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confins de sa première patrie ; il contemple , avec une tristesse profonde , le ciel dont il a été banni , et les biens dont sa rébellion Fa frustré : son infortune s'en augmente ; et rugissant de désespoir, il se replonge dans les abîmes.
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Le i4 septembre.
Combien de fcens qui se plaignent de la mor notonie de la nature , qui n'y voient que des tableaux stériles et fastidieux ; qui pensent d'un coup d'oeil tout apercevoir et tout embrasser , et qui ne devroient s'en prendre de l'imperfection de leurs jouissances qu'à la pauvreté de leur imagination et de leurs organes ; pendant que l'artiste gémit de l'impuissance de ses ressources , et maudit ses toiles et ses palettes , quand il remarquetant de nuances inimitables, tant d'aspects mobiles, tant d'expression s variées dans le grand tableau de la superbe création. — Et quel sujet d'incertitudes pour lui que de voir un seul point de l'horizon modifié par toutes les influences des saisons, par tous les accidents de la lumière et par toutes les émotions de son propre cœur !
Je me suis arrêté ce matin sous un vieil orme , autour duquel , à certains jours de fête , les jeunes gens , rassemblés par les simples
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concerts duménétrier , faisoient briller à l'envâ leur force et leur légèreté , tandis que les anciens du village , tout émus de délicieux souvenirs , se rappeloient entre eux quelque notable événement de leur jeunesse , arrivé à pareil anniversaire. On a sans doute conservé cette tradition heureuse; car j'ai vu, sur l'herbe foulée en rond, des fleurs éparses et des pâquerettes effeuillées. Heureux ceux-ci, du moins, qui sont encore fidèles à leurs premiers plaisirs et à leurs premières mœurs !
De cet endroit , la vue s'étend sur une immense vallée qui se creuse et se déploie avec grâce entre les revers des forêts , et dont 1 aspect riant et eafane enchante le cœur. Quelques ruisseaux bordés de saules s'égarent dans la plaine sans trop s'éloigner les uns des autres , se divisent en compartiments élégants , se cherchent et se fuient tour-à-tour, et les voici bientôt qui reviennent , tous ensemble , embrasser les bocages de leurs contours indécis. A droite, parmi des cabanes de paysans , on distingue les tourelles d'un château gothique dont les ailes ruineuses s'étendent pesamment sur une large plate-forme; et plus
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bas , la rivière qui sort tout à coup de derrière la colline , comme si elle y a voit pris sa source, et qui va se perdre ensuite , à de grandes distances , dans les fonds bleuâtres du ciel. Le pont qui la traverse au loin ressemble à un petit croissant noir appliqué sur un champ d'azur.
L'orient comraence-t-il à se colorer des pre- , mières teintes du jour, tout est douteux, vague et indéfini. Le paysage, à peine ébauché, n'offre que des couleurs incertaines , des traits confus et des formes capricieuses. A mesure que le jour s'élève, les montagnes naissent, les perspectives se reculent, les plans se détachent et se caractérisent ; des nuées d'oiseaux de toute couleur parcourent l'air avec toutes sortes de vols et de ramages. Bientôt l'heure des travaux peuple les routes et les champs. L'agriculteur descend du hameau, le muletier suit ses charges et le pâtre ses brebis. Chaque heure qui s'approche amène d'autres scènes Quelquefois un seul coup de vent suffit pour tout changer.
Toutes les forêts s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident , et tous les échos soupirent.
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Le soleil descend-il , au contraire , yen l'occident , le Talion s'obscurcit , les ombres s'étendent. Quelques points plus élevés se font encore remarquer avec leurs reflets d'or, parmi les nuages de pourpre ; mais ces lueurs mourantes ne brillent nulle part avec plus d'éclat que sur la surface de la rivière , qui se précipite étincelante , et enveloppe tout le couchant d'une vaste écharpc de feu.
