LA VIE
Les années de travail.
La mort de Septime Le Pippre, tué à l'ennemi en 1871, à la bataille du Mans, nous fait penser à celle de Henri Regnault, frappé au combat de Buzenval. Artistes tous les deux, ils eurent la même fin héroïque. Mais, s'ils furent égaux dans le sacrifice, s'ils méritèrent les mêmes larmes comme patriotes, la France devait apprécier différemment la perte qu'elle venait de faire au point de vue de l'art.
L'auteur de VEwèeution sous les fuis maures et de Juan Prîm avait été emporté en pleine renommée. On le considérait déjà comme un maître, et, de ce qu'il avait déjà produit, on concluait qu'il remplirait nos musées de chefs-d'œuvre. Ce fut une sorte de deuil national, un peu exagéré, comme cela devait être en face de l'ennemi. Car, n'ayant pu intéresser à nos malheurs l'Europe indifférente ou hostile, on n'était pas fâché de lui laisser entendre qu'elle serait atteinte à son tour, dans son isolement égoïste, par la disparition d'un de ces génies artistiques dont les œuvres ne' connaissent pas de frontières, et sont comme le patrimoine de toutes les nationalités.
La mort de Septime Le Pippre ne fit pas tant de bruit. Pleuré par les gens de cœur qui estimaient son courage, regretté par les amateurs qui recherchaient ses compositions, il n'a pas eu de retentissantes funérailles, et sa notoriété d'artiste n'a guère dépassé les limites de la province où il a vécu et travaillé. Est-ce juste ?Nous ne le pensons pas, et nous dirons pourquoi.
Comme peintre de tableaux, il n'a pas eu le temps ou l'occasion de donner sa mesure ; mais, comme auteur d'aquarelles, de gouaches, de sépias, il est original. C'est une personnalité. Metteur en scène des drames ou des comédies de la vie militaire, il est quelquefois l'égal desCharlet, des Raffet, des Protais ; caricaturiste, il vaut, à ses bons moments, Gavarni, Daumicr. Sa fécondité était étonnante, et il fut un véritable improvisateur. Il avait sa manière à lui, et nous
verrons qu'il fut même parfois un novateur. En un mot, s'il ne fut pas de ceux qui jettent dans le monde des arts un vif éclat, il aurait pu dire, comme le ver luisant du chansonnier: «Je fais la nuit moins sombre. »
Ce n'est pas toutefois le moment de disserter sur son genre de talent : avant de nous occuper de l'artiste, parlons de l'homme.
Septime Le Pippre descend d'une très ancienne famille d'origine flamande, dont plus d'un membre figure honorablement clans les annales des Pays-Bas autrichiens (1). Au XIVe siècle, sa famille vint s'établir en Artois, où elle donna à son pays d'adoption un grand nombre d'officiers. Et ce goût pour la carrière des armes se perpétua jusqu'à nos jours, puisque M. Le Pippre, père de Septime, était officier dans les gardes du corps à pied sous la Restauration, et l'un de ses fils, M. Frédéric, chef d escadron d'état-major en 1871.
Bien qu'il soit né, en 1833, à Montfort-l'Amaury (Seine-et-Oise), on peut dire que Le Pippre appartient bien plus à la Normandie qu'à l'Orléanais. Car, pour un artiste, le pays où il a constamment vécu, observé, où il s'est inspiré du milieu qui lui offrait des sujets d'étude, ce pays-là est plus autorisé à le réclamer comme sien que celui où il n'a fait que jeter le premier regard inconscient du nouveau-né.
(1) Voir l'excellente Notice biographique sur M. Septime Le Pippre, capitaine au 15e régiment provisoire d'infanterie, par M. Georges Villers. Pages 272 et suiv. dès « Récits historiques de la Garde mobile du Calvados. »
C'est en effet à Villiers-le-Sec, petite commune de l'arrondissement de Bayeux, que Septimc Le Pipprea passé, chez ses parents, la plus notable partie de sa vie, celle où il a produit ses innombrables compositions. Malgré de précoces aptitudes pour les arts du dessin, il ne songea pas tout d'abord à les utiliser. Soit mystérieuse influence de l'atavisme, soit désir raisonné de suivre les traditions militaires en honneur dans sa famille, il se prépara à subir les examens de Saint-Cyr. Mais, le jour de l'épreuve, il échoua. Pourquoi ? Ceux-là ne s'en étonneront pas qui savent comment, avec l'aléa des examens, le succès est quelquefois aux moins capables et l'échec aux plus intelligents.
