfinissable qu'on sent mieux qu'on ne peut le décrire , et qui se renouvelle si vite , que l'œil attentif de l'amour même ne le saisit pas toujours. C'étoit quelquefois le transport d'une gaîté si franche et si ingénue , l'expression du bonheur facile d'un enfant content de peu de chose ; c'étoit plus souvent je ne sais quelle tristesse indéterminée qui ne sembloit pas se nourrir d'un objet réel, et qui s'égaroit dans des pensées étrangères aux lieux , aux temps , aux circonstances où elle venoit à se manisfester. Il est possible que la mélancolie ne soit pas dans tous les êtres sensibles l'effet du souvenir des peines passées. Pourquoi ne seroitelle pas quelquefois une disposition involontaire du cœur à essayer les peines qui le menacent , et un avis de s'y préparer ? Son cou étoit extrêmement délié , et cédoit presqu'à tout moment sous le poids de sa tête qui retombok alors penchée sur une de ses épaules avec un abandon plein de grâces. Cette habitude
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étoit probalement un défaut , mais un défaut dont aucune perfection n'auroit pu remplacer le charme , tant il s'y rattachoit d'idée» tendres et délicates ! Au reste , ce ne sont là que des réminiscences, et non un portrait. J'ai voulu parler d'elle , et non pas substituer à cette vive image qu'elle a laissée dans mon cœur , et que nul effort humain ne sauroit faire passer dans l'esprit et dans le cœur* des autres , une esquise imparfaite qui se décolore, qui s'efface sous ma plume. Àh! ce n'est point ainsi que je l'ai vue , ou plutôt je ne l'ai jamais vue assez distinctement pour entreprendre de la peindre ! Il y avoit sur ses traits un voile lumineux qui m'en déroboit tous les détails , et maintenant encore je ne me rappelle son visage que dans le vague de cette vapeur éblouissante dont il étoit enveloppé.
Mon premier abord avoit inspiré à Thérèse un intérêt affectueux , mais familier. Elle m'avoit souri avec une cordialité franche où se révéloit toute la bonté de son cœur. À mesure qu'elle lisoit , ses dispositions , sans changer tout-à-fait de nature , prenoient un autre caractère. Quelque embarras, qui augmentoit à
chaque ligne , se développoit sur sa figure. La timidité paroissoit gêner l'effusion d'âme que cette lettre lui inspiroit. Son sein palpitoit ; ses joues s'étoîent vivement colorées. On voyoit qu'elle cherchoit à retenir des larmes prêtes à jaillir de ses yeux. Quand elle eut fini , elle vint â moi , me prit la main avec expression , jeta au feu récrit de son père après y avoir appliqué ses lèvres ; et , rélevant le doigt sur sa bouche , elle me regarda d'un air d'intelligence. — Mademoiselle , me dit-elle , comptez sur tous . les soins.... Elle me regarda de nouveau, et remarquant mon émotion , elle passa un de ses bras autour de mon cou ; — si l'amitié peut vous dédommager de vos peines, reprit-elle , si du moins elle peut les adoucir , vous ne serez pas tout-à-fait malheureuse» — Mes joues se mouillèrent de pleurs de recoimoissance ; mon cœur donnoit le change à son trouble , en se livrant sans réserve à ce sentiment. Je sentois mes genoux faillir ; mes lèvres s'attachèrent à sa main , un feu inconnu s'en échappoit , et se répandoit dans mes veines. Toutes ces impressions étoient aussi nouvelles pour moi , que si j'avois fait le premier essai de l'air , de la lu-
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mière et de la vie. Je voulois parler, je balbutiois des mtfts confus comme un homme qui rêve. Enfin, elle se laissa tomber dans mes bras, en me disant : — Oh! si tu savois comme je t'aime déjà... — elle m'aimoit , elle l'avoit dit ! — Apprends-moi ton nom , continua-t-elle, ou celui que tu veux qu'on te donne ? Cette question et ce langage me rappelèrent que je passois pour une femme, et tout le prestige de mon bonheur s'évanouit.
Ma vie auprès de Thérèse n'étoit plus qu'un rôle , et ce rôle étoit le seul qui me convint chez la fille de mon bienfaiteur. Mon cœur profitoit d'ailleurs un peu de sa méprise , et je jouissois de l'idée qu'elle pourroit garder de moi quelque tendre souvenir si je ne la détrompoispas. — Je m'appelle Antoinette, lui répondisse en rougissant , et je cédai au mouvement qui m'entrainoit vers elle. Nous marchâmes les bras enlacés jusqu'à la chambre de sa grand'mère , qui étoit assise au coin du feu dans une chaise longue à pupitre. Un livre d'Heures étoit ouvert devant elle , et occupoit toute son attention. Thérèse s'avançôit à petits pas pour la surprendre ; et , quand elle fut auprès d'elle,
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elle lui sauta au cou eu posant une de ses mains sur ses yeux : — Voilà une bonne malice , petite espiègle , lui dit la vieille madame Aubert ! Crois-tu que je ne te reconnoîtrois pas , même quand je serois aveugle , et je le serai bientôt, car mes yeux s'affoiblissent tous les jours , mais je ne confondrai jamais ta jolie petite main avec celle d'une autre. — En disant cela , elle l'embrassa ; Thérèse s'étoit retournée de mon côté avec un air soucieux. Je crus deviner qu'elle regrettoit d'avoir fait naître dans l'esprit de sa grand'mère une pensée qui pouvoit l'attrister , celle que l'âge affoiblissoit ses yeux et qu'elle les perdroit bientôt. Dans tous les cas , cette impression a voit été bien passagère. Madame Aubert venoit de m'apercevoir : Thérèse se rapprocha d'elle , et lui parla à demivoix avec beaucoup de chaleur. Pendant ce temps , madame Aubert levoit les yeux au ciel, me regardoit d'un air attendri, prenoit la main de Thérèse , cherchoit la mienne et pleuroit. Je fléchis le genou, je me prosternai , je l'entendis me bénir , et sa bénédiction ne m'aiarma point , car je me trouvai la force de m'en rendre digne, '
Je ne peindrai pas ma situation pendant les premières semaines que je passai près de Thérèse. Elle avoit quelque chose de si embarrassant que je concevrois à peine que j'aie eu la force de m'y main tenir si long-temps, si je ne me rappelois combien j'avois à redouter qu'elle cessât. C'étoit une espèce d'ivresse qui troubloit toutes mes facultés , et dont l'effet le pins doux étoit d'en suspendre souvent l'usage.
