RUDE
L'immortel auteur du bas-relief du Départ des Volontaires, ornant l'un des piliers de l'Arc-de-Triomplie de l'Etoile, a-t-il gravé et lithographie? Les moindres éléments font défaut pour pouvoir répondre affirmativement à cette question déjà posée à diverses reprises. On attribue cependant à Rude la lithographie reproduite ci-après, fidèle traduction de l'un de ses premiers succès comme sculpteur, de son Pécheur Napolitain, exposé au Salon de 1833. Cette lithographie d'un dessin très pur, d'un grain très fin, d'une délicate tonalité, ne porte pas de nom d'auteur, en dehors de celui du statuaire ; or, en dépit de la parfaite connaissance du métier qu'elle révèle et qui semblerait par cela même impliquer des essais antérieurs ignorés, elle n'en est pas moins regardée par la majorité des amateurs et des artistes comme l'œuvre de Rude. M. Henri Beraldi la mentionne en tous cas dans ses Graveurs du XIX" siècle, mais avec cette sérieuse rései-ve : « Comme cette lithographie est du craj'on le plus fin, on en « conclut que, du premier coup. Rude grenait mieux que tous les lithographes « de profession. Toutefois il est bon de remarquer que la pièce n'est signée ni « Rude del., ni Rude lith. Il serait plaisant qu'après tant d'éloges elle fut tout « simplement de la main d'Alophe. »
Imprimée chez Charles Motte, cette lithographie de modeste dimension était destinée à une revue d'art, mais nous ne savons encore laquelle malgré nos recherches; elle n'a pas paru en effet, comme l'indique par erreur M. Henri Beraldi, dans l'Artiste. En dépit de toutes ces incertitudes, nous n'avons cependant pas cru devoir passer sous silence, dans un fascicule consacré aux grands statuaires français, l'unique lithographie donnée à Rude, avec le secret espoir qu'un document irrécusable viendra enfin affirmer ou infirmer cette paternité.
François Rude, son auteur présumé, naquit à Dijon, le 4 janvier 1784, où il apprit les premiers éléments du dessin de François Devosge, alors directeur de l'Ecole des Beaux-Arts de la Ville. Appelé en 1806 par la conscription. Rude fut dispensé du sei"vice militaire grâce au directeur des contributions de Dijon, Frémiet, qui, s'intéressant vivement à son avenir, s'empressa de lui donner un
remplaçant ; toujours par les soins de Frémiet, Rude fut envoyé à Paris pour parfaire ses études sous la direction de Pierre Cartellier. A l'Ecole des Beaux- Arts de Paris, Rude y obtint le 2' prix de Rome en 1809, puis en 1812, le i"; mais retenu à ce moment par des travaux officiels, il ne s'achemina pas de suite ainsi que le règlement l'exige, vers la Ville Eternelle, où son séjour fut d'ailleurs de courte durée. En mars 1815 en effet, Rude se trouvait à Dijon où il apprenait que le Maréchal Ney — dont il devait plus tard sculpter une superbe image — se portait à la tête d'une poignée de soldats en avant de Napoléon, dans le but d'arrêter la marche de l'Empereur sur Paris, au retour de l'Ile d'Elbe; chaud partisan de l'Empereur, Rude n'écoutant alors que les sentiments qui le guidaient et que son courage, se présenta au devant de Ney avec quelques-uns de ses compatriotes, au cri de Vive V Empereur l Son juvénile et ardent enthousiasme arrêta non seulement Ney et sa cohorte, mais elle les gagna l'un et l'autre à la cause impériale.
Au retour des Bourbons, Frémiet, le bienfaiteur de Rude, pressentant les représailles du nouveau régime, en raison de son inaltérable attachement à la cause de Napoléon, gagna la Belgique où Rude, reconnaissant, le rejoignit presque immédiatement. En 1821, il épousa d'ailleurs la fille ainée de Frémiet, Sophie, laquelle peignait des portraits qui '< eussent suffi — a écrit M. Maurice 't Bois, l'historiographe du capitaine Noisot — dans les conditions ordinaires, « à la placer parmi les peintres les plus célèbres de son temps. //
Rentré en France en 1827, Rude se remit assidûment au travail et exposa au Salon l'année même de son retour, puis à ceux de 1829, de 183 1, de 1833 — le Pêcheur Napolitain, sujet de la lithographie, et qui lui valut la croix de la Légion d'Honneur —, de 1S34, de 1838, de 1848, de 1852, de 1855, où il remporta la médaille d'honneur, de 1857, exposition posthume celle-là.