Déçu, mais non découragé, SeptimeLe Pippre persévéra dans son idée et résolut de s'engager. Cette détermination effraya ses parents, qui redoutaient pour lui les fatigues de la vie de soldat. Comment lui persuader, sans faire naître d'inquiétude fâcheuse dans sa pensée, que sa constitution délicate n'aurait pu se passer des soins attentifs qu'on ne trouve que dans la famille ? Les habiletés tendres d'une mère pouvaient seules opérer ce miracle.
Cette tâche dut être singulièrement facilitée par l'esprit d'observation et la belle humeur du jeune artiste. Très grand, très élancé, il était le premier à rire de sa maigreur, qui lui avait donné même l'idée de signer plaisamment quelques-uns de ses premiers dessins du pseudonyme parlant de Tibialong.
Lorsqu'on l'eut ainsi amené peu à peu à reconnaître qu'il n'avait pas l'endurance nécessaire pour affronter le métier des armes, Septime Le Pippre ne renonça à tenir l'épée que pour reprendre sérieusement le crayon ou le pinceau. Et, pour se perfectionner, bien apprendre son métier, il se décida à faire deux parts de sa vie. Pendant la belle saison, il resta dans sa famille (à Ver d'abord et à Villiers-le-Sec ensuite) où il improvisait sépias, gouaches et aquarelles ; pendant l'hiver, il alla travailler à Paris, dans l'atelier de Couture, plus tard dans celui d'Armand Dumaresq.
Ce fut une époque d'ardente activité, pendant laquelle il fit recevoir à différents salons des toiles i importantes. D'après le « Dictionnaire général des artistes de l'école française », il y aurait exposé: en 1859, la Prise de Sèbastopol ; en 1861, Le Portrait de la fiancée ; en 1863, Épisode du combat d'Icheriden (Kabylie) ; en 1864, Loin du pays ; en 1866, Attaque de Magenta par le général Martimprey. Mais la nomenclature du dictionnaire de M. Louis Auvray est incomplète. D'autres tableaux de Le Pippre figurèrent au Salon: Le zouave racontant ses campagnes, Le dernier Devoir et Une ruse de Zouave, ces deux derniers reproduits par la lithographie, ou gravés pour des journaux illustrés.
Entre temps, le laborieux artiste exécutait des portraits ou faisait même de la peinture décorative dans les châteaux (1). Mais, lorsqu'il rentrait à Villiers-le-
(1) Il peignit, entre autres, des dessus de portes au château de Mantesla- Ville, chez M. Brochard de Villiers.
Sec, il négligeait volontiers la peinture à l'huile pour reprendre le pinceau de l'aquarelliste ou le crayon du dessinateur.
Ce fut là, comme nous le verrons bientôt, la partie la plus nombreuse et la plus originale de son œuvre. Il envoyait des vues de monuments au Magasin pittoresque, des scènes de la vie sportive à la Vie parisienne, des chasses au Centaure, des reproductions de tableaux au Monde illustré, différents dessins à Y Autographe. Toutefois, son rôle d'illustrateur fut relativement restreint. Il aimait mieux suivre son inspiration personnelle, qui s'alimentait des traditions, des sites ou des types du pays où il demeurait.
La silhouette féodale du château de Creully, les ruines du prieuré de Saint-Gabriel, les restes du manoir d'Argouges à la fée légendaire, lui parlaient du passé. Le présent vivait pour lui, fécond et pittoresque? avec les marins et pêcheurs du littoral, les paysans de la plaine ; les chevauchées, relais et chasses à courre de la forêt de Cerisy. Les grotesques aussi abondaient avec les souvenirs des héros bourgeois de la garde nationale du temps de Louis-Philippe, ou les drôleries de la vie rurale. Et tout ce monde, réel ou fantaisiste, excitait la verve d'un pinceau qui ne se lassait jamais. Les aquarelles succédaient aux aquarelles, et allaient, à peine mises en vente, prendre place dans le portefeuille des collectionneurs.
