THfiRÊSt AVtMT
inconcevable , non que j'eusse entrevu la moindre possibilité de sauver M. Aubcrt par un coup de main hasardeux ; ou que l'état des choses fut tellement désespéré pour lui qu'il ne me restât de tonte» mes hypothèses que la certitude de sa perte ;mais parce qu'un sentiment indéfinissable me rendoit le retour de Dominique de plu» en plus nécessaire , comme si ma vie avoit dépendu de ce qu'il aurait à me dire. Quand il rentra , je cherchai impatiemment à lire dans ses yeux s'il y avoit quelque circonstance nouvelle qui pût justifier mes craintes. Il me parut tranquille , et sa tranquillité ne me rassuroit point. Enfin il s'assit , et tira d'un pli de ses habits une lettre à l'adresse d'Antoinette , dont je m'emparai avec empressement.
Elle étoit conçue en ces termes :
u Chère enfant , lorsque j'écrivis à Thérèse » de vous envoyer au Mans , je me croyois sûr » de pouvoir vous rendre avant peu à votre n famille. Vous savez combien mon sort est » changé , et l'intérêt que vous y avez pris » m'est connu. Mou seul malheur est mainten nant de ne pouvoir mettre un terme au vô- » itre. Je n'ai d'ailleurs aucun danger person-
TlftRÈSE AUBERT. 345
ael à courir, ou plutôt j'ai une certitude si positive d'échapper incessamment à tous les dangers, qui me menacent , que si je tous re- * commande de détruire ma lettre, c'est dans la vue de ne pas compromettre vos secrets et votre existence. La mienne est devenue inutile aux malheureux , et si elledevoit se terminera la suite d'un jugement, la confiscation priveroit ma famille de ses dernières ressources.
C'est pour cela que j'ai résolu d'être libre , et que je m'ensuis ménagé les moyens. Je vous jure que tout a réussi pour cela à ma satisfaction. Dans l'état où ce dernier événement vous laissera , je ne vois rien de mieux à faire pour vous que de retourner à Sancy . Je vous y engage d'abord dans votre intérêt. , parce que eette maison restera votre asile tant que vous aurez besoin d'un asile. Plus tard , d'ailleurs, * ma fille peut devoir son bonheur à la liaison qu'elle a contractée avec vous, et trouver dans votre amitié , dans votre protection , le prix des foibles services de son père. Elle a besoin de vous dèswijourd'hui. On m'écrit à deux reprises qu'elle est malade , qu'elle est fort-malade , et j'ai encore peur qu'on ne
34fl THÉRÈSE ACBKRT.
» me dissimule à quel point la vie de ma Thé-
» rèse est compromise. Aller donc à Sancy ,
» chère Antoinette ! c'est son père qui vous en
>» prie ! et surtout ne parlez pas de ma capti-
» vite, ni devant ma vieille mère, ni devant
» ma pauvre Thérèse. Je vous répète que cela
» n'en vaut pas la peine. Ma captivité va finir.
» Pierre Aubert. »
Cette lettre me causoit de vives alarmes sur le sort de Thérèse. Elle ne me rassuroit que foiblement sur celui de M. Aubert, dont je ne comprenons point les ressources et' les espérances. La permission de Dominique lui donnoit le droit d'entrer dans la prison tous les jours. Je résolus d'attendre au lendemain. Ce jour-là Dominique revint de très-bonne heure, après un absence si courte , qu'elle m'avoit à peine donné le temps de l'impatience et de l'inquiétude. Il étoit rayonnant de joie. — Notre maître n'est plus en prison , me dit-il , quand il eut pris le temps de rassembler ses idées et la force de se faire entendre.
— Il n'est plus en prison ! m'écriai-je. Mais où est-il ? le savez- von s?
THtftÈSB AUBERT. 347
Dominique rae regarda d'un air embarrassé.
— je n'en sais rien à la vérité, mais ce qu'il y a de certain , c'est que M. Aubert n'est plus dans la prison où je l'ai vu , et qu'il n'a été transféré dans aucune autre. Je m'en suis assuré moi-même , et partout. Le concierge m'a répondu d'ailleurs d'un ton de voix sombre et avec un regard affreux, comme l'assassin qui a perdu la trace de sa victime avant de l'avoir achevée. Il m'a dit brusquement : Il n'y est plus. — Je lui ai reparti : Est-il dans une autre maison? — Il m'a répondu : Non, et il a repoussé la porte sur moi. Vrai comme Dieu est Dieu , continua Dominique , je vous proteste que notre maitre est sauvé.
Je relus la lettre de M. Aubert. Elle avoit quelque chose de vague qui m'effrayoit au premier abord ; mais je trouvai qu'elle pouvoit se prêter à cette explication. Au moment où j'y réfléchissois, le bruit de l'évasion de plusieurs prisonniers parvint jusqu'à nous , et me confirma dans cette idée. Je n'avois donc plus qu'à remplir les intentions de mon bienfaiteur , et qu'à satisfaire au besoin de mon âme qui étoit tourmentée des plus cruelles angoisses ,
depuis qae je me représentais Thérèse malade, peut-être mourante, et appelant en vain son père et moi. J'embrassai Dominique et je partis. Quoique je retournasse vers Thérèse , et que peu de jours auparavant je n'eusse pas conçu de plus grand bonheur ; quoique je l'aimasse plus que jamais , je marchois pénétré de tristesse , et aussi lentement que si je n'a- ▼ois jamais eu à la revoir. Je ne m'étois pas encore trouvé si foible et si mal au monde. Il y avoit devant mes yeux comme un nuage de douleur qui obscurcissoit jusqu'aux plus doux souvenirs de ma vie. L'incertitude oùj'étoisdu sort à venir de M. Àubert , le doute où il m*avoit laissé sur le véritable état de Thérèse , la crainte de la trouver dans une position dangereuse , l'ennui même de cet habit qui cachoit mon sexe , qui commençoit à le mal déguiser , et qui devenoit à charge à mon impatience et à mon courage ; je ne sais enfin quel besoin de mourir , qui est peut-être dans les hommes très-malheureux le pressentiment des malheur» prêts à finir , tout cela agissoit à la fois sur mon imagination et sur mon cœur. Il me sembloit que j'arriverois toujours trop tôt oùj'allois , et qu'il vaudroit mieux ne pas arriver.
