BARYE
L'œuvre gravé et lithographie de Barye se compose de peu de pièces : huit à la connaissance de M. Henri Beraldi, douze à la nôtre; nous ne comprenons naturellement pas dans ces douze planches, une lithographie attribuée à Barye, mais que nous avons cru devoir rejeter comme apocryphe. Le célèbre statuaire a-t-il été un producteur autrementfécond dans le domaine de l'estampe? Nous ne le croyons pas. Tout au plus, l'œuvre complet comprendrait-il quatorze pièces si l'on se base sur le catalogue des œuvres de Barye qui furent exposées au lendemain de sa mort, à l'École des Beaux-Arts (novembre 1875). On relève en effet, sous les numéros suivants de ce catalogue : N° 5i5. Une Eau-forte, Cerf et Panthère (plus justement Cerf et lynx) — N° 5i6. Quatre lithographies — N° Sij. Quatre lithographies — N°5i8. Cinq lithographies. En s'en tenant à cette trop laconique nomenclature, unique document existant en somme sur l'importance de l'œuvre gravé et lithographie de Barye, dont aucun de ses contemporains ne s'est jamais avisé, on peut augurer que cet œuvre se composerait en définitive d'une eauforte et de treize lithographies ; nos recherches, nous ont fait retrouver on^e lithographies de Barye, sur les trci\e présumées, en supposant bien entendu que chaque lithographie exposée était différente et toutes irrécusablement de la main de Barye.
Quoiqu'il en soit, cet œuvre restreint renferme plusieurs lithographies d'une réelle grandeur en leur petit cadre, lithographies ni répandues dans le public, ni même le plus souvent connues des mieux informés : la raison? Leur insigne rareté. Nous faisons allusion au Faon couché, surtout au Tigre au repos et au Tigre à l'entrée de son antre, comptant à la fois parmi les plus belles et les plus rares planches de l'œuvre. Le caractère particulier à chaque animal est rendu, notamment dans les trois pièces précitées, avec une science, une sincérité et en même temps une énergie qui en font d'incontestables chefs-d'œuvre ; expression, forme et couleur, vérité anatomique de la structure et des attitudes, souplesse des mouvements, assiette des volumes, sentiment des lieux, puissance du modelé, tout cela se lit ou s'écrit en elles avec une égale supériorité qui per-
met alors d'admirer sans réserve la précision savante, la beauté impressionnante de ces petites pièces où rien ne choque, mais au contraire ou tout concourt par la perfection de chaque détail, à l'homogénéité de l'œuvre. On y trouve en un mot, dans son épanouissement, l'alliance de la science et du sentiment, — style et couleur — alliance qu'avait ébauchée Géricault, mort trop jeune pour la réaliser intégralement, mais que Barye avait reprise, agrandie et rendue pour ainsi dire définitive.
Quelques autres lithographies de Barye revêtent également de sérieuses qualités: le Jeune Axis, d'une si fine silhouette, d'une facture souple et distinguée se rapprochant de celle du Faon couché ; VOiirs du Mississipi, si vrai dans son aspect massif et dont on ferait un beau bronze comme au Jeune Axis d'ailleurs : Une Lionne et ses petits.
Dans le Combat et le Lion de Perse, Barye est moins heureux : s'il y a de la fougue dans le Combat, on constate aussi de la molesse ; le Lion de Perse plus spécialement, présente de l'indécision dans le dessin, de la lourdeur dans la facture ; toutefois, ces réserves faites, on constatera que Barye ne fut jamais vulgaire, ni même baïaal; ainsi dans l'Etude de citais, pas très heureusement groupés, l'esprit félin rendu avec beaucoup de bonheur, rachète le défaut de composition si rare chez Barye d'ailleurs.
Antoine Louis Bar3'e, élève de Bosio et du B"" Gros, naquit à Paris, le 24 septembre 1796; entré à 16 ans chez un graveur sur acier nommé Fournier, alors qu'il exécutait d'autre part des matrices d'acier pour les repoussées de l'orfèvre Biennais, Barye fut appelé peu après par la circonscription sous les drapeaux et fut versé dans la brigade topographique du génie. Libéré du service militaire en 1S14, il devint le disciple de Bosio pour la sculpture, de Gros pour le dessin.
