L’ORIGINE DU MUSÉE DES MONUMENTS FRANÇAIS
La vie de Gabriel-François Doyen n’est point ci écrire, et bien que l’essai de Lecarpentier * 1 * n’ait aucune valeur, la biographie de ce peintre manquerait d’éléments nouveaux pour offrir de l’intérêt. Tous ceux qui ont parlé de Doyen se sont répétés, et, n’était l’article de M. Th. Lhuillier*, on ne saurait rien de plus sur son compte aujourd’hui qu’au commencement du siècle.
Le départ de Doyen pour la Russie 3, à la fin de l’année 1 791 , le fit considérer comme émigré par les autorités révolutionnaires; et pour celte raison ses biens furent saisis nationalement4. Ses papiers, devenus propriété de l’Etat, font partie actuellement du fonds des Papiers des émigres aux Archives nationales 5. Ils fournissent quelques renseignements assez intéressants sur la vie, les travaux et les relations de Doyen, tant sous Louis XV et Louis XVI qu’au début de la période révolutionnaire, et c’est là l’unique source des lettres, brevets, certificats, programmes et autres documents qui ont servi à rédiger ce modeste essai.
1 Notice sur François Doyen, par C. Lkcarpentier. Rouen, 180!), in-8°.
- Le peintre Doyen déclaré émigré en 1793. ( Chronique des Arts et de la Curiosité, n° du 10 septembre 1872 et suiv.) Cet article a été publié de nouveau en brochure (Melun, 1878, in-8°).
3 Le congé accordé à Doyen pour partir à Saint-Pétersbourg est du 7 octobre 1791; il a été publié dans les Nouvelles Archives de l'art français, 1878,
1 Dans l’article cité, M. Lhuillier a montré {Chronique des Arts, 1872, p. 359) comment, absent, Doyen fut déclaré tout d'abord émigré, et comment, en l’un IX, Fouché fit opécer la radiation de son nom sur la liste de ceux qui avaient quitté le sol de la patrie républicaine.
5 Archives nationales, carton T. 714. — Toutes les pièces citées plus loin sans cote précise font partie de ce dossier.
Né à Paris le 20 mai 1726, élève de Carie Vanloo, Gabriel- François Doyen mérita d’être envoyé à Rome ', où il resta de 1748 à 1752. Admis à l’âge de trente-trois ans (août 1759) à l’Académie de peinture et de sculpture2, il travailla activement à la décoration de plusieurs édifices de Paris. L’église Saint-Roch possède une toile 3 qui lui fut spécialement commandée et qu’il exposa au Salon de 1767; elle est regardée comme l’une de ses meilleures œuvres4, qui sont d’ailleurs très rares dans les collections publiques de France. AuSalonde 1773, il exposa un tableau5 peint spécialement pour le maître-autel de la chapelle de l’École militaire, qui orne aujourd’hui la chapelle des fonts baptismaux de l’église Saint-Louis en l’Ile. Son Triomphe d’Amphitrite , commandé par Louis XV, appartient aux Musées nationaux et s’offre actuellement aux regards des visiteurs dans le palais de Fontainebleau °. Une Adoration desMayes, signée de lui, existe dans une petite paroisse de Seine-et-Marne, Mitry-Mory 7 ; au Musée de Rouen, on voit le portrait de Crébillon, qui est son œuvre; au Musée d’Avignon8, une tête d’homme barbue de grandeur colossale; au Musée de Toulon 9, une esquisse lui est attribuée; enfin, les Musées de Nantes 10 et d’Orléans 11 possèdent des têtes d'ctude qu’on ne peut guère considérer que comme des esquisses. La collection Atger, conservée à l’École de médecine de Montpellier, possède également
1 On peut voir des extraits de lettres écrites de Rome et le concernant, dans l’ Académie de France à Rome, par M. Lêcov de la Marche. (Paris, 1872, p. 260 et 265.)
2 On a conservé son brevet original sur parchemin, signé par Louis de Silveslre, J. Dumont et L. Vassé.
C'est : Sainte Geneviève apaisant la peste des ardents.
4 Diderot en parle avec les plus grands détails dans son Salon de 1767. Ce tableau a été gravé dans l 'Histoire des peintres de Charles Blanc.
5 C'est : La dernière communion de saint Louis.
9 Sous le n° 88 dans la galerie de tableaux.
1 Canton de Cluye, arrondissement de Meaux.
8 Sous le n° 105 du catalogue de 1880.
9 Sous le n° 28 du catalogue Bronzi, prochainement réimprimé.
111 Sous le n" 728 du catalogue de 1876.
" Inventaire des richesses d' Art de la France, Province. Monuments civils, I. I (1878), p. 84.
de lui une Entrée triomphale ', dessin à la plume et lavé au bistre, signé et daté de 1770.
J’ai retrouvé, dans les inventaires d’objets d’art faits à l’époque révolutionnaire chez les émigrés, plusieurs mentions intéressantes de tableaux de Doyen. Papillon de la FerléI * 3 4 5 6 en possédait trois : le Mariage de sainte Catherine et de l'Enfant Jésus, environné d’anges 3, composition de sept figures cintrée du haut, évaluée 300 livres; le Triomphe de Claudius 3 , esquisse sur toile, estimée J 00 livres; et Y Assomption de la Vierge 5, composition de neuf figures cintrée du haut, la plus grande des trois. Un autre émigré, Billard dit Bélizard °, possédait du même peintre la Terre ravagée par les eaux et les vents 7 dessin à la sanguine sur papier blanc, estimé 72 livres. D’après l’inventaire de la « ci-devant » Académie de peinture rédigé à la même époque 8, on y remarquait un tableau signé Doyen et représentant Héhé versant le nectar à Jupiter 9. En l’an VII, Le Carpentier a gravé à l’eau-forte une grande pièce in-4° représentant une Adoration des Mages d’après Doyen, son maître, et la lui a dédiée 10 II *. On sait que le prince de Turenne possédait le Mariage de Diomède et d’Enée, « composition toute d’effroi qui produisit un grand effet " » au Salon de 1761, et que deux tableaux de Doyen, Andromaque devant U/gsse '% exposé en 1763, et la Mort de Virginie'3 * * *, exposé quatre ans auparavant, trouvèrent leur place à la cour de Parme, où ils doivent être encore.
I Sous le n° 138 (tu catalogue de 1830.
8 Arch. nat., F17 1268, n° 191.
3 Toile de 27 pouces de haut sur 18 de large (n° 6 de l'inventaire).
4 Toile de 28 pouces de haut sur 42 de large (n° 197 de l’inventaire).
6 Toile de huit pieds de haut sur 5 de large (n° 60 de l'inveutairc).
6 Arch. nat., F‘7 1268, n° 228.
7 Dessin de 26 pouces de liant sur 18 de large (n° 33 de l’inventaire).
8 Arch. nat., F17 1267, n° 4.
9N° 98 de l’inventaire.
10 Arch. nat., F17 1273. On a vu plus haut le tableau original qui a servi à cette estampe.
II L’expression est de Diderot.
18 « Grande composition d’un homme qui effraya nos premiers peintres par la hardiesse et le succès de ses tentatives » , écrit Diderot.
13 Le même écrivain l'appelle une a composition immense où il y a de très-
belles choses i ; puis il ajoute : « Cet homme deviendra un grand artiste ou
rien, il faut attendre. » Plus tard, à propos du Salon de 1786, on écrira : « Ce
peintre n’a pas justifié l’espoir qu’il avoit donné. * [Moles et documents inédits
sur les expositions du XVIIIe siècle, par M J. J. Ciifkhkv, Paris, 1873, p. 86.)
Dès 17G5, Doyen fut chargé de travaux à l’église des Invalides, comme l’atteste une lettre à lui adressée par le marquis de Marigny1 : le fait est d’ailleurs mentionné par Tliiéry2 en ces termes : « Les chapelles, au nombre de six, ont chacune une cou- « pôle peinte à fresque (!). Celle de la chapelle.de saint Grégoire, « la première du côté de l’Evangile, refaite il y a quelques années « par M. Doyen, peintre du Roi, représente différents événements « de la vie de ce Père de l’Eglise 3. »
Au titre de « peintre du Roi » qu’il pouvait porter depuis son entrée à l’Académie, Doyen ajouta bientôt celui de « premier « peintre de Monseigneur le comte d’Artois 4 » , comme en fait foi un brevet royal du 17 septembre 1773 qui a été également conservé. Un logement aux galeries du Louvre étant devenu vacant par la démission de Dumont le Romain, qui l’occupait5, Doyen l’obtint par un nouveau brevet du 23 mars 1774°.
1 Voici le texte de cette lettre : a A Fontainebleau, le 31 octobre 1765. — a Je suis très-aise, Monsieur, que vous soyés chargé de la coupole des Invalides, a je vous en tais mon compliment et je verray avec plaisir toutes les occasions a qui pourront vous mettre à porlée de faire connoitre vos talents. Je suis, Mona sieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. — Le marquis de Marigny. » (Arcli. nat.)
2 Guide des amateurs et des étrangers dans Paris (1787), t. II, p. 61V.
3 Voir à l’Appendice la description faite par un contemporain des peintures exécutées à la chapelle Saint-Grégoire par Doyen.