Et ce qui revenait sans cesse sur le papier de l'infatigable improvisateur, plus souvent même que les
sujets de chasse qu'il affectionnait, c'étaient les scènes et les croquis militaires. Il y avait là comme une obsession, une nostalgie cle cette carrière des armes qu'il avait rêvée, et dont il n'avait été éloigné que par une sorte de fatalité.
Les événements qui précipitèrent la chute du Second empire vinrent tout à coup lui fournir l'occasion, trop tardive à ses yeux, de mettre, comme ses ancêtres, son épée au service de la France.
La Campagne de 1870-1871
Frappé de l'état de désorganisation de l'armée, le maréchal Niel avait déjà fait adopter par la Chambre, en 1867, son projet d'une garde mobile destinée à renforcer l'armée active en cas d'invasion. Mais le prévoyant maréchal avait beau jeter le cri d'alarme clans ses discours ou sa correspondance (1), ses craintes prophétiques ne parvenaient pas à tirer le gouvernement de son apathie volontaire. Car il suffît que le danger soit lointain pour que personne ne s'en effraie. Et la nouvelle organisation militaire, réclamée par un patriotisme intelligent, n'exista qu'à l'état purement nominal.
Les choses allaient si vite, même sur le papier, qu'il fallut dix mois, depuis la promulgation delà loi du 1er février 18G8, pour procéder à la nomination des commandants des trois bataillons du 18° régiment
(1) Dans une lettre adressée, le 7 janvier 1869, au commandant Lacroix, du 3e bataillon du Calvados, le maréchal disait : « Le pays ne comprendra bien l'utilité de cette institution que lorsqu'une grande guerre, qui peut-être n'est pas éloignée, avec une puissante nation, qui menacera l'indépendance de la France, lui en aura fait reconnaître la nécessite irnpérieus3 et le besoin pressant. »
de mobiles du Calvados ! Et la' nomination de huit capitaines par bataillon ne fut guère moins laborieuse, puisque Septime Le Pippre, qui avait sollicité l'obtention de ce grade, dut attendre jusqu'au 9 janvier 1869 la délivrance de son brevet.
A cette date, notre artiste reçut le' commandement de la compagnie du canton de Ryes, la 4e du 1er bataillon. Si on Lui avait permis d'utiliser, dès ce jour, la connaissance qu'il avait du pays et des hommes qu'on lui donnait à instruire, le capitaine Le Pippre aurait pu, au moment décisif, conduire au feu des soldats déjà expérimentés.
Mais le gouvernement attendait toujours, et il attendit si longtemps, que la guerre fut déclarée subitement à la Prusse le 19 juillet 1870. Le même jour, on appelait la garde mobile à l'activité, avant qu'elle n'eût ses cadres de lieutenants, sous-lieutenants, sous-officiers et caporaux. Il est vrai, qu'elle manquait également d'armes, de vêtements et d'équipements. On comptait que tout cela s'improviserait sous le feu de l'ennemi !
Ce fut seulement le 15 août que le capitaine Le Pippre fut convoqué à Caen avec les cadres du 1er bataillon. La réunion officielle eut lieu sur la place du Parc. Mais, le soir, le vicomte de Bcaurepaire-Louvagny, le zélé et énergique chef de bataillon, eut l'excellente idée d'appeler chez lui ses officiers pour leur permettre de faire plus intime connaissance. Le capitaine Le Pippre y fut remarqué. Avec sa tournure
élégante, sa haute taille, son allure martiale, ses traits décidés, quoique empreints d'une mélancolie pensive, il rappelait quelques-uns des beaux types militaires qu'il aimait à dessiner.
Au prestige de l'uniforme, crânement porté, s'ajoulaicntchez lui les qualités morales qui font les hommes de guerre capables de gagner le cœur du soldat et de l'entraîner.
