APPENDICE
Peinture de la coupole de la chapelle de Saint-Grégoire de l' Hôtel royal des Invalides (1771).
Cette chapelle, qui est la première du côté de l’Evangile, entre le sanctuaire et la chapelle de la Vierge, avait d’abord été confiée à Pcrson pour y peindre les principaux traits de la vie de saint Grégoire. Cet artiste fit de vains efforts pour répondre aux espérances que l’on avait conçues de lui. Lorsque ses peintures furent achevées, il y eut ordre pour tout effacer, sans même que l’artiste en fût prévenu, et un soir que Person vint, avec un de scs amis, revoir son ouvrage, il ne vit pas toutes les murailles blanchies sans une émotion très-vive et qui faillit lui donner le coup de la mort. Louis quatorse, instruit de celte circonstance, ne consulta que la bonté de son cœur. Ce prince, attentif récompenser les efforts même infructueux qu’on avait faits pour lui plaire, gratifia Person de la place de directeur de l’Académie royale de Peinture à Home. Michel Corneil avait été choisi pour lui succéder dans la décoration de la chapelle de Saint- Grégoire. Cet artiste ne manquait pas de génie, ses pensées avaient de la noblesse, et il possédait supérieurement l’intelligence du clair-obscur ; mais il était peu au fait des travaux de la peinture à fresque, et ses tableaux dans ce genre ont été dégradés en peu de tems. Carie Vanloo, dont le pinceau enchanteur sait répandre de la grâce et de la noblesse sur tous les sujets qu’il traite, était bien capable de nous dédommager de la perte de ces peintures et de répondre à la confiance du ministre qui l’avait chargé de décorer de nouveau cette chapelle. On voit de lui différentes esquisses qu’il avait préparées à cet effet. Celles qu’il se proposait d’exécuter ont été exposées au Salon du Louvre en 1703. Ces esquisses, que l’impératrice de Russie a acquises pour servir d’étude à son Académie de peinture, ont été gravées par les plus habiles artistes français. Ces gravures forment une suite de sept estampes; elles nous rappellent bien agréablement des compositions qui auroienl élevé Vanloo au niveau des plus grands maîtres de l’école française, si la mort ne l’eût pas surpris au milieu des études qu’il avait déjà faites pour ce grand ouvrage. Ces compositions méritent d’autant d’être recueillies, qu’elles sont absolument différentes de celles que M. Doyen, élève de son propre génie et de M. V anloo, vient d’exécuter dans
1 Cette intéressante description de l’un des ouvrages de Doyen les mieux conservés est-elle inédite? Je le pense, sans toutefois oser l'affirmer.
celle même chapelle. Il semble même que M. Doyen en choisissant des scènes qui n’avaient pas élé traitées par Vanloo ait voulu éviter tout objet de comparaison avec un maître qu’il n’a jamais cesséd’aimer et d’estimer. Nous aurions pu rendre compte plus tôt de ces nouvelles peintures exposées aux yeux du public depuis le mois de juin dernier, mais nous avons voulu auparavant attendre le jugement des artistes et des amateurs éclairés, de ceux surtout qui sont instruits des travaux et des études nécessaires pour ces sortes d’ouvrages et des fatigues qui les accompagnent; leur jugement par cette raison ne peut être que très-favorable; ils applaudiront à cet enthousiasme du talent qui a élevé l’artiste au-dessus de petites idées du vulgaire des peintres et lui a fait concevoir son sujet en poète dramatique.
La première scène ou le premier tableau nous représente saint Grégoire retiré sous la voûte d’un rocher près de la forêt de Viterbe, et tenant une tète de mort sur laquelle il méditait; une colombe plane dans l’air et indique la retraite du saint au clergé et aux principaux citoyens de la ville de Rome. Cette colombe forme ici un épisode d’autant plus heureux qu’elle peut être regardée comme un symbole du Saint-Esprit, qui avait inspiré au clergé et au peuple romain le dessein de choisir Grégoire pour remplir la chaire de saint Pierre. Le beau caractère de la tète du saint, sa surprise de se voir découvert et le mouvement expressif de son attitude, attirent les premiers regards du spectateur qui prend ensuite plaisir à détailler les plantes, les eaux, les arbres, les rochers et tous les accessoires dont l’artiste a enrichi ce lieu solitaire.
