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Une idée bien drôle de l'artiste, c'est d'avoir disposé les spectateurs par gradation de taille, de telle sorte qu'une ligne droite, partant du pompon du sergent et passant parle képi du moins grand, devrait faire un angle aigu avec la surface du sol. Le plus jeune est à la meilleure place, tout près du théâtre de toile. Comme tous les petits, il veut faire l'homme, et, d'un air délibéré, les mains croisées derrière le dos, il regarde la chose en connaisseur, très attentif, mais blasé.
Son camarade de droite, un peu plus âgé, ne cherche pas à cacher la grande émotion que lui cause le drame; ses petites mains, redressées horizontalement, dans un saisissement d'admiration, sont là pour l'attester. Près de lui, deux autres, de taille moyenne, prennent beaucoup d'intérêt au spectacle. Comme ils sont à l'âge où l'on se fait des camarades et où l'on aime à communiquer sa joie, ils se tiennent par la main, pour établir entre eux, comme par un fil électrique, un courant continu d'impressions.
En voici trois autres, de plus en plus grands, qui ne perdent pas non plus un traître mot sorti de la pratique de polichinelle. Celui-ci, dont on ne voit que la joue bien arrondie, est un brave garçon qui s'amuse tant qu'il peut, sans arrière- pensée; celui-là, de profil très niais, un futur Dumanet, cherche laborieusement à comprendre. Le dernier, bien droit sur ses jambes, les bras croisés sur la poitrine, avec une bouche de glouton un peu bestiale, dévore des yeux le théâtre et les marionnettes, en gastronome qui attache d'autant plus
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de prix à un plaisir qu'il n'en aura pas à payer les frais.
Voilà ce que nous avons vu dans cette charmante aquarelle. D'autres l'interpréteront peut-être différemment. Cela prouve que Le Pipprc a l'art de faire penser. Avec tant de ressources dans l'esprit et tant de souplesse au bout de son crayon, il pourra maintenant aborder, non sans succès, le genre historique.
Sujets historiques
Les aquarelles cle Le Pippre, n'ayant pas de légende, sont comme des gravures avant la lettre, dont il faut deviner le sujet. Mais l'artiste a une science tellement exacte du costume à toutes les époques, que sa précision ethnographique facilite les recherches de l'observateur.
Voici, par exemple, un homme d'armes qui, l'épéc à la main, se tient debout, entre deux enfants, sur le sommetd'une brèche faite par le canon. Et, résolument, il s'apprête à repousser l'ennemi, qui va monter à l'assaut par une échelle déjà appuyée contre le rempart.
Est-ce une simple étude? Est-ce un épisode de quelque siège connu? L'équipement très exact du héros va tout cle suite nous mettre sur la voie en fixant une date. Le combattant ne porte plus de solerets, mais de grosses bottes; et les cuissots sont remplacés par des tassettes prolongées jusque sous les genoux; de plus il est coiffé du morion, sorte de casque à bord relevé. Nous avons donc affaire à un personnage du
règne de Charles IX. Une particularité très caractéristique nous indiquera en outre pour quelle cause il est décidé à risquer sa vie. C'est d'abord un officier; car sa poitrine est encore couverte du corselet, que ne portent plus à celte époque les simples soldats ; et c'est un huguenot, puisque sur sa cuirasse est enroulée l'écharpe blanche, que les réformés avaient adoptée comme signe de ralliement.
Nous sommes donc en présence d'un épisode des guerres de religion du XVIe siècle. Mais lequel? Les enfants mêlés au sombre drame auraient pu nous faire penser à l'une des victimes de la Saint-Barthélémy, François de la Force, massacré avec ses deux 01s près des remparts de Paris. Toutefois, il ne s'agit pas ici d'un guet-apens de rues, mais d'une ville assiégée. Or, comme Le Pippre vivait en Normandie et en connaissait les légendes et traditions, l'épisode qu'il a voulu peindre appartient sans doute à l'histoire de cette province. En cherchant un peu, on arrive à cette certitude que l'artiste a représenté, dans cette aquarelle, la mort farouchement héroïque de Colombières, sur les remparts de Saint-Lô.
Au mois de juin 1574, Matignon, qui commandait les troupes royales, assiégeait la ville sans pouvoir s'en emparer; car le défenseur de Saint-Lô avait résolu de s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de se rendre. C'est alors que Matignon s'avisa de se servir du comte de Montgommery, qu'il avait fait prisonnier à Domfront, pour obtenir par son entremise la reddition de la place.
Pendant une trêve de deux heures, Montgommery fut conduit hors de la tranchée, sur le revers du fossé, d'où il essaya de donner à ses coreligionnaires le conseil de déposer les armes. Du haut des remparts, où il se tenait avec ses deux fils, Colombières écoutait, en frémissant d'impatience et de dégoût, ces avis dictés par la peur ou l'intérêt personnel.
Enfin il prit la parole, et répondit à Montgommery « qu'il n'avoit consenty à le voir que dans l'espérance « qu'il exhorteroits.es soldats à faire leur devoir ; mais (( qu'il les croyoit si résolus qu'il feroit bien de suivre « leur exemple, puisqu'il n'avoit pas assez de vertu « pour le donner; qu'il estoit indigne de l'honneur « qu'il avoit eu de commander à tant de gens de bien, a puisqu'il ne se contentoit pas -d'avoir fait une action a basse, mais qu'il vouloit encore luy persuader de « commettre une lascheté...; que, pour luy, il estoit (( résolu, non seulement de mourir pour la deffenec (( de la foy et pour la liberté des siens, mais encore de (( sacrifier à un interest si cher et si juste ses deux « jeunes enfans, qu'il avoit à ses costez ^1). »
Et, sans faire à Montgommery l'honneur d'attendre sa réponse, Colombières se retira derrière le rempart. Furieux, Matignon fit aussitôt ouvrir un feu terrible contre la ville. Mais il lui fallut quatre assauts avant de s'en emparer. C'est au quatrième que Colombières, accompagné de ses deux enfants, s'élança sur la
(1) Histoire du mareschal de Matijnon, par de Cailliérc, page 122.
brèche ouverte dans les murailles au-dessus de la Vire.
« Amis, dit-il à ses compagnons, en donnant ma vie « à Dieu avec les vôtres, je lui présente encore tout ce (( que j'ai de plus cher au monde. Il leur vaut mieux (( mourir avec leur père impollus et pleins d'honneur « que de vivre au service des infidèles dégénérés et (( apostats (1). »
C'est le moment que Le Pippre a choisi. Avec une inspiration sûre, l'artiste a parfaitement compris que, malgré son fanatisme, le sombre sectaire n'a pas renié tout sentiment paternel. Tandis que, de sa large poitrine, il fait face à l'ennemi, de son épée menaçante il cherche en même temps à couvrir Je plus jeune de ses fils. Celui-ci, un enfant de douze ans, les yeux terrifiés, enlace de ses petits bras la jambe puissante de son père, derrière laquelle il espère trouver un abri.
L'autre enfant celui-là de quinze ans, héros précoce digne d'un tel maître, tient aussi une mince épée dont la pointe attend les assaillants. Mais on devine qu'il n'est pas encore assez sûr de lui et qu'il a besoin, pour se donner du cœur, de sentir sur son épaule la pression delà main de Colombières, qui l'encourage et le rassure. Tout le poignant du drame est dans cette tendresse paternelle qui se mêle au sacrifice contre nature, résolu par le fanatisme du huguenot.
Le Pippre ne se contente pas d'emprunter à quelques
(1) D'Àubigné, tome 2, page 123.
chroniques des sujets d'histoire locale. Il s'inspire aussi des anecdotes les plus connues, comme la mort de Bayard.