TBtHÈSB AUBBRT. 340
Je m'assis au-dessus de la montagne de la croix pour regarder la maison. Rien n'étoit changé. Il n'y avoit là aucun mouvement inquiétant. Les cultivateurs étoient à leurs travaux ordinaires. L'air étoit calme et doux , et Ton s'imagine que si on avoit des motifs réels de souffrance, la nature entière devroit y prendre part. Je contemplois cependant avec un effroi involontaire ce hameau qui m'avoit vu si heureux , et je tremblois d'y rentrer.
Dans ce moment , j'entendi» quelque bruit derrière moi , dans le hallier ; je me détournai pour savoir d'où il provenoit ; c'étoit une femme qui étoit encore éloignée , mais que je reconnus à travers un étrange désordre de physionomie pour Henriette de F . . . Au premier abord je crus rêver; ses cheveux étoient épars, sa robe déchirée, ses pieds nus; elle mon toit avec l'agilité d'un fantôme sus les pointes aiguës des rochers , en chantant des refrains de romances , et en riant par accès ; un homme la suivoit de loin , l'œil attentif à tous ses mouvements, l'air affligé et pensif, je le reconnus aussi pour un de se» domestiques. Il m'avoit aperçu en même temps , ou plutôt il avoit
3o0 THftftÈSS ATOUT.
aperçu Antoinette, car je n'étois que cela pour lui. Il porta la main à son front avec un mouvement de tête qui exprimoit la plus vive douleur , pour me faire comprendre qu'Henriette étoit folle. Je me levai et je courus à elle , ses grands yeux s'arrêtèrent fixement sur moi; elle resta debout sur le roc à la pointe duquel elle venoit de s'élancer , en manifestant par son attitude immobile et réfléchie le désir de se rappeler quelque chose. Le rire qui venoit d'instant en instant sur sa bouche ne s'effaça pas tout-à-fait , mais ses paupières se mouillèrent bientôt de pleurs abondans , et ce contraste avoit quelque chose d'horrible; à mesure quejcl'avois vue de plus près, j'avois mieux remarqué l'égarement de ses traits , la bizarrerie de ses ajustements. Elle portoit en écharpe un mouchoir rouge comme nos officiers; ses longs cheveux bruns qui retomboient décote et d'autre devant elle , étoient semés de soucis et de ces fleurs d'un violet foncé qu'on appelle , je crois, des ancolies; ses bras, fortement hâlés par le soleil , sortoient à nu des manches courtes de sa robe noire ; ils étoient déjà maigres et flétris comme si la mort les avoit touchés.
TlBRESB àUBEBT. 351
Tu De sais pas, Antoinette , me dit-elle:
ces gens-là ont tué Mondyon , tué , tué.... — Mondyon est mort , m'écriai-je ; seroit-il vrai ?
Elle prit la position d'un homme qui en met un autre en joue : — Pas comme cela , repritelle, puis elle leva la main , et la laissa retomber le long de son cou avec un éclat de rire affreux ; je ne comprenois pa» bien ce geste , elle éclaircit mon doute en le recommençant ; le domestique qui la suivoit inclina la tête d'un air affirmatif .
Mondyon ! mon pauvre Mondyon !.... Je chercbois une épëe, j'avois une robe , l'habit d'une femme!..... Henriette elle-même n'étoit plus présente à ma pensée , mais elle s'occupoit encore bien moins d'Antoinette et de tout ce qui restoit au monde. Quand je relevai les yeux vers l'endroit où je Pavois vue , elle étoit déjà très-loin. Elle avoit repris le refrain monotone de sa chanson , et sautilloit de roc en roc au sommet de la montagne. Je tombai d'accablement sur celui qu'elle venoit de quitter , et où ses pieds déchirés avoient laissé une trace de sang.
r Mondyon est mort, dis-je en mordant la
362 THÉBÈSK ACB11T.
terre ; mon père est mort ! ma malheureuse mère , que j'ai à peine embrassée , est morte avant le temps , morte dans un cachot.... Tout ce que j'ai aimé, dévoué a l'échafaud..., sacrifié aux absurdes rêveries de quelques forcenés... et j'ai des habits de femme ! Adolphe ! vous avez des habits de femme -, et vous ne manqueras cependant des vêtements et des armes d'un homme ; tout cela est à votre disposition , et vous portez des habits de femme et vous croyez jouir de votre forée et de votre raison! ah! cette pauvre créature, cette femme, privée de sens qui vient de vous parler , qui vous mépriseroit si elle savoit qu'un soldat est caché sous les habits de la servante de ferme, Henriette est mille fois plus homme que vous : s'il lui restoit , comme à vous , un morceau de fer qui pût donner la mort, elle vengerait Mondyon , et ne pleureroit £as inutilement sur des malheurs qu'à votre place elle aurait du partager. Voilà qui est bien , repris-je en me levant ; Thérèse est malade; son père , luimême , qui a sur moi l'autorité la plus sacrée , a voulu que je vinsse auprès d'elle. Je la verrai , je la servirai , je m'assurerai qu'elle n'a
THÉBÈ8É AOBERT . 353
plus besoin de ma présence , et je la quitterai demain , et j'irai mourir aussi ! Thérèse est tout mon bonheur, mais l'honneur est tout avant elle ! De quel droit vivrai-je quand ils sont morts? et comment vivrois-je, grand Dieu ! daigneroit-elle supporter les regards ^ d'une foible et indigne créature qui survit à ses amis v qui ose attester leur mémoire , et qui n'a pas racheté leur sang ! Je]m'arrêtai, je ni'étreignis de mes propres bras , comme si mon père m'avoit enveloppé des siens. Je me dis , avec une autorité qui ne venoit pas de moi , qui appartenoit à une puissance supérieure à ma volonté : Adolphe , allez mourir ! ... Le poids qui m'accabloit diminua , mon cœur s'épanouit comme il doit le faire à la première volupté de la vie ; je sentis que j'agissois sur les faiblesses de mon âme d'une force irrésistible, et cette idée me pénétra d'une joie encore inconnus :
