‹ Le peintre et aquarelliste Septime le PippreChapitre 3 sur 8 · L'ŒUVRE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE

Le peintre de tableaux

Le public, routinier, n'aime pas être dérangé dans le jugement qu'il s'est habitué à porter sur un artiste. S'il l'a classé, un beau jour, parmi les dessinateurs, il n'en démordra plus. Interdiction au malheureux d'aborder un genre auquel on prétend qu'il reste étranger.

Tel fut le cas de Gustave Doré. Tout le monde s'accordait à lui reconnaître, comme illustrateur, une verve incomparable, une fantaisie débordante, un sentiment très puissant de la caricature. Mais, quand il eut l'imprudence d'exposer des tableaux, personne ne consentit à y trouver du talent. On était dérouté. Et, malgré les qualités de composition et de coloris que l'on rencontre dans certaines des toiles de Doré, la Bataille d'Inkermann, par exemple, la critique lui signifia

toujours de laisser là le pinceau pour retourner à son

crayon.

tj

Ce fut aussi l'histoire de Septime Le Pippre. Connu surtout comme aquarelliste, on ne lui a plus permis d'être peintre. Dans les ventes où Ton expose ses aquarelles, gouaches, sépias, lavis et dessins, les amateurs couvrent volontiers les enchères. Mais qu'on offre par hasard une de ses toiles, il n'y a plus d'entrain. La raison? Ceci a tué cela; il réussissait trop l'aquarelle pour brosser convenablement un tableau. Une légende s'est ainsi établie, qui ne relève d'aucune observation sérieuse.

Ces sortes d'injustices doivent-elles être exclusivement attribuées à la force de l'habitude? Nous ne le pensons pas. Il doit y avoir là une autre cause, qu'un moraliste exercé découvrirait sans grand effort. Car cette façon légère d'apprécier une œuvre ne s'applique pas seulement aux beaux-arts \ elle est peut-être encore plus usitée dans la vie littéraire. Tout le monde sait qu'un livre de critique, fût-il un chef-d'œuvre, n'aurait aucune chance de succès s'il était signé par un écrivain classé parmi les romanciers.

Bien qu'il soit difficile de remonter de tels courants d'opinion, c'est un devoir de l'essayer. Nous le ferons sans exagération; et, malgré la sympathie qu'il nous inspire, nous nous garderons bien de surfaire le talent de l'artiste dont nous nous occupons.

Des deuxqualitésessentiellesquifontunbon peintre : l'art de composer et le coloris, Septime LePippreposséda

certainement la première, La seconde lui manqua trop souvent, nous l'avouons ; mais elle apparaît dans plusieurs de ses toiles avec une intensité qui nous prouve qu'il était capable de donner de la vivacité aux lumières par la vigueur des empâtements. Si l'on peut reprocher à beaucoup de ses tableaux un ton uniforme, une certaine mollesse, il en est d'autres, comme son hussard en vedette (collection G. Villers) et son trompette de cuirassiers (collection Chotard), qui se recommandent par l'éclat du coloris et la crânerie du coup de brosse. Son tort, c'est d'avoir été inégal ; c'est de s'être contenté trop souvent d'effleurer la toile au lieu de l'attaquer avec ces mouvements énergiques du pinceau où l'on sent frissonner l'inspiration.

En tant que coloriste, il est donc incomplet, ou plutôt journalier. Mais, pour la composition d'un tableau, nul mieux que lui ne connaît le secret de la mise au point. Qu'il présente un seul personnage ou qu'il remue des masses, il sait, d'une main sûre, centrer l'intérêt. En aucun cas celui-ci ne se disperse ou ne s'égare. Tout ce qui est accessoire, objets inanimés ou figurants, ne tient que la place qu'il faut pour donner plus de valeur à l'action principale.

Voyons l'artiste à l'œuvre. Ce sera la meilleure manière de le juger. Au Salon de 1863, Le Pippre exposait un tableau intitulé: Épisode du combat d'Icheriden, le 24 juin 1857. C'est à cette date, pendant l'insurrection de la grande Kabylie,que la division du général

Mae-Mahon enleva celle position après une lutte acharnée.

Situé au bord d'un précipice infranchissable , Icheridcn ne pouvait être attaqué que par un seul côté. Mais, là encore, le terrain, extrêmement accidenté , était protégé par deux contreforts où l'ennemi avait construit des retranchements avec d'énormes pierres, de gros troncs d'arbres, des poutres et même des portes de maisons. Ces ouvrages, crénelés et fortifiés avec une intelligence remarquable, étaient défendus par 4,000 Kabyles, les plus énergiques de toutes les tribus des environs, tandis que les Français , à cause du peu de développement qu'offrait le sommet des contreforts, n'avaient pu engager que 2,200 hommes. Après un vif engagement d'artillerie, la brigade Bourbaki se précipita sur les Arabes avec la plus grande résolution. Mais, arrêtée par les feux qui sortaient des créneaux, incessants et meurtriers, elle aurait été anéantie sans le prodigieux mouvement tournant du 2e régiment étranger, qui assura le succès de la journée, succès chèrement payé, puisque quatorze officiers, dans les deux bataillons de zouaves, et sept, dans le bataillon du 54°, restèrent sur le terrain.

Ce lait d'armes sanglant eut un grand retentissement dans toute l'Algérie, et l'ennemi lui-même, malgré sa défaite, rendit hommage à l'héroïsme de la légion étrangère.