Il était bon, de cette bonté intelligente, formée de bienveillance et de justice, qui inspire autant d'affection que de respect. Car, dans sa compassion pour les souffrances de ses inférieurs, il entrait quelque chose de plus que le désir bien naturel de les soulager. Sa pitié se faisait tendre. Dans cet affreux hiver, pendant cette dure campagne où ses mobiles étaient à peine vêtus, mal nourris, surmenés par des marches forcées dans les neiges, il ne se contentait pas de relever leur courage par de bonnes paroles. Plus d'une fois, il soutint de son bras ceux qui ne pouvaient plus marcher. Et souvent, à l'étape, on le vit s'agenouiller devant les éclopés pour leur donner des fortifiants ou panser leurs pieds écorchés. Des autres officiers qui se montraient humains, on disait volontiers en plaisantant : « C'est le père de la compagnie ! » De lui on disait avec un sourire attendri : « C'en est la mère ! »
On ne pouvait exprimer par une image plus juste ce qu'il y avait presque de féminin clans sa façon touchante de s'apitoyer et de secourir. Mais il n'y avait rien, en même temps, de plus mâle que son caractère
lorsqu'il seirouvaiten face d'un devoir à remplir ou d'un danger à affronter (1). C'était avec le calme le plus parfait qu'il conduisait ses hommes au feu. Il y allait tout naturellement, sans crainte, sans forfanterie, avec insouciance, comme un bon ouvrier va à sa besogne, en passant indifférent entre les machines périlleuses, courroies ou engrenages, qui peuvent lui donner la mort.
Il n'avait pas seulement le sang-froid, cette qualité essentielle du chef qui veut bien tenir en main ses hommes; il possédait aussi le don, non moins précieux, de savoir accepter, avec une belle humeur toute française, les petites misères ou les grosses épreuves de la vie militaire. Dans ces circonstances, son visage, un peu austère au repos, s'animait ; ses yeux bleus, ordinairement voilés par quelque pensée mélancolique, s'éclairaient d'un rayonnement de gaîté, et le mot spirituel ou plaisant s'échappait de ses lèvres, excitant le rire autour de lui, parmi ses compagnons d'armes. Ceux-ci en ont retenu plus d'un, entre autres celui-ci.
(1) C'était une nature ferme, résolue, aux convictions profondes et qui, s'il eût vécu jusqu'à nos jours, aurait fait tache auprès des pâles caractères de notre époque de décomposition et de scepticisme, incapables de s'indigner ou de s'enthousiasmer, de nier ou de croire. Voici, par exemple, un fait qui s'est passé pendant la campagne de 1870-1871, en présence de plusieurs des compagnons d'armes du capitaine Le Pippre : « Je n'oublierai pas, nous a dit M. Gaston Le Hardy, le tranquille mais inébranlable refus dont j'ai été témoin, lorsque, à la suite d'une de ces querelles folles, qui surgissent parfois à propos de rien, il refusa à un de ses amis de lui servir de second dans un duel où, humainement parlant, son ami avait raison. — Comme catholique, je ne peux pas I — Et rien ne l'en fit démordre. »
Le 1er régiment de mobiles, sans artillerie, sans éclaireurs, avait, à un certain moment, la rare fortune de posséder trois gendarmes, qui venaient de servir d'escorte à un général. Tout à coup, en sortant d'un chemin encaissé, on débouche dans les plaines de la Beauce. Après avoir mesuré du regard ces immenses étendues, le capitaine Le Pippre se retourne vers ses hommes et, avec un grand sérieux : « Au moins, maintenant, nous allons pouvoir déployer notre cavalerie ! »... Trois gendarmes !
Ce trait n'est-il pas un peu celui de son crayon ?I1 traduit finement, sans effort, la sensation drôle des choses. C'est l'esprit sans méchanceté des bravesgens, don exquis des âmes saines, qui font participer libéralement les autres à cette précieuse faculté qu'ils ont de s'amuser des pires choses, qu'elles résultent, comme la guerre, de la bêtise humaine, ou, comme les rigueurs de l'hiver, des forces aveugles de la nature (1).
Pendant la campagne, ou pendant ses préliminaires, ce fut donc avec une autorité tempérée par la douceur, et agrémentée d'humour, que le capitaine Le
(1) Cet éloge du capitaine Le Pippre n'est en quelque sorte que l'écho, peut-être affaibli, des appréciations do ses anciens compagnons d'armes. Tous l'aimaient, tous estimaient son courage. Et c'est de leurs communications, verbales ou écrites, que nous tenons les plus abondants renseignements sur son caractère et sa trop courte carrière militaire. Nous devons particulièrement des remercîmonts à M. Gaston Le Hardy, capitaine de la 8- compagnie du 1er bataillon du Calvados ; à M. Louis Guillouard, capitaine de la lre compagnie ; à M. Albert Legougcux, médecin aide-major des mobiles, et surtout au R. P. Granger, aumônier du 1er bataillon, qui releva le blessé sur le champ de bataille.