je répétai à voix haute : Adolphe , allez mourir !.. . et je répondis : J'y vais*
J'arrivai à Sancy sans trouver personne , ou plutôt j'évitai quelques enfants qui gardoient leurs troupeaux sur les revers de la côte , et qui auroient pu me dire ce qui se passoit. La
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porte étoit ouverte , les domestiques n'y étoient point. Thérèse couchoit dans la seconde chambre, il y avoit beaucoup de monde , les domestiques , les amis , les médecins auprès de son lit. J'entrai le plus doucement possible ; mais je remarquai qu'on parloit ;je m'avançai , sans précaution , jusqu'à l'endroit où elle devoit me voir. Elle ne me vit cependant point ; je ne compris pas précisément pourquoi ; une fille se pencha vers elle , et lui dit avec une expression singulière: Antoinette est arrivée !... — J'observai un mouvement , et j'entendis un cri sourd , un cri voilé qui ne me rappeloit pas distinctement la voix de Thérèse; elle se souleva sur son lit , et demanda : Où est-elle ? Ce n'étoit pas Thérèse comme je la vois vue ; son teint étoit animé d'un éclat extraordinaire, qui contrastoit avec la pâleur livide de son front ; ses yeux étoient tournés sur moi , et je ne trouvois pas ses regards. Je songeai à la petite vérole que je devois avoir eue peu de temps après ma naissance , à ce que m'avoit dit ma mère , et dont je ne connaissons point les effets. Confirmé dans cette idée par un mot échappé à l'une des personnes qui étoient là , je fus frappé de la pensée
TH&BÈ8S AtJBBEfe 355
que la petit-vérole faisoit quelquefois mourir, et que Thérèse avoit une maladie mortelle : ce fut l'affaire d'un moment , mais ce moment usa tellement ma vie , que j'éprouvai que le bonheur même ne la prolongèrent pas. — Oh !
n'approche pas , dit Thérèse, n'approche pas , si tu n'as pas eu la petite vérole !.. — J'ai eu la petite- vérole , lui dis-je en m'appuyant sur son lit , car j'avois peine à me soutenir , et en couvrant de baisers et de larmes sa main qu'elle venoit de m'abandonner : — J'ai eu la petitevérole. Je n'en étois pas bien sûr , et combien j'aurois voulu être sur du contraire pour espérer, de souffrir du même mal, et de courir les mêmes dangers !...
Thérèse avoit pressé ma main ; elle l'avoit portée sur sa bouche. Je Pavois embrassée aussi. Elle m'avoit repoussé un peu. Ses lèvres étaient sèches et ardentes. Quand j'eus reposé, calmé le trouble de mon âme , je remarquai qu'il n'y avoit plus personne autour de nous , et que Thérèse avoit recouvert son visage de son drap. Je compris , je crus comprendre son intention. Je me révoltois contre l'idée qu'elle ne me croyoit pas digne de la regarder
356 niÉRÈn ÀtBERr.
et de Faiiner dans la laideur de sa maladie,
— Tu n'aimes plus ton Adolphe , lui dis -je « voix basse % T puisque tu ne veux plus le voir-
— Adolphe , dit-elle beaucoup plus bas....
Songe donc* que tu te nommes.... — Ils sont sortis , continuai-je. Il n'y a plus- que toi et que ton Adolphe que tu ne veux pas voir. Elle serra ma main , souleva sa tête et la laissa retomber sous ce drap qui la couvroit comme un linceul- Cette pensée me déplaisoit . Je voulu l'arracher,, elle le retint*-— Que je ne veux pas voir r murmura-t-elle avec un sanglot qui me bris»
le cœur ! Dis que je ne peux plus le voir , et que je ne le verrai pfus» Thérèse n'est plu»
rien pour Adolphe qu'un spectre , que la tête du squelette qui roule dans tes cimetières. Elle n'a phis d'yeux ! — Tais-toi , lui dis-je en la rapprochant de moi ; ton pauvre esprit s'égare ; il est faibli et troublé par ton mal. S'il ne t'abusoit toi même, tu ne me tromperois pas si cruellement. Elle rejeta le drap et se tourna vers moi comme si elle m'avoit regardé. Je ne lui vis pas d'yeux , mais je n'avois jamais remarqué les effets de la- petit e-vérole , e% je ne m*en formois qu'une idée vague. — C'est un
accident commun , lui dis-je r qui ne dure qu'autant que la maladie et qui ne doit pas t 'effrayer. » Elle sourit , saisit mes doigts , les porta vers l'orbite de ses yeux et les appuya* dans sa profondeur. Il étoit vide. Je tressaillis malgré moi , car j'aurois voulu lui dérober ce que j'éprouvois , mais j'avois les mains engagées dans les siennes ; elle les pressa vivement et puis les abandonna , comme si elle avoit voulu me rendre la liberté. Je la devinai , je repris ses mains , je les retins avec fQrce. Je pleurois amèrement. — Thérèse , m'écriai-je, que ceux qui aiment comme vous «ont heureux ? Qu'ils ont des liens souples et faciles ! Vous auriez abandonné Adolphe aveugle ! Elle voulut m'interrompre. Je contactai. — Adolphe que vous avez recueilli , que vous avez nourri , que vous avez sauvé , je n'ose plus dire , hélas ! que vous avez aimée ! vous l'auriez abandonné pour un malheur déplus ! votre pitié alloit jusque là et pas plus loin ! Un coup de feu pouvoit aussi m'enlever les yeux , et Adolphe alors n'avoit personne qui l'aimât , qui le conduisît, qui reçût pour lui Tau mène de la charité ! C'est ainsi que tu nVaimoi» ,