Accablé sous le poids de ces émotions de toutes les minutes qui se succédoient , qui se multiploient sur mon cœur , je cédais quelquefois à un accablement qui n'étoit pas sans charmes , et que je me trouvois heureux d'entretenir.
Cependant une idée pénible venoit interrompre de moment en moment cette espèce de sommeil où j'aimois à me plonger. Thérèse et son généreux père étaient trompés. Je n'étois point ce que je paroissois être , je nourissois une passion qu'ils pouvoient un jour désavouer tous les deux. Cette idée me devint d'autant plus insupportable , il faut le dire , car la misère de nos sentiments se mêle à ce qu'ifs ont de plus élevé , que je consentois avec peine à être aimé pour un autre , à dérober sous un
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habit de femme cette tendresse à laquelle il faudrait renoncer un jour , à tromper un cœur qui me donnoit tout et auquel je n'offrois qu'un objet idéal , qu'un Tain fantôme dont l'apparence alloit s'évanouir et lui être ravie par une séparation pire que la mort ; car il est moins cruel de perdre par la mort un être qu'on aune que d'en être désabusé. J'étois décidé à tout dire à Thérèse, et cependant la foiblesse de monâmem'arrêtoit ;je craignois , qu'en cessant d'aimer Antoinette qui n'existeroit plus pour elle , elle cessât d' aimer Âdophe qu'elle n'a voit point connu. Je me persuadois , je ne sais pourquoi, que ces caresses innocentes que je devois à mon travestissement seroient le dernier bon * heur de ma vie , et qu'aussitôt que je lui aurois avoué mon secret . je la perdrois pour jamais. Balancé entre le besoin d'être aimé de Thérèse, et le besoin plus impérieux de ne tromper ni l'amitié de Thérèse , ni la confiance de son père , je n'avois cependant pas à hésiter. Je cherchois une occasion ou plutôt je l'attendoîs en tremblant. Elle ne tarda pas à se présenter. Thérèse avoit une amie qui demeuroit à une demi-lieue de la ferme dans un petit château
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agréablement situé qu'on voyoit depuis la montagne de la croix , et dont les vergers en amphithéâtre étoient couronnés par uneplate- r orme plantée de cerisiers. Au bas s'étendoit un joli jardin baigné par le ruisseau qui venoit un peu plus loin , à travers un vallon creux ombragé déjeunes hêtres , arroser les coteaux de Sancy. Le sentier profondément encaissé dans une gorge étroite serpentoit entre deux collines peu élevées , mais qui se développoient sur un long espace. La vue n'y étoit distraite que par un petit nombre de maisons éparses , presque toutes délaissées à cause de la guerre , un moulin abandonné sous une chute d'eau qui avoit tari , les restes d'une chaumière incendiée qui laissoit encore apercevoir * centre ses pans de muraille noircis , les vestiges du foyer domestique autour duquel se passèrent tant d'agréables veillées ; enfin quelques huttes pyramidales bâties en lave, où se réfugient après leurs travaux les pauvres gens qui viennent tirer de la pierre des carrières voisines. Ce sentier devint notre promenade accoutumée, parce que l'amie de Thérèse se trouvoit ordinairement à moitié chemin. Elle s'appeloit
Henriette de F.... et elle étoit noble; mais,' quoique le malheur des circonstances eût plutôt augmenté qu'affoibli en elle le sentiment de la naissance et la fierté du caractère, il étoit im- , possible de trouver dans le commerce de la vie une âme plus simple et plus dépouillée de prétention. Son âge étoit un peu plus avancé que le nôtre. Son nom, son éducation, ses manières sembloientluî donner quelque avantage qu'elle s'efforçoit toujours de perdre, et qui lui devenoit à charge dès qu'il étoit remarqué.
Elle avoit un genre de coquetterie qui doit être rare. Elle ne faisoit de frais que pour être plus simple. Elle étoit d'ailleurs si naturelle dans ses sentiments, si franche dans son abandon, qu'on s'accoutumoit tout de suite à être aimé d'elle, et que l'on comprenoit qu'elle fût aimée de Thérèse. L'amitié de Thérèse étoit bien son plus grand charme à mes yeux ; mais je sentois qu'un homme qui n'auroit jamais vu Thérèse pouvoit être heureux de l'amour d'Henriette. Moins jolie que Thérèse, elle étoit cependant fort bien, quoique sa physionomie manquât d'ensemble et d'harmonie. Jamais des traits plus mélancoliques n'ont été animés
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par une expressi on de joie si extraordinaire. Il est vrai que cette expression étoit très-fugitive, mais elle étoit si fréquente qu'elle auroit pu passer pour habituelle sans le contraste qu'elle produisoit. Son regard étincelani de gaité, qui s'obscurcissoit tout à coup et devenoit fixe et sombre, son rire jeté à de courts intervalles, et qui faisoit place au silence, à l'immobilité la plus morne, une alternative étrange d'exaltation et d'abattement, rendoit l'idée de cette joie importune et pénible. On devinoit, je ne sais pourquoi , que , derrière l'illusion passagère qu'elle se faisoit, il y avoit un malheur caché.