Pippre parvint à faire accepter à ses mobiles le sacrifice que leur demandait la patrie. Cette tâche n'était pas facile; car ceux des hommes qui répondirent à l'appel du 17 août arrivèrent à Caen sans enthousiasme. Exemptés par les chances des tirages, ils ne se résignaient pas volontiers à quitter leurs familles et leurs occupations pour s'improviser soldats. C'était bien le mot, puisqu'ils ne savaient rien et qu'il fallait, en quelques semaines, les armer, les équiper et leur donner l'instruction militaire. Il fallait surtout relever leur moral au moment où les nouvelles les plus sinistres arrivaient du théâtre de la guerre, succédant sans trêve aux horribles mystifications de prétendues victoires remportées par Frossarcl ou Bazaine.
C'est dans ces lugubres circonstances, lorsque les exercices de tir venaient à peine de commencer, que le 1er bataillon de mobiles du Calvados reçut, le six octobre, l'ordre de départ. Quelques jours après, il se trouvait devant les lignes prussiennes.
Dans les nombreux combats qui eurent lieu aux environs de Dreux, les mobiles de Le Pippre n'eurent pas seulement à lutter contre un ennemi supérieur par le nombre. Sans artillerie pour répondre à ses batteries, armés de mauvais fusils à tabatière pour riposter à ses fusils à aiguille, mal nourris, encore plus mal vêtus, ses soldats improvisés surent pourtant faire bonne figure dans des rencontres inégales et arrêter, pendant quelque temps, les progrès de l'invasion.
Partout où il conduisit ses hommes au feu, le capitaine Le Pippre leur donna l'exemple d'un inaltérable sang-froid. Quelquefois il fit plus que son devoir. — On le vit bien le jour où il alla , sous la mitraille,, relever un de ses mobiles blessé. Ce trait de bravoure fut cité par plusieurs journaux (1); mais Le Pippre n'en tira jamais vanité : il trouvait son action toute simple. C'était, en effet, sa bonté compatissante qui la lui avait conseillée.
Sa résistance physique n'était pas malheureusement à la hauteur de son courage. Les longues marches dans la neige, les alertes continuelles, les nuits sans sommeil, et surtout les duretés d'un hiver exceptionnellement rigoureux, eurent bientôt raison d'une santé qui avait besoin de ménagements. Après la pénible retraite d'Orléans, il tomba si gravement malade, qu'on dut l'obliger à prendre un congé pour passer quelques jours de convalescence en Normandie, dans sa famille.
Ce fut pour lui un véritable désespoir. Mais, s'il était séparé de ses soldats par la distance, sa pensée ne les quittait pas. Son éloignement était comme un exil ; et pourtant, il sut le mettre à profit pour s'occuper du bien-être de sa compagnie. A cette époque, il s'était formé à Ryes, par l'initiative des présidents des commissions municipales, un comité qui s'efforçait de centraliser, pour les faire parvenir aux mobiles, les
(1) Notice sur Septime Le Pippre, par Georges Villers.
envois de leurs familles et les dons du canton. Le capitaine Le Pippre, qui savait ce qui manquait à ses hommes en vivres et en vêtements, devint l'âme de cette patriotique institution. Soit directement, soit par correspondance, il fut l'éloquent interprète de ses frères d armes, et détermina plus d'une bonne volonté indécise à faire des sacrifices en leur faveur.
Grâce à un repos bienfaisant et aux soins .d'une famille dévouée , le convalescent commençait à retrouver des forces, lorsqu'il apprit que l'armée de Chanzy, dont son régiment faisait maintenant partie, venait d'opérer sa concentration auprès du Mans, pour tenir tète aux efforts combinés des corps du prince Frédéric Charles et du duc de Mecklembourg.