« Aujourd'hui, ma tribu est soumise, disait l'un de

« ces Kabyles (1), je suis l'ami des Français. Comme à « un ami, dis-moi quel élait ce diable enchanté qui « marchait à cheval en (ête des tiens à Icheriden. Je « lui ai tiré deux coups moi-même ; tous, nous le « visions; nous étions plus de mille tirant sur lui. (( Nous voyions nos balles soulever la terre autour de « son cheval par poussières. Il avançait toujours. « Donne-moi son nom pour que je le garde. »

C'est cet épisode, raconté par un Arabe, que Le Pippre a adopté pour son tableau. Avec un sens très juste, il a choisi l'instant caractéristique où le commandant Mangin (2), pour entraîner le bataillon tête de colonne, s'élance à cheval dans un des retranchements kabyles. Car c'est lui le diable enchanté, comme l'appelle naïvement l'homme de la tribu des Beni-Idjer. Bondissant par-dessus les poutres accumulées de la barricade, offrant sa poitrine aux balles qu'on lui tire à bout portant, c'est lui qui ne craint pas de faire exécuter à sa moulure un de ces sauts d'obstacles que n'oserait pas risquer le plus audacieux des jockeys.

Il est là, au centre de la toile, l'épée à la main, enlevé par un bond prodigieux, se retournant vers ses

(1) Paroles citées par M. Émile Carrcy dans ses Récits de Kabylie.

(2) On a dit que le peintre avait voulu représenter ici, non le commandant Mangin, mais le général du Bessol, qui a quitté le service comme commandant du 19e corps d'armée. Il est bien vrai que le général du Bessol fut un do ceux qui se distinguèrent par leur bravoure au fameux combat d'Icheriden ; mais, n'étant alors que capitaine, il ne devait pas être monté, comme le sont aujourd'hui les officiers de ce grade. Septime Le Pippre était l'ami du général du Rer.sol, et c'est pour lui qu'il peignit ce tableau, dans l'été de 1862, à Ver.

légionnaires et gardant, dans son élan irrésistible, le calme imperturbable du chef qui veut enseigner le sacrifice par l'exemple. Son regard appelle ses soldats et leur dit : « Suivez-moi ! » Mais il y a en même temps, dans l'expression attristée de son visage, comme le regret de conduire tant de braves gens à la mort. Indifférent pour lui-même, on sent qu'il est pris d'une angoissante pitié pour ses humbles frères d'armes. Ceux-là n'ont pas de grades à espérer. Ils se savent attendus au pays ; mais combien y retourneront? Combien, au contraire, vont semer de leurs cadavres ces retranchements défendus avec une sauvage énergie? Le chef seul y pense, tout en montrant le chemin où il faut faire son devoir. Et cette leçon d'héroïsme est comprise ; car, autour de lui, c'est une lutte terrible, un carnage effroyable.

Avec quelle furie ce troupier enfonce sa baïonnette dans la poitrine d'un Kabyle ! Et cet autre, avec quel entrain il enjambe les obstacles, la main sur la gâchette de son fusil, tandis qu'un de ses camarades, frappé mortellement, tombe auprès de lui à la renverse. Et tous les Kabyles qui sont là à deux pas, visant, tirant, dans leur suprême journée de poudre, et tout cet acharnement des combattants, clans l'idée de l'artiste, ce n'est, pour ainsi dire, que le cadre de son véritable tableau. Car tout l'intérêt du drame, en vérité, n'est pas là. Il est dans la pensée du commandant, dans ce voile de mélancolie qui flotte sur ses traits sans en altérer l'éloquent appel.

Dans une autre composition militaire, l'artiste nous conduit au bord d'une de ces tranchées creusées par le Génie devant Sébastopol, pour permettre à notre armée d'atteindre la tour Malakoff. Dans le ciel brumeux, au-dessus du fossé étroit et profond, un obus trace sa lumineuse parabole. Un jeune conscrit, peu habitué au feu, s'enfuit devant le projectile, tandis que, à deux pas de lui, un soldat du Génie, agenouillé, lève sa pioche et continue tranquillement son travail de terrassier. C'est tout, et c'est assez pour nous émouvoir et nous faire sourire. Car le conscrit, la bouche béante, l'œil démesurément agrandi par la peur, n'a pas tout à fait perdu la tête ni l'appétit. Surpris au milieu de son repas par l'inquiétant éclair, il s'est empressé de décamper, mais sans oublier sa gourde et sa gamelle, qu'il tient précieusement de la main droite. Nous ne tremblons pas pour lui ; car les traits bouleversés du pauvre affolé sont d'un ahurissement qui fait rire. Il craint pour sa peau sans doute ; mais il se mêle à ce sentiment une autre inquiétude, celle de lâcher son dîner, qui est d'un comique irrésistible. On ne saurait trop louer non plus l'entrain avec lequel s'échappe notre peureux. Il n'y a pas que ses jambes qui courent. Sa capote elle-même a des ailes. Ce n'est plus la lutte, mais la course pour la vie (1).

(1) Cette composition n'est qu'un épisode du tableau, exposé au Salon de 1859 par Armand Dubaresq sous le titre de Mort du général Bizot. Suivant la famille de Septime Le Pippre, celui-ci, qui travaillait dans l'atelier d'Armand Dumaresq, aurait ainsi exécuté différents morceaux qui furent utilisés par son maître dans plusieurs de ses grandes toiles.

Si Le Pippre sait rendre avec fougue les épisodes d'une bataille : redoutes enlevées à la baïonnette ou charges de cavalerie, il n'oublie pas que la guerre est faite aussi d'embûches et de ruses pour tromper, ou surprendre l'ennemi. Ainsi comprise, c'est bien, comme on l'a dit, la chasse à 1 nomme. Mais, clans ce genre, l'audace ne suffit pas. Il faut de l'imagination et cle l'invention; et il est nécessaire de se renouveler. Bombonncl, le tueur de panthères, se servait habituellement d'une chèvre pour tenter et attirer sa proie; et le moyen lui réussissait toujours, parce que, les fauves n'étant conduits que par leur appétit, il n'y avait qu'une seule manière de les tromper sûrement. Aveç l'homme, dont les passions sont multiples, on doit, pour mettre son intelligence en défaut, approprier à chaque cas un procédé nouveau.