Le chevalier sans peur et sans reproche qu'il nous présente est bien celui de la tradition, « de stature haute, « droite et grêle. » Mais, pour la mise en scène, l'artiste ne se croit pas obligé de suivre scrupuleusement les différentes phases de l'agonie dans l'ordre où elles ont été racontées par les chroniqueurs.
S'il fallait en croire le Loyal Serviteur dans sa Très joyeuse, plaisante et récréative histoire, pendant son entrevue avec le connétable de Bourbon, Bayard aurait été couché sur un « lit de camp », sous « ung beau pavillon tendu par ses ennemys ». Mais, dans le but sans cloute de synthétiser en quelque sorte les épisodes de cette mort historique, l'artiste nous montre le blessé soutenu sous les bras par un homme d'armes en plein champ de bataille, le visage tourné du côté des Impériaux, de manière à rappeler ces fières paroles du héros: « N'ayant jamais tourné le dos devant l'ennemi, (( je ne veux pas commencer à la fin de ma vie. »
Près de lui est agenouillé le moine « auquel dévotece ment se confessa ». En face, la tête basse sous son casque étincelant à haut panache, courbé sous le poids de la honte, le traître, le connétable de Bourbon, qui s'est approché du mourant pour lui adresser des paroles de compassion, vient de recevoir cette sanglante réponse: « Je ne suis point à plaindre ; je meurs en faia sant mon devoir. C'est de vous qu'il faut avoir pitié,
« vous qui portez les armes contre votre prince, votre c< patrie et vos serments. »
On doit louer surtout, dans cette composition (1), la maîtrise avec laquelle l'artiste a su peindre, en quelques coups de pinceau, une sanglante mêlée d'hommes d'armes, le dernier combat auquel le héros aura pu assister avant de « rendre son âme à Dieu, dont tous les « ennemys, comme dit le Loyal Serviteur, eurent deuil « non croyable. »
Le Pippre était aussi un fort habile illustrateur des traditions qui peuvent se rattacher à quelque événement historique. Tel son épisode du bon eu ré de campagne, entraîné par un ancien cheval de cavalerie au milieu d'un escadron de dragons, qui manœuvrent au Camp de Vaussieux (2).
Ce camp de 30,000 hommes avait été assemblé en 1778, entre Caen et Bayeux, dans une vaste plaine qui s'étend jusqu'à la mer. On avait choisi cet emplacement pour essayer sur le terrain la valeur des deux systèmes : l'ordre mince et l'ordre profond^ qui divisaient alors les tacticiens, et surtout pour inquiéter l'Angleterre en lui laissant croire à la possibilité d'une descente
(1) Cette aquarelle n'est pas une des meilleures de Le Pippre. Nous ne la mentionnons qu'à titre de document historique.
(2) « On raconte, dit M. Pezet dans Bayeux à la fin du XVIII0 siècle, que le curé de Vienne, monté sur un vieux cheval de réforme, assistait à l'une de ces manœuvres Au son de la trompette, ce cheval dressa l'oreille et bientôt reprit au galop le chemin de l'escadron. Le bon curé fit bonne contenance et resta bravement, aux éclats de rire de la foule, dans les rangs des dragons. »
sur ses côtes. Mais, comme la plupart des officiers avaient été choisis en raison cle leurs brillantes parentés, non de leurs talents militaires, il en résulta que le camp devint moins un champ de manœuvre qu'un lieu de plaisir. Beaucoup de femmes de la cour vinrent résider dans les châteaux voisins. Le soir, on dansait, on donnait des concerts, des spectacles; le jour, on allait faire des déjeuners sur l'herbe en assistant aux exercices.
C'est pendant l'un de ces repas, où Ton sablait le Champagne, que l'artiste nous a représenté la scène du curé emporté malgré lui dans le galop d'une charge de dragons (1). Avec son pinceau d'aquarelliste, il s'est montré ainsi l'intelligent et spirituel illustrateur de cette page d'histoire du XYIIP siècle. En une simple esquisse, il a en effet résumé parfaitement tout ce que fut ce camp de Vaussieux, qui a laissé de si profonds souvenirs en basse Normandie: un amusement pour les désœuvrés du grand monde, et, pour l'armée, une parade militaire.
Dans les scènes historiques d'un intérêt général, Le Pippre nous jette au milieu de l'action sans qu'il soit besoin d'une légende pour nous en expliquer le sujet. Quoi cle plus clair, par exemple, que ce massacre de gardes du corps par des gens du peuple? Nous voilà bien à Versailles, à la porte des appartements de la
(1) Dans son roman : Le drame du camp de Vaussieuœ, l'auteur de cette notice a traité cet épisode au point de vue dramatique.
reine, lors de l'envahissement du palais clans les journées d'octobre. C'est une page d'histoire qui se passe de toute glose et que les moins lettrés savent lire sans hésitation.
Mais l'artiste a très bien compris la nécessité d'être scrupuleusement exact lorsqu'il nous fait assister à une scène moins connue. Respectueux de la tradition, il s'approprie, à l'aide des récits contemporains, les détails essentiels qui donnent à une anecdote sa physionomie bien particulière. Telles sont les qualités que nous trouvons dans son exécution de deux chouans à Bayeux, le 13 germinal an IV (2 avril 1796).
Il s'agit d'une bande fameuse, commandée par un certain David, surnommé La Terreur, qui portait un grand panache blanc et vert, avec cette devise : « Vive la religion ! vive le Roi ! Vaincre ou mourir! » Malheureusement l'étiquette était menteuse. On aurait pu croire à l'origine que cette troupe armée s'était proposé de seconder les mouvements de la Vendée, qui commençait une nouvelle insurrection. Mais, après la défaite et la mort de Charette, la bande, composée en grande partie de déserteurs et de réfractaires, n'ayant plus de but avouable, demanda ses moyens d'existence au pillage et aux exactions, accompagnés d'incendies et d'assassinats. Ce n'était plus la guerre de partisans d'un Frotté ou d'un Michel Moulin, mais le brigandage exercé hypocritement sous le masque delà politique.
Poursuivis énergiquement, après le meurtre d'un prêtre constitutionnel du Tronquay, les chouans furent
cernes dans une maison de Lamberville et obligés de se rendre. Lorsqu'ils furent conduits dans la prison de Bayeux, la population, exaspérée, les accueillit avec des cris de mort. C'était la revanche de la peur qu'ils avaient inspirée. Aussi applaudit-on à l'exécution de Colin, considéré comme un de leurs chefs les plus importants. Toutefois, les impressions de la foule sont mobiles, et le lendemain, 13 germinal an IV, lorsque Michel David, dit La? Terreur, et son frère Charles furent amenés devant le peloton qui devait les fusiller, une sorte de pitié fît tressaillir les spectateurs à la vue du plus jeune des condamnés.
Celui-ci, un beau garçon de dix-neuf ans, aux traits distingués et fiers, montra, en face de la mort, une intrépidité qui Lui gagna tous les cœurs. Tandis que son frère, plus âgé et plus robuste, donnait les signes les moins équivoques d'une défaillance morale, Charles, dit Waldeck) le pied droit en avant, la tète renversée dans un beau geste de défi, semblait braver le peloton d'exécution.
Tel est le sujet de l'aquarelle, et l'attitude que l'artiste prête aux condamnés est bien celle qui nous a été conservée parles souvenirs des contemporains. La composition n'a pas seulement le mérite de la vérité historique scrupuleusement observée. A côté des costumes propres à la période révolutionnaire, on y remarque des particularités qui caractérisent le pays bas normand : les bonnets de coton de certains personnages et les coiffes que portaient les femmes de Bayeux à cette époque.