Le clergé de Rome fait une procession pour demander au Tout-Puissant la cessation de la peste qui affligeait la ville. Grégoire, à la tête de cette procession, adresse au ciel ses vœux qui sont exaucés. Déjà un ange de paix paraît au-dessus du môle d’Adrien, appelé depuis le mont Saint- Ange, et chasse devant lui ce fléau redoutable. C’est le sujet du deuxième tableau, qui produit l’effet le plus pathétique par le choix qu’a fait l’artiste de présenter sur le devant de la scène de tristes victimes de la peste et de placer la procession sur un plan plus éloigné. On applaudira M. Doyen d’avoir pris le parti qui lui donnait les moyens de déployer tous les ressorts de son art sur le commun des spectateurs, toujours plus frappés de ce qui peut causer leur destruction que de ce qui doit leur procurer la santé et chés qui le physique a toujours plus d’action que le moral. Quel effet d’ailleurs aurait pu produire une procession qui, étant nécessairement resserrée par la grande proportion des figures et par le site même du tableau qui est en hauteur, n’aurait pas répondu à la pompe et à la magnificence que pouvait s’en former le spectateur? Mais en mettant cette procession dans l’éloignement, il y avait une difficulté à surmonter ; il
fallait éviter de faire voir le tableau de face, à cause du peu d’intérêt (pic sa figure, vue dans l’éloignement, aurait produit, surtout après la scène effrayante qui se passe sur le devant du tableau; et c’est ce que l’artiste a sagement fait en donnant à cette figure un mouvement composé qui cache la tète du saint et laisse, par un trait de génie, à l’imagination du spectateur, le soin de représenter quelle pouvait être alors la situation de ce pontife tendre et compatissant aux maux de ses frères.
I/historien de la vie de saint Grégoire nous le représente, lors du siège de Rome en 595 par Agilupbe, roi des Lombards, affrontant les plus grands dangers pour porter du secours aux assiégés blessés. On voit dans ce troisième tableau le saint Pontife occupé à panser la blessure mortelle d’un officier général. Cet officier a la tète penchée vers son épouse tombée évanouie ù ses côtés. Celle vue le pénètre; ce n’est plus la vie qu’il regrette, mais une épouse fidelle et si sensible. Le spectateur partage cette situation, que l’artiste a rendue présente par l’art avec lequel il a scu animer sa composition, et exprimer sur le visage de l’officier et dans toute son attitude le plus tendre sentiment de l’amour conjugal. Grégoire, qui panse la plaie de l’officier au milieu du tumulte des armes et du feu de la place, annonce par un air serein et tranquille qui est sublime de confiance dans la protection du Très-Haut et de l’espérance où il ‘est de la guérison de l’officier et du salut de la ville assiégée ; cette ville est représentée dans le lointain; les formes variées des plans et des fortiffications semblent ajouter encore au mouvement répandu dans ce tableau, dont le devant ne pouvait être mieux rempli que par le bel exemple d’humanité, de générosité et de devoir même envers les défenseurs de la patrie, que nous offre saint Grégoire et qui nous rappelle avec tant d’intérêt la vertu bienfaisante qui a porté Louis quatorse à ériger l’hôtel royal des Invalides.
Le saint Pontife couronné de la thiare, paré de ses habits pontificaux et accompagné des cardinaux, est représenté dans le tableau suivant assis sur le trône pontifical. Il reçoit le tribut d’hommage et de reconnaissance de Récarède, roi des Goths d’Espagne, qui lui envoie un ambassadeur pour le remercier des soins paternels qu’il a pris pour convertir à la foi les peuples d’Espagne. On remarque à côté de l’ambassadeur un jeune page qui porte une cassette très-riche et que l'on peut supposer renfermer des pierres précieuses. L’artiste n’ayant pu dans cette composition fort simple répandre l’intérêt du mouvement et de l’action, a cherché à fixer l’œil du spectateur par le stile noble de l’architecture, le grand goût de la décoration, la pompe et la magnificence des habits pontificaux, la richesse et l’élégance de l’habit espagnol, et par une sage distribution de lumière et une intelligence de clair-obscur qui rendent en quelque sorte ce tableau un trophée d’ornemens ci de couleurs.
Il est assés ordinaire aux [tommes dans leur vieillesse de former des projets d’ édifices et de constructions pour se distraire de la pensée qu’ils vont eux-mêmes bientôt finir. L’artiste aurait-il voulu nous faire faire cette réflexion en nous représentant dans le cinquième tableau, qui précède immédiatement celui de la mort de saint Grégoire, ce pontife occupé de la reconstruction de l’église de Saint-Pierre? Grégoire est au milieu des ouvriers. L’architecte répond aux objections que lui fait le Saint Père sur un plan que tient un des piqueurs qui par respect s’est mis à genoux ; la scène est éclairée par un soleil couchant. C’est en effet le soir que l’on a coutume d’aller voir les travaux et de visiter les ouvriers. Les yeux du spectateur sont agréablement fixés par le pittoresque de la composition, l’harmonie des lignes de la perspective, le charme et la vigueur du coloris.