Aussitôt sa résolution est prise, et il fait ses adieux à sa famille. En vain des amis essayent-ils de lui persuader qu'il n'est pas encore en état de faire campagne, et que, d'ailleurs, son congé n'expire que dans deux semaines. Il ne veut rien entendre, et n'écoute que les conseils de son cœur vaillant : « Mes soldats vont se battre, dit-il, ma place est au milieu d'eux. »
Et il part, quittant les siens, qu'il ne reverra plus.
Vers la fin de décembre, il arriva au corps. Comme il était le plus ancien capitaine du bataillon (il avait alors 37 ans), on lui en confia provisoirement le commandement. Et c'est en cette qualité qu'il présida bientôt au nouvel armement des mobiles.
On venait en effet de recevoir, au village deFontay, près de Sargé, des caisses de chassepots. C'était un
peu lard; mais on n'en accepta pas moins avec joie les fusils nouveau modèle. Car les anciens, outre leur portée insuffisante, étaient si défectueux, qu'ils laissaient quelquefois nos troupiers pour ainsi dire désarmés au plus fort de la bataille. On en avait vu quelques-uns' obligés de démonter les batteries de leur fusil au milieu du combat, avant de pouvoir s'en servir.
Sachant ce que la possession d'une bonne arme inspire de confiance au soldat, Septime LePippre, avec l'aide de M. Guillouard, capitaine de la lrc compagnie, passa toute la nuit du 9 janvier à faire sortir les armes de leurs caisses, et à remettre en place les pièces qui en avaient été séparées.
Son activité fut telle, que, dès le lendemain au matin, on put distribuer les chassepots aux 1er et 2e bataillons.
Cette opération se fit dans la cour de la ferme, où la neige, tombée pendant la nuit, formait un épais tapis dans .lequel on enfonçait jusqu'aux genoux. Les flocons blancs tombaient toujours, et, malgré cela, on apprit sans désemparer aux mobiles le maniement de la nouvelle arme.
Vers midi, les deux bataillons reçurent l'ordre de gagner Savigné-l'Evêque. Toute la nuit, ils y restèrent sous les armes. Au loin, on entendait le bruit de la canonnade dans la direction du Mans, où la bataille était engagée. A tout instant, nos mobiles s'attendaient à être appelés pour y prendre part. Aussi, malgré la
fatigue, malgré un froid terrible, se prêtaient-ils sans murmurer à d'incessants exercices, qui leur permettraient de se familiariser avec une arme à laquelle chacun d'eux pouvait devoir bientôt son salut.
La grande lutte continuait, apportant, un peu assourdis par la neige qui tombait, les grondements lointains de l'artillerie. Mais les détonations du canon ne paraissaient pas se rapprocher; c'était la fusillade maintenant qui devenait plus distincte.
Le capitaine Le Pippre et ses compagnons d'armes en connurent bientôt la triste raison. Les Prussiens venaient de s'emparer de la position importante de la Tuilerie, et la bataille était perdue. La retraite de l'armée commençait. Le 1er bataillon n'allait plus se battre avec l'espoir de contribuer à une victoire : il devrait se sacrifier pour protéger le passage du 16e corps, qui fuyait devant l'ennemi dans le plus affreux désordre.
Malgré cette débandade, qui, par une contagion trop fréquente en pareil cas, aurait pu entraîner celle d'une troupe à peine aguerrie, le 1er bataillon ne perdit ni son sang-froid ni le sentiment de l'honneur. La voix de ses chefs fut écoutée, et il alla prendre résolument les différentes positions qui lui furent assignées pour arrêter l'ennemi.
Celui-ci approchait lentement, mais sûrement, et ses progrès s'annonçaient parle crépitement de plus en plus accusé de ses feux de tirailleurs. Point d'artillerie, point de cavalerie ; car la nature du pays ne lui en permettait pas l'emploi.
Dans les terrains accidentés où le combat décisif devait avoir lien, entre Savigné-l'Evêque et Saint- Corneille, ce ne sont en effet que fossés couverts d'arbres et petits vallons boisés, creusés en forme de ravins; une sorte de bocage favorable aux guerres de partisans. Il est vrai qu'on était en plein hiver, et que les arbres ou les fourrés n'offraient plus à la résistance les ombrages qui auraient pu la protéger. Mais les Prussiens, malgré l'avantage du nombre, qui leur restait toujours, avaient dû renoncer à se servir de leurs canons et de leurs cavaliers. On croyait donc pouvoir lutter, et on le tenta courageusement.