4 On pouvait cumuler les deux fonctions, d’après cette missive de l’abbé Terray : « A Compïègne, ce 3 août 1773. — J’ai reçu la lettre, Monsieur, que vous avés s écrite à M. le marquis de Marigny au sujet de la place de premier peintre de « Mgr le comte d’Artois, à laquelle vous venés d’être nommé. Chargé aujour- « d’hui par Sa Majesté de l’administration de ses bâtiments, je ne vois aucune « incompatibilité entre les fonctions de cette nouvelle place et votre qualité de « Peintre du Roi. Ainsi je suis bien éloigné de mettre aucun obstacle à ce que a vous acceptiés une distinction aussi flatteuse. Je suis, Monsieur, entièrement â a vous. — Terray. d (Arcli. nat.)
r> Doyen jouissait déjà d’un atelier dans un pavillon voisin, s’il faut en croire les termes de cette autre missive : « A Paris, le 23 mars 1774. — J’ai mis, Mon- « sieur, sous les yeux de Sa Majesté, l’embarras dans lequel vous jettoit la nécesa sité où vous vous trouviés d’évacuer l’attelicr que vous aviés eu la permission a de vous pratiquer dans un des pavillons du Louvre. Sa Majesté a bien voulu a en conséquence agréer l’expédient que je lui ai proposé pour vous en indemnia ser et disposer en votre faveur du logement aux galleries du Louvre dont le a sieur Dumont m’a remis sa démission. C’est avec plaisir que je vous fais part a de celle grâce de Sa Majesté. Je suis, Monsieur, entièrement à vous. — Ter- « RAY. » (Arcli. nat.)
u Sa demande éluit du 23 septembre 1773 (Arcli. nat , O1. 1204, p. 238.)
La réputation du peintre était faite et les commandes affluaient à sou atelier. Il travailla au petit Trianon l’Ordre du Saint- Esprit le chargea de rendre par le pinceau la cérémonie de cet Ordre au sacre de Louis XVI, et la ville de Heinis lui demanda des projets de décoration 3 pour l’entrée solennelle de Sa Majesté dans
1 Voici deux lettres relatives à celte affaire, mais qui malheureusement ne
donnent aucun détail sur le sujet choisi par le peintre : a A Compïègne, le a 21 août 1774. — Je viens, Monsieur, conformément à ce que vous désirés, de a donner des ordres pour retirer du petit Trianon le tableau de la Pèche. Je ne a puis trop vous exhorter à ne point perdre de temps à me proposer un sujet et
a un dessin qui puisse être du goût de la Reine. Je suis, Monsieur, entièrement
a à vous. — Teiir.iv. i> — « A Versailles, le 2-5 août 1775. — On m’a témoigné, « .Monsieur, de la part de la Reine, le désir qu’elle a de voir sa maison de plai- « sauce du nouveau Trianon entièrement décorée des tableaux qui y sont destinés, a II en est un dont vous aviez été chargé, et qui ne vous ayant pus ensuite salis— a fait, vous a engagé à demander à y en substituer un autre. C’est celui-ci qu’il a seroit d’essentiel que vous finissiez incessamment pour compléter la décoration a de cette maison de plaisance. Je souhaite que vous me marquiez en quel état a il est, et quand vous pourrez le livrer. Je vous recommande au surplus de ne a point perdre de temps à achever cet ouvrage comme intéressant particulièrea ment les plaisirs de la Reine. Je suis, Monsieur, votre très-humble et très-
a obéissant serviteur. — D’Angiviller. » (Arch. nat. ) Dans son important
ouvrage sur le Petit-Trianon (Versailles, 1885, in-4°), M. A. Desjardins avance (p. 30) que le peintre Pierre avait reçu en 1768 la commande d’une Pèche, et Doyen celle d’une Vendange, et que peu de temps après ils échangèrent leurs deux sujets. Ceci ne s’accorde guère avec celte mention tirée d’un registre de l'administration des bâtiments royaux, à la date du 12 décembre 1773 : a M. Pierre a demande si l’on consent qu’il place dans la salle à manger du nouveau Trianon a le tableau représentant la Vendange, qu’il avait d’abord commencé et dont il a avait ensuite passé l’exécution à M. Halle, qui n’a pas été assez heureux pour a voir son tableau agréé. » (Arch. nat., O1. 1204, p. 276.) — Quoi qu’il en soit, le tableau de Doyen ne fut jamais mis en place, puisque, après l’avoir terminé, le peintre le relira, a parce qu’il ne le croyait pas digne d’être avoué de lui » . (Arch. nat., O1. 1034 R.) L’emplacement destiné aux peintures de Doyen et de Pierre, resté vide, fut occupé plus tard par des toiles envoyées d’Autriche. (Desjirdixs, op. cit., p. 104.)
2 C’est ce qui résulte de la lettre suivante : a A Paris, le 4 mars 1775. — Je a suis charmé, Monsieur, d’apprendre que vous avez été chargé par l’Ordre du « Saint-Esprit du tableau qui doit représenter la cérémonie de cet Ordre au sacre « du Roi, et que la ville de Rheims vous a aussi demandé des projets de décoraa tion pour l'arrivée de S. M. J’en verrois volontiers les esquisses si l’état de « mes yeux me le permettoit. Mais les médecins m’ont prescrit de n’en faire ici a à quelque temps que l’usage le plus modéré, et comme je ne pourrois examia ner vos projets avec l’attention convenable, ce ne seroit pour moi qu’une a curiosité tout-à— fait infructueuse. Je suis du reste convaincu que ces divers a ouvrages répondront à ce qu’on est en droit d’attendre de vous. Je suis, Mona sieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. — D’Angivii.lkr. » (Arch. nat.)
la cité du sacre. Et j’ai acquis la certitude que ces travaux avaient bien été exécutés par ses soins 1 .
Grâce à la protection du comte d’Angiviller, Doyen obtint encore une nouvelle commande pour le Roi, et consulta la comtesse, dans une lettre dont on retrouve le brouillon dans ses papiers 2,
1 En effet, les Délibérations du Conseil de la ville de Reims, dont je dois l’aimable communication à mon confrère M. L. Demaison, contiennent les renseignements suivants : « La compagnie a conclu qu’il seroit écrit à M. Doyen « de ne faire aucun marché à Paris pour les décorations à faire pour le sacre, » qu’il seroit prié d’envoyer les dessins qu'il étoit chargé de faire, qu’il luy seroit a mandé que l’exécution en étoit aussy facile à Reims qu’à Paris, que la ville « avoit déjà pris des engagements avec ses ouvriers, que M. le sindic seroit prié « de luy demander les plans et de les envoyer pour les faire exécuter, et qu’en n cas de refus mondit sieur Doyen seroit prié de s’en charger, lorsqu’il viendra s à Reims, pour être examinés avec luy. * (Arch. munie, de Reims, RB. reg. 8A , f° 147 r°.) Et dans une plaquette in-4° de l’époque, intitulée : Explication des emblèmes inventés et mis en vers par M . Bergeat, vidame de Reims, et M. l’abbé üeloche, tous deux chanoines de l’Eglise métropolitaine, pour la décoration des édijices, arc de triomphe , et autres monuments érigés par les soins de messieurs du Conseil de la ville, lors de la cérémonie du sacre de Rouis X VI, on trouve quelques détails complémentaires (p. 22) : « L’architecture des édi— a lices, de l’arc de triomphe, les autels et les statues ont été exécutés avec
i l’approbation de monsieur Rouillé d’ürfeuil, intendant de la province et frou-
ii tière de Champagne, sur les dessins de M. Doyen, premier peintre de mon- « seigneur le comte d’Artois et professeur de l’Académie de Peinture. Cet « artiste, dont tous les ouvrages portent l’empreinte du génie, a donné à ceux-ci « un caractère d’antiquité qui forme un accord avec les monumens Romains que a cette ville conserve, et qui marquent son ancienneté. Il règne dans ses plans « une intelligence et un goût dignes de la célébrité dont il jouit... L’exécution a « été confiée à M. Clermont, professeur des Ecoles de la ville... Les statues et a les bas-reliefs en sculpture ont été exécutés par M. [Gérard] Gautier, de Châ- « toau-Porcien, sculpteur estimé de la capitale. « — Les Archives municipales de Reims possèdent encore deux dessins originaux des arcs de triomphe élevés dans celte ville à l’occasion du sacre de Louis XVI, mais ces dessins ne portent pas la signature de Doyen.
2 En voici la teneur : « Madame la Comtesse, permettez-moi de rendre hom-
« mage à votre esprit en admirant les qualités de votre cœur. Si l’un m’a bien
« servi, il faut (pic l’autre fasse le reste. Vous m’avez permis de vous consulter
< pour le sujet du tableau que vous m’avez fait accorder. Je le dois à la sensibi-
0 I i té de respectables amis qui l’ont fait passer dans votre âme. Voici le sujet que
<i je me propose de faire, que je ne veux point risquer de traiter sans obtenir
* votre consentement. — Gandins, ayant remporté une victoire sur les Cartha- « ginois, demande les honneurs du triomphe, il les obtient, mais un des tribuns « (pii étoit son ennemi profitant des droits qu’ils avoient, veut faire descendre du a char le triomphateur au moment qu’il va passer sous la porte triomphale. Clau- « (lia sa (illc ([ni étoit vestale ayant appris le danger de son père accourut, suivie
1 des vestales, et avec une célérité inconcevable sépara son père d’avec le tribun,
• monta dans son char pour jouir avec lui des honneurs du Capitole. — Valère
sur le sujet qu'il se proposait de traiter en un tableau resté peutêtre inachevé : du moins n’ai-je pu suivre sa trace1. Le sujet, emprunté à Valcre-Maximc, en était : le Triomphe de Claudius vainqueur des Carthaginois.