La mort de saint Grégoire est le sujet du sixième tableau. Le saint est exposé à la vue du peuple dans une chapelle de Saint-Pierre. Le corps du pontife, revêtu des habits pontificaux, est placé sur un lit de parade, mais le lit étant en vue en dessous, on n’apperçoit que les pieds du saint. Il semble que l’artiste ait voulu éviter de nous montrer le silence de la mort chés un homme qui pendant sa vie fut toujours en action. Le peuple, accoutumé à recevoir les plus douces consolations de Grégoire, vient encore implorer ses restes inanimés. Une mère lui présente son fils mourant. Sa vive confiance dans les vertus de cet ami de Dieu lui fait espérer la guérison qu’elle implore. Des anges annoncent au peuple que son espérance n’est pas vaine et que son bienfaiteur va prendre sa place au ciel, ce qui lie celte dernière scène avec celle qui est dans l’endroit le plus élevé de la coupole et représente l’apothéose de saint Grégoire.
Dans ce dernier tableau, que l’on nous permette celle comparaison, le saint, tel que la ch risalide, a quitté son enveloppe et s’élève dans la région céleste. Les anges qui l’accompagnent, arborent les uns les attributs de sa dignité, d’autres tiennent un rouleau où sont tracés des caractères de musique qui nous rappelle que Grégoire régla le chant de l’Eglise, appelé depuis chant grégorien, du nom de son auteur. Toutes les figures, tous les objets plafonnent avec succès et paraissent s’élever perpendiculairement. Le manteau, dont est couvert le personnage principal, est développé; il semble lui prêter des ailes, et il étend la masse d’une figure, qui dans cette ressource de l’art aurait pu lui paraître trop maigre.
Un voit par la description que nous venons de donner des différentes scènes qui composent ce poème dramatique sur la vie de saint Grégoire (pie AI. Doyen a envisagé son objet sous le point de vue du génie. Le spectateur qui aura lui-même quelques étincelles de ce génie qui a animé l’artiste, trouvera dans ces compositions des pensées fortes et sublimes, mais qui par leur grandeur et leur nouveauté pourront déplaire à quelques
esprits froids et méthodiques. Tous les spectateurs applaudiront du moins à l’art avec lequel cet habile maître a sçu surmonter les vices du local pour cadencer les groupes, varier les formes piramidales de ses tableaux et agrandir en quelque sorte le lieu de la scène, en offrant au spectateur des objets qui étendent la composition; ils loueront l’exacte vérité que l’artiste a mise dans les plans et le parti qu’il a pris en suivant l’exemple des plus grands artistes italiens de s’écarter du sislëme adopté par Boulogne, Lafosse, Coypel, Vanloo qui n’ayant pas toujours eu égard à la place occupée par le spectateur, lui présentaient toujours des objets vus au-dessus, quoiqu’il ne pût le voir qu’en dessous.
Tous ces tableaux sont exécutés à l’huile. Les six premiers ont onze pieds de large sur seize de haut. Le plafond a soixante pieds de circonférence sur six pieds de (lèche. Ces peintures vont être confiées à la gravure qui est le seul moyen de faire passer à la postérité la plus reculée le souvenir de nos monumens modernes. L’estampe, en effet, quoiqu’une matière bien tendre et bien débile, devient par la facilité qu’il y a de la multiplier et par le soin que l’on prend pour la conserver, victorieuse du bronse même et de l’airain.
C’est M. Parizeau, dessinateur exact et précis, et très-bon graveur, qui a été chargé de ces gravures qu’il doit exécuter sur les dessins qu’il en a faits d’après les tableaux originaux. Ces dessins ont été présentés par MM. Doyen et Parizeau au Boi étant à Choisi. Sa Majesté a bien voulu honorer de son approbation encourageante les compositions de M. Doyen et accepter la dédicace des gravures.
(Collection Marictte-Deloyncs, à la Bibliothèque nationale, Cabinet des estampes, snpplément, t. IV, p. 589-009.)
PARIS. — TYPOGRAPHIK I)K K. PM)\ , XOl R RIT K T Ci(\ RU K GAU AVCIKHK, 8.