Un jour... les premières influences du printemps commençoient à se faire sentir dans la campagne; de petites fleurs blanches , façonnées en coupes déliées qui échappent presque à la vue, s'épanouissoient entre les pierres dont le sentier est bordé ; la douce odeur de la violette révéloit sa présence sous les buissons, et l'air, échauffé des rayons du soleil renaissant se peuploit d'une foule d'insectes qui n'apparoissoient un moment que pour mourir, mais qui répandoient dans ce tableau le mou-
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vement de la vie ; nous avions le coeur ouvert à toutes les douces impressions de cette saison de renouvellement et de bonheur , quand nous aperçûmes Henriette. Pour la première fois, sa physionomie étoit immobile ; elle nous regardoit, elle soupiroit ; elle ne rioit pas comme à l'ordinaire du premier objet qui frappoit son imagination si facile à exciter, notre conversation même ne l'occupoit point. Elle sembloit vivre ailleurs , et d'une autre pensée. Cette position devint bientôt embarrassante pour nous trois ; le cœur de Thérèse surtout se brisoit sous le poids d'une contrainte si nouvelle. Elle n'y résista pas long-temps ; les yeux mouillés de larmes , et le bras jeté autour de l'épaule d'Henriette , elle lui dit : « Tu as du chagrin ? — Oh ! beaucoup , répondit Henriette en pleurant aussi ; mais tu ne le comprendrais pas. — Eh ! quoi , reprit Thérèse , est-il un des tes chagrins que je ne puisse pas comprendre ? »
Cette fois , Henriette sourit amèrement. «Je le crois bien , si tu n'as pas aimé. — Peux-tu le demander? n'aimé-je pas ceux qui m'aiment; n'aimé-je pas mon père ? ma pauvre mère , 6 mon Dieu ! ne l'aimois-je pas ? et mon autre
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mère, suis- je quelque part plus heureuse qu'auprès d'elle ? mais toi, ingrate, je ne t'aime pas, n'est-il pas vrai? voilà comme tu me
juges ! Antoinette ne me traiterait pas si
cruellement. Elle sait bien que je l'aime. — Voilà tout , dit froidement Henriette ? Voilà tout , continua Thérèse avec un peu d'étonnément. Oh ! je sais bien , s'écria-telle , du ton d'une réminiscence singulière qui ne revient que par hasard à l'esprit, tu veux parler d'un autre sentiment , de l'amour , n'est-ce pas ? Saurois-tn ce que c'est que l'amour , dis-lemoi , je t'en supplie ? — Henriette secoua la tête. — Qu'importe, au reste , reprit Thérèse? je me suis toujours persuadée que les peintures passionnées qu'on en fait, dans les livres et dans les romances ne sont qu'un abus sans conséquence du privilège connu des poètes.
Je -sais très-bien , quel que soit le mari que mon père me donnera ou qu'il me permettra de choisir , que je ne l'aimerai pas mieux que toi ou que toi, ajouta-elle en se retournant de mon côté , et en attachant sur moi un regard plus fixe. — Vous me le promettez 9 lui dis-je. — Oui, je te le promets. Je pris sa main,
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et j'en couvris tour à tour ma bouche et mes yeux pour ne pas lui laisser apercevoir mon trouble. J'avois déjà sur son cœur un droit qui ne pouvoit plus m'ètre disputé , et Adolphe commençait à participer au bonheur d'Antoinette.
% — Heureuse de penser ainsi , dit Henriette , il est inutile aujourd'hui que tu en saches davantage; et ce sentiment que tu ignores puisses-tu ne le connoître jamais que par ses douceurs! Yoici maintenant ce que tu demandes. J'ai perdu mon père comme tu sais , mais j'ai un frère dont je dépends , et qui prend un intérêt plus vif à mon bonheur qu'au sien même ; car il a succédé pour moi à la tendresse comme aux devoirs d'an père. Depuis longtemps , sur les témoignages avantageux qu'on rendoit d'un de nos parents , il avoit formé le projet de m'unir à lui , en supposant toutefois quedet arrangement pût me convenir. Les événements de la guerre avoient retardé l'accomplissement de son dessein , sans lui faire oublier , et même sans contrarier entièrement ses vues. Mon cousin étoit tout au plus de mon âge ; il commençait avec honneur une carrière
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éclatante , et il ne pouvoit qu'être avantageux pour lui de la poursuivre pendant quelques années ,. avant notre mariage ; de mon côté, je ne hâtois point de mes désirs le moment de cette union ; je n'avois jamais vu mon cousin , mon cœur étoit libre , et , comme le tien , ma chère Thérèse , il ne se croyoit pas capable d'éprouver jamais de sentiment plus vif que l'amitié. Je craign ois même , s'il faut te le dire, le moment où la volonté d'un époux , seul arbitre de ma vie à venir , pourroit me ravir à mon heureuse solitude , à nos jolis bosquets , à nos rendez-vous, à nos jeux. Cependant, je ne pus me défendre d'une vive curiosité, lorsqu'auprès la route du Mans, mon frère, arrivé précipitamment au château, nous annonça que nous y verrions le soir même un jeune officier échappé comme par miracle aux désastres de cette journée , et quec'étoitle chevalier de Mondyon.
— Le chevalier de Mondyon , m'écriai-je !
— Eh bien ! oui , dit Thérèse , il n'y a rien d'extraordinaire là-dedans.
— C'est le nom de mon cousin , reprit Henriette, qui n'avoit pas encore remarqué mon
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étonnement. 11 arriva enfin , et j'essaierois inutilement de te peindre l'impression que me fit sa vue. Je sentis que mon existence entière alloit dépendre de celle que je produirais sur lui. Elle passa mon espérance. Les nœuds que la convenance avoit formés furent resserrés par la sympathie la plus vraie. Une seule inquiétude , mais elle étoit affreuse , troubloit le charme de ces moments de bonheur. Peut-être elle en augmenta le prix , en leur donnant une ivresse qui manque sans doute à l'amour, quand on le goûte avec sécurité, sans rien craindre des hommes et de l'avenir. Mondyon étoit poursuivi ; chaque témoin de sa présence pouvoit être un délateur ; chaque instant de notre félicité trop rapide pouvoit être le dernier ; chaque jour , celui de son arrestation et de sa mort. Je le pressai moi-même de hâter son départ , et de rejoindre les corps errants de l'armée.