Il n'y a donc que les professionnels de la guerre, rompus au métier, qui aient assez de ressources dans l'esprit pour ne jamais être pris au dépourvu. Nos pauvres petits troupiers, qui ne font que passer dans le rang, seraient bien incapables de concevoir et d'exécuter de si machiavéliques stratagèmes.

C'est ce que Le Pippre a parfaitement compris en choisissant, pour héros de son tableau Le Piège, un zouave, c'est-à-dire un de ces irréguliers qui, ne se contentant pas de risquer leur peau dans les affaires générales, aiment surtout à faire le coup de fusil pour leur compte dans les combats aventureux d'avantpostes. N'étant plus sous l'œil du chef, ils secouent le

joug de la discipline, et, heureux d'être libres, indépendants, ils se battent à leur façon et se livrent aux fantaisies les plus téméraires.

Celui que le peintre nous représente est assis au centre d'un fourré épais, dans la pose d'un chasseur à l'affût, le doigt sur la détente du fusil. Le gibier qu'il attend, ce sont deux soldats autrichiens, qu'il voit s'avancer sans défiance à travers la plaine.

Tout dans cette toile est d'une précision et d'une intensité de vie qui n'a d'égale que la clarté dont elle est ensoleillée. Mille rayons, filtrant à travers les feuilles, viennent éclabousser de leurs paillettes d'or le zouave accroupi et ce qui reste de sa première victime.

Près du guetteur, un fusil et une giberne étalés sur le sol et, derrière lui, deux jambes roidies, sortant d'un buisson, nous indiquent clairement le prologue du drame auquel nous allons assister. Il n'y a qu'un instant, le zouave s'est glissé, en rampant comme un peau-rouge, jusqu'à une sentinelle perdue qu'il a surprise et tuée. La dépouille du mort, son sabre et sa bufïïeterie, ont été accrochés à un arbre rabougri, dont les branches sont passées dans l'habit blanc taché de sang. Le tout couronné de la coiffure du malheureux. Voilà le piège imaginé pour tromper l'ennemi, qui pourra croire, à une certaine distance, que le factionnaire autrichien est toujours debout, à son poste.

C'est en effet l'heure de relevée, et deux soldats s'approchent pour changer la sentinelle. L'un d'eux

môme, le caporal sans doute, montre d'un geste le sinistre mannequin, comme pour indiquer la silhouette du camarade qu'on doit remplacer. Et le chasseur d'hommes est là qui guette sa proie. Toute son attitude est bien celle du braconnier, sûr de son arme et de son coup d'œil. Il escompte d'avance le succès: une balle le débarrassera du premier autrichien, et sa baïonnette aura facilement raison du second. Car on sent que cet homme vigoureux, alerte, replié sur lui-même, aura des muscles de fauve pour bondir du fourré et achever par la force ce qu'il a commencé par la ruse.

Impossible d'exprimer plus de choses avec des procédés plus simples. Nous retrouverons les mêmes qualités dans une autre toile intitulée Le dernier devoir. Ici, la scène n'a rien de composite, et l'invention plaisante ne s'y mêle plus au drame. Tout y est grave, sombre même, comme le paysage où se passe l'action.

C'est l'heure du crépuscule. Au ciel, une traînée lumineuse, laissée par le soleil qui se couche, éclaire lugubrement les lointains indécis. Une envolée de corbeaux passe au-dessus d'un immense steppe, attirée sans doute par les cadavres d'un champ de bataille, que l'on devine, mais que l'œil n'aperçoit pas. Car tout paraît désert. Ni canons culbutés, ni caissons renversés, ni chevaux emballés, ni fusils abandonnés. Dans la vaste solitude, une seule créature vivante près d'un mort. C'est un vieux zouave, à longue barbe, assis sur le bord d'une fosse qu'il vient de creuser pour ensevelir son camarade.

Celui-ci, plus jeune, avec la moustache et l'impériale, gît sur le clos, le bras droit allongé, tandis que la main gauche s'appuie, inerte, sur sa poitrine. Les jambes ont été redressées et couvertes d'un manteau qui servira de linceul. Une croix, faite de deux bâtons entre-croisés, est là près de la pioche et de la pelle qui ont collaboré à la triste besogne.

Lassé, le fossoyeur se repose un instant, trne de ses jambes appuyée, par-dessus le vide, sur un des bords de la fosse, tandis que l'autre plonge dans le trou béant. L'artiste a-t-il voulu indiquer, par cette attitude symbolique, que le soldat a toujours un pied dans la tombe? Cette pensée n'est pas faite pour effrayer le vieux zouave. Tranquillement, comme le soir au bivouac, après le combat, il bourre sa pipe.

Et, tournant légèrement la tête du côté du mort, il laisse tomber sur lui un long regard compatissant. Ce n'est pas de l'attendrissement; c'est le regret d'une philosophie pratique, où se môle quelque chose de personnel. On devine ce qu'il murmure au brave, tué à l'ennemi: « Adieu, mon vieux ! Ce sera peut-être demain mon tour ! » Et il traduit ainsi à sa manière, en réaliste, cet avertissement que l'on imprimait autrefois en tête des lettres de part pour un décès : « Hodie mihi, cras tibi. » Quelques-uns reprocheront peut-être à ce zouave d'être trop impassible. A notre avis, il est la personnification vraie de la philosophie résignée du soldai.