Ces soins donnés au détail ne nuisent pas à l'ensemble.Metteuren scène excellent, Le Pippre divise sa foule en deux groupes, bien vivants, dont les attitudes varient suivant la nature et la profession de chaque spectateur. A signaler, dans celui de droite, une toute petite fille du peuple qui se cache la tête contre le bras de son frère pour ne pas voir les lugubres apprêts de l'exécution, et, à gauche, une marchande de légumes, qui monte au contraire sur Son siège pour ne rien perdre du spectacle que la municipalité lui offre gratuitement.
Avec la même exactitude et la même verve, Le Pippre a retracé les scènes les plus frappantes de la Révolution. Et,parmi celles-là, ce sont les épisodes des insurrections vendéennes qu'on rencontre le plus souvent sous son pinceau.
Dans cette série très nombreuse, il semble que l'artiste se soit proposé de se faire l'illustrateur du vieux chant vendéen, cette Marseillaise royaliste dont la musique est d'un entrain endiablé :
Monsieur d'Charrette a dit à ceux d'Anc'nis :
Mes amis, Le Roi va ramener les fleurs de ly-s.
Prends ton fusil, Grégoire,
Prends ta gourde pour boire, -
Prends ta Vierge d'ivoire.
Nos messieurs sont partis
Pour chasser la perdrix.
Les messieurs qui se mettent en chasse, ce sont les Cathelineau, les StofQct, les Charette, les d'Elbée, les La Rochejaquelein. Les perdrix, ce sont les bleus, les soldats de la République, les héroïques défenseurs de Mayencc, commandés par Kléber, et, plus tard, par Hoché.
Voici donc une aquarelle où nous voyons ces farouches paysans, mal armés, mal équipés, les pieds dans l'eau, suivant un de leurs chefs monté sur un cheval. Celui-ci porte à son chapeau une étoffe blanche.
Monsieur d'Charrette a dit à ceux d'Conflans :
Eu avant !
Ralliez-vous à mon panache blanc.
En voilà d'autres qui s'embusquent, à genoux sur le talus d'un fossé, le fusil à la main, guettant leur proie:
Monsieur d'Charrette a dit à ceux de Louroux:
Mes bijoux, Pour mieux tirer, mettez-vous à genoux.
Et ceux-là qui s'élancent, hurlant, bondissant, pour prendre d'assaut une batterie, est-ce qu'ils ne répètent pas ce refrain :
Monsieur d'Charette a dit à ceux d'Clisson : Le canon
Fait mieux danser que ne fait le violon.
A toutes ces compositions épisodiques, nous préférons cette autre aquarelle qui nous paraît d'une portée plus générale. Elle a le mérite de résumer en un petit cadre ce que fut, dans son ensemble, l'épopée vendéenne : une sorte d'émigration armée. Quand les paysans improvisés soldats se formaient en colonnes, celles-ci ressemblaient, en effet, à une foule qui abandonne ses foyers sous l'escorte de quelques hommes. Les femmes, les enfants, les vieillards se mêlaient aux parents qui portaient le fusil sur l'épaule. C'était une cohue indisciplinée qui n'avait pour signe de ralliement que la bannière blanche du roi. Tout ce monddlà n'avait quitté sa maison que pour y rentrer lorsque les vivres et les munitions seraient épuisées. Mais souvent les villages désertés étaient incendiés, et tous ces pauvres diables, sans asile et sans ressource, erraient à l'aventure, conduits par quelques chefs qui leur faisaient prendre patience en leur promettant une prochaine victoire.
Alors ils se remettaient en route, à travers landes et marais, morts de fatigues et de privations, mais résignés en voyant que leurs souffrances étaient partagées par les plus hauts privilégiés de la fortune. Car cette femme, que l'artiste a représentée à cheval en tête d'une troupe de rustres armés, n'est rien moins que l'épouse (1) d'un de leurs généraux les plus populai-
(1) Mm' de Lcscuro, mariée en secondes noces à M.Louis de la Rochejaquequelein. On lui doit les mémoires les plus véridiques qui aient été écrits sur les guerres de Vendée.
res, M. de Lescure. La voilà, errant comme les plus misérables, dans son propre pays, à quelques lieues de son château.
Les hasards d'une guerre sans merci lui ayant fait . cette vie de fugitive, elle a dû entreprendre une cruelle odyssée avec une mère infirme et une petite fille en bas âge (1). Aussi son cœur est-il ouvert a la pitié. Elle a pris en croupe sur son cheval un tout petit paysan, dont les jambes sont lasses, tandis que la mère suit, appuyée sur un long bâton et donnant la main a un autre enfant. Les attitudes de ce groupe sont d'une justesse remarquable.
A côté des guerres civiles de l'Ouest, Le Pippre nous fait assistera quelques scènes delà chouannerie, cette petite Vendée, ainsi qu'on l'a dit, qui fut en effet comme la fille naturelle cle la grande insurrection.
Voici, entre autres, une aquarelle où quatre officiers républicains forment, au pied levé, une sorte de conseil de guerre pour juger le cas d'un chouan arrêté. Celui-ci est un de ces types de brigands à mine équivoque, chez lesquels la ruse se cache sous les apparences de l'abrutissement. C'est un petit homme aux
(1) On lit clans le chapitre xm des Mémoires de Mmc delà Roche-Jaquelein :
« On avait brûlé tout auprès lechâteau de Puyguyon qui appartenait à
M. de Lescure ; Chàtillon et la Boulaye n'étaient plus une retraite sûre : nous partîmes pour Chollet. Ma mère é.tait à peine convalescente ; ses jambes étaient enflées ; on la mit à cheval ; elle n'y était pas montée depuis vingt ans. Nous avions avec nous ma tante l'abbesse et une petite fille, qu'il avait fallu sevrer à neuf mois : le chagrin et l'inquiétude avaient fait tarir le lait de sa nourrice. »
longs cheveux plats, à large carrure, solidement campé dans ses sabots et tenant à la main un de ces fouets suspects, qui peuvent à l'occasion devenir une arme entre des mains exercées. Malgré la gravité de l'accusation qui doit peser sur lui, le rustre sournois ne perd pas son sang-froicl. Dans le regard qu'il fixe ardemment sur ses juges, il n'y a aucune crainte, mais une haine féroce. C'est une figure vigoureusement dessinée, qui fait songer au terrible Marche-à-Terre du Dernier des Chouans de Balzac. Du plateau où se passe la scène, on voit des prisonniers, escortés par des soldats républicains, monter péniblement la pente roide d'un chemin taillé dans les rochers. Au delà, une large plaine avec des lointains d'une perspective étonnamment observée.
De la chouannerie écrasée, réduite à l'impuissance, naît l'ère des conspirations. Le Pippre l'étudié à son tour, et nous montre l'audacieuse escalade de la falaise de Biville, à l'aide d'un câble, par Georges Cadoudal et sa bande. C'est la transition du Consulat à l'Empire. Et celui-ci va fournir à l'artiste de nouveaux sujets d'illustrations. Maintes fois, Le Pippre a esquissé la figure de l'empereur, telle que la légende a pu la fixer dans la mémoire populaire. Tantôt c'est un Napoléon assis au bivouac, tantôt un Napoléon à cheval, regardant avec sa lorgnette une charge de cavalerie. Mais rien, du moins parmi les aquarelles que nous connaissons, rien de précis qui donne une date ou rappelle quelque épisode connu de la grande
épopée militaire, sauf le passage des Alpes. Le sujet a-t- il semblé à l'artiste trop vaste ou trop exploité? Nous ne savons; mais le vague même dont il s'enveloppe est parfois d'une - poésie impressionnante.