— Reste-t-il des corps d'armée organisés , luidis-je?
— On l'assuroit , répondit Henriette en me regardant avec surprise,
— Et où sont-ils , je vous prie de me l'apprendre !
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— En vérité , Antoinette , interrompit Thérèse , je ne sais pas où tu vas chercher tes questions ! — Que devint ton cousin ?
— Tu penses bien que mon frère ne négligeoit rien pour nous procurer des renseignements positifs sur la situation des Vendéens, et sur les moyens de les rejoindre. Avant-hier enfin , il nous apporta la nouvelle qu'en effectuant leur retraite ils avoient dispersé les républicains sur quelques points rapprochés, et qu'il en é toit un où le passage restoit libre.
— Et ce point, vous le connoissez, m'écriai-je !
— Ce fut la question du chevalier. Il n'y a voit pas un moment à perdre. Ils montèrent à cherstl et partirent après de courts adieux , que je tremblois, hélas! de prolonger, car une minute de retard pouvoit laisser à l'ennemi le temps de leur dérober cette dernière espérance de salut. Mon pressentiment n'étoit pas mal fondé , puisque le domestique qui les a accompagnés jusque-là ne s'est échappé qu'avec peine, au retour, entre les colonnes républicaines qui reprenoient possession de tout le pays, etfermoient toutes les issues. —
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— Possession de tout le pays , et il y avoit un passage , murmurai-je entre mes dents , et Mondyon étoit dans ce château , et Adolphe ne l'a pas su!
— Voilà qui est singulier , reprit Henriette ! Il regrettoit cet Adolphe dont tu parles , il le nommoit souvent, il espéroit quelquefois le retrouver ... Te seroit-il connu ?
— Très-connu !
— Très-connu , dit Thérèse ! et vous rougissez , et vous tremblez comme Henriette quand elle parle de son cousin... Je vous sais mauvais gré de m'a voir fait des secrets... —
Je souris de sa méprise , et la conversation changea d'objet en ce moment. Quand nous arriv a mes chez Henriette , la nuit commença à tomber , et nous ne nous arrêtâmes point.
Nous revînmes à la ferme en hâtant le pas afin que notre absence trop prolongée n'inquiétât pas madame Aubert ; et , préoccupés tous les deux de notre conversation avec Henriette , nous marchions sans nous parler . Mon sang bouillonnoit à la pensée que Mondyon avoit été si près de nous , qu'il avoit habité cette maison où j'en trois tous les jours, et que c'était
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de là qu'il avoit trouvé une occasion de rejoindre l'armée , occasion qui ne se présenterait peut-être jamais pour moi , à qui elle seroit d'autant plus nécessaire que ma position à l'égard de Thérèse alarmoit mon cœur de la honte d'une fraude et de la crainte d'une ingratitude. Dans le désordre où cette idée me jetoit , j'avois tellement précipité ma marche que Thérèse ne pouvoit plus me suivre. Nous avions déjà passé la grille par laquelle les jardins de M. Àubert s'ouvrent sur la campagne , mais nous étions encore loin de la maison. À l'entrée d'une petit jardin dont Thérèse faisoit ses délices , elle se reposa sur une pierre brute qu'on y avoit placée en forme de siège , et autour de laquelle elleprenoit plaisir à entretenir les herbes sauvages et les mousses parasites qui croissent parmi les rochers de la montagne. Je revins sur mes pas , et je remarquai qu'elle étoit accablée.
— Tu ne penses qu'à cet Adolphe , me ditelle d'un air de reproche ; et depuis que nous avons quitté Henriette , j'ai vu que tu ne t'oo cupoisplusde moi.
— Chère Thérèse , m'écriai-je ! que tu es
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injuste, et comme tu me soupçon nerois peu de te préfé rer cet Adolphe , dont le nom m'est échappé, si je pouvois te le faire connoître ! Que dis-je I ne faut-il pas que tu le connoisses enfin , que tu l'aimes pour lui , que tu lui pardonnes du moins d'avoir été aimé si long-temps pour un autre ! — Il y a là-dedans , reprit Thérèse , quelque chose que je ne comprends point, je ne sais quoi qui m'étonne et qui meffraie. Ne me laisse pas dans cette incertitude ; elle est plus pénible qu'un chagrin réel. — Thérèse, tu ne sais pas que tout mon bonheur dépend d'un seul mot ! Je puis tout perdre ou tout gagner , car ma vie entière est dans ton amour que tu vas peut-être m'enlever ; cependant , ce mot
qui décide irrévocablement de mon sort.
et du tien , if est de mon devoir de le dire ; et si je meurs de ta colère ou de ton indifférence , je mourrai du moins digne de ton estime. — Achève. — Je ne suis pas Antoinette , je suis Adolphe ; — et je tombai à ses genoux en saisissant ses mains qui se dérobèrent aux miennes ; elle poussa un grand cri et s'enfuit.
Je n'ai pas besoin de dire que cet aveu changea sur-le-champ tous nos rapports , depuis ce
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moment , Thérèse ne me regardoit plus qu'avec un œil inquiet , comme si elle avoit craint de trouver en moi un ennemi , et qu'elle se défiât des sentiments que je pouvois lu? inspirer.
L'expression si naïve et si familière de ses traits . étoit devenue sérieuse et même sombre. Souvent , quand mes yeux rencontraient les siens , et qu'ils les forçoient pour ainsi dire à rester fixés sur moi par l'ascendant qu'exerce un amour fortement senti sur la personne qui l'inspire , le nuage de douleur qui les osbcurcissoit mecausoit une sorte de regret et de crainte.