C'est un sentiment analogue de sacrifice, en quelque sorte professionnellement accepté, que nous retrouvons

dans la toile intitulée L'adieu du zouave (collection Vaussy). Au centre d'un paysage africain, fermé par les premiers contreforts d'une chaîne de montagnes, un zouave, blessé à la jambe, est tombé au milieu des hautes herbes. S'appuyant de la main droite sur le sol, il réussit à se soulever et salue de la main gauche, avec sa chéchia, ses camarades dispersés en tirailleurs, qui s'éloignent en faisant le coup de feu avec des cavaliers arabes. Ce n'est pas le geste du malheureux qui se voit abandonné et appelle à son secours; c'est l'adieu mélancolique du brave qui, acceplant les impérieuses nécessités de la guerre, consent à perdre la vie ou la liberté. Tout ce petit drame, dont l'action se passe dans la conscience du soldat délaissé, nous émeut profondément, comme tout ce qui nous met en face de ces cruautés du sort contre lesquelles il n'y a pas de lutte possible.

L'impression que nous ressentons en face d'une autre toile: Loin du pays (1), est moins douloureuse. Il ne s'agit plus ici des scènes atroces ou navrantes du champ de bataille. Au bord d'une haute falaise, un jeune zouave est assis, les mains croisées sur les genoux, les yeux fixés sur un vapeur qui gagne la haute mer. Indifférent à tout ce qui l'entoure, il n'entend ni les rires ni les cris de ses camarades, qui, à quelques pas de lui, devant les tentes dressées, jouent

(1) Le Monde illuttr-ô a donné, dans son numéro du 22 janvier 1870, un dessin gravé de ce tableau.

aux cartes ou fredonnent des chansons. Toute son âme est avec le navire qui s'éloigne. Il semble faire partie de son équipage, y déposer le meilleur de ses souvenirs et de ses pensées. Avec lui, il va au bon pays de France, le devance même, aborde au rivage pour se jeter dans les bras de ceux qu'il aime, et qu'il ne reverra peut-être qu'en rêve!

Dans les tableaux qui précèdent, l'action se concentre sur un seul personnage. Voici maintenant une foule, et là encore le peintre, avec les moyens les plus simples, les plus naturels, sans effort et sans artifice, nous jette au milieu du sujet. Ses acteurs sont nombreux, et cependant il n'y a dans l'esprit du spectateur ni doute ni confusion.

C'est une plage sans rochers, où la tempête, en passant sur la crête des vagues, détache de moelleuses écumes qui viennent blanchir la grève jusqu'aux premières herbes de la dune. Car il a fait une nuit terrible. Et là-bas, à l'horizon, on entrevoit une mer encore démontée, qui noie le pied des falaises d'une buée intense. Sur un banc de sable découvert, une barque est échouée, montrant sa carcasse d'où sortent, comme de grands bras, les ossatures de sa charpente réduite par la fureur de la bourrasque à l'état de squelette.

Sur la dune, et tournant le dos à une petite colline dominée par un phare, s'avance une longue procession. En tête un curé, beau vieillard à cheveux blancs, marche d'une rapide allure en tenant ouvert sous ses yeux un livre de prières. Malgré la violence du vent, qui

creuse dans sa soutane des plis profonds et ondoyants, il allonge le pas énergiquement, lisant ou psalmodiant. A sa droite, un marin, pieds nus, s'appuyant d'une main sur un bâton, tenant de l'autre son chapeau, tourne la tête du côté du prêtre pour l'écouter ou lui donner des répons. Près de lui trottine un enfant de douze à quatorze ans, le mousse sans doute de la barque naufragée, comme le matelot en est certainement le patron. Derrière ce premier groupe, d'autres marins, les hommes de l'équipage, également pieds nus et tête découverte. Puis des femmes, parentes ou amies, coiffées de bonnets blancs, lisent aussi dans leur livre, comme le curé.

Point n'est besoin de légende à ce tableau. Et c'est là un des côtés frappants du talent de Le Pippre. Tout de suite, au premier examen, chacun de ses personnages nous dit ce qu'il est et ce qui lui est arrivé. Ceux-là ont fait naufrage pendant la nuit. Ils ont vu la mort de près, et, au moment où ils étaient précipités dans les profondeurs noires de l'eau, ils ont fait un vœu à la Vierge.

A quel sanctuaire vont-ils? Là encore, Faspect du paysage maritime va nous rapprendre. C'est un coin bien connu du peintre, et qu'il a plus d'une fois reproduit. Les falaises perdues dans la brume, ce sont celles d'Arromanches, et ce phare, d'où descend la procession, c'est celui de Ver. Tous ces pèlerins recueillis vont donc se rendre, à trois lieues de là, à la chapelle de Notre-Dame de la Délivrande, lieu célèbre, depuis

longtemps consacré à la Vierge, où Louis XI vint faire ses dévotions. Mais ces braves gens iront s'y prosterner avec un cœur plus simple que celui du tyran de Plessis-lez-Tours ; car ils n'ont à se reprocher la mort de personne. Ils s'y présenteront aussi avec plus de bonne foi que ce marin, leur compatriote, qui, ayant fait vœu d'aller en pèlerinage avec des haricots dans ses bottes, eut soin de les faire cuire avant son départ pour le sanctuaire.

Un des mérites cle Le Pippre, c'est d'avoir su rester indépendant et original dans un genre cle peinture où d'autres ont trop souvent sacrifié la dignité de l'artiste au désir de plaire. Dans sa Chasse à courre à Comptégne, rien de la platitude ordinaire aux sujets officiels. Loin de flatter les souverains, il les relègue au deuxième ou troisième plan, comme des figurants du protocole. Tout l'intérêt de la toile se centralise dans la lutte terrible que soutient un malheureux cerf contre la meute hurlante des chiens. L'un de ceux-ci, plus acharné que ses congénères, a été projeté en l'air par les bois de la bête pourchassée. Mais on voit très bien que son infortune n'arrêtera pas l'ardeur des autres. Tout au plus y trouveront-ils une leçon dont ils sauront profiter. Car, changeant cle tactique, ils se concentrent, clans un ordre profond, pour ne pas attaquer leur ennemi isolément. La pauvre bête succombera bientôt sous le nombre; et, aux dispositions que prennent déjà les piqueurs, qui s'approchent à travers les fourrés, on sent qu'elle commence à être sur ses fins.