C'est à ce moment que Septime Le Pippre reçut l'ordre d'appuyer avec ses hommes les 5e et 6e compagnies, qui commençaient à plier près des fermes de la Perrine. De son côté, le capitaine Guillouard, qui avait été son collaborateur pour l'armement des mobiles, dut se séparer de lui pour mener sa compagnie à la défense du château de Touvoie. On se serra la main, et cette poignée de main, la dernière, donnée à un compatriote par Le Pippre, fut comme un suprême adieu fait au pays qu'il ne devait plus revoir.
Après avoir traversé avec ses mobiles le vallon qu'arrose la vive Parence, le capitaine de la 4° compagnie se trouva tout à coup en contact avec l'ennemi. C'était tout un bataillon de Wurtembergeois. en partie dissimulé par l'épaisseur d'un bois, en partie déployé parallèlement à la route de Saint-Corneille.
Le combat commença aussitôt par une vive fusillade. Les mobiles s'étaient dispersés en tirailleurs, s'abritant derrière les arbres ou dans le creux des fossés. De là, ils tiraient comme à la chasse, en visant, et faisaient beaucoup de mal à leurs adversaires. Mais ceux-ci avançaient toujours, et les mobiles reculaient pas à pas. Malgré l'avantage du terrain, étonnamment accidenté, ils perdaient du monde, tant les feux de bataillon des Allemands étaient incessants et 'meurtriers. C'était une pluie de balles qui, passant dans le verglas des branches, saupoudrait l'air d'une poussière de neige.
A quelque cent mètres de là, le R. P. Granger, l'aumônier du 1er bataillon, suivait les péripéties du combat, attendant qu'on vînt le chercher pour assister quelque blessé. Hélas ! il n'attendit pas longtemps. Un mobile (1), qui courait, lui cria en passant: « Le capitaine Le Pippre tombé là-bas, blessé mortellement. »
L'aumônier s'élança aussitôt dans la direction qu'on lui indiquait. Et, à deux cents pas environ, il trouva le pauvre capitaine étendu sur la neige, qu'il rougissait de son sang. Une balle, qui avait pénétré dans la poitrine, était sortie par le côté, après avoir atteint le foie. L'officier blessé était désarmé; un peu plus loin, le chassepot d'un mobile était brisé.
(1) Le P. Granger ne fut pas appelé auprès du capitaine Le Pippre par le docteur Legougeux, comme cela a été dit par erreur dans les Récits historiques de la Garde mobile du Calvados, p. 206. Le médecin aide-major donnait, à ce moment-là, des soins à deux blessés sur un autre point du champ de bataille^
Le P. Oranger comprit aussitôt ce qui s'était passé. Car, clans les nombreuses rencontres auxquelles il avait assisté, il avait remarqué que les Prussiens, quand ils étaient maîtres du champ de bataille, avaient l'habitude d'enlever leur sabre aux officiers blessés, et de rompre les fusils des soldats mis hors de combat.
L'ennemi venait donc de passer par là. Et, suivant sa tactique ordinaire, il avait exécuté un mouvement tournant d'une rapidité si foudroyante, que le malheureux capitaine n'avait pas eu le temps d'être secouru par ses hommes, qui battaient en retraite.
Malgré le succès de cette manœuvre, les mobiles tenaient encore et la fusillade continuait. De quel côté étaient les nôtres, de quel côté l'ennemi ? L'aumônier ne pouvait le savoir. Il entendait seulement les balles siffler à ses oreilles. Alors il se pencha sur le blessé, l'aida à se soulever et lui fit faire quelques pasjusqu'au talus d'un fossé. Il croyait y trouver un abri pour lui et l'officier; mais il avait compté sans le mouvement tournant qui s'achevait. Protégé un instant par le rempart de terre, il devenait, avec son compagnon, suivant les hasards de la manœuvre, la cible des balles prussiennes ou des balles françaises.