Exemple : dans une plaine immense, marécageuse, ou détrempée par la pluie, pataugent lamentablement quelques groupes dispersés de ces redoutables grenadiers de la vieille garde qui firent trembler Wellington à Waterloo, au moment même où il se croyait le plus sûr du succès. Aujourd'hui, ce ne sont pas les sublimes grognards qui allaient au devant de la mort l'arme au bras, alignés sous la mitraille comme à une revue des Tuileries. Leurs hauts bonnets à poil, ruisselants, s'inclinent sous les torrents d'eau que répand un ciel impitoyablement gris. Il y en a qui lèvent démesurément la jambe pour franchir des mares trop profondes ; il y en a d'autres qui, plus résignés, marchent à travers fout, serrant la crosse de leur fusil sous le bras comme pour en empêcher la batterie d'être noyée. Mais tous, avec le même mouvement instinctif, se courbent sous le sac en tendant le dos à l'ondée implacable.
Au centre du cercle formé par les différents groupes de grenadiers en marche, dans un éloignement brumeux, la silhouette de Napoléon à cheval. La bête et le cavalier ont tous deux l'attitude particulièrement découragée de ceux qui subissent une averse interminable. Mais, dans la manière dont l'empereur baisse la tète, il y a autre chose que l'affaissement de l'homme passé à l'état d'épongé. Il pleure dans son cœur
encore plus qu'il ne plcutsur les champs. « Ole chant de la pluie! » Mais lui ne pleure pas « sans raison », comme le piètre héros clu petit poème de Verlaine. Il sait pourquoi son cœur a tant de peine. Et il est facile de le deviner. Le vainqueur de l'Europe a été vaincu. Est-ce la retraite de Leipsig à travers les pla'nes marécageuses de la Pleisse et de l'Elster? Sommes-nous au lendemain de Waterloo? L'artiste nous laisse dans l'indécision. Mais sa pensée n'en est pas moins claire. Le soleil d'Austerlitz est noyé pour toujours sous le déluge qui suit une suprême défaite. C'est le poème du morne désespoir.
Ce vieil officier qui marche en tête de la colonne, les mains enfoncées rageusement dans les poches de sa longue capote, est tout entier à sa mauvaise humeur. Il peste contre le temps, mais encore plus contre le grand capitaine qui ne l'a promené par toute l'Europe que pour ce retour lugubre. À côté de lui un vieux chevronné marche à grands pas, tout absorbé par la pensée de défendre contre les torrents d'eau le fusil qu'il abrite sous son bras. A sa droite, un autre grenadier, l'arme sur l'épaule, s'élance en avant d'un pas vigoureux qui cherche à devancer la pluie. Mais, tout en faisant ce grand effort, il tourne la tête du côté de l'empereur. C'est le regard du fidèle qui croit puiser, clans la vue de son idole, la force de supporter la dernière épreuve.
Charges et caricatures
Lorsque Le Pippre a commencé de peindre ses charges et caricatures, les Daumier, les Traviès et les Henry Monnier, démolisseurs intransigeants de la bourgeoisie, avaient à peu près achevé leur œuvre. Il ne s'est pas fait leur continuateur, et il ne s'est pas non plus essayé dans le genre portrait-charge, imaginé par André Gills pour saisir les ridicules et les travers des hommes politiques du second Empire. Il n'a pas eu, comme Forain, l'idée géniale de négliger les individus pour s'attaquer à toute une classe, que l'artiste personnifie dans un type étudié avec des procédés de psychologue. Il n'a pas transformé, comme Vil— letle, la satire en formules symboliques. Indifférent à la politique, ou moins ambitieux, il s'est contenté de chercher autour de lui des motifs divers de s'égayer. Et, comme il a vécu la plupart du temps en province, il n'a pu se faire, en quelque sorte, l'illustrateur de la chronique du jour et vivre d'actualités comme les Grévin, les Bac, les Draner, les Guillaume.
Il ne se pose jamais en censeur farouche, en vengeur de la morale publique ou du sens commun. Le
ridicule est, pour son œil d'observateur, ce que sont les rides ou les traits grotesques pour un objectif; il s'y fixe nettement, fidèlement, sans aggravation. Caractère plein d'humour, il le découvre sans effort et le traduit sans amertume. Et, comme la vie de tous les jours, les rencontres les plus ordinaires, nous l'offrent en abondance, il n'a pas besoin de se mettre en frais d'imagination pour trouver des motifs. Il le rend comme il le voit, avec un bel et franc éclat de rire, qui n'est que l'écho d'une bonne humeur naturelle. Tout son secret consiste à s'amuser lui-même avant d'amuser les autres. C'est un homme d'esprit qui rit sans méchanceté ni prétention, à la manière de Toppfer, et fixe sur le papier, avec le crayon ou le pinceau, cette minute de gaîté.
Avec cette rare faculté qui permet de s'égayer des moindres choses, Le Pippre pouvait se passer de l'infinie variété que présente la vie politique, ou mondaine, des grands centres. Un marché, une foire, des paysans, des animaux même,suffisaientpour éveiller et alimenter sa verve. La charge, pour lui, n'étant que la réalité vue à travers des verres qui grossissent légèrement les difformités, il restait toujours vrai. Et ses fantaisies relevaient d'une observation rigoureusement exacte.
Parmi ses paysanneries, il en est une qu'il a dû saisir sur le vif, aux environs de la ville de Bayeux. C'est le retour de la foire Saint -Nicolas, celle où les fermiers besogneux, les gagne-petit de la campagne, viennent s'approvisionner, à des prix extraordinai-
renient modérés, de chevaux d'une anatomie invraisemblable.
Un vieux ménage revient de la ville dans une toute petite charrette traînée par un tout petit âne. Pour cette circonstance solennelle, l'homme a mis sa belle blaude du dimanche, ses guêtres bleues, son pantalon vert, son énorme faux col qui lui guillotine les oreilles de son tranchant, et un chapeau haute forme, destiné à effrayer les oiseaux dans les cerisiers, quand il aura encore servi pendant un quart de siècle.
S'appuyant des pieds sur le brancard de la voiture, le conducteur se penche en faisant tournoyer son fouet. Le petit âne sent venir le coup, et, pour l'éviter, baisse la tête en dressant une oreille et allongeant l'autre horizontalement. En même temps, il ouvre la bouche pour gémir ou protester. Et, bien qu'il ait plus d'un péché de paresse sur la conscience, on est porté à le considérer comme une des victimes de la tyrannie exercée par l'homme sur les animaux. Car il est condamné à un surmenage plus authentique que celui dont se plaignent ses confrères des lycées, et autres établissements scolaires.
Outre le bonhomme trop pressé, ne doit-il pas traîner sa compagne, qu'on voit au fond de la voiture, tournant le dos h son mari et tenant tendrement par le cou un porc de belle venue, qu'elle empêche de s'évader.
Entre les deux paysans, qui leur ont cédé la meilleure place, deux autres vêtus de seies, comme on dit en basse Normandie, se prélassent dans des poses
amusantes. Voilà bien du monde à traîner pour la bête aux longues oreilles, dont on excuse volontiers la mauvaise humeur.
Mais le maître n'en persiste pas moins à fouetter l'àne avec entrain. Il a hâte de rentrer au logis pour enrichir sa basse-cour, et aussi son écurie. Car, derrière la voiture, trotte une bête aux formes étranges, dont le classement embarrasserait le clarwiniste le plus exercé dans l'étude de la transformation des espèces. C'est pourtant un cheval, autrefois en chair, maintenant en os, avec une robe baie fanée par le temps et l'usure. De sa tête, grotesquement busquée, cet invalide du travail domine la charrette de bêtes et de paysans, qu'il suit d'un trot bizarre, levant par saccades ses jambes ankylosées, comme s'il marchait sur des charbons ardents.
Comme les personnages, le paysage est bien normand. Une route poudreuse passe entre de fraîches verdures, avec çà et là des groupes de grands arbres, et, dans le lointain, des collines bleues, des embryons de montagnes, comme on en voit à Caumont ou à Aunay.