Insatiable de faveurs, et non content de celles qui lui étaient accordées, notre peintre sollicitait toujours, mais aussi ne trouvait pas toujours l’administrateur des bâtiments royaux aussi bien disposé. Le 8 mai 1775, il reçut une lettre2 qui lui fît sans doute comprendre que ses désirs avaient outrepassé ses droits. Toutefois, il ne se tint pas pour battu, et six mois après, il obtenait, outre un plus grand atelier dans les salons du Louvre précédemment occupés par l’Académie royale d’architecture3, le titre fort
« Maxime dit qu’on étoit en doute de scavoir s’il n’étoit pas plus beau de faire » triomplier ou d’être triomphateur. Je désirerai bien aussi, Madame la Comtesse, « jouir des honneurs du Capitole, mais n’ayant point de fille vestale, je souhait lerai que la femme du dictateur me séparât d’avec le tribun; il n’y auroit plus « de doute, je lui devrai les honneurs du triomphe. J’ai l’honneur d’être avec un « profond respect, etc... « (Arch. nat.)
1 Voir Notes et documents inédits sur les expositions du X VIIIe siècle, par M. J. J. Guifkrëv (Paris, 1873), p. 112.
- i Versailles, le 8 may 1775. — J’ay reçu avec quelque surprise, Monsieur, « ta lettre par laquelle vous vous plaignes de la prétendue omission faite de vous
0 dans la distribution des places propres à former des ateliers dans l’espace qui « va être abandonné par l’Académie Royale d’Archileclure. Il me semble que
1 venant d’obtenir un logement aux galleries du Louvre, par un arrangement que » peut-être je n’eùs pas adopté, vous êtes peu fondé à vous plaindre d’être
• oublie dans les grâces que peut vous procurer votre état. Le Roy n’a d’ailleurs « contracté aucun engagement avec les artistes de son Académie, pour leur foura nir des emplaccrnens commodes à leur travail, et si le Louvre étoit achevé, il a seroit bien nécessaire qu’ils s’en procurassent comme ils aviseroient bon. Vous
• n’êles pas le seul qui puissiés réclamer avec fondement des grâces et des faci- ■ lités pour l’exercice de votre talent, et il e;t juste que chacun de ceux qui y i ont droit, y participent à leur tour et successivement. Je suis, Monsieur, votre
• très-humble et très-obéissant serviteur. — D’Amgiviller. v (Arch. nat.)
3 « A Versailles, le 26 novembre 1775. — L’Académie Royale d’Architeclure, « Monsieur, ayant depuis peu pris possession des nouvelles salles qui ont été arran- « gées pour Elle, son ancienne salle d’assemblée m’a paru propre par sa grandeur à « remplir le désir que vous m’avés témoigné, il y a du tems, d’obtenir un atlelier « susceptible de l’exécution des plus grandes compositions; c’est pourquoy faisant t une distribution de divers emplaccrnens, qui vacquoicnt au Louvre, je vous y « ai compris, en vous accordant cette pièce pour vous servir d’attelier. Je souhaite « fort que celle commodité soit pour vous un moyen de donner à votre talent « tout l’essor dont il est susceptible, et l’intérêt que je prens à l’honneur de « l’Ecole française m’en fait concevoir la flatteuse espérance. Je suis, Monsieur, « votre très-humble et très-obéissant serviteur. — D’Angiviller. « (Arch. nat.)
envié de « premier peintre de Monsieur » frère du Roi1, qu’avait possédé avant lui François Drouais 2 et pour lequel il était en compétition avec un nommé Frédon, peintre de portraits3.
Enfin, lors de la mort du célèbre pastellisteQ.de la Tour, Doyen hérita en partie de la pension de 1,000 livres que le Roi accordait à l’artiste décédé : il semble même cette fois, d’après la missive de M. d’Angiviller 4, qu’il fut mis en possession de cette nouvelle faveur sans l’avoir briguée.
Les cours que faisait Doyen au Louvre étaient très suivis, mais les élèves dont il dirigeait les études n’étaient pas toujours très dociles, et le maître eut quelquefois, à cause d’eux, des désagré-
1 Le futur roi Louis XVIÎL
2 Drouais avait fait le portrait de a Monsieur « , qui fut exposé au Salon de 1775.
3 Témoin cette lettre du marquis de Noailles, ambassadeur de France à Londres, entièrement autographe : a A Fontainebleau, le 31 octobre 1775. — a Je serais très-aise, Monsieur, de pouvoir contribuer à l’arrangement que vous « désirés. Vos talens sont connus, et vous recommandent assés pour obtenir le b titre qu’avoit le sr Drouais, de premier peintre de Monsieur. Addressés moi un a mémoire que je puisse mettre sous les yeux du Prince. Il est inutile que vous « fassiés mention du sr Frédon, parce que je suis très-déterminé à ne faire aucune « démarche pour lui dans cette occasion, attendu qu’il n’est que peintre de por- « traits, et que pour réparer ce qui a été fait sans plus de raison en faveur du « s1 Drouais, c’est vous uniquement, Monsieur, sur qui le choix devroit tomber. « Ne doutés pas de la siucérité avec laquelle je suis, Monsieur, votre très-humble « et très-obéissant serviteur. — Le marquis de Noailles. » — Celle missive fut suivie à bref délai d’une autre ainsi conçue : « A Fontainebleau, le 9 novem- « bre 1775. — Je ne puis pas me faire valoir, Monsieur, car je n’ai eu aucune a peine à obtenir de Monsieur le titre que vous désiriés de son premier peintre. « J’écris à M. de la Garenne, secrétaire des commandemens, pour l'expédition « de votre brevet. Les occasions d’obliger quelqu’un de votre mérite sont rares, a mais toutes les fois qu’il s’en présentera, je les saisirai avec beaucoup d’empres- » sernent. Je suis plus sincèrement que je ne puis vous le dire, Monsieur, votre a très-humble et très-obéissant serviteur. — ■ Le marquis de Noailles. » (Arch. nat.)
4 Elle est ainsi conçue : a A Versailles, Je 19 mars 1788. — La mort de u M. La Tour, Monsieur, ayant fait vacqucr sa pension de 1,000 livres, j’ai cona sidéré que quoique fort ancien dans l’Académie et dans ses charges, vous ne i jouissés encore d’aucune grâce de ce genre. C’est pourquoi j’ai obtenu pour « vous de Sa Majesté la réversion d’une moitié de cette pension, et c’est avec a plaisir que je vous en fais part, il sera au surplus nécessaire pour l’expédition « de votre brevet que vous m’envoyiés votre extrait baptistaire et que vous rema plissiés les blancs de la déclaration ci-jointe, ainsi qu’il est suffisamment indi— a qué. Je suis, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. —
Ü’Ancivillku. » (Arch. nat.)
ments avec ses voisins Malgré tout, il resta en possession de son logement et de son atelier même après 178!), même après le retour définitif du Roi à Paris, qui força l’administration des bâtiments à faire évacuer presque entièrement les logements précédemment accordés au Louvre et aux Tuileries 2.
La situation élevée qu’occupait Doyen auprès des personnages influents de la Cour, et sou incontestable notoriété lui procurèrent le plaisir de rendre souvent service à des amis. Rien que les preuves que nous en possédons soient très peu nombreuses, elles suffisent à montrer que l’on avait fréquemment recours à lui, soit pour obtenir un conseil, soit pour solliciter une faveur. Le 17 octobre 1781), la femme de Pajou lui écrit3 au sujet des travaux
1 La lettre suivante est intéressante il reproduire en entier, pour donner une idée des mœurs des ravins de l’époque : « Versailles, le 11 juillet 1786. — » Madame la duchesse de Givrac me l'ait parvenir, Monsieur, des plaintes très— a graves contre tous ceux dont les logemens artistiques avoisinent le sien au s Louvre. Vous y êtes singulièrement dénommé en raison de vos élèves qui pros filent des bayes de croisées non garnies pour se répandre sur les toits et y i commettre des désordres de toute espèce, notament en les chargeant de toute « sorte d'immondices que les pluyes conduisent dans les tuyaux de descente. 'Il t en résulte des engorgemens extrêmement nuisibles. Je viens d’ordonner une « visite de tout ce canton : elle me procurera sans doute des moyçns de mettre s un frein à quelques-uns des désordres qui me sont indiqués; mais j’en essaye- « rais vainement contre la jeunesse qui fréquente votre attelier, si vous ne la 4 surveillez pas avec la plus grande attention. Je vous la demande, Monsieur, a celte attention, et je vous préviens en même tems que si elle est sans effet, je 4 prendrai, quoique avec regret, le parti d’interdire la fréquentation do votre 4 attelier, jusqu’à ce que vous puissiez me répondre personnellement de tous les « sujets que vous y admettrez. J’ai l’honneur d'être. Monsieur, votre très-humble 4 et très-obéissant serviteur. — D’Avgiviller. > (ilrch. nat.)
- Lettre de M. Cuvillier, du 21 octobre 178!), à M. Doyen (Arch. nat.).