La lune enfin s'ouvre-t-elle un passage dans les espaces du ciel : soit que sa lumière, tendre et craintive comme les regards d une vierge , repose endormie sur les plaines; soit qu'elle tremble sous les ombrages transparents ; soit qu'elle se déroule en gerbe , ou se berce en réseau d'argent sur les vagues agitées, c'est alors qu'on croit trouver à tous les objets des charmes inexplicables et des douceurs infinies; c'est alors que tous les bois ont des bruits religieux , des pompes et des secrets. Tous les aspects du ciel et de la terre prennent je ne sais quoi d'idéal. L'air est chargé d'émanations très- pures et de parfums très-agréables. Le son du cor, le tintement de la cloche lointaine, l'aboiement du dogue attentif qui veille au-devant de l'habitation
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de l'homme , un rien vous trouble et vous pénètre ; assemble que cette nuit imposante jette quelque chose d'imposant sur toutes vos sensations*
Que <ii&-je7les inspirations superstitieuses et les rêveries crédujes sont filles de la solitude et des ténèbres. Qui m'empêche de donner à ce château des habitants et des mystères? de gémir sur le sort d'une épouse opprimée , qui se meurt dans ces souterrains, et d'évoquer sur ces tours les vieilles ombres de leurs anciens possesseurs ?
Ces chaumières ne peuvent-elles pas me cacher un couple de vrais amants qui ont préféré le simple toit de leurs pères , tuf petit champ cultivé par leurs mains, et des plaisirs sans regrets , à toutes les séductions de la ville?
Rêvons , rêvons cette félicité dans ce qui nous environne , puisqu'elle, ne doit jamais devenir notre partage.
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Jjt ^septembre.
Ce village n'est séparé de celui où j'ai tu Enlalie pour la première fois que par une haur teur plantée de différents arbres, entre lesquels on a tracé mille petits sentiers. Soit prédilection , soit hasard , mes rêveries solitaires me ramenoient toujours à une. jolie esplanade , tapissée d'une molle verdure, et que de larges érables recouvrent de leurs voûtes fraîches et ombreuses. Sur la pente de la colline , un. clocher, noirci par un incendie encore récent, élevoit sa tour enfumée du milieu de quelques masures grossièrement groupées en. amphithéâtre , et sur les bords de la plaine on comp* toit quelques métairies avec leurs champs, et quelques maisons de plaisance avec leurs jardins.
Dans un enclos d'une coupe agréable et d'une exposition heureuse , j'avois souvent remarqué Eutalie s'égarant pensive à travers les vergers, et laissant flotter au gré des vents les plis de sa
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robe blanche et les ondes de sa chevelure ; ou venant , au déclin du jour , arroser d'une eau pure les fleurs de ses parterres , quand elles se penchoient toutes fanées des ardeurs du soleil , comme de touchants symboles d'une âme tendre qui se consume dans ses longueurs ; — et chaque fois un désir inquiet, un sentiment mêlé de trouble et de volupté se gïissoit dans mes veines et faisoit bouillonner mon sang. Mon âme brûloitde s'allier, à travers l'espace , à lame de cette inconnue ; si elle sléioignoit , je la suivois de mes regards jusqu'à ce qu'elle m'échappât, je l'attendois jusqu'à ce qu'elle revînt; et dès qu'elle paroissoit, je cherchois à m'emparer de son image, à me l'approprier tout entière , à l'identifier aveo moi pour ne la reperdre jamais. Fixe, debout, sans respiration, sans mouvement , sa présence étoit un mystère que je craignois de troubler. Quelquefois aussi de noirs pressentiments s'étendoient sur mon avenir comme un voile de douleurs; et alors j'éprouvois un déchirement dans le cœur, un malaise partout. Des nuages de sang flottoient devant mes yeux, et m'offusquoient le ciel; des larmes , tièdes et pesantes comme les premières
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gouttes d'une pluie d'orage , routaient de met panpières , et la terre fuy oit sous moi. Voutais-je partir? j'avois tout oublié, mon papier, mes crayons et mon Ossian.