Parmi ces études de comique rural, il faut encore citer deux compositions bien amusantes: une Cueillette de pommes en Normandie et les Piqueurs de coha, où l'on remarque un alignement désopilant de culottes, constellées de raccommodages multicolores.
La garde nationale du temps de Louis-Philippe, avec sa ridicule prétention de singer l'armée, devait
offrir au caricaturiste une matière inépuisable. Il lui suffisait le plus souvent de copier, pour trouver au bout de son crayon des types d'un comique irrésistible.
C'est à partir de 1830 que l'uniforme etFarmemcnt de la milice citoyenne devinrent plus militaires. Des 1831 , il y eut des bataillons de six compagnies chacune, avec artillerie, cavalerie, sapeurs-pompiers, sapeurs porte-hache, musique et tambours, habillés des défroques de la garde royale. Les drapeaux, cou ronnés d'un coq, portaient cette devise: « Liberté, égalité, fraternité. » Mais la liberté dont on jouissait réellement sous la royauté issue des trois glorieuses, c'était celle de se vêtir à sa guise. Chacun portait, en effet, le harnachement qui lui plaisait. A côté de fantassins en tenue bourgeoise, on voyait des têtes placides d'avoués ou d'épiciers, coiffées du shako largement évasé, comme une pyramide retournée, sorte d'armoire ventrue où les soldats de l'Empire, les vrais, ceux-là, emmagasinaient sous leur mouchoir les produits de la maraude.
Dans les rangs, dépassant en ronde bosse l'alignement, apparaissaient d'étranges obésités, ornées de breloques ou de bretelles qui s'échappaient d'un gilet trop tendu. Ici, un géant maigre, élancé comme une asperge ; là, une boule à lunettes qui, pensant se grandir, s'affublait du bonnet à poil, le grand ourson, dont les mèches se confondaient avec ses favoris d'homme d'affaires.
Telle était la ligne des fantassins, enlaidie encore par le voisinage de ce qu'on appelait les bisets. Oh! ceux-là, c'était le désespoir des spectateurs naïfs qui assistaient aux revues de la garde nationale avec l'espoir d'y trouver une imitation capable de satisfaire leur goût pour les scènes militaires.
Ceux-là se composaient des indisciplinés qui, jusqu'en 1846, époque où l'uniforme devint obligatoire, se refusaient à se déguiser en soldats. Ils se recrutaient parmi les mécontents de toute sorte : légitimistes, ou républicains déçus par les promesses fallacieuses de Juillet. Et à ce groupe politique de membres de l'opposition se joignaient les gens économes, qui ne voulaient pas faire les frais d'un uniforme. Tousse contentaient de jeter sur leur paletot, leur redingote ou leur blouse, une paire de buffleteries où pendaient un long sabre et une cartouchière ridiculement large. Et, pour coiffure, le chapeau civil haute forme.
Si les corps spéciaux, l'artillerie et la cavalerie, où l'on n'admettait que des citoyens revêtus d'uniformes, s'attiraient moins de quolibets que les bisets, ils n'en étaient pas moins comiques. Car le rire qu'ils faisaient naître avait sa source dans les prétentions peu justifiées de bons bourgeois, qui voulaient se donner des allures martiales.
La garde nationale à cheval, coiffée du schapska, vêtue d'un uniforme genre polonais, et montée sur des chevaux d'une maigreur apocalyptique, devait tenter surtout la verve du caricaturiste. Et c'est bien, en effet,
ce corps, particulièrement voué au ridicule, qui a fourni à Le Pippre le sujet d'une de ses aquarelles les plus humoristiques.
Sur une vasie place, champ de manœuvre fermé à l'horizon par des coteaux, évoluent quelques-uns de ces cavaliers invraisemblables, arrachés à leur bureau ou à leur comptoir. Droit sur son cheval, les jambes écartées, sabre au clair, un officier jette un commandement à son escadron représenté par quatre polonais de fantaisie. Mais le premier a bien autre chose à faire que d'obéir, puisqu'il est moins aux ordres de son commandant que de sa monture. Celleci, un petit cheval blanc, de caractère difficile, est sur le point de se débarrasser, par une ruade, du fardeau qui l'importune; car le fourreau du sabre est déjà projeté au-dessus de son cavalier, qui va bientôt le suivre.
Près de l'homme au saut périlleux involontaire, la silhouette d'un garde national très maigre, tout roide sur un cheval de carton, nous représente la sécurité que donne la certitude d'avoir affaire à un animal incapable de bouger. Un troisième cavalier a lâché la bride pour s'accrocher désespérément au cou de sa monture, qui se paye, on ne sait pourquoi, le luxe de s'emballer comme un pur sang. Le quatrième pose pour la galerie. Piqueur de son métier, peut-être, il tient en mépris ses collègues, et les regarde, le poing fièrement campé sur la hanche. Dans tous les cas, c'est un crâne.
On n'en saurait dire autant du malheureux cavalier qui s'est laissé conduire au premier plan par un cheval indiscipliné. Quoique dépourvue de tout prestige, la bête n'en a pas moins imposé ses volontés à celui qui prétendait la diriger. Comme les entêtés, qui n'ont pour tout esprit que celui d'opposition, elle a eu la triste idée d'amener son cavalier au milieu de la vaisselle étalée par une marchande de faïence. Et voilà les soupières renversées, les tasses brisées, les assiettes en morceaux.
La commerçante, une vieille commère au cotillon rouge, au mouchoir noué sur la tète, s'élance, furieuse, de son comptoir en plein vent, qu'abrite un large parapluie bleu. Les bras tendus, menaçants, elle invective l'auteur du dégât, et l'on devine, à son air, les aimables propos qu'elle lui tient. Ce n'est pas assez. Le chien de l'établissement accourt et mord le cheval aux jarrets. Puis, c'est la servante qui, pour défendre la propriété de la patronne, empoigne un balai, qu'elle brandit avec tant de violence que son bonnet de coton s'en trouve rejeté en arrière, dans une position horizontale. Terrifié par la promptitude de l'attaque, le soldat citoyen fait exécuter à son épaisse rotondité un mouvement tournant sur la selle. Et, de son sabre, il cherche à parer le coup humiliant. O Poniatowski, quelle honte pour le schapska, ta coiffure nationale, si le héros se laisse toucher par un tel engin de guerre !
Le Pippre a cependant la malice de nous abandonner à ce doute cruel, pour commencer quelque
autre illustration des annales comiques de la garde nationale. Mais l'artiste, avec sa connaissance approfondie du costume et des mœurs militaires, devait saisir aussi, sous l'uniforme des soldats professionnels, ce qui pouvait prêter à la satire. Et il y a en effet de lui, sur l'armée régulière, des caricatures qui valent certai nement celles que signent Draner et Charly.
Voici, par exemple, une figure grotesque de tourlourou, en contemplation devant une fenêtre, où il attend, sans doute, l'apparition de la bonne traditionnelle. Mais, à ce type ridicule de Dumanet, imaginé par les caricaturistes pour persifler le militarisme, nous préférons les souvenirs personnels de l'artiste.
Il en est quelques-uns de très amusants, celui-ci entre autres. Le fait a été observé par Le Pippre, lors du passage de l'empereur à Bayeux, en 1858. C'est tout simplement un maréchal, de la suite de Napoléon III, qui monte à cheval. Mais cet officier supérieur a, sur ses congénères, une telle supériorité d'embonpoint, qu'on tremble pour la sécurité de la bête qu'il essaie d'enfourcher. Vu de dos en raccourci, au moment où il s'enlève lourdement sur l'étrier, il apparaît comme un mastodonte qui va écraser de sa masse les formes grêles d'un pur sang. Celui-ci, la queue désespérément ramassée entre les jambes, comme dans les grandes détresses, retourne la tête avec inquiétude du côté de son bourreau. Et, pour compléter le comique de cette scène, un valet de pied, d'une maigreur de jockey, tout en tenant la
bride du cheval en une pose officiellement respectueuse, jette sur le cavalier un regard où perce une folle envie de rire.