3 Voici cette lettre : 4 Monsieur, I'ajou vôtre amy de tout les temps m’a 4 chargé de vous écrire en son nom pour vous prier de présenter vôtre re- 4 queste pour lui auprès de vôtre amy Mr Bailli; voici le fait. Mr de Grauue, 4 lieutenant de police, a chargé Mr I’ajou il y a 2 aus 1/2 des ouvrages de la 4 Fontaine des Innocents; les marchés se sont montés à !),()l)0 livres en demandes 4 convenues et Mr Pajou n’a reçut en tout que 600 livres pour à-compte. Mr de 4 Crosne avoit engagé Mr I’ajou d’accellérer cette besogne en employant beau- 4 coup de bras, ce qu’a fait votre amy et ce qui lui a coutté gros, mais comme 4 Mr te lieutenant de police alors promettoit le payement de ces ouvrages à la
fails par son mari à la fontaine des Innocents. Les frais avaient été considérables, l’acompte reçu par le sculpteur était dérisoire, et l’artiste était bien désireux de rentrer au plus vite dans ses déboursés. Aussi Doyen, ami intime de Pajou, ami également de Bailly, le maire de Paris, est-il instamment prié de prendre celte requête en considération, et d’intervenir auprès de celui-ci en faveur de celui-là.
Un de ses anciens élèves, Baillet (un inconnu d’ailleurs), lui écrit 1 le 31 mai 1791 avec l’espoir d’obtenir la place de professeur de dessin à l’Ecole d’artillerie que l’on compte établir très pro-
« fm de l’exécufion, Mr Pajou n’a rien négligé à employer tout nos moyens, ce » qui nous gène fort depuis deux ans, n’ayant eti qu’un très-foible secourt de a 600 livres et que les frais ont etlé considérables. Mr Bailli a fait la grâce de » répondre il y a quelques tems à Mr Pajou que ce payement étoit assigné sur « un fond de 80 mil livres et qu’il s’occuperoit sous peu de faire solder vôtre a amy Pajou qui vous prie, ainssi que moi, de prendre celte cause auprès de « Mr Bailli avec toulte lachalleurde l’amitié dont nous vous connoissonts capable ; « vous devez le voir demain dimanche ; je vous suplie en mon particulier de « faire en sorte que nous soyonts payée, car véritablement celte affaire-lâ nous « met dans l’embaras, ayant etlé obligé de faire des emprunts avec intérêt pour a payer nos Mrs compagnons, et cela sur la parole qu’avoit donnée Mr de Crosne o qu’il feroit solder à la fin de l’ouvrage; nous seront bien enchantés de vous i< avoir cette obligation en la devent à l’amitié. J’ai l’bonncur d’être avec estime, ii Monsieur et amy de mon camarade, vôtre très-humble servente. Femme
0 Pajou. Vôtre amy Pajou est et sera toujours vôtre amy; c’est ce qu’il m’a dit a pour vous. » (Arcli. nat.)
1 « Monsieur, les bontés dont vous m’avés honoré jusqu’ici me déterminent » à vous demander encore une nouvelle grâce et à vous prier de me rendre un n service bien essentiel. On va former ici avant peu une Ecole d’artillerie, où il
• faudra nécessairement un maitre de dessin et d’architecture; oserais-je vous « supplier, Monsieur, de solliciter en ma faveur auprès du ministre de la guerre « la place de professeur de dessin dans cette Ecole. Je suis très persuadé que le u témoignage que vous voudrés bien rendre de celui de vos élèves qui a conservé « pour vous la plus grande vénération, et votre recommandation ne contribueront u pas peu â me faire obtenir cet emploi. Je n’oublierai jamais que c’est à l’intérêt « que vous m’avés marqué que je dois la place de professeur de l’Ecole gratuite « de dessin que je remplis dans cette ville depuis 14 ans. Cette place est à la veille .. d’être supprimée par l'anéantissement presque total des revenus de la commune « et je m’cslimerois trop heureux si je devois une seconde fois mon existence, « celle de ma femme et celle de mes quatre enfans, â vos soins et â votre prolec-
1 lion. M. de S1 Vincent, commandant et chef de cet établissement, est encore à i Paris, je ne sais ù qui m’adresser; plein de confiance dans votre générosité, je « remets entre vos mains mes intérêts les plus chers et je m’abandonne tout entier .. à vos bontés et à votre humanité. Recevés d avance, Monsieur, mes excuses et « mes rcmercicmcns des démarches que vous voudrés bien faire pour moi, et
* daignés me faire part du succès de vos tentatives. Je suis avec respect, Mon-
chainement à Cliàlons-sui’-Marnc; il doit déjà à son maître d’avoir été nommé professeur de l’Ecole gratuite de dessin dans la même ville, et il compte sur un nouvel effet de sa protection, d’autant que la place qui le fait vivre depuis quatorze ans peut d’un moment à l’autre être supprimée. Mais cette fois c’est au ministre de la guerre 1 que Doyen devra s’adresser*.
Le 14 juillet suivant, un sieur Garnier consulte Doyen3 au sujet d’un tableau de Restout, le Baptême de Jcsus-Christ par saint Jean*, destiné sans doute à une église de province, et sur lequel le professeur de l’Académie avait été appelé à donner son avis; on y voit la préoccupation de l’individu qui ne recherche poiut l’œuvre d’art, mais s’occupe avant toutes choses du prix et surtout de la grandeur de la toile, qui ne doit pas dépasser huit pieds six pouces de hauteur (cintrée) sur cinq pieds de largeur : si le tableau que l’on envoie à la destination indiquée est trop grand, on le coupera en haut et en bas pour l’adapter au cadre; s’il est trop petit, on l agrandira par une couche de peinture plus ou moins adaptée au sujet principal. Peut-on dire combien de fois, depuis un siècle, le
« sipur, votre très humble et très obéissant serviteur. Baillkt. — Châlons-stir-
- Marne, le 31 mai 1791. i (Arcli. nat.)
1 Le ministre de ta guerre était alors Du Portail.
3 Ce Pierre Paillet devint, au mois de nivôse an V, professeur de dessin à l’Ecole centrale du département de la Marne. Il était né en 1752. Cf. sa réponse à une circulaire du ministre de l’intérieur, en date du 20 floréal an VII. (Arch. nat., F'7, 1273.)
3 « Monsieur, nous avons bien parlé du tableau que je crois le plus approcher « de 8 pieds 6 poulces de hauteur cintrée sur 5 pieds de largeur seulement, je « veux dire celuy de Iiestou représentant le Baptême de Jésus-Christ par saint i Jean. Mais on m’en demande le prix, et vous ne m’en avés pas parlé. Ayés, je
■ vous en supplie, la complaisance de me le marquer, pour que de suitte je puisse c en faire part à nos bons campagnards qui ont été effrayés de celuy de La Mire. » Vous observerez qu'il y a des retranchements à faire à la toille pour l’adapter
■ au cadre tant en bas qu’en haut, et peut-être aux deux côtés, qui exigeront le e pinceau d'un homme plus habile que celuy de 28 lieues d'ici qui ne scait pas « son métier. Ce sont, je crois, des considérations dans l’importance desquelles
- j’implore votre justice et voire équité. Je souhaitte que vous puissiez déchiffrer
■ la présente que je vous écris de mon lit et bien en souffrant. Attendant l’Iieu- • reux jour où je pourray avoir le plaisir de vous aller voir, j’ay l'honneur d’être « avec les sentiments (pii me sont inspirés par vos talents, Monsieur, votre très « humble et très obéissant serviteur. Garnier père, ancien électeur de 1789. — « Paris, 14 juillet 1791. » (Arcli. nat.)
4 Un tableau de Jean Rcstout fut exposé sous ce titre au Salon de 1737. 11 est possible que ce soit celui-là même dont il s’agit dans la lettre précédente.
-lG-
fait s’est reproduit, même pour des tableaux de maîtres? Et encore ledit Garnier pense qu’un barbouilleur de village ne devra pas être employé à cette triste besogne, mais qu’il faudra faire venir un peintre de Paris. Que cet exemple n’a-t-il été toujours suivi !
Il semble, du reste, que Doyen devait avoir uu caractère affable et bienveillant; il avait des amis partout. Nous le savons très lié avec Greuze et Chardin1, très lié aussi avec Colardeau le poète, dont il dit quelque part, dans une lettre2 adressée à son oncle Regnard, curé de Pithiviers (10 avril 1770) : « Il sera toujours « présent à mon cœur et à mon esprit. C’est un homme qui fera « époque dans la langue; on parlera toujours de lui! » Sa société était recherchée par Mariette, par Ducis, par Sedaine, par d’Alembert et par Diderot, qui, dans ses Salons comme dans la Correspondance de Grinim, parle souvent de lui en admirateur enthousiaste3. Accueilli avec considération dans les salons de la noblesse, Doyen était dans les « bonnes grâces » de Madame du Barry, travaillait pour la duchesse de Choiseul4, entretenait avec le comte de Vaudreuil une correspondance active où nous pourrions relever plus d’un compliment à l’adresse de son talent5, et le
1 Voip un extrait d’une lettre écrite par Doyen au peintre Desfriches sur l’agonie de Chardin (6 décembre 1779), qui a été publié dans la Gazette des Beaux-Arts, t. XVI (1867), p. 163 et le journal de J. G. Wille, publié par M. G. Duplessis.