388 THÉRÈSE AtJBBRT.
c'est ainsi que tous aimez ! Oh j'espère biea que vous n'êtes pas aveugle; mais, si vous Vêtiez , cesseraï-je,moi, de te voir et de vivre pour toi ! Dis-moi , pourrois-je te quitter sans mourir ! L'aveugle a un chien qui le précède , qui le sert , qui sollicite pour lui de l'attitude et du regard la charité des passants , un chien dont il est aimé ; et ce qu'il attend d'une brute , vous ne le demanderiez pas au cœur que vous avez choisi ! Non , Thérèse , tu n'as pas besoin d yeux tant qu'Adolphe en aura pour veiller sur toi ; et quant à lui , s'il avoit besoin d'être vu de toi , de toi seule à jamais , tu le pardonnera^ aux vanités de l'amour , mais là dans ton cœur , ne le vois-tu pas encore ? — Oh toujours , toujours, dit Thérèse. Oh ! je te vois mieux. Je ne t'ai jamais si bien vu : je vois jusqu'au pli de ton front , jusqu'au mouvement de ton sourcil , jusqu'à la petite cicatrice de ta lèvre supérieure , et je verrois cela plus long-temps que les autres femmes : mais pourquoi te lier à un cadavre ? Je te fais de la peine, reprit-elle ! Oh ! je connois bien mon Adolphe, et je ne renoncerai» pas à lui sur la terre si je ne sa vois où le retrouver ! Mais je le retrouve^-
THÉfttSE AVB1KT. 35Ô
rai un jour pour ne m'en séparer jamais. Tu aurois beau faire , continua-t-elle en passant ses doigts dans mes cheveux, tu pourras vivre et aimer, c'est dans Tordre ; mais ton éternité m'appartient tout entière. J'aurai alors , et pour toujours, ma beauté , ma jeunesse, mes yeux. En disant cela elle couvrit de sa main la place où ils n'étoient plus. J'avois perdu la force de lui répondre. Je succombois sous lepoids de ma douleur. Il me sembloit que les larmes dont je mouillois sa main auroient dû parler pour moi ; mais ne pou voit-elle pas les prendre pour celles de la pitié ordinaire et commode, comme celle qu'ont les autres hommes pour leurs semblables , et qui n'engage point la vie de celui qui l'éprouve? Sa main d'ailleurs étoit si pâle et si froide ! Elle pouvoit être insensible à mes larmes. Je sentois qu'il me manquent un langage, que les signes perdus pour ses yeux, l'action de ma main peut-être perdue pour sa main qui lui répondoità peine, celle de mes paroles soutenue des exclamations vulgaires, des froids sermens dont les amants se servent pour tromper, ne parviendraient pas sûrement à son cœur. J'au-
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rois voulu ouvrir le mien, et que ses yeux un moment, nu seul moment, dessillés eussent pu s'assurer que je ne la trompois pas. Oh! je concerois dans cette idée une inexprimable volupté à mourir \ Dans cette impuissance de me faire entendre, je déchirois son drap de mes dents, j'y étouffois me» sanglots, j'y desséchois mes yeux en les comprimant avec force pour tarir les pleurs dont ils étaient inondés. Jedésirois de les perdre ! — Veux-tu, lui dis-je, veux-tu que je les arrache, ces yeux qui te déplaisent, et que non* allions promener ensemble notre infirmité de vilte e» ville, à hv mercr du ciel 1 et des hommes compatissants.? Dis , veux-tu que je soi$ aveugle, et que je détruise de deux coups de poignard ce foible et malheureux avantage que la nature trop injuste me donne aujourd'hui sur toi? Alors on dira : Voilà les deux amants, ta maîtresse qui a perdu les yeux par la petite vérole, l'amoureux qui s'est aveuglé pour ressembler à sa maîtresse ; ils s'en vont par le monde fidèle et heureux , car leur bonheur consiste à s'aimer ; on le dira, n'en doute pas, et Ton prendra soin de notre misère !
Je te comprends bien , me répondit-elle.
6e que tu dis Ta \ je l'ai éprouvé tant de fois dans mon cœur , avant de penser que je deviendrais si malheureuse , et quand je m'imaginois que ce seroit à moi à protéger , à soutenir , à embellir ta vie ! Mais ce sont peut-être les illusions de la j eunesse insensée pour qui tout l'avenir est dans une minute d'ivresse et d'égareraen t . Tu seras toujours tout pour moi , quoi qu'il arrive, car mon cœur n'aura jamais le funeste privilège d*e pouvoir changer. Je t'aimerai toute ma vie comme je t'ai aimé , parce que je te verrai toute ma vie comme je t'ai, vu , et qu'aucune impression nouvelle ne pourra plus me parvenir par ces yeux éteints , parce que ma vie se composer» toute des souvenirs du passé 1 et qu'elle n'aura plus de présent. Mais toi , si jeune et si long-temps condamné à être l'unique pensée d'une pauvre fille imparfaite , infirme , défigurée , es-tu bien sûr de ne jamais éprouver de lassitude et de dégoûts? Tu te fâches , continua-t-elle en souriant. Oh ! tu es un homme habile , plein d'expérience et de raison, et qui sait déjà toute l'existence, comme s'il y avoit passe plusieurs fois ! Ne tourmente*
88J TBttfSE AUBBftT.
pas cet amant de dix-sept ans de l'idée qu'il n'y a point de sentiments étemels , et que la contrainte d'une obligation rebutaute peut fatiguer à la longue une âme que le bonheur auroit ennuyée ! Écoute ! ne me promets pas tant. Je suis très-exigeante cependant , j'aime beaucoup , et il est naturel de beaucoup exiger de ce qu'on aime. Promets-moi , cet engagement peut se tenir , de me conserver ton amitié toute la vie , promets-moi , quand tu en aimeras une autre , de ne pas me le dire , car je veux aimer tout ce que tu aimeras, et celle-là, je sens que je nepourrois pas l'aimer. Consens encore à me laisser vivre où tu vivras ; et , si je te deviens jamais un peu à charge , promets-moi de faire en sorte que je ne le devine pas. Voilà bien des sacrifices , mais je les comprends , et je les attends de toi. Je te dégage d'avance de tout autre serment. — J'allois parler , elle chercha ma bouche avec sa main et la eouvrit fortement. Je me levai désespéré. Je marchai dans la chambre avec une sorte de fureur. Je vis qu'elle étoit inquiète. Je revins. Je la touchai. — Thérèse lui dis-je , mettons un terme à ces débats affreux. Vous dites des
THtftfcSE AUBEftT. 363
paroles de femme, et tous tuez votre ami.