Les préjugés populaires devenaient aussi pour Le Pippre matière à illustrations drolatiques. A quelque douze cents mètres de Villiers-le-Sec, où il avait son atelier, s'élèvent les tours du château féodal de Creully. Quoique inoffensive aujourd'hui, la vieille forteresse a laissé dans l'âme du paysan un sentiment d'effroi qui se répercuie à travers les générations. Le soir, à la veillée, on se raconte encore avec terreur les scènes de meurtre dont le château aurait été le théâtre. Et ce n'est pas sans frémir que l'on y parle de ses oubliettes, où les seigneurs jetaient les pauvres diables qu'ils avaient enlevés dans la plaine. En vain, de pacifiques barons ont-ils séjourné entre ces épaisses murailles ; en vain, jaloux d'imiter un de leurs prédécesseurs, Antoine de Sillans Ier, qui eut quinze enfants, se soucièrent-ils de produire plus que de détruire, la légende terrible avait toujours plus de crédit que l'histoire authentique.
C'est un peu pour s'en moquer que l'artiste a peint une de ses meilleures fantaisies. Un jeune paysan vient d'arriver au bas des marches de l'escalier qui descend dans les souterrains du château. La porte, laissée ouverte derrière lui, envoie, comme un puissant appareil de projection, un flot de lumière qui éclabousse de vives clartés un des murs de la salle basse. Alors, le curieux s'arrête épouvanté, hésitant, à l'entrée du caveau.
Eu face de lui, sous les voûtes sombres, apparaissent quatre squelettes attachés à la muraille par des chaînes. Depuis combien de temps ces cadavres sontils là à pourrir, délaissés dans les fameuses oubliettes? Depuis des siècles, sans doute ; car il y en a trois qui portent des casques sur la tête ; le morion du quatrième a roulé à terre. Un de ces hommes d'armes, encore revêtu de sa cuirasse, s'appuie contre le mur, tandis que son voisin, dont les mains sont liées, s'affaisse et se penche dans la pénombre.
L'intention satirique de l'aquarelliste se concentre dans le groupe le plus vivement éclairé. En voici un, le premier, dont les tibias flottent dans de grandes bottes, jusqu'au-dessus des genoux. Tout le resle est squelette (1). Par un mouvement d'une justesse de comique étonnante, il hausse les épaules en se croisant les mains sur le ventre. Ses yeux vides sont cependant pleins d'expression, et montrent moins de surprise
(I) Peut-être l'artiste s'est-il inspiré, dans cette composition macabre, d'un souvenir de voyage. On sait, en effet, qu'à Bordeaux, sous la tour isolée de Saint-Michel, on a exposé une trentaine de cadavres desséchés, retrouvés dans l'ancien cimetière de l'église, dont le terrain, en quelques endroits, avait la singlière propriété do conserver les corps. Ces restes funèbres offrent les particularités les plus bizarres : tantôt complètement squelettes, tantôt momies recouvertes d'une peau basanée. Ici, la moitié d'une chevelure ondule sur une tète, dont l'autre section est polie comme un crâne retiré d'un ossuaire ; là, une jambe décharnée a pour voisine une outre jambe intacte, dont le pied a conservé sa chaussure. L'ensemble de ces cadavres, debout contre une muraille circulaire, a l'aspect d'une ronde, à la fois effrayante et comique, qui rappelle les fameuses danses des morts du moyen âge.
que d'ironie, à la vue de ce vivant qui se risque dans « l'empire des morts » pour y chercher le secret des légendaires oubliettes. Comme son camarade, qui croise plaisamment des bras décharnés derrière son dos, il semble dire à l'intrus: « Es-tu suffisamment renseigné maintenant? Tu le vois ! tous ces contes effrayants, ce sont au contraire des histoires pour rire. »
Dans plusieurs albums laissés par Le Pippre, on trouve des aquarelles qui reproduisent des types populaires, célébrités de la rue du bourg de Creully et des environs. Mais ce qu'ils offrent de plus remarquable, ce sont des charges, avec ou sans légendes, qui constituent une suite de petits tableaux.
Il y a là une histoire désopilante, en vingt-deux aquarelles, de deux touristes, mari et femme, qui visitent un château féodal. En trente-cinq dessins, rehaussés de couleur, Le Pippre nous y montre aussi M. Guignon, qui, voulant visiter la capitale, s'échappe un beau soir de Rujfec par le train destiné aux animaux. On y rencontre encore YHistoire du jeune Isidore, par Sévère, en cinquante-deux aquarelles, et les Aventures d'un tureo, en dix mines de plomb, rehaussées de couleurs.
Dans la plupart de ces compositions, restées inédites Le Pippre a pour ainsi dire deviné ce genre de caricatures par séries, où les maîtres du rire de nos jours racontent leurs histoires amusantes avec de simples changements de physionomie ou d'attitudes, sans le
secours de l'écriture. Tout y parle, et les objets inanimés eux-mêmes, le paysage, le lieu, concourant à l'action, semblent s'animer pour y participer. C'est à cette méthode que l'on doit, entre cent fantaisies de même nature, V Assaut de Malakoff, un des petits chefsd'œuvre humoristiques de Caran d'Ache, qu'on étonnerait beaucoup en lui apprenant qu'il avait eu pour précurseur, il y a quelque trente ans, un artiste dont la réputation n'a guère dépassé les limites de sa province.
Genre et illustrations
Comme peintre fie genre, dans ses aquarelles, Le Pippre a touché à tous les sujets, et s'est promené dans tous les pays. Avec ses traditions, ses monuments préhistoriques, ses alignements mystérieux de menhirs ou de dolmens, la Bretagne l'a surtout attiré.
Dans cette poétique contrée, la légende sort du sol comme une abondante moisson naturelle. Tandis que le paysan breton s'endort sous son toit de chaume, la terre qu'il a cultivée pendant le jour se peuple de tout un monde nocturne. C'est l'heure où les fées, lutins et revenants prennent leurs ébats. Suivez-vous le bord d'une rivière, vous y rencontrerez le lioupoux, esprit malin de la nuit qui imite la voix de l'homme pour le tromper. Traversez-vous un marais, vous verrez danser devant vous le tison allumé que tient à la main un petit homme, bien connu sous le nom ftèclaireur ou éclairons. Approchez-vous de la mer, le lutin Nicole vous y jouera de méchants tours. Montez-vous au grenier à foin, votre sommeil y sera troublé par les malices du faudeur ou lutin des senâs. Mais craignez surtout de passer sur la colline où les fées, en des
temps bien lointains., ont apporté, clans leurs tabliers, les plus grosses pierres du pays pour y bâtir leur hâté. Ces grandes pierres plates, posées sur d'autres comme un toit sur des murs, sont appelées dolmens par les savants. Erreur. C'est peut-être ça le jour; mais la nuit, croyez-en l'expérience bretonne, c'est la maison des follets le château des poulpiquets, la maison des nains.
Le Pippre a cru ce que lui disaient les anciens du pays armoricain. Et, saupoudrant seulement d'un peu de sel gaulois leurs naïves traditions, il nous en a composé d'appétissantes fantaisies.