Los trompes vont sonner, et l'on se prépare à achever l'agonie du cerf en le seroant au couteau". C'est le denoûment lugubre qui précède l'hallali^ la fanfare triomphale de la cruauté de l'homme contre la bête sacrifiée à ses plaisirs.

Le coin de forêt qui sert de décor à ce drame de la vénerie se compose d'arbres de haute futaie, avec des allées qui s'enfoncent sous des ombrages mystérieux. Le paysage est largement dessiné, plein de jeux de. lumière d'un effet charmant. Quanta la couleur, nous n'en pouvons rien dire, puisque la toile n'existe plus. Achetée par l'État onze ou douze mille francs, elle avait été placée dans un escalier qui conduisait au cabinet de l'empereur, et elle lut détruite en 1871, lors de l'incendie des Tuileries(l).

Pour se délasser de compositions plus importantes, ou simplement pour s'exercer, Septime Le Pippre a peint souvent la nature morte. Il a même quelquefois traité ce genre en des toiles d'assez grande dimension, comme son Armure de cuirassier (collection Chotard), qui a 0,90 sur 0,75. C'est un peu exagéré, et nous préférons à cette étude un tout petit tableau où l'artiste a représenté un rat, guillotiné par la porte du piège où il s'est risqué (collection Octave Le Pippre). Le corps de la bête, encore tout hérissé par la peur et la suprême lutte pour la vie, est d'un réalisme excellent.

(1) Il a été fait do ce tableau plusieurs lithographies de dimensions différentes. Le docteur Chotard, de Creully, en possède une très grande et très belle.

Mais, en général, clans ce genre où l'on voit, à notre avis, trop de tables chargées de vaisselles et de victuailles, Le Pippre n'a pas donné une note bien originale. Il n'avait pas cette science du trompe-l'œil où Biaise Desgoffe excelle. Nous ne le regrettons guère; car cette imitation froide du réel, par des procédés et des jeux de lumière, nous paraît être en peinture ce que, dans le genre dramatique, le Cirque est au Théâtre Français. Tout pour les yeux, rien pour l'esprit. Le Pippre valait mieux que cela, et nous allons bientôt le voir. Il était fait pour l'expression la plus intense de la vie„

L'aquarelliste

Avec du travail, moins de hâte dans la production, une étude plus attentive du coloris, Le Pippre aurait pris certainement une place honorable parmi nos peintres de tableaux. Pour devenir un excellent aquarelliste,'il ne lui a'fallu aucun effort. En cet art, la nature avait fait pour lui tous les Irais. Il y fut un improvisateur d'une fécondité extraordinaire et d'une sûreté de main rare. Ses croquis et ses études, jetés de çà de là sur ses albums en trois ou quatre coups de crayon, de plume ou de pinceau, ont une grande allure et rappellent les cartons des maîtres.

Nous avons parlé de plume. Mais, pour être plus exact, il faudrait dire qu'il la remplaçait, surtout pour ses dessins, par des tiges de roseau, qu'il cueillait dans les marais de Ver ou de Meuvaines. Il les taillait, et, avec leur pointe large et flexible, il obtenait des traits d'une vigueur étonnante ou d'une mollesse onctueuse.

Ceci n'était qu'un procédé de son invention, qu'un autre aurait pu également trouver. Ce qui était bien à lui, c'était la manière large et superbe de s'en servir.

Avec un tel instrument, il n'était pas possible de raturer, de revenir sur une ligne équivoque, mal venue ou tremblée. Il fallait, d'un seul bond, franchir la difficulté, en un mot être excellent du premier jet. En ce genre, point de retouche. Et c'est en cela que Le Pippre était un maître ouvrier. Pour s'en rendre compte, il suffit de voir, entre cent croquis, ceux où, comme en se jouant, il a esquissé une tête de soldat de la Révolution et un sapeur du temps de Louis-Philippe.

Voici encore une étude plus complète, d'un trait large, avec quelques ombres au lavis. Entre deux saules, un jeune chasseur, agenouillé, a suivi des yeux la course d'un lièvre à travers la plaine. De la main gauche, il tient son fusil sous la batterie, dans un équilibre horizontal ; de la main droite, il s'appuie sur une pierre qui lui a servi de pivot pour exécuter une sorte de mouvement tournant, tout en restant à son affût, sans perdre de vue le gibier. Tout le corps, en effet, opère sa conversion sur place sans que l'homme paraisse avoir bougé. Et cette manœuvre, presque insaisissable, est indiquée par de simples lignes donnant l'impression, très vive et très exacte, d'un braconnier qui remue tout en voulant faire le mort. C'est un mouvement de rotation qui vise en même temps à l'immobilité.

Pour ses aquarelles, gouaches, sépias ou lavis, Le Pippre commence ainsi par tracer à grands traits les contours de ses personnages ou les lignes de son paysage. Puis la couleur intervient par larges teintes plates. Mais rien d'uniforme, rien qui ressemble à un

dessin enluminé. Les tons se superposent, formant des ombres, des reliefs, où la lumière circule avec des blancs réservés ou rehaussés.

Toutefois, Le Pippre n'est pas un artiste à systèmes. Il s'inspire avant tout du sujet, et ne subordonne jamais celui-ci à un procédé. Il change de facture suivant les circonstances. S'il emploie habituellement de larges teintes, comme l'a fait, depuis, Boulet de Monvel, il ne se refuse pas, s'il doit en tirer de meilleurs effets, à se servir de lambeaux de couleurs et à éparpiller sur son papier des taches, à la manière de Jules Jacquemart.