Je me trouvois heureux d'occuper sa vie et même de faire naître dans son cœur l'idée des orages qu'éprouvoit le mien ; mais la pensée que ce pouvoit être pour elle un malheur de m'aimer, brisoit quelquefois mon âme, qui n'avoit point de force contre les chagrins de Thé** rèse. Mes dangers ne m'avoient jamais cansé autant d'inquiétude que mon bonheur Je décrois bien que Thérèse fut émue , mais jetrentblois qu'elle ne souffrît. Aussi j'évitois avec soin , je croyois du moins éviter tout ce qui étoit propre à lui rappeler notre situation réciproque , et ce que je lui avois dit de mon amour.
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Tout en brûlant de l'impatience d'être seul avec elle, je me félicitois qu'une personne étrangère vint se mêler à nos promenades et à nos entretiens ; et , aussitôt que cet étranger étoit arrivé , je désirois de nouveau qu'il s'en allât , quoique bien décidé à ne rien dire à Thérèse et à ménager son repos. Quand nous restions ensemble , sa réserve s'augmentoit ,et elle s'éloignoit doucement , de manière à ne plus me toucher ; aussi cela ne lui arrivoit que par méprise, dans un moment de distraction ou en faisant quelque mouvement involontaire. Alors elle se retiroit encore plus loin , et son air devenoit bien plus soucieux. Quant à moi , comme je ne comptois que sur ces hasards qui survenoient rarement, je m'étois fait une étude de les multiplier , parce que c'étoit mon seul bonheur. Avec quelle attention j'épiois dans ses yeux la moindre de ses volontés pour prévenir, pour surprendre le moindre de ses gestes , pour faire concourir avec lui une heu reuse maladresse qui rapprochoit ma main de sa main , mon pied de son pied , ma bouche de son épaule ou de son cou ! Combien de fois , sous le prétexte de lui présenter une fleur de
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son jardin , ou bien de lui rendre son ouvrage qu'elle avoit laissé tomber , j'ai frémi en touchant ses doigts tremblants , dont l'impression légère alloit éveiller dans tontes mes veines un sentiment inexprimable de plaisir ! Il y avoit, de sa chambre à celle de sa grand'mère , un corridor étroit qu'elle parcouroit à tout moment, et où je ne manquois jamais de m 'arrêter aussitôt que je pouvois présumer qu'elle alloit venir , parce qu'il y avoit si peu de place pour deux personnes qu'il étoit impossible qu'elle y passât sans m'effleurer ; et , à mesure qu'elle s'approchoit , je reçu eiilois les forces de mon cœur pour supporter la volupté de ce froissement si rapide et si délicieux. Ce hasard me paroissoit une faveur, parce que je pensois qu'elle auroit pu l'éviter ou passer autre part, et qu'il n'étoit d'ailleurs pas convenable selon moi qu'une émotion semblable ne se communiquât pas un peu â la personne qui la faisoit naître. J'avois une espèce de certitude qu'une femme dont on seroit haï ne produiroit pas le même effet sur l'homme qu'elle toucheroit en passant , quelque amour qu'il eût pour elle , ou qu'elle ne le toucheroit pas ainsi. J'avois
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remarqué aussi que sa voix n'était plus la même quand elle me parloit , et j'étois si persuadé que l'amour , qui a tant de mystères avoit jusqu'à un accent Jusqu'à une mélodie qui lui est propre , qu'elle ne m'adressoit jamais la parole pour me dire les choses les plus indifférentes , que je ne tremblasse de joie comme si ces riens avoient eu un autre sens que celui qu'elle y attachoit ; comme si j'étois convenu avec elle d'une clef qui m'expliqueroit son langage. Cet état étoit si peu naturel , ce secret si facile à pénétrer , que mon déguisement lui-même ne raerassuroit pas, et que les témoignages de son amitié obligée pour Àntoinnette me donnoient autant d'inquiétude que si c'étoit à Adolphe qu'elle les eût adressés. Au reste , ils me donnoient de la jalousie aussi , et je n'étois pas moins tourmenté de ses prévenances devant le monde , qu'affligé de ses froideurs quand nous étions seuls. «Pavois besoin d'être moins aimé , ou de l'être davantage. Ma position étoit fausse partout ; j'étois Adolphe pour Thérèse quand on nous voyoït , parce qu'alors elle ne trouvoit pas ce danger à me laisser voir ce qu'elle éprouroit ; quand nous nous retrouvions ensemble.
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je ne l'étais plus. Cette idée était si pénible , qu'au moment où elle m'oppressoit j'aorois quelquefois préféré une complète indifférence , mais plus souvent je préférois de souffrir.
De tous les endroits où j'aimoisà cacher mon chagrin , il n'y en avoit point que Je préférasse au jardin de Thérèse , et dans le jardin de Thérèse, au rocher sur lequel elle étoit assise quand je lui avois fait l'aveu qui l'éloignoit de moi. Comme elle s'en étoit aperçue , elle y venoit beaucoup moins souvent , de peur de m'y rencontrer , ou bien elle affectoit de s'en détourner par un long circuit , et d'aller se promener plus loin dans une allée solitaire , où je ne l'apercevois que d'espace en espace entre les massifs des bosquets et des vergers. Il y avoit déjà plusieurs semaines que cela duroit , et j'étois, à mon ordinaire, demi-couché sur le banc , le visage couvert de mes mains , quand je sentis les doigts d'une femme s'imposer sur mon cou avec douceur , mais avec une sorte d'autorité , comme si elle avoit voulu me prescrire de ne pas la regarder , car elle avoit à me dire des choses dont l'aveu lembar rassoit. Je reconnus facilement Thérèse , et je restai un-
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mobile en sanglotant , parce que je pleurois quand elle étoit Tenue. Elle commença et suspendit plusieurs fois la phrase qu'elle venoit d'arranger , et puis elle m'apprit d'une voix émue et tremblante que nous allions nous quitter. Son père, qui n'a voit pas cessé de me prendre pour une jeune fille , pensoit avoir trouvé un moyen de me faire rejoindre mes parents , ou l'armée à laquelle ils étaient attachés , et que j'a vois dû suivre avec eux. Il se flattoit de me mettre en tous cas à l'abri des poursuites et des persécutions ; il m'attendoit au Mans , et une lettre transmise par un homme affidé ( c'étoit celui qui m'avoit conduit à Sancy ) en avoit apporté la nouvelle* Après cela Thérèse croyoit me devoir des consolations ; elle s'attendoit à mon désespoir , et quand , hors d'état de me soutenir , je laissai retomber ma tête sur le rocher , elle m'enveloppa de ses bras et m'appela de mon nom d'Adolphe. — Adolphe , lui dis-je ! mon Dieu ! suis-je du moins Adolphe pour toi ( — Adolphe , mon Adolphe, répondit-elle ! r— Adolphe, m'écriaije en me levant et en arrachant le bandeau qui attachoit mes cheveux ! l'Adolphe de Thérèse?