Parmi les œuvres les plus célèbres de François Rude, outre le Pêciieur Napolitain, le Départ des Volontaires et le Maréchal Ney, auxquels nous avons fait allusion plus haut, nous citerons encore ici le Louis XIII enfant, Godefroy Cavaignac couché sur son tombeau, Hébé, la Résurrection de Napoléon I" sur le rocher de Ste-Hélène : la conception de cette dernière œuvre est due à l'initiative enthousiaste d'un soldat qui suivit Napoléon dans son infortune et fut parmi les rares gardes du corps de l'Empereur, à l'Ile d'Elbe ; nous faisons allusion au capitaine Noisot (1787 + 1861), fixé sous la Restauration à quelques kilomètres de Dijon, à Fixin, où il connut Rude et se lia avec lui d'une chaude amitié qu'entretenait, en dehors d'une vive réciprocité sympathique, une même opinion politique, un même culte. M. Maurice Bois a écrit tout au long l'historique de ce monument, dans une brochure publiée en 1900.
Quel était enfin le caractère physique et moral de Rude, dont la plus grande partie des productions décèle une vigueur et une franchise qui n'excluent nullement la correction?
Nous ne croyons mieux faire pour répondre à ce dernier point que de laisser la parole à Théophile Silvestre qui connut Rude dans les dernières années de sa vie et l'a dépeint en ces termes :
« C'était un beau vieillard de soixante-douze ans, verdoyant, droit comme « un I, et bâti en Hercule Farnèse. Ses membres puissants forçaient ses vête- ';; menls, et son cou de taureau se gonflait avec une formidable vigueur pendant « que ses mains velues taillaient le marbre ou pétrissaient la terre glaise. Sa '< stature n'était guère au-dessus de la moyenne, mais elle paraissait élevée ; son « port révélait le courage. Une barbe de patriarche lui descendait jusqu'à '< la ceinture, avec une abondance extraordinaire qui attirait les regards des
« passants Des sourcils jeunes, âpres, noirs comme le jais, donnaient un
'< certain accent de dureté et d'emportement à cette physionomie d'ailleurs si '< douce et si paterne. Le front, bossue aux deux coins de sa base, était égale- '< ment bombé sur le milieu et fuyait par les côtés, depuis les tempes jusqu'au 't sommet de la tête, dépouillée et reluisante. Les yeux étaient petits, fins et 't caressants dans la joie, ternes et demi fermés dans la tristesse, gonflés et flam- '(.. boyants dans l'irritation. Le nez, court et rond, manquait de caractère : les '< joues, la bouche et le menton se noyaient dans des flots de poils; on ne 'i. voyait saillir avec vigueur que les pommettes grêlées par la petite vérole
« Sa vie fut calme, retirée, solide et pure au milieu d'un siècle frivole, '< corrompu et maladif. Ses mœurs, simples et droites, semblaient taillées sur le '(. patron de celles des anciens. Rude était un Romain qui fumait la pipe. Mais '< cette austérité d'un autre âge limitait son intelligence et lui fermait les issues 'i lumineuses que la pratique de la vie moderne n'eut pas manqué de lui ouvrir... « Il semblait regretter en même temps le brouet noir de Sparte.. .. et l'épée « d'Austerlitz. Il adorait à la fois Alexandre-le-Grand, Leonidas, César, Caton « d'Utique, Brutus, Robespierre et Bonaparte ; passait en rêve le -Granique et le « Pont d'Arcole ; enfin, par l'exaltation de l'esprit, il triomphait à Marathon, à « Salamine, à Marengo ; mourait aux Thermopyles, sur le pont du Vengeur ou 'i dans les plaines de la Pologne. Voilà tout ce qu'il savait de l'histoire et de la " politique. Il aimait d'instinct la gloire, la patrie, la force et la grandeur d'âme, « en confondait les temps et les mœurs, le despotisme et la liberté, comme un " homme du peuple qui ne voit dans toute action éclatante que l'exercice de '<. fiers tempéraments plus ou moins semblables au sien.. . /.-
Comme on en peut juger par les lignes précédentes. Rude est un artiste qui s'apparente par la noblesse de son caractère et la droiture de sa vie, à Millet, à Corot et à Barye, ces belles et grandes figures de l'art du xix' siècle.