Quelquefois même, si l'exiguïté du cadre l'exige, on le verra recourir à un pointillé qui lui permettra de donner, dans un espace très limité, les détails les plus minutieux. Ainsi, dans une cle ses gouaches, de 90 millimètres sur 45, il a eu l'art de faire entrer tout un escadron qui escorte un convoi dans un pays montagneux. Et, dans cette troupe en marche, on distingue la variété des uniformes, au-dessus desquels flottent visiblement les trois couleurs du drapeau.

Pour mettre tant de vie dans une composition minuscule, il faut y semer abondamment la lumière. Et, en cela, Le Pippre était assez riche pour se montrer prodigue. Peu d'artistes savent comme lui distribuer l'éclairage avec autant d'abondance que de précision. Quelques-uns sont même, sur ce point, si économes qu'ils semblent vouloir se soustraire à quelque spéciale imposition des portes et fenêtres. Lui les multiplie et les ouvre toutes grandes. Sur son papier

d'aquarelliste, le jour tombe à flots et n'est arrêté que par le jeu naturel des ombres ou l'obstacle des opacités. Et ce n'est pas seulement le soleil un peu tiède de Normandie qu'il connaît ; il sait rendre aussi les plaines de sable aveuglantes du désert africain. Dans le même pays encore, il fixera, avec une égale sûreté de pinceau, toutes les variations de la lumière à des heures différentes. Et jamais d'antithèses violentes entre les vives clartés et les ombres profondes; mais toujours la science des pénombres que la nature fait flotter, comme une transition, entre les ardeurs du jour et les refroidissements de la nuit.

C'est encore cet instinct sûr des dégradations qui l'a guidé dans sa manière de traiter les personnages et les objets de deuxième ou de troisième plan. En cela, on peut dire qu'il fut presque un novateur; car, de son temps, l'impressionnisme n'avait pas fait son apparition. Et Le Pippre est impressionniste en ce sens qu'il n'interprète pas la nature, mais la reproduit telle qu'il la voit. Il a une notion tellement exacte de la loi des valeurs qu'il ne se trompe jamais sur la façon dont un objet se comporte, suivant son importance ou son éloigriement. Aussi tous ses accessoires sont-ils exécutés d'une touche rapide, à la façon d'une ébauche. Un ou deux tracés, quelques coups de pinceau lui suffisent pour donner, moins la contexture d'une chose, que l'impression qui s'en dégage.

Voyez, par exemple, les filets que portent sur l'épaule ses deux pêcheurs de la plage de Ver. Un

aquarelliste de son époque aurait perdu beaucoup de temps et de peines à nous en tisser les mailles. Avec deux ou trois traits bien à leur place, nous avons la sensation de la lourdeur du filet et de la poche profonde où il va tout à l'heure emmagasiner les crevettes.

Souvent, avec une seule ligne brisée, sorte de tirebouchon, il figurera les jambes d'un cheval. Veut-il nous en montrer un qui va d'une allure rapide? quelques petits cercles, représentant les fers et posés où il faut, lui suffiront. Et nous voyons la bête galoper!

On devine ce que deviendront les personnages secondaires avec un artiste doué d'une pareille sûreté de main, d'un coup d'œil si juste. Point de danger que ceux-là restent étrangers à l'action principale, comme ces choristes d'opéra qui ne semblent préoccupés que de suivre la baguette du chef d'orchestre. Voici un carrefour de forêt où se rencontrent des chasseurs et des amazones. A droite cle l'aquarelle, un groupe de bûcherons et sabotiers, pauvres diables vivant et abusant de la forêt. Parmi eux, une femme, avec sa petite fille, regarde le brillant attroupement. L'enfant n'est qu'une silhouette, une tache sur le papier; mais son attitude est tout un poème de curiosité timide. Se cachant derrière les jupons de sa mère, elle avance un peu la tête pour voir les beaux messieurs et les belles dames qui lui font tant de peur. Et, bien qu'elle ne se risque pas beaucoup, on sent qu'elle ne se trouve point tout à fait sans courage, pour avoir osé démasquer un petit

coin de sa petite personne. Ce n'est rien, et c'est charmant.

A ces qualités, acquises ou naturelles, qui devaient faire de lui un de nos meilleurs aquarellistes, Le Pippre joignait une connaissance approfondie du costume et surtout de l'uniforme. Celui-ci n'avait pas de secrets pour lui. Il en savait les moindres variantes pour chaque arme et à chaque époque, si bien que ses dessins portaient avec eux leur date. Voilà le soldat d'Afrique: celui de la conquête et celui des dernières insurrections ; voici le troupier de la guerre de Crimée et celui de Solférino. Et, pour le passé, même connaissance précise de l'armure plate ou du bassinet des hommes d'armes du temps des Valois, des arquebusiers à chausses longues d'Henri IV, des fantassins à habit blanc et à perruques poudrées de Louis XV.

Mais il ne suffit pas, pour traduire la physionomie d'une époque, d'en reproduire fidèlement le costume. .Celui-ci n'est pas tout. Il y a la manière de le porter, de s'y incruster. Du casque, dont la visière donnait à tous les combattants l'air d'un animal à museau pointu, la personnalité de chacun parvenait cependant . à se dégager. Et l'individu s'affirmait sous l'armure, en lui imprimant son empreinte, comme l'espèce se reconnaît au moulage laissé par le fossile dans son terrain antédiluvien.

Outre le vêtement, il y a aussi les figures qui lui conviennent et qui font date. Les hommes de la Constituante et de la Convention n'ont pas les mêmes traits

que les parlementaires de Louis-Philippe. Et voilà bien ce que nous paraissent ignorer la plupart des peintres qui ont la prétention de ressusciter le passé dans leurs tableaux de genre ou d'histoire. Leurs personnages ont des costumes authentiques, correctement ajustés; mais on sent que leurs gestes sont contraints. Les modèles, qu'ils ont habillés en femmes de cour ou en marquis, manquent d'aisance, et n'ont pas la souplesse que donne l'habitude aux contemporains dessinés par Watteau et Lancret.