Prends garde, car ce mot est un lien irrévocable, un engagement pour toute la vie. — Toute la vie! Toute la vie! — Tu m'aimes donc?
Elle me regardoit d'un air interdit ; ses lèvres étoient pâles , elles tremblotent ; sa physionomie entière avoit changé. — Si je t'aime! dit Thérèse. — Je crus mourir, et qu'il eût été doux dé mourir , alors! Cependant l'intention de son père étoit une loi. Le lendemain tout fut prêt pour mon départ , et nos adieux dévoient être le plus beau moment de ma vie, car elle avoit promis de m'aocompagner jusqu'au dessus de la montagne.
Nous montâmes donc le sentier de la croix , au-dessus duquel nous étions convenus de nous quitter , parce qu'elle se plaignoit d'être un peu malade depuis deux jours , et que je craignois qu'elle se fatiguât ; mais le temps étoit si doux , l'air si serein , la nature si brillante de verdure et de fleurs , que je ne pus m'opposer à lui laisser continuer sa promenade , jusqu'à une côte pittoresque et ombragée d'arbustes de toute espèce que nous visitions souvent ensemble. Au sommet d'un chemin montant et assez difficile qui conduisoit à des vieilles mu-
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railles rainées depuis des siècles , qui de là se divisoit en mille sentiers à travers des halliers coupés par le hasard , dont les compartiments confus formoient une sorte de labyrinthe , et qui aboutissent de bocage en bocage à une route de traverse , il y avoit , sous quelques buissons d'églantiers , un petit lieu de halte et de délassement , où nous nous étions souvent arrêtés avant qu'elle me connût pour Adolphe , et où nous avions passé plusieurs fois des moments si doux à causer de tout ce qui l'intéressoit , de son père , de sa mère , du passé , de l'avenir ! Cet endroit étoit couvert , oomme je l'ai dit , par des rosiers sauvages , dont nous nous étions permis de cueillir les premières fleurs et dont nous venions de temps en temps épier es développements,moi pour elle, elle pour moi, parce que nous rivalisions d'impatience pour nous apporter l'un à l'autre les premiers tributs de la nouvelle saison* Depuis l'éclaircissement que j'avois été obligé de donner à Thérèse , nous ne faisions plus de ces promenades , et il y avoit déjà long-temps que nous n'avions vu la butte de rosiers. Quand Thérèse y arriva , elle témoigna je ne sais quel trouble,
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et recula d'un pas. Je compris son étonnement , et pour mieux dire son effroi , et je fus près d'abord d'y céder comme elle. Cependant je pris sa main , je la conduisis jusqu'au lieu où elle avoit coutume de s'asseoir , et sur lequel les jeunes pousses de la haie retomboient déjà en longues guirlandes. Je m'y arrêtai ; et, comme je remarquai qu'elle hésitait , — Vois-tu, lui dis~je, les églantines sont écloses; c'est moi qui les ai aperçues le premier. — Le premier , dit-elle ! ... — Je savois bien que notre position était changée, mais ce mot me le rappela d'une manière presque douloureuse ; nous allions nous quitter bientôt, peut-être pour toujours , et il étoit cruel de sa part de me reprocher le bonheur que j a vois dérobé à sa confiance. Ma physionomie dut même exprimer ce sentiment , car elle me dit en souriant : — Puisque c'est toi qui les as vues, donne-moi une de ces églantines ; je la garderai toute ma via,
Je cueillis quelques églantines, et je vins m'asseoir à côté d'elle. Je les répandis sur ses genoux , sur son mouchoir , sur ses cheveux.
Elle en prit une , la regarda long-temps , me
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regarda ensuite d'un air sombre, et l'effeuilla par mégarde. Je lui en présentai une autre, mais je recueillis les feuilles qui tomboient sous ses doigts, et, à mesure que je les saisissois, je les appuyois sur ses lèvres, je les reprenois après elle, et je les portois sur les miennes, tout humides encore du côté que ses lèvres àvoient touché. Pendant quelques minutes, je jouis de cet artifice sans qu'elle s'en aperçût ; mais aussitôt qu'elle le surprit, elle parut s'en alarmer. Elle me disputa la feuille que je lui avois ravie, elle refusa celle que je lui présentais. — Eh quoi! lui dis-je, quand nous allons nous séparer , Dieu sait combien de jours, de mois ou d'années, tu ne permettras pas à ton Adolphe, que tu rie reverras peutêtre plus, de chercher l'impression de ta bouche sur les débris d'une églantine ! Oh ! je crois en vérité que mon cœur est innocent comme le tien, mais, je ne comprends rien aux idées des nommes, s'il y a un crime entre nous quand un baiser de la bouche de Thérèse est transporté sur celle de son Adolphe par une feuille de rose. P'aileurs, penses-y bien , je vais le dire à ton père, et je suis sûr de le dire sans rougir
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Un jour enfin. .... si je ne meurs pas à la guerre tu m'accorderas des baisers plus doux... .
— J'aime à te croire, me dit-elle ; mais il est possible que eela soit mal aujourd'hui , cela est même vraisemblable, puisque je suis mal à mon aise, que je tremble et que j'ai peur. Je serois plus tranquille si je n'avais pas déjà quelque chose à me reprocher.