Il n'eut ni le temps ni la peine de prendre une nouvelle résolution. Car les masses profondes des Allemands avaient cerné les mobiles avec une telle promptitude, que ceux-ci ne purent leur échapper que par la seule route restée ouverte, celle de Savignél'Évêque. Ils laissaient entre les mains de l'ennemi
bon nombre de prisonniers, parmi lesquels plusieurs officiers et le médecin du régiment, M. Legougeux, qui fut surpris au moment où il pansait deux blessés dans une chaumière.
Le bruit de la fusillade s'éloignait, et les Allemands restaient maîtres du terrain, si vaillamment disputé. Le P. Granger dut faire appel à leur humanité pour obtenir qu'on s'occupât du capitaine Le Pippre. On l'écouta d'autant mieux qu'il venait d'être reconnu par un des officiers ennemis, qui l'avait vu secourant les blessés dans les combats livrés aux environs de Dreux.
Un chirurgien prussien fut donc appelé auprès du capitaine Le Pippre. Après le pansement, on le fit asseoir sur un fusil mis en travers, que soutenaient deux soldats, sur lesquels il s'appuyait, les bras pendant sur leurs épaules. Le P. Granger, tenant le fusil que l'un des porteurs avait dû abandonner, suivait ce triste convoi. On arriva ainsi dans la ferme de la Périolée, où se trouvaient déjà trois blessés prussiens.
Dans la soirée, un second chirurgien allemand vint examiner le capitaine Le Pippre. « C'est un homme perdu ! » dit-il à l'aumônier. Et, à partir de ce moment, on ne donna plus de soins au blessé. Vers dix heures, le major Sedlitz, commandant le 76e prussien, entra dans la ferme et demanda un lit; mais il n'y en avait qu'un de disponible. Quand il eut constaté l'état alarmant de l'officier français, le major eut la délicatesse de lui céder le seul lit vacant, et se contenta d'un
matelas placé à terre, à côté de celui qu'occupait déjà l'aumônier près du blessé.
Le lendemain au matin, les Prussiens quittèrent la ferme, et le P. Granger se trouva seul avec le mourant. Que faire ? Il ne pouvait abandonner le pauvre capitaine, et cependant il lui fallait, d'un autre côté, rejoindre son balaillon, qui battait en retraite. Il pensa alors à demander un lit dans l'ambulance française de Saint-Corneille. Mais il la trouva dans un tel désarroi, et fut si péniblement frappé à la vue de pauvres diables qui râlaient auprès de cadavres en putréfaction, qu'il renonça à y faire transporter son blessé. Il revint donc à la ferme et chercha un camion dans les environs. Avec l'aide d'un jeune garçon, il déposa le capitaine Le Pippre dans la petite voiture. L'enfant s'y attela, le P. Granger poussa en arrière.
Après avoir fait ainsi deux ou trois kilomètres dans la neige, ils arrivèrent au bourg de Savigné-l'Évêque. L'aumônier en connaissait le curé ; il savait que c'était un homme de cœur. Il put donc lui confier le blessé en toute sécurité et s'en aller, rassuré, à la recherche de son régiment.
Malgré les soins dévoués dont il fut entouré, le capitaine Le Pippre succomba le 22 janvier, ferme devant la mort, qu'il envisagea, malgré d'horribles souffrances, avec le courage du soldat qui a la conscience d'avoir fait son devoir.
Un trait bien touchant et qui prouve combien Septime le Pippre était estimé de ses mobiles. Quand
ceux-ci apprirent sa mort, ils réunirent, au moyen d'une collecte, la somme nécessaire pour faire retirer son corps des lignes prussiennes et le ramener à Vil— liers-le-Sec.
C'cstlà, en effet, dans ce petit village où l'artiste avait lant travaillé, que ses obsèques eurent lieu trois mois après, le 2 mai 1871, avec le concours de plusieurs de ses compagnons d'armes et d'une nombreuse assistance, accourue de tous les points du département.
Sur sa fosse, prématurément ouverte, il y eut, à côté des discours officiels, des paroles émues d'amis.
Mais ce qui parla plus éloquemment encore, ce fut l'embarras navrant de ceux qui, venus pour rendre hommage au brave tué à l'ennemi, ne savaient plus que verser des larmes. On oubliait le soldat, et l'on ne se rappelait plus que l'homme compatissant qui, en aimant les aulres, avait trouvé le secret de s'en faire aimer.