Pois, je m'engageois au hasard dans le bois , et je me frayois des chemins nouveaux, en écartant des mains les branches humides et les arbrisseaux épineux. Je me plaisois à parcourir des lieux où l'homme n'a pas coutume de pénétrer, tant j'étois jaloux du sentiment qui remplissent mon âme , et tant il m'eût été pénible d'en être distrait ! Je partais d'elle sous mille noms imaginaires ; je les gravois sur Pécorce ou sur le sable , et souvent j'y joignois le mien. Si, quelque temps après, jevenoîs à passer dans le même endroit , et à recoimoître ces chiffres f je palpitois de joie, comme si j'avois pu croire qu'elle les eût entrelacés elle-même. Souvent je courbois déjeunes arbres pour en faire des dômes de verdure ; ou bien je les arrondissois en portiques , j'en tressois les rameaux , et j'y suspendois encore de fraîches guirlandes de liane , avec leurs feuilles en fer de piques ,• et leurs cymbales d'ivoire toute» brillantes de rosée.
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Peut-être un jour, disois-je alors, je la ooo- «tairai sons mes berceaux, je la ferai passer •eus mes voûtes de fleurs, et je la couronnerai de mes lianes. Cet oient les douées chimères et les illusions présomptueuses de l'amour sans expérience.
Aujourd'hui, j'ai voulu revoir tout cela; mais la magie des beaux jours n'y est plus.
La maison est abandonnée à de nouveaux propriétaires; et ceax-ci, sans respect, ont ravagé ses ' parterres et arraché ses chèvrefeuilles. Ils n'ont rien épargné de ce qu'elle aimoit : ce qu'elle aimoit ! ces étrangers le savoientils?
Cependant j'ai cédé au prestige de me$ souvenirs avise tant de confiance et d'abandon , qu'a* vaut de quitter l'esplanade je me suis machinalement détourné pour savoir si Eulalie ne venoit pas* — Après quoi , ea réfléchissant sur cette erreur, je me suis pris à pleurer ; mais combien plus amèrement , quand j'ai aperçûmes berceaux désolés et détruits par le vent , mes petits arbres abattus par la coignée , et k terre jonchée de leurs branches ! A cette dernière perte, si légère qu'elle paroisse, je
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me suis rappelé tout ce que j'avois perdu; je me suis contemplé avec effroi dans ma solitude et dans ma misère ; sans amis , .sans famille et sans patrie ; sans appui et sans espérance ; trahi par le passé , accablé du présent , et dépossédé de l'avenir ; abandonné d'Eulalie et du ciel !
Là même , j'avois autrefois résolu de consacrer à mon cher Werther une fosse couverte d'herbe ondoyante , comme il l'a souvent désirée ; et aujourd'hui j'ai senti une secrète envie d'y creuser bientôt la mienne. C'est une destinée si cruelle que de mourir loin de ce qui nous fut cher , — et de laisser le soin de sa sépulture à la pitié d'un passant!
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Le a4 septembre.
Oui , au feu qui parcourt mes reines , je sens qu'il n'y avoit de bien pour moi sur la terre que dan* cette autre moitié de moi-même , dont je sort injuste m'a séparé ! Et qui me rendroit ces jours de délices et de gloire ? Quel dieu me fera revivre ce passé jaloux qui a dévoré mon avenir ? Ce temps , hélas ! où mon cœur ctoit inondé d'affections si heureuses ! où toutes mes facultés jouis soient d'une activité si puissante ; où , à sa seule approche , au seul bruit de sa voix , au plus petit frémissement de sa robe , je sentois la vie prête à me manquer partout, et mou âme se renverser dans tous mes nerfs ; où je me plaignois de n'avoir pas assez de forces pour suffire à mon bonheur, ou pas assez d'amour pour y succomber? Qu'il m'eût été doux de finir ainsi , et d'exhaler mon dernier soupir dans cette béatitude ! Pourquoi n'osai-je pas la ceindre de mes bras, la ravir comme une proie, l'entraîner hors de la vue des hommes ,
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et la proclamer mon épouse devant le eiel ?
Ou si ce désir même est un crime , pourquoi s'est-il si étroitement uni au propre 'sentiment de mon existence , que je ne puis plus l'exiler sans mourir ? Un crime? ai-je dit. Dans des jours de barbarie , dont le souvenir est lié à toutes les idées d'ignorance et de servitude , le vulgaire s ? est avisé d'écrire ses préjugés, et il a dit : voici des lois ! Étrange aveuglement de l'humanité , spectacle digne de mépris , que celui de tant de générations gouvernées par les caprices d'une génération éteinte , et de tant de siècles , dont un siècle obscur a décidé !