— Et jcrois tu, repris-je, que mon cœur soit plus .paisible lui-même ? C'~est l'effet , n'en doute pas, de ce sentiment inconnu dont Henriette nous parloitilà y deuxmoia,<et que nous éprouvons comme elle. Au reste, Henriette sait aimer ! Elle ne refuseroit pas à Mondyon le bonheur d'attacher sa bouche à une petite fleur q'uelle auroit pressée contre la sienne.
— Et moi, dit Thérèse, jenet'aimedoncpas?..
Elle prit une feuille de rose sur mes lèvres et la mit entre ses dents. Je la rapprochai de moi, je la regardai, et je me détournai d'elle, parce que mon cœur se brisoit, et que je conçus je ne sais quelle idée, un de ces pressentiments bizarres qui offusquent l'esprit dans la fièvre et dans le sommeil, la persuasion que tout mon bonheur seroit court et que je n embrassons Thérèse qu'une fois. Son teint étoit
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animé d'une manière extraordinaire ; sa main brùloit et trembioit en même temps; j'aurois Toula me rendre compte de mon état. Je ne savois rien , mais la pensée de la mort ne m'effrayoit pas comme elle doit effrayer les hommes* Il me sembloit que cela seroit très-bien.
Pendant ce temps-là , des domestiques qui nous suiyoient parvinrent au bas de l'avenue ; c'étoit le moment de partir. Il ne restoit plus qu'une feuille à la dernière églantine que je lui avois donnée. Je la détachai , je l'imprimai fortement sur sa bouche , et j'y collai la mienne en ramenant Thérèse sur mon sein. Je ne sais conMnent je parvins à l'y retenir* Cette feuille,
rien que cette feuille Ma vue s'obscurcit ,
ma poitrine se gonfla , je perdis la respiration, ' laconnoissance, le sentiment de la vie, et quand je revins à moi , j'étois seul.
Je me hâtai de gagner le chemin de traverse, parce que je me rappelois qu'il y avoit un endroit d'où le sentier de la 'croix se laissoit apercevoir , et que j'espérois y voir Thérèse à son passage. Soit que le hasard eût servi mes désirs , soit que Thérèse , animée de la même pensée , se fut arrêtée dans ce court intervalle
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du coteau, qui paroissoit de loin comme encadré entre un groupe d'arbres et une masse de rochers, je la vis immobile et tournée contre moi ; je le pensai du moins , et je me persuadai follement que mon dernier adieu pouvoit parvenir jusqua elle ; ma bouche balbutia un mot , je dis adieu!... comme si elle m'avoit entendu; et, lorsqu'elle eut passé, je l'accusai dans mon cœur de m'a voir quitté trop vite , quand il me restoit tant de choses à lui expliquer, à travers la distance qui nous séparait. Si elle s'étoit au moins assise pour que je pusse la regarder encore !... Pour moi , je n'a vois pas détourné ma vie un seul instant du petit* espace que je Pavois vue franchir comnr.^^une ombre. Il me sembloit qu'il étoit imjMible qu'elle n'éprouvât pas le besoin de revenir à moi , comme moi celui de retourner à elle, et je croyois toujours qu'elle reviendroit là un moment, dans la seule intention de reconnoître le lieu où nous venions d'être ensemble : le jour n'étoit pas avancé ; cet endroit n'étoit pas loin de Sancy ; elle pouvoit , elle devoit revenir ; il y avoit d'ailleurs jusque dans ce point de vue des enchantements pour mon
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coeur ; tonte cette place , elle l'avoit parcourue, elle l'avoit occupée eu différents moments ; tous ces contours de la montagne , ses pas les avoient suivis. Ces arbres l'avoient couverte de leur ombre , ces rochers avoient été effleurés de ses vêtements; le ciel même , qui faisoit le fond de ce tableau où elle m'a voit apparu, étoit d'une pureté sans mélange. Il n'y avoit pas un nuage , pas une vapeur qui se fût dissipée avec elle ; c'étoit le ciel , la lumière , l'air qu'elle avoit touché.. .
Ma vie est marquée de si peu d'époques heureuses , que celle-ci , dans son indicible tristesse , remplit encore mon cœur du sentiment d'une pure félicité ; j'espérois. Ma main venoit de quitter sa main , je sentois aune douce tiédeur l'empreinte de ses doigts qui avoient été liés aux miens ; l'arc si régulier et si délié que couronne ses yeux , le regard si doux qui s'en échappe , je voyais cela , et j'enflammoi8 ce regard des feux d'un amour semblable à celui que j'éprouvois. J'avois dérobé un jour quelques-uns de ses cheveux ; mais , avare du plaisir de les presser contre mes lèvres; je les avois attachés dans les plis d'un
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rubau qui me v en oit d'elle , et que je porto i s près de mou cœur. Dans le mouvement que je fis pour chercher ce ruban , je vis tomber sur le sable où j'étois assis une feuille de rose déchirée ; je la regardai * je la reconnus , je ne m'y serois pas mépris mille an» après , mais je crus sentir qu'elle brûloit encore.