Savez- vous qu'il n'en coûte pas plus d'en finir? C'est à l'éternité que tu en appelles ? Eh bien ! allons dans l'éternité ! et si ton âme se révolte contre la mort , va, je me charge de tout. Ne frissonne pas ainsi. Dieu ne nous repoussera point. H y a des actions fortes qui sont au-dessus de la capacité et des jugements de l'homme»
mais que Dieu apprécie , et qui trouveront devant lui la grâce que la méprisable sagesse du vulgaire leur a refusée. Puisque notre existence sur cette terre est perdue , anéantie a jamais , et que tu ne comprends d'autres moyens de l'améliorer que des transactions qui nous hu- Jmilieroient tous les deux , c'est un signe que Dieu est content , et qu'il nous rappelle à lui. Ne te persuade pas , Thérèse , que sa souveraine bonté accableroit de tant de maux deux âmes innocentes qu'il a formées avec prédilection , s'il ne vouloit nous indiquer que le temps de" nous en retourner est venu. Ne crains rien, Thérèse ! Si je trouve en moi assez de force pour ce que je conçois , c'est que cette force m'est donnée ; c'est qu'il étoit marqué dans les décrets du ciel que nous mourrions ensemble,
et que je te portois dans mes bras à notre divin père avant de prendre possession de toi pour l'éternité. — Adolphe ! cria-t-elie d'un son de voix qui annonçoit la terreur : et elle se releva avec effort , le bras étendu de mon côté Je m'approchai pour la soutenir. Elle trenibloit sa poitrine étoit gonflée , haletante. Elle s'aperçut que j etois près d'elle et retomba en frissonnant. — Fais ce que tu voudras de ma vie. Dispose de ces derniers jours que Dieu m'accorde, si tu le veux ; mais ne me parle plus comme cela. Songe que je suis malade et que tu me fais peur. Je pensai qu'en effet mon emportement a voit pu aggraver son mal. — Je te fais peur , Thérèse ! Ah ! plutôt «mourir mille fois que d'inquiéter ton cœur de la peine la plus ligère! Que dis-je Plutôt mourir seul et te perdre pour jamais ! Je ne ferai moi-même que ce que tu voudras , et si tu te défies trop de ma constance pour être heureuse sur la foi de mes promesses s'il faut l'épreuve de ma vie pour te rassurer , je mécontenterai de te suivre de l'épier de loin.; de tenir mes yeux arrêtés *ur tes démarches , mes pensées attentives à toutes tes pensées ; je ne te fatiguerai pas des
XffARÈSl AUBSftT. S65
rabatinatioh d'un sentiment auquel tu n'as pas la force de croire ; je ne t'en parlerai que lorsque tu ne pourras plus rien craindre de ces illusions do la jeunesse et des passions qui f inspirent tant de défiance. J'attendrai pour te dire , me voilà , que le temps et le désespoir aieviusé mes jours et blanchi mes cheveux. Je reviendrai alors près de toi , dévoué à ton bonheur comme aujourd'hui, et je te prouverai, en mourant à tes pieds du plaisir de t'entendre dire encore une fois que tu m'aimes , que vous Tons étiez cruellement trompée sur mon cœur ! — Pendant ce temp?-]à, je baignois ses mains de mes larmes. Elle ne merepoussoitplus. — Je le veux bien , dhVelle. Je croirai à tout ce que in m'as promis. J'y croirai tant que tu le voudras. Si c'est une illusion , elle vaut la vie tout eatière. Je serois bien folié de la repousser. Oui , je crois que tu m'aimes , Adolphe , que* ta m aimes telle que je suis et que tu m'aimeras toujours. Ne s'est-il pas trouvé des amants qui n'ont pas survécu à leur maîtresse? un sentiment qui triomphe de la mort peut bien résister au malheur. Elle engagea ses bras dans les miens. Elle étoit tout-à-fait contre mon
Si
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sein; Je craignois de l'incommoder , priée qu'elle souffrait partout. Je m'éloignai faiblement en laissant ma bouche assez près de la sienne pour aspirer son souffle; et, comme cette position étoit difficile à conserver longtemps sans une fatigue excessive, j'appuyai le haut de mon corps sur le lit, et peu à peu je m'y reposai tout entier sans qu'elle s'en aperçût. Cette idée me causa un horrible serrement de cœur, J'éprouvois un mélange inexprimable de douleur et divresse, à penser que j etois couché avec .Thérèse, avec Thérèse, aveugle et mourante;, je comparais cela aux félicités que je m'étois promises , et je coaoé* vois profondément que la vie de l'homme ne peut pas embrasser toute sa destinée. JTétois sûr qu'il manquoit beaucoup à la mienne , mais qu'elle iie finissôit pas ici , . et que Dieu ne m'avoit pas donné seulement pour mon supplice une âme qui desiroit le bonheur, et qui comprenoit l'éternité. ..
Depuis que je pouvois me rendre compte de mes actions , je n'avois jamais négligé de prier; la nuit étoit déjà tombée. On savoit que je veillerois Thérèse 5, on a voit apporté la lampe et
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les remèdes de la nuit* Je voulus me recueillir pour ma prière , et j'eus un instaut d'inquiétude, parce que j'étois couché auprès d'une femme : mon cœur battit avec violence , et repoussa cette idée comme une profanation. — ODieu! dis-je en moi-même, vous lisez dans mon Ame, et vous savez si elle est indigne devons! cela me rendit un calme singulier* et qui changea en confiance tout l'effroi que le premier sentiment de cette apparence de foute m'avoit inspiré» Je me plaçai plus près de Thérèse* Ses pieds étoient glacés ; je lea réchauffai dans ma main. Elle dormoit d'un sommeil inquiet, et le moindre frémissement de ses membres ne m'échappoit point. J'étois du moins plus à portée de la secourir. Elle tournoit souvent sa tète avec vivacité , en poussant de petits cris , en articulant deux ou trois syllabes confuses. Mon bras droit étoit engagé, sous son cou depuis plusieurs heures. J'y avoifr senti d'abord un peu de malaise , ensuite do l'engourdissement , et j'avois fini par ne rien sentir. G'étoit un apprentissage de la mort ; et la mort est si peu de chose ! Si elle avoit pu me gagner ainsi tout entier , si j'avois pu cessai;
#6$ TBFRÈSl AlBEKT.