2 Lettre autographe passée en vente publique le 26 avril 1860. Cf. Gazette des Beaux-Arts, t. VI (1860), p. 250.
3 Les Mémoires secrets de Bachauiiont ne sont pas toujours aussi aimables à son égard. Cf. lettre du 19 septembre 1777.
4 « Paris, 4 février 1783. — Je n’ai pas fait de réponse à votre lettre, Mon- « sieur, parce que je croyois que vous la viendriez chercher; j’espère toujours « avoir le plaisir de vous voir, et si je ne vous renvoie pas votre tableau, c’est « parce que je ne veux le remettre qu’à vous-même, et que j’y suis trop attachée,
« pour le donner sans avoir l’assurance que vous voudrez bien me le rendre. Je « suis parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante. — « La duchesse de Choiseul. » (Arc h. nat.) — Au Salon de 1773 fut exposé un lableuu de G. K. Doyen, dont le sujet était : Cijbèle, mère des dieux, représente la terre arec ses attributs, avec cetle mention : « Appartient à madame la duchesse de'Cboiseul. -
5 « A Paris, le 26 décembre 1785. — Je n’ai point encore reçu, Monsieur, de « réponse de la part de monsieur le comte d’Angiviller, relativement à l’objet « pour lequel Mgr le comte d'Artois avoit bien voulu lui témoigner son intérêt. Je n viens de lui écrire à l’instant même une lettre très pressante, et j’espère que « j'aurai des nouvelles à vous donner à ce sujet dès que je serai de retour à Ver- « sailles. Je vous engage surtout à ne pas vous décourager pour quelques obstacles - ([lie vous pourréz rencontrer dans une carrière où vous avez déjà obtenu et
duc de Bouillon, lui aussi zélé protecteur dos Arts, lui envoyait de Navarre (Eure), le 17 août 1789, cet appel pressant : « Je vous « attends avec impatience et je vous renouvelle, mon cher Doyen, « l’assurance de ma tendre amitié pour vous1. »
Trois hommes qui jouèrent un rôle actif pendant la période révolutionnaire furent étroitement liés aussi avec Doyen : Lenoir, son élève David et l’académicien Bailly2.
En 178], un sieur Jean Druyer de Boncourt, négociant à Neuchozen près Dusseldorf, en Allemagne, vint à Paris, s’aboucha avec un marchand de tableaux nommé Vincent Donjeux3 et lui laissa un tableau attribué à un maître italien, comme il appert par la pièce suivante :
« Je recounois avoir entre mes mains un tableau, dont les appa- « ronces sont du Guide d’Oreny (sic) ou d’un autre grand maître, « appartenant à NI . Druyer de Boncourt et représentant uue Cléo- « pâtre de grandeur naturelle, grouppée de deux serpents, laquelle « je me charge de vendre à compte à demy, le plus avantageuseu meut possible, et ne rien conclure pour la vente dudit tableau « sans le consentement dudit sieur; n’ayant d’autre prétention à « faire que sur le bénéfice, je promets et consens de laisser pré- « lever avant tout partage la somme de 6,000 livres pour rcmu bourser le susdit sieur de ses frais et acquisition. Le tout accordé « et fait double entre nous, à Paris, ce 3 avril 1781. — Druyer de « Boncourt. — Donjeux4. »
mérité plus d’un succès. Je vous renouvelle avec bien de l’empressement les assurances du sincère attachement avec lequel j’ai l'honneur d’être, Monsieur, vôtre
très humble et très obéissant serviteur. — Le comte iie Vavwîelil. » (Arch. nat.)
1 Lettre autographe. (Arch. nat.)
9 Le portrait de Bailly, exposé au Salon de 178!), était l’œuvre du peintre J. L. Mosnier, autre ami de Doyen, également protégé par le duc de Bouillon, qui l’invitait aussi à venir à Navarre avec sa femme. (Arch. nat., T. 714.)
3 M. J. G UlKKaEV, dans les Scellés d'artistes français, t. III (I88(i), p. 15!), nous apprend que ce Donjeux était aussi expert, et fut désigné en cette qualité pour donner son avis sur la collection de tableaux laissée par G. F. Sollier, après sa mort (1784) .
4 Copie du temps ayant servi au procès. (Arch. nat., T. 714.)
Le même jour, la même convention fut passée entre eux au sujet d’un autre tableau attribué à Rubens, représentant le Départ de Mars pour la guerre avec quinze figures ; Donjeux était en outre chargé de sa restauration. Eu 1787, Druyer de Boncourt vint sans doute demander compte au marchand de tableaux de ses opérations relativement aux œuvres d’art précitées; il n’obtint ni explications, ni remboursement, et ne put rentrer en possession des tableaux, qui avaient disparu. Aussitôt il intenta un procès au dépositaire infidèle et de mauvaise foi ', et s’ensuivirent des assignations, procès-verbaux, ordonnances sur référé et autres procédures de gens de loi. L’affaire portée au Parlement fut portée en justice le 28 janvier 1786, et du dispositif de l’arrêt rendu il résultait que le sieur Donjeux était condamné « à rendre et à restituer les deux « tableaux dont il s’agit, sinon à payer la somme de 150,000 livres, « 100,000 pour le tableau de Rubens et 50,000 livres pour la « valeur du second1 2 » .
L’estimation exorbitante faite par les Consuls de Paris de ces deux tableaux ne pouvait être définitive, et bientôt il fut procédé à la nomination de deux experts, sur l’appel interjeté au Parlement le 27 juin 1787. Ces experts furent deux membres de l’Académie de peinture, Doyen et Ant. Renou3.
Chacun fit sou rapport4, et celui de Doyen, qui nous a été conservé, était conçu en ces termes :
« Le sieur Doyen, nommé arbitre par la Cour pour estimer le « prix de deux tableaux qui ont disparu et qu’on ne peut retrouver, « déclare : 1° qu'il ne peut estimer des tableaux qu’il ne connoit « point et qu’il n’a point vus ; 2° que les peintres ne peuvent juger
1 Cette réputation du sieur Donjeux semble méritée, si l’on en juge par une autre pièce le concernant, publiée dans les Nouvelles Archives de l’art français,
2e série, t. I (1879), p. 403, par M. Ém. Caïipardun. Le plaignant, le comte de Lauraguais, avait payé d’avance 2,400 livres à Donjeux un tableau que celui-ci refusait de lui livrer.
2 Donjeux avait déclaré, après avoir signé la reconnaissance transcrite plus haut, que les deux tableaux lui avaient été enlevés, et que ce n’était d’ailleurs que des copies de peu de valeur. (Arch. nat., T. 714.)
3 Archives nationales, Xlb 8782.
4 Dans une lettre adressée à Doyen au cours du procès, Donjeux « le prie en « grâce d’allonger l'affaire de quelques jours », afin qu’il ait le temps d’être en règle pour signifier sa procédure, « qui anéantira l’affaire et metera mon coquin ■ où il doit estre ». (Arch. nat.)
« que du mérite des tableaux qui sont sous leurs yeux, et non pas « leur assigner un prix fixe et rigoureux, parce que ce prix varie « suivant l’affluence, les désirs, la passion des acheteurs et suivant « l’habileté des vendeurs; 3° que cependant on peut recueillir « quelques étincelles de lumière qui brillent au milieu des té- « nèbres dont la cupidité s’est couverte dans celte affaire, où il « existe une fripponnerie. Les termes de la reconnaissance éclairent « sur le prix de l’acquisition du tableau prétendu du Guide; le « sieur Donjeux dit : Je me charge de vendre à compte à demi le « plus avantageusement possible et ne rien conclure pour la vente u dudit tableau sans le consentement dudit sieur ; n’ayant d'autre « prétention à faire que sur le bénéfice , je promets et consens de u laisser prélever avant tout partage la somme de G, 000 livres u pour rembourser le dit sieur de ses frais et acquisition. Donc « voilà un prix déterminé. Le sieur Druyer qui a acheté le tableau u ne doit pas être supposé avoir trompé un vendeur ignorant ; donc « il a dû acheter le tableau sa valeur. Les sieurs Donjeux et Druyer u ne doivent point être supposés vouloir tromper ceux ou celui « auquel ils le vendront; donc il faut mettre un gain ordinaire aux « commerçants. Dans le commerce ordinaire, le profit du marchand « est de 10 pour 100, celui des tableaux par la difficulté de vendre « peut supposer un profit plus étendu, mais qui pour des honnêtes « gens ne doit pas s’étendre au-delà de 30 pour 100. Le sieur « Doyen déclare donc en son âme et conscience qu’il ne peut « estimer le tableau soi-disant du Guide que 30 pour 100 au delà « du prix de 6,000 livres. Quant au tableau de Rubens, n’y ayant « rien dans la reconnoissance qui indique le prÿx de l’achat, ne « connaissant pas le tableau, le sieur Doyen déclare qu’il ne peut « avoir aucune baze pour l’estimer et par concéquent refuse d’ar- < bitrer aucun prix. Si le sieur Druyer prouvoil comment le tableau « est venu en sa possession, dans quel lieu il l’a acheté et quel en « a été le prix certain, alors le sieur Doyen jugeroit que le tableau u auroit une valeur connue, et l’on pourroit allouer un profit de- « puis 10 jusqu’à 30 pour 100; tant que cette preuve ne sera pas « fournie d’une manière authentique, le sieur Doyen déclare ne u pouvoir arbitrer de prix'. »
1 Archives nationales, T. 714.
L’avis de Doyen paraît très judicieux, mais celui de Renou n’aboutissait pas aux mêmes conclusions1, car on procéda bientôt (mars 1788) à la nomination d’un tiers expert 2 : ce dernier ne fut autre que Joseph Vernet, qui intervient comme arbitre entre deux confrères « dont il estime la personne et les talens » . Vernet se range du reste entièrement à l’avis de G. F. Doyen.
