HUITIÈME CHEF D'ACCUSATION
D'avoir dit à un citoyen qui réclamait pour sa sœur arrêtée illégalement en messidor
dernier, eb depuis quillotinée, que le tribunal d'alors était juste. (Voyez la déclaration du citoyen Vernet, n° 9.)
« Voici le fait qui donne lieu à cette accusation vraiment singulière.
» En messidor dernier, la citoyenne Chalgrin fut arrètée sous prétexte de complicité avec la citoyenne Filleul, accusée d'avoir détourné à son profit des meubles et effets appartenant à la nation.
» Le citoyen Vernet, son frère, informé de cet événement, vint aussitôt me faire part de ses alarmes, et me prier de m’instruire des motifs de cette arrestation. Je me rendis aussitôt au comité de sûreté générale, où j'appris que la citoyenne Chalgrin avait été traduite au Tribunal révolutionnaire, comme étant comprise dans l'accusation intentée contre la citoyenne Filleul.
» Ilexistait un arrêté du Comité de sûreté générale qui interdisait aux membres qui le
Composaient toute espèce d'intervention et d'influence dans les affaires soumises au Tribunal révolutionnaire, et je ne Pouvais, sans trahir mon devoir et prévariquer, interposer ma médiation dans l'affaire de la citoyenne Chalgrin qui ÿ avait été renvoyée.
» Je le déclarai au citoyen Vernet, en lui témoignant le chagrin que je ressentais de ne pouvoir le servir, et désirant calmer sa vive douleur, je lui dis pour le consoler etranimer
l'espérance dans son cœur, que le Tribunal révolutionnaire était juste, et que sa sœur étant innocente ne devait rien redouter.
» Dans l'impuissance d'agir, je n'avais point d’autres moyens de témoigner ma sensibilité au citoyen Vernet qu'en cherchant à lui inspirer quelque confiance dans la justice
d'un tribunal que je ne pouvais pas soupçonner capable de commettre des assassinats au
nom de la justice et des lois; et cependant on me fait un crime des seuls témoignages d’intérêt qu’il me fut permis de donner à la famille d'un grand homme, dont J'ai été plus que personne l'ami et le sincère admirateur.
» Mais on croirait peut-être, à la lecture de ce huitième chef d'accusation, que le citoyen Vernet est allé de son propre mouvement à la commission des Douze dénoncer le fait dont il s’agit, comme une nouvelle preuve de ma dureté envers les victimes du régime de la terreur.
» Eh bien! il n’en est rien. Le citoyen Vernet, mandé pour déposer contre moi, s’est borné à déclarer le fait dans sa simplicité, sans entendre en faire la matière d’une dénonciation, et c’est une explication que je tiens de lui-même.
» Il ne pouvait entrer dans le cœur de cet estimable artiste de m'imputer à charge l'impuissance où m'ont réduit les circonstances cruelles où nous nous trouvions à l’époque malheureuse dont il s’agit; etsans doute il n’a pas oublié par quels sentiments de fraternité je me suis lié à sa famille, en demandant à hériter d’un seul des pinceaux de son illustre père (Joseph). Ce legs précieux Que je conserve avec un tendre respect, découvre un sentiment qui ne peut m'avoir laissé spectateur froid et indifférent des malheurs dont il a gémi, et s’il avait pu lire au fond de mon cœur, il m'aurait trouvé peut-être encore plus à plaindre que lui.
» On voit donc que cette étrange accusation est encore entièrement du fait des douze commissaires. »