À mesure que je m'éloignois de Sançy , je croyois éprouver que les liens de ma vie se reiâchoient, se rompoieat les uns après les autres , et qu'il n'y avoit plus rien qui put m'y rattacher; le monde que j'avois trouvé si étroit pour mon cœur, quelque temps, auparavant , étoit devenu un désert sans bornes , dans lequel , à l'exception d* un seul point, je n'apercevois de toutes parts que la solitude et le néant; et je m'étonnpis que ce point vers lequel se réfugoient tous mes vœux-, toutes mes espérances , toutes les forces de mon aine , je fusse forcé de le quitter pour obéir à quelques malheureuses convenance* établies à mon insu eiltre les hommes. J'y tournois me? regards , j'y fiiok toutes mes pensées ; je maoëissois les devoirs qui m'assujéttsiioien t à la fatale obligation de m'en éloigner peut-être pour toujours, et qui sait dans quel motif, in^tils à mjn bon-
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heur , inutile à celui des. autres , que la société nie présentent comme un appât pour me priver des avantages de ma destinée! La société!.... comme je concevois amèrement qu'il étoit possible de la haïr , et que les excès de ces âmes violentes qui en préparoient la dissolution sans le savoir , pouvoient bien n'être que l'explosion tardive des sentiments de l'homme naturel , réprimés pendant tant de siècles ! Gomme j'ambitionnois quelquefois d'assister à l'accomplissèment de leur funeste mission ! La société pouvoit-elle être un bien , quand c'étoit elle qui me séparoit de Thérèse , qui m'empêchoit de me saisir d'elle du droit de la force et de l'amour, et de l'emporter dans mes bras , palpitante d'un mélange de terreur et de joie , jusqu'au fond de quelque vallée hospitalière, favorisée d'un ciel tempéré , rafraîchie par des sources pures et ombragée d'arbres fruitiers de toutes saisons ! Mon père m'avoit parlé de ces belles campagnes du Nouveau-Monde où il avoit essayé ses armes , et mon sang bouillon- « noit quand je pensois que j'aurois pu y naître àcoté d'elle , y vivre son frère, son ami , son amant , son époux , au milieu des biens que
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prodigue à leurs habitants une nature sauvage et libre , et que j'y aurois accompli sans trouble les années qui m'étoient réservées , exempt de tous les tributs imposés à l'homme civilisé par le caprice des bienséances , la routine des coutumes ou la tyrannie des lois. Que m'importait à moi, orphelin, désormais sans famille, et sans nom , le sort futur des états , et les succès heureux ou malheureux de cette lutte convulfiive qui épuisoit en efforts sans doute impuissants les dernières facultés d'une génération vouée à tous les malheurs ? Elle m'étoit étrangère. Quelle nécessité si impérieuse me faisoit «courir de nouveau les hasards d'une guerre inutile et sanglante , et me forçoit à rentrer dans une carrière où je ne pouvois imprimer un seul de mes pas sans m'éloigner plus irrévocablement du seul être vivant qui eût vraiment besoin de ma vie et qui m'eût consacré la sienne! Savois-je seulement si le sacrifice incroyable de tous les intérêts , de tous les sentiments , de l'existence tout entière, si le sacrifice mille fois plus pénible de l'existence d'un ange dont le bonheur dépendoit de moi 9 me défendroit un jour du magnifique dédain des nobles de
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cour , de l'ingratitude et des rebats de leurs maîtres ; s'il ne deviendrait pas un titre de reproche contre les infortunés qui partageoient mon sort, et si l'histoire , rendue à un parti triomphant , n'oseroit pas nous poursuivre jusque dans le tombeau de ce nom de brigands , ironie barbare du vainqueur ? Je frémis à cette perspective, et puis je souris, car les motifs que j'opposois à ma résolution , étoient précisément ceux qui dévoient la fonder et l'affermir. Jamais un noble cœur ne s'engage aussi avant dans une entreprise où il n'y a rien à gagner que lorsqu'il y a tout à perdre. On ne se détacheroitpas de ses habitudes , de ses affections , de ses prétentions au bonheur ou à la renommée , s'il ne s'agissoit de mourir.
En général , et je révèle ici tous les secrets de mon âme , lorsque j'ai éprouvé quelques foibles hésitations, pareilles à celles que je viens de raconter , elles n'ont duré qu'un moment , et je me flatte qu'il ne faudra qu'un moment pour les expier.
Quand j'arrivai près du Mans, le jour n'étoit pas tout-à-fait tombé. Cependant, comme j'allois chez mon protecteur, et que je devois
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éviter de le compromettre, je n'étois pas maître de toutes mes démarches , ma vie seule dé peudoit de moi : j'avois tout à ménager pour celle des autres. Je • résolus d'attendre la nuit pour m'introduira dans la ville. A peu de distance , j'avois remarqué une petite pièce de verdure, ombragée d'espace en espace de quelques arbres plantés sans ordre , et où le gazon court et foulé recouvre à peine la terre , parce que les jeunes filles des environs viennent souvent y danser dans les belles soirées de l'année. Je m'y arrêtai sur un banc circulaire adapté à la tige d'i?n vieil orme , en me tournant vers la partie de l'horizon où est située la ferme de Sancy. Les vapeurs du soir qui s'accumu]oient vers le couchant commençoient à s'étendre de mon côté , et je me plaisois à voir ces nuages colorés des derniers feux du jour, se dérouler , s'aplanir , se diviser en flocons , en nappes, en réseaux , d'abord suspendus à la voûte dorée de l'occident comme des draperies roses, puis se développant lentement en ombres cuivrées , violettes ou noirâtres , avant de disparoitre dans l'obscurité de la nuit. Leur passage rapide et leurs formes variées sembloient multiplier
par autant de messages les derniers adieux de Thérèse. Chacun de ces nuages avoit passé sur sa tête, elle les avoit tus, elle les regardent encore ; la même idée l'occupoit peut-être, et mes yeux pouvoient se trouver attachés au même endroit que les siens sur cette figure confuse qui s'évanouisoit entre nous et qui emportait avec elle nos derniers regards. Etoisje sûr de revoir jamais un nuage qu'elle auaroit vu?
Gomme il faisait très-beau, les jeunes filles ne manquèrent pas d'arriver à leur rendeztous du soir , et de former autour du vieil orme, où j'étois assis par hasard, leurs danses .accoutumées., en chantant en chœur des airs «de ronde qui m'étonnoient par leur simplicité <et leur grâce, parce que l'exil et la guerre m'avoient privé de trop bonne heure de ces innocentes joies de l'enfance. J'en eomprenois cependant la douceur, et je regrettais, les yeux mouillés de larmes, de n'avoir pas vécu dans urt temps et dans un état où il fût permis d'être si facilement heureux. L'amour lui-même se mêloit à ces plaisirs, car il y avoit à chaque groupe quelques hommes de mon âge qui se