d'être, sans cesser d'être lié pour toujours ni corps de Thérèse , le néant loir-même ne m'auroit pas épouvanté à ce prix. Qnand je m'aperçus Qu'elle se réveilloit par degrés , je m'éloignai doucement pour qu'elle ne sût pas que j'avois été si près d'elle , et que son Âme innocente nef s'en alarmât point. —Est-ce toi, me dft-eïfe? — Oui, lui répoiiAs-je en l'embrassant. — Est-il jour, reprit-elle? Je ne m'attendois pa* à cette question, elle me déchira. — Pas fout-à fait, lui répliqûai-je avec un trouble dont elle devina le motif. — Je veux , dit-elle-, que tu t'exerces à soutenir cette idée , et que tu corriges mes erreurs avec autant de sang-froid, que si elles ne te rappeloient pas une époque qui est passée pour ne phis revenir. Moi-même, en me réveillant , j'ai failli céder à cette impression. Je ne tè voyoiâ pas ; mais tu me touchois, c'étoit toi, bien toi , et j'ai oublié l'autre pensée comme une chose étrangère à ma vie.
Il y a parmi les créatures de Dieu beaucoup d'êtres qui sentent et qui ne voient pas. Nous ne plaignons cependant pas leur malheur , parce que nous regardons cela comme naturel à leur espèce ; mais un être privé de l'avantage
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de voir , qui verroit cependant par les yeux dtarétre semblable à hri , «furt être qui l'aime et qmeflasoin, noue ju^rionaqrfl est tamiiment favorisé sttr la terre. Qu'importe, en effet, que je ne voie pas, ai toi , qui es la forte et la grande moitié de mon existent* , ta vols pour nous conduire et pour nous faire vivre* tous dieux ? — Jem'appercevois à cette exaltation de sentiments et dé langage, qu'elle étoit animée par la fièvre. J'imprimai mes lèvres sur ses doigts pour lui témoigner que je prends plaisir à Tentendre , et que ce qu'elle disait étoit dans un parfait accord avec mes pensées. — Cest tm étrange commerce que l'amour, continua-teïle, un commerce où celui qui -donne le plus est toujours le plus favorisé , et admire les grâces que la fortune t'a faites ! Tu seras tout entre nous deux , et moi je ne serai rien f rien absolument ! — Tu te trompes , lui dis-je, en affectant d'entrer pour lui plaire dans les rêves de son imagination , car tu seras toujours Fa pensée qui nous animera tous deux , et moi je ne serai que le corps qui lui obéit. — > Cette idée lui sourit beaucoup. — Voilà , dit-elle qui est digne de ton ccsur. Il f aura une âme et
ffi.
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un corps; mais l'âme, ce sera encore toi, car je sens que toute la. mienne est passé en toi , et que hors de toi je n'en ai plus...* Dieu me le pardonne , mon ami ! mais il n'y a que lui qui puisse nous redonner l'un à l'autre comme nous étions. Il paroît qu'ici c'étoit fini, et qu'il nous garfloit , comme tu disois hier, pour la vie de l'avenir. J'ai fait là-dessus un rêve étrange cette nuit. Elle remarqua que j'écoutais : elle rit. — Ta n'as pas beaucoup de confiance aux rêves , n'es-ce pas ? Je pressai encore ses doigts qui étoient croisés dans les miens. — Imagine-toi , reprit-elle, que je me suis retrouvée telle que j'étois quand tu m'as vue pour la'première fois. J'étois conviée à un beau, festin avec Henriette (je ne lui avois point parlé d'Henriette ) , et avec nous il y a? oit deux officiers. Je me figure que c'étoit un repas de noces. L'un des officiers, c'étoit toi. Je regardois avec étonnement comme ta physionomie s'étoit animée d'une expression martiale et terrible 9 sans perdre cette expression de douceur pour laquelle je t'ai aimé, car tu avois toujours la tendrese de ton regard , s la timidité de ton spurire , et je cote réjouissois d'avoir tour
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ohé on cœur si modeste et si fier. L'autre officier , ce devoit être Mondyon. Je le voyois à, peu près comme tu me l'as dépeint , gai , mutin, boudeur, emporté, mais digne un peu d'être, aimé de mon Adolphe. Nous étions d'une joie folle comme de pauvres jeunes gens qui se croient heureux, et qui croient qnele bonheur. est une chose durable. Tout-à-coup je relevai, les yeux vers Henriette , parce qu'elle chantoit. Je fus surprise et épouvantée: elle étoit si pâle , si malade , si tristement vêtue : Oh ! si tu l'avois vue comme cela ! Saisie de douleur, je me retournai vers vous ; Mondyon et toi, vous aviez les yeux fixes , immobiles , éteints. Vous ressembliez à ces images moulçes de plâtre .ou de cire , auxquelles il ne manque pour faire illusion que le mouvement de la vie» Vous ne viviez pas , car tu ne me regardas, point, ou tu n'eus pas l'air de me voir, et c etoit, une chose hideuse à considérer , parce que vos tètes ne paroissoient plus appartenir à votre corps, et qu'elles ne s'y rattachoient que par je ne sais quelle ligne sanglante. —
Après m'avoir dit cela, Thérèse resta extrêmement abattue* Je cherchois inutilement
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à dissiper les idées qui la tourmentèrent , para» que j'en étois poursuivi moi-même , mais j*èssayois de lui faire croire que j'étais frâitqtrilte , quoique ma voix fût altérée et tremblante.
Enfin le jour étoit venu ; Thérèse avoit demandé un confesseur , et je desirois qu'elle? s'entretint avec un homme qui auroit de Fautante sur son âme, dans l'espérance qu'il en résulterait pour elle un peu de consolation.