Il nous présente, par exemple, un joueur de biniou qui revient de quelque fête de village, où il a dû faire danser filles et garçons jusqu'à une heure fort avancée de la nuit. Pour regagner au plus vite son logis, l'imprudent s'est risqué dans une lande où il y a des alignements comme à Carnac. Sans encombre, il a déjà passé près des hauts menhirs plantés dans les ajoncs. Mais voilà qu'il approche, non sans trembler, d'un dolmen vivement éclairé par la lune. Cette roche aux fées ne lui dit rien qui vaille. Car en son âme bretonne résonnent tous les échos des récits terrifiants faits à la veillée. Qu'y a-t-il au fond de ce trou, s'ouvrant comme une porte dans la blancheur des pierres? Si ce n'est qucle mourioche, lutin à formes variées, il en sera quitte pour la peur. Mais s'il allait avoir à faire à une bande de Korrics, cette race de nains méchants qui hantent les monuments druidiques, et se vengent des
voyageurs assez téméraires pour s'en approcher ! Cette pensée le terrifie, et il songe à s'éloigner lorsque, tout à coup, il jette un cri et demeure rivé au sol, ne se sentant plus la force ni d'avancer ni de reculer.
Devant lui un animal étrange, avec des cornes et de petites ailes aux épaules, se dresse sur ses pattes de derrière, et s'élance vers lui comme pour exécuter la figure du cavalier seul en avant. Est-ce un souvenir du bal où il a joué du biniou? Tout danse dans sa tète et sous ses yeux. Et le nain, qui la tant enrayé, est suivi de toute une bande grimaçante qui gesticule, s'agite, lève les pattes en l'air, en lui riant impudemment au nez.
Le paysage où se passe cette scène bizarre est d'une vérité frappante: nous voilà bien dans une lande bretonne, la nuit, avec un effet de l ine d'une intensité mystérieuse. La « tempête sous un crâne » bouleverse comme il convient les traits du ménétrier. Et, quant aux nains légendaires, ils ont des attitudes et des physionomies dont la variété rappelle les créations de Callot dans sa fameuse tentation de saint Antoine.
Le Pipprc ne se faisait pas seulement l'illustrateur des légendes amusantes ou dramatiques de la Bretagne. Il aimait aussi à revêtir de ses plus vigoureuses couleurs d'aquarelliste des personnages de rêve ou de cauchemar. Étaient-ce des réminiscences de lectures? Voulait-il se donner le plaisir de fixer, avec son pinceau, des types littéraires sortis de l'imagination enfiévrée d'Hoffmann ou de l'invention plus modérée
de Nodier? Il serait difficile de le dire; car les sujets fantastiques qu'il a traités sont peut-être nés tout simplement de la fantaisie personnelle de l'artiste.
Après avoir sacrifié à la folle du logis, celui-ci, en revenant dans son pays pondéré de Normandie, était sûr d'y trouver des sujets d'étude plus réalistes. Ses deux pêcheurs de crevettes du village de Ver rentrent bien dans cette catégorie. Pieds nus, le long panier sur le dos et, sur l'épaule, le lourd filet à grande poche, un homme et une femme traversent la plaine de sable humide qui s'étend de la dune à la basse mer. La femme est coiffée de ce laid bonnet bas normand qui enveloppe un peu la tête à la manière du burnous blanc des Arabes. Elle a endossé, pour la circonstance, une des vieilles vestes de son mari, d'où sort un jupon troué, effiloché, dont une mendiante ne voudrait pas. Elle marche à grands pas, ayant hâte de rentrer à la maison où les mioches sont restés seuls. Plus indolent, l'homme se presse moins, promenant le regard contemplatif des marins sur l'horizon indécis, où les voiles blanches passent avec un mouvement d'ailes sur l'azur de l'eau. Car il y a un poète inconscient dans chacun de ces pauvres gens qui vivent de la mer, ou en meurent.
Le Pippre le sait bien, et ses scènes de pêche nous offrent le double attrait du rêve et de la réalité. En général, nous aimons moins ses chasses de toute nature, en plaine ou en forêt, au fusil ou à courre. Dans celles-ci, qu'il semble préférer, ses personnages ont parfois trop de roideur et ses chevaux sont traités trop
de chic avec une anatomie insuffisante. Il les connaissait bien cependant, surtout les bêtes de pure race, élégantes, aux fines attaches. On pourrait même lui reprocher de les avoir prodigués.
Nous croyons, par exemple, que son vieux curé, qui passe à cheval devant une des chaumières de son village, aurait dû être monté sur une bête moins aristocratique. L'artiste aurait peut-être été en droit de répondre que, la date de son aquarelle étant indéterminée, son doyen en tournée pouvait appartenir à une époque où les riches prébendes et les dîmes lui auraient permis d'avoir dans son écurie un animal de prix. Mais nous n'en continuerions pas moins de préférer, au curé et à son cheval, le groupe charmant de la paysanne qui tient un marmot dans ses bras auprès de ses deux autres enfants, debout comme elle sur le seuil de la porte.
On peut considérer aussi comme un sujet normand ce bel effet de neige qu'aurait volontiers signé un Emile Breton, un Daubigny ou un Malbranche. Un chemin creux descend du bois. Sur les bords de cette pente ravinée, quelques arbres rabougris annoncent, comme des sentinelles de grand'garde, la présence prochaine des masses profondes. Plus loin, en effet, on aperçoit les premiers taillis, tachant de leurs dômes sombres un ciel plombé qui se noircit sur la droite avec des menaces non équivoques de tempête. L'uniformité morne du blanc est habilement rompue par le tronc rugueux des saules, dont la tête seule est poudrée comme une per-
nique de l'ancien régime, et par les pentes trop roidcs des talus, où le duvet neigeux n'a pu s'accrocher.
L'artiste a cru devoir animer ce paysage qui nous paraissait suffisamment dramatisé par sa propre tristesse. Ployéc sous le poids d'un énorme fagot, une femme de bûcheron descend le ravin en tenant par la main un garçonnet qui se retourne, effrayé, du côté du bois. Ce qu'il a vu de si terrifiant, c'est la silhouette d'un renard, qu'il prend sans doute pour un loup. Il n'en faut pas davantage pour bouleverser le petit homme, qui n'a pas, comme la mère, le sang-froid indifférent de ceux qui ont l'expérience du danger et des misères de la vie.
Sans transition, au hasard du pinceau, Le Pippre nous fait passer d'un paysage hibernal de Normandie aux sables brûlants du désert. Il a un sentiment très vrai de la lumière, des types et des mœurs de l'Afrique. Ses aquarelles ne sont pas des pastiches de Delacroix, de Chasseriau ou de Fromentin. Il a sa manière à lui, bien personnelle, de comprendre les vastes solitudes surchauffées par un soleil de feu. Et, dans ces sortes d'études, s'il rappelle quelquefois Fromentin, c'est par le sujet seulement. Il est, en effet, beaucoup plus réaliste que le peintre de la Chasse au faucon et de la Caravane de Marilhat, qui interprèle la nature, l'enjolive, et lui donne une élégance de colorations artificielles.
Ce sont bien de vrais vagabonds du désert qu'il nous groupe au premier plan d'une plaine immense de
sable. Tous montés sur des chevaux pleins d'ardeur, aux fines membrures, ils forment une sorte de cercle étroit, d'où chaque cavalier, le long fusil au poing, interroge et fouille l'horizon dans toutes les directions.
On les sent prêts à fuir devant un ennemi supérieur en nombre, ou décidés à tomber, sans faire de quartier, sur les caravanes mal gardées. Car ils sont bien de la même race, avec plus de perfection dans les moyens d'attaque, que les fauves qui ont abandonné, à quelques pas d'eux, les restes d'un animal dont ils ont fait leur repas.
Dans une autre aquarelle, Le Pippre nous peint des tirailleurs algériens traversant le désert avec des dromadaires. Assis, les jambes croisées comme un tailleur, sur la haute bosse de son ruminant, le premier des turcos fume une longue pipe arabe. Le second, le fusil en bandoulière, frappe d'un bâton sa difforme monture, qui, avec un large écart des jambes de devant, s'affaisse paresseusement, creusant sous son cavalier une ondulation de tangage. Et les autres suivent, clans des postures aussi justes que variées. On ne saurait dire ce qu'il faudrait louer le plus, ou les taches lumineuses qui ensoleillent le costume oriental des turcos, ou l'impression de chaleur accablante qui semble s'échapper du sol ou descendre du ciel.