Le Pippre, au contraire, ne se contente pas de reproduire exactement les modes d'une époque. Ce qu'il s'essaye à rendre — et il y réussit — c'est l'allure et surtout la physionomie des types historiques qu'il met en scène. Qu'ils soient revêtus d'une cuirasse, d'un habit de soie, ou de noire rigide paletot, ses personnages agissent librement, sans gêne, et n'ont jamais les mouvements gauches et roides de figurants de théâtre, dépaysés dans leurs vêtements d'emprunt.

Lorsqu'un artiste a cette faculté précieuse de faire circuler la vie sous un costume qui n'est pas de son temps, il est à présumer qu'il pourra nous offrir une image parfaite des types qu'il voit agir autour cle lui. Ce fut bien le cas cle Septime Le Pippre; car il s'inspirait souvent des sujets que lui fournissait l'activité contemporaine. Et, clans ses aquarelles, il aborda tous les genres, même la caricature. Mais, où il excelle, où il fut d'une originalité et d'une fécondité étonnantes, c'est clans l'interprétation cle la vie militaire.

Scènes de la vie militaire

Le Pippre ne se borne pas à bien poser son troupier, à le peindre exactement, à reproduire ses gestes, ses attitudes, même ses tics. Il va plus avant, et exprime fidèlement sa manière particulière de penser et de sentir ; car il sait ce qu'il est individuellement ou clans le rang.

Vovez son fantassin montant la garde dans un paysage algérien. Sac au dos, le fusil un peu abandonné sur l'épaule, il baisse la tête, et oublieux du chaud décor qui l'entoure, des montagnes lointaines, du marabout aux murailles blanches brûlant sous l'ombre insuffisante de ses palmiers, il pense au pays, et sans doute encore plus à la payse.

Son vieux zouave de faction au coin d'un mur, la crosse du fusil à terre, son bonnet de laine rouge posé horizontalement et laissant la moitié du crâne découvert, a sa manière à lui de rêver et de tuer le temps. Solidement planté sur ses larges souliers à guêtres, sûr de lui et de ses oreilles tendues au moindre bruit, il peut songer à son aise» Et l'on devine, à sa mine de

vieux routier, qu'il médite quelque bon coup à faire, quelque razzia à exécuter clans les douars voisins. C'est bien le bohème du drapeau, merveilleux au feu, mais hostile aux règlements.

A rapprocher de lui, comme vérité d'attitude, un sergent de ligne du temps où Ton portait encore, en petite tenue, l'énorme bonnet de police. Celui-là se promène dans la cour de la caserne, fièrement campé, avec sa coiffure enfoncée jusqu'au-dessous de l'oreille droite, tandis que la gauche, dégagée brutalement, menace le ciel. Il tournoie dos au spectateur et marche d'un pas de conquérant Le col de sa longue capote est relevé, et il plonge les mains jusqu'au fond de ses poches comme pour affirmer, par ce geste de prise de possession, qu'il est bien le maître ici et qu'il y promène le coup d'œil avant-coureur des consignes. Comme détail amusant, il est bon de signaler le factionnaire qui se détache sur le mur blanc de la caserne. Il disparaît complètement sous un long manteau dont le capuchon, dans sa roideur géométrique, répète les lignes du toit de sa guérite.

La couleur de ces aquarelles est vive et harmonieuse. Et, dans celles-là comme dans beaucoup d'autres, l'artiste a su accorder, sans qu'on en soit choqué, le rouge garance et le bleu indigo, ces tons plus inconciliables que les frères ennemis, comme l'a dit spirituellement Théophile Gautier.

Dans les compositions où il ne s'agit plus d'un soldat isolé, mais d'un exercice, d'une troupe en

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marche, d'un combat, Le Pippre a l'habileté de donner à chacun la part individuelle qui lui appartient dans l'ensemble. Malgré l'apparente uniformité d'une action où le geste se fait en quelque sorte sur commandement, aucune attitude n'est absolument semblable, et chaque homme conserve sa physionomie propre.

Pour arriver à un tel résultat, il faut de rares qualités d'observation. Et cela est d'autant plus étonnant chez Le Pippre, que l'artiste vivait en province, et n'avait pas à sa disposition les ressources qu'on trouve dans les ateliers de Paris, Pour ses scènes militaires, il n'a jamais eu qu'un modèle, un douanier du village de Ver, auquel il faisait porter différents uniformes. Et, cependant, tous ses personnages ont des poses variées, un caractère bien distinct. Pris sur le vif, ils ont un naturel parfait, et ne sont que très rarement faits de chic, comme beaucoup des troupiers de Charlet.

Ses trois soldats, rapprochés dans la roicleur du port d'armes par le mot d'ordre, ont des visages presque pareils : une grosse moustache et une forte impériale, quelque chose de commun, de réglementaire, comme l'uniforme. Mais combien différentes les expressions ! D'un air rogne, impérieux, menaçant, le caporal donne le mot, et la sentinelle le reçoit avec le recueillement attentif d'un inférieur qui sait ce qu'il lui en coûterait s'il avait la moindre défaillance de mémoire.

Dans une aquarelle où l'on voit un escadron de cuirassiers descendant une pente rapide, glissante,

couverte sans doute de verglas, l'artiste a rendu avec justesse les mouvements très compliqués de cavaliers à pied, qui font tous leurs efforts pour retenir leurs chevaux ou les relever, tout en ayant beaucoup de peine à ne pas tomber eux-mêmes. Ce sont, au contraire, des attitudes de cavaliers bien en selle qu'il nous présente avec ce brillant état-major qui accompagne un général, auquel on amène des prisonniers autrichiens, pendant la guerre d'Italie.