Quelque bruit que j entendis au dehors m'apprit qu'il étpit arrivé. J'en avertis Thérèse, j'ouvris , et je me plaçai auprès de la porte ; le prêtre ^assa devant moi sans me regarder. C'était un homme d'une petite taille et d'une physionomie commune , qui avoit tout au jplus* trente-six ans ; cependant ses cheveux étaient déjà rares et blanchis. Il y avoit dans se* trait» une expression singulière et pénible à vtrff , celle du courage qui commence à être usé par la douleur, de la patience qui cède sous fo poids des souffrances de tous les-jours*, des forces du corps qui vont manquer air dévouement de 1 ame , et qui ne se soutiennent encore un moment qu'à la faveur de cet enthousiasme dé la vertu , ou de c* tenthueut de ht
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foi qu'on appelle aujourd'hui le fanatisme. Il ttfffehoit arec peu d'assurance, et en s'appayant contre les ais de la boiserie , car'fl étoit frès~fatigué , très-malade, et il neparaissoit depuis long-temps dans les lieux habités que pour y porter les secours de son ministère.
Ses habits n'annonçoient point le sacerdoce de la religion proscrite. C'était ce mélange de vêtements divers qui indique un costume étranger à celui qui le porte , et dont il n'est redevable qu'à la charité. Je passai le seuil de la ohambre , et je m'arrêtai au dehors ; il ne me parvenait de l'intérieur qu'un murmure sourd et confus , mais que j'aimois à entendre , parce qu'il me prouvoit du moins l'existence de deux personnes. Les autres domestiques s'étoient Bits à genoux avant moi ; la grand'mère avoit fait rouler sa chaise longue au milieu d'eux , et comme elle ne pouvoit s'agenouiller parce que ses jambes étoient immobiles, elle se penohoif sur ses mains croisées , en implorant l'assistance de Dieu avec des larmes et des sanglots. Je défiâHek ; je suivis de la main le montant de 1* porte contre lequel j'étais appuyé, et quand je fus à gentfut , ftr m'y retins fortement
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on y collant mon visage et en enfonçant me* ilpigts dans les inégalités des moulures. J'aveia le sentiment que la pensée de Dieu s'arrétoit un moment sur la petite ferme, de Sancy , et que mon âme étoit en sa, présence. J'aurois.
voulu faire un vœu ; je ne sais quelle inspiration secrète me disoit qu'il ne seroit point agréé, . et que ce jour n'étoit pas un jour de promesses , mais un jour dp sacrifices*
Je ne pus me, lever que lorsque le prêtre.
sortit ; il essuyoit une larme. (
Après avoir fait quelques pas , il s'arrêta* tout-à-coup et nomma .Antoinette ; je me présentai. — Mademoiselle vous demande, dit-il en me regardant fixement d'un air d'abord triste et austère, mais qui s'éclairait peu à peu. ensuite il se rapprocha vivement de moi„ pressa ma main entre ses mains , et me donna sa bénédiction. Tout le monde le regardait avec étonnement , car j'étois seul à le comprendre. Je crus deviner que la bénédiction, et le, serrement de main de ce saint prêtre n'étoit qu'un ajournement à quelque prochain rendez*. vous , dans un, monde où nous étions, attendus, tfette pensée me donna un peu de force , parée
TBÉHtSE ACBtBT. 373
que les apparences de la mort s'embellissoient pour moi de tout ce que j 'a vois perdu , de tout -ce qui me restoit à perdre dans la vie. J'entrai à pas posés dans la chambre de Thérèse ; je -croyois cependant la trouver éveillée , et je dfas étonné de son immobilité. Un petit mouveânent de sa tête qui étoit relevée sur son oreiller, et qui étoit animée d'un coloris très- vif , quoique les traces de sa maladie n'y parussent presque plus , me décida à m'approcher davantage. Elle m'appela d'une voix basse ; je me précipitai à genoux auprès d'elle , et je pris sa main qui tomboit de son lit pour y appliquer mes lèvres. Elle étoit extraordinairement froide ; inutilement j'essayois de la réchauffer de mon souffle ; l'ardeur même de ma bouche ne pou* voit y rappeler la vie. Thérèse m'appela encore en essayant d'élever la voix. — Je suis là, m'é'* criai-je ! ne m'entends-tu pas ? Elle parut étonnée. — Je t'entends bien , me répondit-elle , mais je ne te sens point. Je me levai , je plaçai mon visage très-près du sien , au point de l'effleurer de, mon haleine. — Gomme cela, ditelle, je suis plus sûre que tu es auprès de moi. Tu peux même m'erabrasser une fois comme ta
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sœur et ton épouse» On me l'a perims^out^à* l'heure, et où m'a dit <jue Dieu n'était* peint irrité eontre nos amours depuis qu*1a as revenu. Je l'encrassai. — A la bonne heure f reprit-elia, ceci n'est pas un péché ; cela se fait pas le mal du baiser de l'églantine. — sna Thérèse, luidis-je, cette fois-là, c'est moi qni étais coupable ! — Garde-toi bien de le croire* interrompit-elle vivement , car il n'y a, encore que moi qui ai racheté quelque chose.
Je m'aperçus que sa voix s'embarrassoit, que sa poitrine se soulevoit et s'abaissoit plus fréquemment, que sa respiration devenait courte et douloureuse. — Ne parle pas comme cela , repris-je, tu te fatigues et tu souffres. Je n'ai pas besoin d'entendre tes pensées» A mesure qu'elle se succèdent dans ton coeur , elles parviennent au mien. Elle se tourna vers moi eu souriant^ j'appuyai bien doucement ma tète sur son épaule, et je collai mes lèvres à son cou. Elle frémiasoit contre moi. — As-tu bien mal , lui -demandai-je? — Au contraire , me réponditelle, je me sens mieux. Elle frémit encore, et s$ tête tomba tout-à~£ait sur la mienne $ je ne sais pas ce que j'éprouvai ; je ne me rendis
ce jftptn dû iwh. Seulement je tentas qufeMé sâississétt mm ehetoenx aveo ms dent», et «t* même moment moi» cœar se glaça et mon sàttg s* figea dans mes veines. Quand je revins à moi | j'étais sur mon lit ; je n'avôis db mon eiUtenoe ({«'une idée purement physique , iïm-> preatton d'une douleur vire à la plaoe et wr imitant auparavant j'avois senti le serrer le* dent» de Thérèse ; j'y portai la main ? mee éhev*u* avoient été coupés «I oet endroit. Thénàse étoit mortes
Je n'âVo» jamais essayé mon courage «or»
cette ftipposition. Elfe ne s'était pas présenté? à ma» esprit J je (as étonné de vivre, et plus étonné d'éfe» calme. Je me serai, je priai* mouaboùr {ut coUtenoit mes habits vendéen* ; j# la mis i mon bras comme quand j'étais a** site A Sanoy, et je marchai d'un pas fera* vers la porte do la maison. 11 felloit passer devant celle dé Thérèse qui la touchoét , mal» e|le n'était qu'entr'oovertev Il y avoii tout à l'entour des gêna qui pleuroiwit et qui priofamt. Ife.dadans <ét véyoit un peu de lumière.? M* première pensée fut d'entrer et de mentir Ift , mai* ont égarement ne dura qntae minute.