Un artiste, qui avait assez de souplesse pour traiter les genres les plus divers, aurait fait certainement un illustrateur de premier ordre. Et cependant, nous ne pensons pas que Le Pippre ait jamais travaillé pour les
éditeurs qui publient des ouvrages illustrés. Les dessins, qu'il a donnés à quelques revues ou journaux, ne sont en général que des vues pittoresques ou des reproductions de ses tableaux. Quant à cet art, où ont excellé, parmi ses contemporains, les Tony Johannof, les Yan Dargent, les Karl Girardet, les Gustave Doré, il ne l'a jamais pratiqué, à notre connaissance, que dans une œuvre inédite, composée de vingt lavis, qui ont été reliés avec un exemplaire d'un petit poème, peu connu, de Barthélémy.
On sait que l'auteur cle la Nemèsis fut une des girouettes les plus réussies d'un commencement de siècle où l'on a pu en rédiger jusqu'à trois dictionnaires (1). Tout jeune encore, à l'âge de l'indépendance, il vendait sa plume au plus fort enchérisseur, tantôt à Charles X, tantôt à Louis-Philippe. Tour à tour pour l'aigle, le coq ou le lis, il changea tant de fois que Musset, indigné, voulut
.... clouer au poteau d'une satire altière
Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire.
La leçon ne profita guère au satirique, qui s'est
(1) Dictionnaire des girouettes, ou nos comte mporains peints d'après euxmêmes. Paris, A. Eymery, 1815. — Almanach des girouettes. Paris, chez l'Écrivain, 1815. — Nouveau dictionnaire des girouettes. Paris, chez les marchands de nouveautés, 1832. Le nom de Barthélémy figure dans ce dernier ouvrage-
vanté lui-même de sa vénalité dans un vers resté proverbe :
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
Ce révoltant cynisme ne lui réussit pas. Le publie, sans s'indigner, délaissa peu à peu celui qui avait tant abusé du mensonge. Même quand il était sincère, on persista à penser qu'il n'écrivait ses vers que sur commande. Dépopularisé comme pamphlétaire, le poète déserta alors la politique, pour composer des sortes de poèmes didactiques ou anecdotiques sur la Bouillotte, le Baecara, Y Art de fumer.
C'est ce dernier poème que Le Pippre a orné de compositions au lavis, aussi amusantes que bien observées (1). Le Napoléon en Egypte, du même auteur, aurait peut-être mieux convenu à l'artiste, qui excellait dans les sujets militaires. Mais, M. Bellangé avait déjà illustré l'édition de cet ouvrage, parue en 1842. Le travail entrepris par Le Pippre n'était pas, d'ailleurs, le résultat d'un choix personnel; car il a dû l'exécuter pour être agréable à un collectionneur (2) de ses amis,
(!) Cette rareté bibliographique, qui provient du legs Doucet, est conservée dans la bibliothèque municipale de Bayeux. En voici le titre exact: L'art de fumer ou la pipe ou le cigare, poème en trois chants, suivi de notes, par Barthélémy. Paris. 1844, in-8.
(2) M. Doucet, collectionneur très éclairé, qui a légué à la ville de Bayeux, où il a été longtemps banquier, un ensemble considérable de livres rares, de gravures, vieilles estampes, dessins originaux, tableaux, aquarelles, etc. La partie artistique de cette collection est conservée dans un musée particulier, qui porte le nom du donateur.
qui désirait avoir de lui un livre illustré de dessins originaux.
Parmi les vingt lavis qui ornent la fantaisie rimec de Barthélémy, il en est quelques-uns d'irréprochables. Le personnage assis sur un sofa, les jambes croisées, les yeux levés au ciel, dans l'extase particulière aux fumeurs, matérialise très exactement cette description de l'auteur du poème:
Un air philosophique est empreint dans ses yeux; Il souffle son haleine en regardant les deux.
A louer aussi les deux collégiens qui s'essaient à culotter des pipes devant la classe de sixième. Le plus grand, un novice, incommodé par les premières bouffées, n'ose cependant s'arrêter parce qu'il se sent sous le regard semi-railleur d'un plus petit, très crâne et déjà très exercé, chez qm « le fumeur, n'attend pas le nombre des années ».
Parfait encore le chiffonnier, appuyé moitié contre un mur, moitié contre sa hotte, près de sa lanterne allumée, qui l'a fait qualifier assez plaisamment, par Barthélémy, de ver luisant de la rue. Le vieux contemple d'un air ravi le mègo qu'il a ramassé dans la boue. Ce bout de cigare, jeté en passant par un viveur qui s'éloigne avec une horizontale au bras, cette « épave du trottoir », comme dit le poète, lui paraît un trésor et lui fait dédaigner un instant son brûle-gueule, accroché à son veston sordide. Cette physionomie d'ivrogne,
attendri en face d'une si étonnante fortune, est merveilleusement rendue, et fait songer à un des bons croquis de Gavarni.
A côté de ce lavis, qui est d'un maître, nous en trouvons d'autres, comme celui de la Dernière pipe du condamné à mort, qui sont d'un débutant inexpérimenté.
Groupant à la fois sous la couverture du même livre des compositions d'inégale valeur, cet ouvrage illustré nous donne en quelque sorte une vision très complète de ce que fut le talent de l'artiste que nous avons étudié. Improvisateur avant tout, il eut les défauts et les qualités du genre. Il produisait trop et trop vite. Mais, dès qu'il s'appliquait, il restait correct; et, quand l'inspiration s'ajoutait au travail, il était excellent.
Ce ne sont donc pas les défaillances de son pinceau ou de son crayon qui ont nui à la réputation de Le Pippre. S'il n'a pas conquis la* notoriété qu'il méritait, il faut en chercher la cause ailleurs. L'artiste travaillait en province, sans se préoccuper de faire la moindre réclame autour de ses productions. De plus, ses aquarelles, restées inédites, sauf de rares exceptions, n'ont jamais été popularisées, de son vivant, par la gravure, depuis sa mort par la phototypie. Dans des conditions si défavorables, il ne pouvait être connu et apprécié que clans le coin de province où il a produit, et par quelques amateurs éclairés.
Cette gloire restreinte ne lui a pas manqué, et sa renommée s'élargit tous les jours, lentement, laborieu-
sèment, mais sûrement. Les collectionneurs le recherchent, les marchands le tarifent. Et la preuve qu'il est bien jugé, c'est que ce sont les genres où il a le mieux réussi qui sont le plus cotés. On prise beaucoup ses caricatures et ses types militaires, où il a excellé, et l'on délaisse les sujets où il fut médiocre.
En un mot, son public, pour être peu nombreux, n'en est que plus délicat. Cela ne vaut-il pas mieux, après tout, que d'avoir un nom que tous répètent, à côté d'une œuvre dont tant de gens parlent le plus sottement du monde?
« Lorsqu'un homme devient trop vite populaire, je m'en défie, écrivait, le 17 septembre 1839, Alfred de Vigny au prince Maximilien-Joseph; car c'est presque toujours par son côté commun qu'il l'est, et cela me fait craindre que ce côté-là ne tienne la plus grande part de son être. Le bon, le beau, le vrai, ne touchent d'abord que les esprits d'élite, et, peu à peu, l'admiration qu'ils en ressentent descend de leur rang à tous les autres, des montagnes à la plaine. »
Si Le Pippre occupe une place honorable sur ces hauteurs dont parle le poète d'EYoa, quel imprudent ami pourrait souhaiter qu'il en descendît?