Plus humble et plus familière est la scène militaire qu'il nous offre avec son école de tambour. Mais il y a là une perfection de dessin, une observation si intense, un rendu si achevé, que cette aquarelle nous paraît être une des meilleures de Le Pippre et peut-être son chefd'œuvre. Sur la gauche, au premier plan, un tambour, vu de dos, frappe sur sa caisse. La tète inclinée à droite, le képi sur l'oreille, il écoute attentivement, avec le soin scrupuleux d'un homme qui ne se pardonnerait pas de faire un ra pour un fia. Tout son corps, des pieds à la tête, est secoué par les vibrations que lui renvoie la peau ébranlée. Celui-là est déjà maître de son instrument. Il jouit de son talent. Il n'a pas une minute de distraction et s'isole auprès de son arbre, tachant do ne pas être troublé par le tapage discordant dont il est entouré. Car, à quelques pas de lui, un de ses camarades, moins habile, s'est assis sur un tronc d'arbre, pour présenter sa caisse au caporal tambour, qui lui enseigne, en se penchant, la manière de saisir les baguettes. Et, plus loin encore, mince, élancé

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comme un peuplier d'Allongé, le tambour-major, devant un groupe retentissant, bat la mesure avec Pair satisfait d'un chef qui a le sentiment de son importance.

Une autre composition très remarquable, ce sont deux officiers, un général avec son aide de camp, qui descendent à cheval une petite hauteur. Au bas du coteau une plaine, au fond de laquelle on aperçoit une oasis de verdure, d'où sortent quelques toits déniaisons et la flèche gothique d'un clocher. Fermant l'horizon, une jolie chaîne de collines bleuâtres. Derrière les cavaliers, une escorte de lanciers dont les silhouettes percent, de çàcle là, un nuage de poussière.

Malgré l'aspect riant du pays où ils chevauchent, l'attention se porte immédiatement sur les deux officiers. Car l'artiste leur a pour ainsi dire insufflé une double force vitale. Ce ne sont pas seulement deux cavaliers montant avec aisance deux chevaux de race; ce sont encore deux grades personnifiés, deux types militaires donnant le spectacle de la hiérarchie outrancière.

Fièrement campé sur sa bête, d'une rare élégance, la main droite appuyée sur la cuisse, clans une pose de contrefort qui soutient un monument historique, le général se retourne légèrement vers son inférieur. Sa tète reste droite, mais le mouvement tournant du tricorne, dont la pointe se redresse du côté de l'officier auquel on donne un ordre, est d'une envolée d'orgueil étonnante. On voit que le cavalier, bien incrusté sur la

selle, est cependant moins solidement assis sur sa bête qu'il n'esta cheval sur le sentiment des distances.

L'attitude de l'aide de camp, qui écoute, est comme l'antithèse de celle du général. Depuis les étriers jusqu'au plumet blanc, si fier à la parade, tout s'incline devant celui de qui émanent les mauvaises notes ou les chances d'avancement.

A l'époque où Le Pippre peignait ses aquarelles, les études de mœurs, décorées du nom de physiologies, étaient fort à la mode. Si l'on avait publié celle du so/dat, notre artiste aurait été tout désigné pour en faire ^es illustrations. 11 connaissait, en effet, la vie militaire dans ses manifestations générales et jusque dans ses moindres particularités. Après avoir suivi le troupier sur le champ de bataille, à l'exercice, à la caserne, son talent d'observateur se plaît à l'étudier par le menu dans ses relations avec le pékin, dans ses plaisirs et jusque dans ses folies. Et son coup d'œil est si sûr, qu'il nous en montre les côtés ridicules, parfois un peu grotesques, sans tomber dans les exagérations de la caricature. Il reste vrai, même lorsque le portrait avoisine la charge.

Dans une de ses aquarelles, très vigoureuse de ton, il nous représente, par exemple, l'équilibre instable de deux cavaliers qui sortent du cabaret. Suivant une habitude bien connue des ivrognes, les deux soldats ont échangé leurs coiffures. Le carabinier s'est appliqué sur la tête le shako à plumes du chasseur, tandis que celui-ci s'affaisse sous le poids du casque de son

camarade. Aussi éméché peut-être, mais plus résistant que son ami, le carabinier soutient sous son bras le chasseur qui s'écroule, le sabre entre les jambes.

Les deux figures nous indiquent, avec la précision d'un manomètre, la tension des vapeurs qui troublent inégalement les deux cervelles. La tête pesante, les yeux fermés, n'ayant plus qu'une vague appréhension d'une chute prochaine, le chasseur roidit son bras droit et, d'une main crispée, cherche à se raccrocher dans le vide. Plus solide, le carabinier, tout en fléchissant sous le corps qui l'entraîne, conserve assez de présence d'esprit pour se faire un contrepoids de son bras gauche. Les vestes déboutonnées, les ceinturons détendus, les épaulettes arrachées, les gestes, les airs abrutis, font de ce duo chancelant un tableau type de l'ivresse à l'usage de la cavalerie.

Ne pouvant suivre Le Pippre dans l'infinie variété de ses compositions relatives à la vie militaire, nous nous contenterons d'en signaler encore une des plus amusantes. Ce sont des enfants de troupe conduits par un vieux sergent devant un guignol. Pour cette fois, la consigne est de s'amuser. Et la bonne d'enfant en pantalon rouge n'entend pas que l'on bronche, même en cette matière de discipline. Car c'est avec un regard farouche, où il y a cependant une nuance de curiosité, qu'il considère, par-dessus la tête de ses hommes, la figure grimaçante de Polichinelle, qui vient d'assommer le commissaire.

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