Après avoir long-temps gémi sous le poids de ces odieuses contraintes, qui ne voudroit abréger le pénible essai de la vie , si cette joie restoit du moins en notre puissance ? Mais le ciel et les hommes s'accordent à nous Ja défendre, et nous ne nous affranchissons de nos jours que pour recommencer la douleur. Elle veille à la porte des tombeaux, comme ces monstres qui se nourrissent de cadavres ; elle nous désenchante du sommeil de la mort, et s'empare de notre éternité comme d'un héritage. Quel que soit cependant le terrible avenir , l'avenir
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de sang et de larmes que vous gardes à vos réprouvés, souffrez, souffrez, ôDieu ! qu'Eulalie me soit un moment rendue ! qu'un seul moment ce cœur palpite contre son coeur ! que ma faible existence puisse s'évanouir dans l'ivresse de ses regards et de ses baisers ! que je meure dans son amour ! — Et un enfer à ce prix !
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Le 9 octobre.
C'est une chose admirable et pleine de charme que de suivre un grand génie dans sa course , d'être en quelque sorte associé à ses découvertes , et de parvenir avec lui à des distances auxquelles on n'auroit jamais pu atteindre sans guide , comme le navire accoutumé à des voyages de peu de cours , quand un pilote habile le fait cingler tout à coup au milieu des mers immenses , et vers des ports inconnus. Ainsi notre imagination entraînée dans le sublime essor de ta muse , ô divin Kiopstock , et parcourant sur ses pas les espaces que tu as peuplés , s'étonne des miracles qui l'entourent , et s arrête saisie d'effroi. Avec quelle magnificence tu rassembles sous nos yeux tout ce que la poésie a de merveilles ; soit que tu nous introduises dans les conseils du Très-Haut , quand les premiernés des anges célèbrent les mystères du ciel, et que les chérubins , pénétrés d'une religieuse frayeur , se voilent de leurs ailes d'or ; soit que
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tu perces devant nous les voûtes ténébreuses des enfers ; que tu évoques , avec une autorité incroyable , ces puissances déchues qu'une éternelle vengeance poursuit de tourments éternels , et que tu nous les montres frémissant sous le poids de leurs chaînes brûlants et de leurs rochers foudroyés; soit que tu nous transportes au grand sacrifice de Golgotha , quand le créateur du monde se dévoue aux angoisses de la mort pour racheter ses bourreaux !
Mais la lecture de la Bible m'offre encore de plus délicieuses jouissances. Il n'est point de circonstance dans la vie de l'homme où elle ne mêle quelque douceur ; point de revers qu'elle ne 6olennise ; point de prospérité qu'elle n'embellisse : voilà le caractère que devoit avoir un livre émané du ciel même.
Souvent, quand la nature, dans tout l'éclat de sa parure automnale, et avec toutes ses forêts diaprées d'or et de pourpre , sourit au soleil couchant , je m'assieds sur la pente d'un coteau , sous quelque vieux chêne , et je relis les bucoliques ingénues des premiers temps , la naïve histoire de Ruth et les chants d'amour de Salomon. D'autres fois , sous les arches gothi-
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ques d'une église en ruine qui élève ses tours solitaires dans le vallon , j'écoute $ — et , dans le gémissement des vents , qui grondent au travers de ses murailles , comme des voix d'airain , je crois saisir la parole prophétique d'un Daniel ou d'un Jérémie. De temps, en temps sur la fosse de mon père , et à l'ombre mélancolique des arbres que j'y ai plantés , je me rappelle , avec des pleurs très-abondants , l'histoire de Joseph et de ses frères ; car moi aussi qui voyois des frères dans tous les hommes , j'ai été vendu par eux , et ils m'ont envoyé dans un exil lointain. Mais plus souvent , quand la nuit , voilée de crêpes obscurs , s'avance dans ses voies silencieuses , — debout , sur un rocher couvert de mousse , je répète avec Job , dans toute l'effusion de ma douleur , ce cri profond de l'âme désabusée : —
Pourquoi la lumière a~t-elle été donnée à un misérable , et la vie à ceux qui sont dans Vamertume du cœur?