Dès que fut établi, au début de la période révolutionnaire, le « bureau de liquidation des biens nationaux ecclésiastiques du département de Paris » , l’administration fît appel au zèle et au dévouement de Doyen, et bien que tout l’honneur de i organisation du Musée des Monuments français doive assurément rester à Lenoir3, il n’est pas possible de passer sous silence les services que Doyen rendit en cette occasion, et qui sont constatés officiellement par des documents4 que nous allons brièvement résumer.
Doyen fut l’initiateur, et Lenoir, son élève, ne fut aussi que son continuateur.
Le bureau d’agence générale de la municipalité de Paris adressa à Doyen, le 10 septembre 1790, la lettre suivante :
« L’administration, Monsieur, ne craint point d’être indiscrette « en vous priant de lui rendre un service qui intéresse la chose « publique; elle a déjà trop de preuves de votre zèle patriotique « pour en douter un instant. Nous vous prions donc, Monsieur, « de vouloir bien nous donner vos avis tant sur les tableaux qui
1 Renou éluda la question, craignant de Se compromettre et refusant d’assigner aucun prix; il demandait seulement qu’on cherchât à découvrir si les tableaux n’avaient pas été détruits ou vendus, et qu’on cherchât ces tableaux dans les pays étrangers, en envoyant partout leur signalement et en faisant d’actives perquisitions.
2 L’avis donné sur celte affaire par Joseph Vernet a été publié par M. G. Duplessis dans les Nouvelles Archives de l'art français, 1872, p. 402-4. On ne connaissait donc jusqu’ici que l’issue du procès. Il nous a semblé intéressant, en retraçant le rôle que Doyen joua dans cette circonstance, d’en raconter sommairement les différentes phases.
3 II n'est pour ainsi dire pas question de Doyen dans les papiers de Lenoir publiés par l'Administration des Beaux-Arts. Il semble du reste que Lenoir ait toujours pris le parti de taire les noms de ses collaborateurs.
à Tous ces documents font partie de la liasse T. 71 4 des Archives nationales.
« se trouvent dans les maisons religieuses supprimées et que vous « jugeriez devoir être des chefs-d’œuvre, que sur les objets d’ar- « genterie considérés sous le même rapport. Si vous daignez vous « prêter à notre demande, nous aurons l’honneur de vous préu venir, Monsieur, du moment où nous vous prierons de vouloir « bien vous transporter dans quelqu’une de ces maisons.
« Nous avons l’honneur d’être avec la considération due à votre « célébrité, Monsieur, vos très-humbles et très-obéissans service teurs les Commissaires Administrateurs des biens nationaux « ecclésiastiques.
« I’itha. »
Doyen rédigea aussitôt la réponse suivante : ci 13 septembre 1700. — Messieurs, je suis très-sensible à la ci preuve honorable de confiance que vous me donnez en me charu géant de coopérer avec vous pour juger et apprécier les tableaux « que renferment les maisons religieuses. Je vois avec plaisir que h votre amour pour les Arts vous fait craindre la destruction ou la h dispersion au détriment de l’intérêt public et d eux-mêmes, u puisque les artistes ne peuvent épurer leur goût que par l’étude « des ouvrages des grands maîtres.
u Je regarde donc comme le devoir le plus précieux à mon cœur u de visiter et examiner avec vous tous les tableaux qui sont dans « cette capitale. Si je n’ai pu atteindre à la perfection des célèbres ci artistes, j’aurai du moins la consolation de concourir à la couic servation des fruits de leur génie.
u J’espère que, sous les auspices d’un Maire célèbre par ses u talens et ses vertus, et d’Administrateurs distingués par le paie triolisme le plus pur, les artistes prendront cet essor et cette « élévation que produit la liberté. Mou zèle pour la patrie m’end gagera toujours à consacrer mon tems et mes soins à tout ce ci qui peut la faire fleurir. Je serai donc toujours prêt à vous ci seconder, et je ferai tous mes efforts pour répondre d’une maie nière utile à la confiance que vous me témoignés.
« J’ai l’honneur d’être avec respect, etc... «
Et de fait, à partir de ce moment, Doyen consacra la majeure partie de son temps à s’occuper du Musée des Petits-Augustins. Le 28 septembre 1700, il assiste à la « translation des Petits Augusfins près le quay Malaquais, aux Grands Augustins près la rue
Dauphine » , cl le 5 octobre 1790 le Comilé d’aliénation rend deux délibérations qui marquent bien son rôle et la part importante qu’il prit à toute cette nouvelle organisation.
« L’Administration des Biens nationaux, convaincue par les prc- « mières opérations de M. Doyen de toute l’utilité dont scs talens « et sou zèle seront au choix et à la conservation des tableaux et « autres objets de l’Art, qu’elle l’a chargé de surveiller, l’a auto- « risé à se transporter dans les différentes maisons religieuses « pour y prendre connaissance des tableaux, morceaux de sculpture « et autres monumens qu’elles pourroient contenir, pour sur son « rapport être statué par l’Administration sur ceux qu’il seroit à « propos de transférer dans l’église des Pelits-Augustins pour y « être conservés. »
Le second extrait est plus explicite encore :
« Sur le rapport de M. Doyen, chargé d’examiner si le local des « Capucins Saint-Honoré pourvoit recevoir les tableaux que l’Admi- « nistration jugeroit encore à propos de conserver, et sur celuy « que l’on pourvoit lui substituer, dans le cas où ce local ne pour- « voit convenir, il a été arrêté que tous les tableaux dont il seroit « convenable de retarder la vente pour la faire plus avantageuse- « ment seroient placés dans l’église des Petits-Augustins, dits de « la reine Margueritte1 ; queM. Doyen seroit autorisé à proposer à « l’agence les moyens les moins coûteux pour les conserver, et K que dès ce moment il y feroit transférer les tableaux des Capu- « cins; que pour établir l’ordre uécessaire à ce rassemblement,
K M. Doyen spécifieroif sur chaque procès-verbal d’évacuation de « maisons religieuses le nombre et l’espèce de tableaux qu’il « jugeroit à propos de conserver, qu’il y joindroit le nom des « maîtres des Ecoles, le prix auquel il croiroit que leur valeur « pourvoit être portée, que copie de celte partie du procès-verbal « signée de 1 u y seroit remise à l’agence pour y être conservé, et « transcrilte sur un registre qui sera tenu à cet effet; que de « même M. Doyen en tiendroil un2 où il inscriroit maison par
1 L’inventaire des peintures et sculptures de la maison des Petits-Augustins, rédigé par Doyen du 30 septembre au 13 novembre 1790, est conservé aux Archives nationales (S. 3041). Il a été publié par M. Iid. Fremy dans sa brochure • Le Monastère des Petits-Augustins de Paris. (Paris, s. d. [1884], p. 45-49.;
a Ce registre, si toutefois il a jamais existé, ne se retrouve" pas dans ses papiers.
« maison les tableaux qu’il auroit fait transférer dans l’église des « dis Petils-Auguslins. »
A partir de ce jour, Doyen est convoqué successivement pour aller, de concert avec les membres du Bureau de liquidation, dans les églises de Paris à la recherche des œuvres d’art; le 1 1 octobre, c’est aux Carmes de la place Maubert; le 13, c’est à Saint-Louis- Sainte-Catheriue, et on le charge de dresser un état exact de tous les tableaux qui y ont été trouvés1 ; le 3 novembre, c’est aux Dominicains Saint-Honoré; le 18, c’est à la sacristie de Notre-Dame; le 22, à la Sainte-Chapelle; le 4 décembre, à Sainte-Opportune, rue Saint-Denis; le 11, à Saint-Louis du Louvre; le 15, au couvent des Cordeliers; le 20, aux. Minimes de la place Royale; le 24, à l’église collégiale Saint-Marcel; le 12 janvier 1791, il est mandé au monastère des Barnabites; le 14 février, à la chapelle Sainte- Aune du faubourg Poissonnière; le 8 mars, à la levée des scellés apposés sur le trésor de la Sainte-Chapelle; le 19, on lui demande de produire l’état des tableaux et sculptures du couvent de la Madeleine, rue des Fontaines, dont il a été chargé; le 20 avril, on le trouve au couvent des Théatins2 * * * * * * * 10; le 30, il est invité à se prononcer sur une statue de la Vierge conservée à Saint-Etienne des Grès; le 9 mai, il procède à l’enlèvement des tableaux et du buffet d’orgues des Jacobins de la rue Saint-Honoré, et les fait transporter aux Petils-Auguslins ; le 12, il est à Saint- Jacques l’Hôpital; le 16 juin, à Saint-Nicolas du Chardonnet.