Entré à l'École des Beaux-Arts le 7 juillet 1818, Barye concourut plusieurs années de suite pour le grand prix de la gravure en médailles sans jamais l'obtenir: en 1819 il fut gratifié d'une mention ; en 1820, le second prix lui fut octroyé avec le sujet suivant: Cain entendant la voix de l'Eternel; ce fut tout; les années suivantes, il ne fut même pas admis en loge. Barye qui s'était alors marié, abandonna l'École, reprit ses travaux d'orfèvrerie pour assurer le pain quotidien et tandis que le jour il travaillait chez Fauconnier, le soir il étudiait chez Suisse. Barye débuta au salon en 1827 : il exposa ensuite en 183 1, puis en 1833, où son Lion dévorant un serpent, s'il fut en but à la critique de quelques-uns de ses confrères, obtint un grand succès dans d'autres milieux et mit en tout cas son nom en vedette, Barye n'était d'ailleurs déjà plus un inconnu, et l'Artiste qu'avait fondé depuis peu Ricourt, non content d'offrir l'hospitalité aux premières lithographies du jeune maître, le soutenait par la plume autorisée de ses critiques, tandis que le romantique Gigoux lithographiait son portrait dont nous donnons un fac-similé en tête de cette notice.
En 1S34, Barye exposa son groupe du Cerf aux prises avec un Lynx, groupe perpétué par l'eau-forte qu'il avait exécutée pour le Musée (revue du salon de 1834), publié par le frère du peintre Decamps et auquel collaborèrent également Delacroix, Cabat, Marilhat, Célestin Nanteuil, Fiers, Jadin
Encore participant aux salons de 1835 et de 1830, Barye cesse ensuite d'exposer, rebuté par l'injustice montrée à son égard — ne lui refusait-on pas en 1837, ses modèles du Surtout commandé par le Duc d'Orléans, ainsi que ses petits bronzes, ses serre-papiers ainsi qu'on les baptisait dédaigneusement — et surtout par la mauvaise foi d'intéressés répandant sournoisement dans le public, qu'il était impuissant à traduire la figure humaine, alors qu'au contraire sa haute valeur est indéniablement proclamée sous ce jour, par ses groupes du Ceiithaure et le Lapithe, de Tliésée et le Minotai/re, de Charles VI, du Gaston de Foix: ce n'est plus qu'à deux reprises et beaucoup plus tard, en 185 1 et en i8s2, qu'il prit part à nouveau aux salons.
La liste des récompenses donnée à Barye est facile à établir : elle se limite à une seconde médaille en 183 1, puis à une médaille d'honneur (Exposition Universelle de 1855); décoré en 1831, nommé officier de la Légion d'honneur en 1855, Barye fut conservateur des Plâtres et des Moulages au Musée du Louvre de 1848 à 1851, puis professeur de dessin au Muséum, à partir de l'année 1854. Enfin, l'Institut l'admit dans son sein.
Barye fut marié deux fois : de sa première femme, morte en 1S30 ou en r83i, il avait eu deux filles qu'il perdit (i); de. sa seconde union, naquirent huit enfants, dont trois garçons, Alfred, Georges et Julien lui survécurent. Le premier d'entre eux qui a suivi la carrière artistique, et a exposé comme sculpteur aux salons, notamment en 18(34, i86s, 1860, i874etiS82, est mort à la fin du siècle dernier.
C'est le vendredi, 25 juin 1875, 1^^ Barye mourut ; il habitait aloi's au n° 4 du quai des Célestins et ses obsèques eurent lieu le lundi suivant à l'Eglise S'-Paul-S'-Louis.
Barye ne fut pas seulement l'admirable sculpteur que tout le monde connaît : il fut aussi un très puissant aquarelliste, l'un des plus prestigieux qui aient jamais été. On doit enfin à Barye — et ceci ne saurait être oublié, même ici — d'avoir remis en honneur les procédés à peu près oubliés de la fonte à cire perdue.
Baiye, au dire de ses contemporains, était un caractère noble, une nature probe et forte quoique sensible, un homme d'un solide savoir, mais réservé, modeste, incapable de mensonge, ignorant le savoir-faire, ce tremplin des médiocres et des ambitieux ; il était à la fois acharné au travail et profond observateur. Sa vie fut des plus simples et des plus effacées, aussi sa gloire est-elle de bon aloi, car elle repose uniquement sur ses œuvres.
(i) Au convoi de la fille de Barye, il ne s'y trouvait aucun des artistes, ses amis, que je vois ordinairement avec lui, mars 1847. (Journal d'Eug. Delacroix, T. i"',p. 285.)