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La présence d'un jeune homme caché pendant six mois tons des habits de femme dans 1* maison de Thérèse pouvoit nuire à sa mémoire, et le nom de eet homme auroit perdu la famille de Thérèse, s'il étoit reconnu pour un proscrit D'ailleurs le suicidé auquel je n'afois pas encore pensé , devoit être un grand crime devant Dieu , et ce crime pouvoit m'interdire jusqu'au seul bien dont l'espérance^ veste au chrétien dans ses malheurs , celui de revoir dans un autre monde les êtres chéris qu'il a perdus. Cette idée me fit tressaillir parce qu'elle se présentoit à mon esprit pouf la première fois, et quej'avoisété près, en cédant à mon premier mouvement , de sacrifier tout mon avenir, et de perdre Thérèse dans l'éternité, pour n'avoir pas eu la force de lui survivre quelques jours dans le temps. Pendant que je iaisois ses réflexions , je franchisais la dernière porte de la ferme , poursuivi des cris et des gémissements qui s'élevoient au dedans :
—Ah I ma fille, ma belle Thérèse, ma bien aimée, crioit la grand'mère, je ne te verrai donc plus jamais, jamais f . . . . — Et sa roixs'étouffoit dans les sanglots. ^— Pourquoi jamais !
TftÈftÈflft AC1UI* VU
fkso^jed^mott cœur? Ah! moi, jeteyer~ rai bientôt , bientôt » je te verrai toujours, ton* jours !.... et cette conviction me rendoit je ne sais quelle force , parce que toutes mes facultés étoient absorbées en elle. Mes sens m'y confirmpient eux-mêmes , tout enveloppai qu'ils étoient encore des ténèbres delà vie. Je suivois des yeux un fantôme brillant qui m'appeloit à sa suite* J'entendois retentir une vois forte qui me rëpétoit : Bientôt, bientôt , toujours , toujours» Et quand je lui demandois si elle ne me trompoit pas, elle me répondok à cris multipliés comme une voix en colère.
Gela ressembloit i un commencement de délire, et j'invoquois comme le suprême bonheur, un délire non interrompu qui me dékvreroit sans retour des souvenirs du passé.
Le soleil se couchoit ; je gravis le sentier de la croix, et quand je fus au haut de la montagne, il n'y avoit plus assez de jour pour que je distinguasse encore la maison, mais set quatre cheminées blanches se dessinoient dan» l'obscurité croissante de la nuit, et présea^ toient quelque image d'un monument funèbre.
Je me tournai de ce côté, et je cherchai une.
SM ratastt Atrvmti
longue auiia *e bancs de Tftefeer» que j^tre** m— mipiria quelquefois et qui se projetaient en eernicne saillante sur le précipice. Je m* eènehai en eet endroit les yeui fiés sur le Heu qu. devoit être le oorp» de Thérèse , et je priai Bien, avee une vive abondance de cœur que jo passe tomber de là dans mon sommeik. C&pqndant je ne pleurai point. Je n'avois pas dormi la nuit précédente ; mes sens eédoient à un aeetfblement invincible ; je m*f abandonnai ; mm le» sommeil que je foùtai n'était pas tir» eammei) de repes. ffétoit nne succession de pensées tumultueuses et fantastiques , de rêves pénibles et hideux. Je m'imagine que si la prewéenee accorde quelque relâche au supplée des damnés , c'est ainsi qu'ils doivent dormir. Quelquefois je me persuadois qu'on s&ott trompe- sur le* apparences de !a mort de Vàévés* , et- qu'elle nMtoit pas effectivement mofte; maie qu'elle étoit malade et mourante , et pourtant -cela me eonsofoit. Je faisofs un effevt peur me réveiMer afin de courir la rejeàuato , et à peine j Y dtoî» parvenu que Pnorribk vérité se ressaisissoit dé mon cœur. Je criois : eèàeesi morte, et jereteinbois dans mon as-
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soupissement, à défaut de forces suffisantes pour entretenir ma douleur dans toute sa puissance. Un instant après , des éclairs effleuraient mes paupières , j'entendois un bruit comme celui du tonnerre, et je voyois Thérèse qui s'envoloit sur des ailes enflammées ; mais elle se détournoit de moi , et je me réveillois en l'appelant; c'est ainsi que je passai cette nuit. Quand le soleil fut levé , je m'assis sur le roc , et je regardai Sancy. Un peu plus d'une heure après, j'aperçus quelque mouvemeut, et je crus distinguer trois ou quatre hommes qui sortoient de la ferme et qui emportoient quelque chose. Alors je me levai, parce que je compris que tout étoit fini ; je me dirigeai vers un endroit écarté de la forêt voisine ; je m'y dépouillai des habits de Jeannette; je repris mon uniforme , et je suivis pu hasard la première route qui s'offrit à moi. Je marchai plusieurs heures sans rencontrer personne, ou sans exciter d'autre sentiment que la surprise. Enfin , arrivé aux portes d'une ville dont j'ignore le nom , je fus arrêté par des soldats et amené chu prison. Huit jours se sont passés depuis. On me juge demain.