Si l’on veut d'autres preuves de son étonnante activité pour tout ce qui se rapporte au dépôt des Pctits-Augustins « confié à ses soins » , ou pourra se reporter aux nombreuses lettres qui lui sont adressées par le Bureau d’agence générale, et- relatives à des
1 Dans la plupart des lettres de convocation (pii lui sont adressées, on fuit appel à ses lumières pour l'inventaire et l’estimation des tableaux.
2 II existe aux Archives nationales un inventaire détaillé, commencé ce jour-là
même, des tableaux et statues <[ui décoraient alors le couvent et l’église des Tliéa-
tins. Cet inventaire est rédigé par Doyen (pour les tableaux) et par le sculpteur
Moucliy, le 20 avril 1791 (S. 4355). On y conserve encore les inventaires laits
par Doyen aux Jacobins de la rue Saint-Honoré le 29 octobre 1790 (S. 4222) et
aux Jacobins de la rue Saint-Dominique (S. 4220) le 17 février 179!. Ce dernier
a été publié dans les Nouvelles Archives de l'Art français en 1878, et de nouveau
dans l’étude de AI. Marionncau sur le Frère André (bordeaux, 1879, p. 35-40). Cf. encore l’étude de AI. V. Pierre dans la Revue de la Révolution (n° du
10 juin I88S).
affaires très diverses. Ou bien il s’agit de faire retirer quelque objet d’art des Petits-Augustins ', ou bien de lui rembourser uue somme dépensée par lui pour le transport de biens nationaux dans le même lieu, ou encore de l’avertir qu’il n’a pas le droit d’aliéner un objet quelconque dont il a la garde, le Comité des savants s’en étant réservé la faculté exclusive2.
Quelquesjoursaprès 3, Doyen partait pour laRussie, sansprévenir toutefois officiellement de son départ. Aux comités révolutionnaires, il semble qu’on attendit toujours son retour, car dans la liste des membres des « Commissions pour la conservation des Monuments des Sciences et Arts 4 » , nommés le 18 octobre 1792, il y a sept artistes : Boizot , David, Doyen, Masson, Mouchy 5, Pajou et Regnauld.
On peut dire que, pendant l’année qui précéda son départ, Doyen fit beaucoup pour la conservation des objets d’art devenus, par suite du nouvel état de choses, propriété de l’Etat; non seulement on le consultait, mais il prit souvent, au sein des Comités
1 Lettre du 29 avril 1791 : « L’administration, Monsieur, a l'honneur de vous « faire part qu’elle a disposé du buffet d’orgues de l’église des cy-devant Petits- « Auguslins, et que AI. Tassin est autorisé à le faire enlever et transporter. Cette » opération doit être en entier à ses frais. Il est averti de s’entendre avec vous « pour y procéder, parce qu’il sera peut-être nécessaire que vous donniés des « ordres relativement au dépôt effectué dans cette église. Comme il est confié à « vos soins, l’administration s’en rapporte entièrement à ce que vous jugerés con- « venable d’ordonner. « (Arch. nat.)
2 Lettres des 19 avril et 23 septembre 1791.
3 Au commencement du mois de décembre, comme semble l’indiquer le billet suivant : « Messieurs, je vous recommande particulièrement M. Doyen, de l’Aca- • demie de Peinture, mon amy, qui part pour la Russie. Comme il a divers effets « ;\ faire partir par mer et qu’il n’entend rien aux affaires, je vous prie de soigner ■■ tout cela... — Paris, ce 3 décembre 1791. » (Arch. nat.)
4 Publiée dans Y Inventaire des richesses d'art de la France, Archives du Musée des monuments français , 1. 1 (Paris, Plon, 1883), p. 8. Cf. Almanach national pour 1793, p. 97.
" On peut dire que, d’accord avec Doyen, chargé de l’inventaire des peintures dans les maisons religieuses supprimées et dans les habitations des émigrés, ce fut Mouchy qui eut la mission de dresser l’état des sculptures. Mais, contrairement à Doyen, il demeura en France et continua, soit avec Lebrun, soit seul, l’œuvre commencée, témoin cette lettre que lui écrit Berdot, commissaire délégué, le 3 mai 1793 : « J’ai l’honneur de vous prévenir, citoyen, que j’ai trouvé chez « la dame Luxembourg, rue de Lille, ci-devant Bourbon, beaucoup de tableaux et » portraits. Je. vous prie de vouloir bien venir un jour de la semaine prochaine n entre dix heures du matin cl deux heures de l’après-midy pour examiner ces « mêmes tableaux. » (Arch. nat , l1'17 12(i2, n° 29.)
don t il faisait partie, l’initiative de mesures excellentes. C’est lui qui lit écrire aux membres des districts des quatre-vingt-trois départements la lettre suivante :
« Ces monumens de peinture, tels que les tableaux, les objets “ peints à fresques, sur des plafonds, voûtes, murailles, même « dans des corps de boiseries, doivent attirer votre attention et >• surveillance.
« Il vous est facile, Messieurs, de faire dresser en peu de mots « dans chacun des districts par des artistes le détail de l’objet » représenté dans chaque tableau qu’on sçait être fait par un « bon peintre, soit original ou même copie, son nom, la propor- « lion, la hauteur et la largeur du tableau, soit sur toile, sur « cuivre, sur bois et même sur marbre : on peut faire la mention « de la nature de la matière du cadre où il pouroit avoir quelques « inscriptions. La sculpture, la grandeur de la statue qu’elle « représente, le nom du maître, la qualité de sa matière, marbre, « bronze, cuivre ou bois; il ne faut pas oublier les bas-reliefs, « soit en marbre, terre cuite, argent, bronze et en bois.
Les collections de gravures que l’on trouveroit dans les cloî- « très et autre lieu, c’est ordinairement les curiosités des sol i- « taires.
« Les inscriptions et tombeaux; il faut donner le nom et sur- « tout la datte.
-< Enfin un simple compte sans détail du nombre des tableaux, « tel que portrait peu intéressant ou autre morceau de peinture « de peu de valeur, avec le nom de la maison, de la municipa- « 1 i té et du district dans lesquels se sont trouvés les objets dont « on désire avoir des connoissances ' . »
Dans une requête qu’il adresse le G mai 171)1 au Comité des savants, il demande la conservation des chasubles, vases, chandeliers et autres objets du culte provenant des églises supprimées, qui peuvent être intéressants soit par leur richesse, soit par leur antiquité. On y lit :
« Les superbes et magnifiques ornemens venant des couvents “ ont coûtés des sommes immenses. J’en ai sous mes yeux qui
1 Archives nationales, T. 714. — Ainsi Doyen réclamait, il y a cent ans, la confection d’un inventaire général des richesses d'art de la France, entrepris il y a quelques années sur l’initiative de M. le marquis de Ghennevières.
« m’ont été confiés et déposés sous ma réserve des Augustins, qui « sont autant de preuves de ce que j’avance ; plusieurs sont précieux « par leurs broderies et d’autres plus précieux encore par le carac-
•t tère qu’ils portent du siècle qui les a produits îl faudra
« retirer les vieux, les fondre et surtout conserver ceux du onzième >< et douzième siècle ; ce sont des autorités précieuses pour les arts.
“ L’antiquité est respectable dans tous les genres. »
Enfin, à titre de curiosité, nous donnerons en entier ce programme d’un tableau destiné, croyons-nous, à représenter par la peinture la séance du 8 octobre 1789, où Louis XVI prononça le serment à la Constitution et à la déclaration des droits de l’homme 1 :
Programme du tableau qui doit représenter la Révolution avec des emblèmes allégoriques pour donner au sujet la noblesse qu’il exige.
« Sur les débris et les ruines de la Bastille, image du plus « affreux despotisme, il faut établir les fondemens et la baze de la « liberté, afin d’affermir le trône de la Nation, le rendre inébran- « labié et immortel.
« Dans le milieu du tableau il s’élèvera un autel dédié au Dieu « de la Patrie sur lequel il y aura une inscription latine à Dieu, ii au Roy et à la Patrie. L’autel fumera d’encens, le Roy posera la « main sur l’autel pour renouveller le serment qu’il a fait de s’unir « avec sou peuple pour la régénération de la constitution de l’Etat; « il tiendra le Dauphin de la main gauche ; il montera sur les mar- « clics de l’autel, voulant imiter sou père en touchant à l’autel.
« La Reine et Madame Royale seront à sa droite, assistant au ii serment avec le plus grand intérêt et la plus grande sensibilité, K la confiance les accompagnera; c’est le mot connu que la Reine « a répété en reprenant M. le maire : ce qui a produit ce bon mot. u Le Roy seul joue le rôle principal dans ce tableau. L’autel cachera « le bas des figures de la Reine et de Madame Royale. Les Dabi lie— « mens des femmes étant trop magnifiques, ils défruiroient l’in— « térêt de l’action.
[t, 1 Cf. Journal de Paris, année 1789, t. II, |>. 1289.
« Dans le moment oii notre bon Roy prêtera le serment sur « l’autel de la patrie, le bon lîailly l’annonccroit au peuple, ainsi « qu’il l’a fait, et comme le Roy lui a ordonné faisant l’office de « chancelier. Pour que cela ne soit pas une action douteuse, il « tiendrait d’une main les sentimens du Roy écrits, et de l’autre « main étendue vers le peuple, il déclarera avec noblesse et sensi- « bilifé les sentimens d’un père pour ses eufans et scs frères : car « ce sont les expressions du Roy.
L’ange ou le génie tutélaire ou protecteur de la Nation et de « la famille royale planera au-dessus de leurs tètes, les couvrant « de ses ailes et de son égide sur lequel est un soleil qui répand « des rayons, - simbolc de la splendeur de la France; il portera « dans sa main droite trois couronnes, deux civiques et une de lau- « rier pour les sauveurs de l’Etat; s’il en faut d’autres, elles <i seront passées dans son bras.
Le maire de la ville, à gauche du spectateur, représentera la commune et la municipalité; entre l’autel et le maire de la ville « sera le commandant général monté sur un cheval blanc; la u Valeur tiendra la bride de son cheval. Cet emblème peindra ce « héros qui est gardé par sa valeur même; quelques officiers et • troupes seront derrière avec des guidons selon que le besoin sera.
« Le trône sera à la droite du spectateur, de la plus grande « magnificence; à la droite du trône sera assise la Vérité qui « paroilra dans l’altitude du désir de voir arriver le Souverain qui l’aime ; elle tient une palme d’une main pour la lui offrir, et de « l’autre un soleil qui est son emblème. Près d’elle sera une « femme majestueuse qui par les emblèmes représentera l’Assemn Idée de la Nation; elle tiendra d’une main le livre du Destin sur lequel sera Les decrets de la destinée de la Nation ; elle aura le « bonnet de la Liberté et de l’autre maiu elle découvrira le voile «de la Vérité pour le présenter au souverain; elle dissipe le « nuage qui couvroit la Vérité. A côté d’elle sera une femme qui lient une ruche à miel, emblème du gouvernement monar- « chique.
Sur le devant, près de l'autel, un lion mort percé d’une pique « rompue, renversé sur le dos, la gueule ouverte; les abeilles y « ont déposé leur miel, ce qui marque clairement la destruction « de ia tyrrauic et la douceur de la paix.
« Jusqu’à la partie du milieu à droite, il y aura un orage der- « rière le trône qui terminera le tableau; à droite, le ciel est cou- « vert de nuages amoncelés les uns sur les autres ; le tonnerre « crève la nue et va frapper l’hydre de la rébellion qui tombe avec « les monstres qui ont désoléz l’Etat; ils sont écraséz par l’écrou- « lement de cet édifice élevé par les tyrrans dont la race s’étoit per- « pétuée jusqu’à nous.
« L’Amour national, c’est un jeune guerrier tout armé en cui- « rasse; une hache d’une main et de l’autre un bouclier, il passe « à travers la flamme, se jette dans le précipice où sont les mons- « très de l’Etat : simbole du courage et de l’éloquence; il détruit « les harpies qui veulent approcher et infecter le trône, il foule « sous ses pieds les serpents; il y en a un dont il écrase la tête, le «corps s’entortille autour de sa jambe pour le renverser. C’est le « dernier effort des méchans!
« L’orage qu’il y a eu 1 a fait naître l’idée de la réconciliation de « Dieu avec son peuple après le déluge. La colombe au travers de « l’arc-en-ciel apportera un rameau d’olivier au Roy, et, si l’on « veut, les clefs : cecy est à volonté.
« A la gauche du tableau, il y aura un monument comme la « colonne Antonine, qui représentera l’union parfaite de toutes les « classes et de tous les états de la Nation; il sera d’or, de bronze, « ou de marbre, représentant une divinité payenne dont toutes les «vertus sont réunies en trois personnes. Minerve, Bellonne et « Pallas ne font qu’une divinité, cependant elles ont séparément «leurs attributs et leurs fonctions; Minerve, le conseil; Bellonne, « le pouvoir exécutif; Pallas, les arts, artisans, manufactures, enfin « le peuple de tous les étals.
« Le beau teins commencera à paroitre du côté de la famille « royale, au milieu du vaste champ de l’air pur. La Renommée, « non pas celle qui porte le mensonge et la vérité sans choix, mais « celle d’Antonin. Mercure, le dieu de l’éloquence tenant Pégaze « par la bride, va porter à tous les peuples de l’univers la nou- « vello d’une véritable alliance d’un Roy avec son peuple pour ne « former qu'une seule famille : événement que ce dieu n’a jamais « annoncé à aucun peuple de la terre. La bonté et les vertus de
Le jour de l’arrivée du Itoi, (> octobre 1789
« notre Souverain nous rappellent la renommée d’Antonin Pie.
« A gauche du tableau, près de la statue aux trois personnes, le « peuple pour orner le devant du tableau gravira sur les ruines, «sur les tourrillons de la Bastille et sur les canons brisés, les « femmes surtout avec leurs enfans pour les présenter à la famille « royale; il y en aura qui auront des casques et des armes ; ils « sucent avec le lait l’amour de la Patrie et de leur Souverain.
« Au pied de ce monument, l’Abondance, accompagnée de la « Justice distributive, en regardant le maire de ville, distribueront « au peuple avec économie les bienfaits de l’Etat; aux ouvriers, « des pioches, des scies, des charrues et autres ustensilles de labeur; « aux femmes, des laines, quenouilles, etc. Le peuple portera des « branches d’arbres, de peupliers et autres : ce qui a produit le « plus grand effet de feste et le plus beau spectacle du monde à « l’entrée du Hoy. Pour terminer et que tout soit en action dans « ce tableau, c’est de représenter dans le fond les murailles et les «créneaux que le peuple démolit, quelques-uns d’entr’eux le « chapeau à la main annoncera qu’ils crient : Vive le Hoy !
« Il faudra représenter le signe du zodiaque (le Taureau) du « mois de l’événement à jamais mémorable (8 octobre 1789). »
La longue description de ce tableau, qui n’a sans doute point été exécuté, montre assez le mauvais goût qui triomphait alors dans les questions artistiques, et le mélange d’allégorie païenne et de vérité historique où semble se complaire Doyen n’est point pour nous faire regretter que les troubles politiques de la lin du dix-huitième siècle aient momentanément entravé l’essor d’un art aussi théâtral et aussi faux.
On ne sait à peu près rien de la famille de G. F. Doyen. Resté célibataire, il avait un lils naturel. L’une de ses sœurs, Marie- Françoise, avait épousé un nommé Regnard 1 ; l'autre, Rosalie, était mariée à un sieur de Baudoin, à Aix en Provence, et avait en 1780 une tille âgée d’environ quinze ans; mais il semble, d’après
1 D'après M. Tl». Lhlillier ( Chronique des arts, 1872, p. 359).
des lettres écrites à son frère, qu’elle rivait séparée de son mari, et d’après d’autres documents, qu’elle n’avait pas une conduite fort régulière : au moins parait-on vouloir lui retirer l’éducation de sa tille 1 .
Le 5 juillet 1777, Doyen s’était fait adjuger par sentence du Cliàtelet de Paris 2 une agréable maison de campagne sise à Rubelles près de Melun, où il allait passer la belle saison, et il agrandit successivement sa propriété primitive par des acquisitions de terrains et de lots divers. Cette résidence, qui dépendait de la seigneurie de Jean du Tremblai de Saint-Yon, seigneur de Rubelles, fut vendue nationalement en l’an II3. Le mobilier peu important qu’il y avait laissé fut vendu à l’encan.
Quelques années plus tard, après avoir fait d’importants travaux pour la czarine Catherine II et pour Paul Ier, qui le combla de ses bienfaits3, Doyen mourut à Saint-Pétersbourg, le 13 mars I80G, âgé de quatre-vingts ans4. Sa vie tout entière consacrée à l’art, son talent, son zèle dans l’organisation du Musée des Pelits-Augustins, lui méritent la. reconnaissance de tous ceux qui ont le culte du passé.
1 « Cetle fille a environ quinze ans, et on la dit d’une figure agréable. Il convient qu’elle perde entièrement sa mère de vue, et M. Doyen son oncle fera
■ bien de veiller sur cet objet et de s’entendre avec le père. » Lettre de M. de Castillon à Mgr le garde des sceaux, du 8 septembre 1780. (Areh. nat.)
2 Archives nationales, Y. 3284. — Les possesseurs antérieurs étaient les héritiers Iîruley, au nombre desquels on cite Emmanuel-Bernard Hoogslhoel, maître peintre à Paris, et Jeanne-Thomas Bruley, son épouse, demeurant à Paris, cloître Saint-Gcrmain-l’Auxcrrois.
3 Voir Dussmux, Artistes français à l'étranger, 3e éd. (1876). Toutefois il semble qu'il n’ait pas été au premier abord très bien accueilli par l’Impératrice, si l’on en juge par cet extrait de lettre dont je dois la communication à l’amitié de M. Maurice Tourneux : « Pour Doyen, je ne fai pas vu, car chez nous on u n’admet plus aussi vite les Français; au moins faut-il qu’ils passent par la qua- « rantainc politique. » Lettre du 1) mai 1792, dans les Lettres de Catherine Jl à (irimm, publiées pour la Société historique russe par AI. F. Grot (Saint-Pétersbourg, 1878, in-8l>).
4 Et non le 5 juin, comme l’ont dit tous les biographes. M. Th. Lhuillier a rectifié celte erreur en 1872, d’après un acte de notoriété dressé par Me Vilcoq, notaire à Paris en 1 8 0 (> : ce qui n’a pas empêché d’autres critiques et biographes de la répéter depuis 1872.