‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 135 sur 328 · BONAPARTE PASSANT LE MONT SAINT-BERNARD · texte numérisé non relu

BONAPARTE PASSANT LE MONT SAINT-BERNARD

1800-1804 Exposition des Subines. — Refus de David d'être nommé peintre du gouvernement. — Son projet pour les Invalides. — Les colonnes nationale et départementales, — Portrait de Bonaparte au mont Saint- Bernard. — Banquet offert à Vien. — David commence les Thermopyles. — Portrait de Madame Récamier. — Complot d’Arena. — Relations de David. — Salons de 1800, 1801.— Concours de Vazareth. — Salon de 1802. — Salon de 1804. — Triomphe de Gros. — Le premier Consul demande à l'Institut

un rapport sur l’état intellectuel de la France. — Premier décret sur les prix décennaux.

Au moment où David ouvrait son exposition des Sabines, la France, fatiguée des luttes de la Révolution, désirait le repos et espérait le trouver à l'ombre des lauriers cueillis par le premier Consul; un sentiment de calme et de sécurité succédait à l'incertitude, à l’anxiété de la veille. On sentait pouvoir compter sur le lendemain et s’abandonner aux impressions si douces de la paix intérieure.

Cette disposition des esprits les préparait heureusement à goûter les charmes des beauxarts dont, depuis dix ans, la société française avait été privée. Le tableau des Sabires, conçu dans une pensée d'apaisement et de concorde, répondait aux aspirations du public qui se porta avec empressement à considérer ce nouvel ouvrage d’un peintre que, non seulement son talent, mais encore son rôle politique avait rendu célèbre. Une certaine curiosité se mêlait à ce concours, car depuis longtemps on s'entretenait de cette œuvre considérable, du travail qu’elle avait demandé à l'artiste, des femmes à la mode dont il avait consulté la beauté, et des libertés de dessin qu’il avait risquées. Aussi, malgré un prix, qui pour notre époque paraitrait élevé, une grande affluence d'artistes, d'amateurs et de curieux se rendit à l’exposition ouverte par David, et rappela le succès que ses ÆZoraces avaient obtenu à Rome.

Les Subines étaient placées dans la salle du Louvre, connue aujourd’hui sous le nom de « Salle des Pastels ». Cette pièce, à laquelle on arrivait par un escalier prenant naissance sous le guichet de la rue du Coq, est d’une belle architecture, et, bien qu’ordinairement

coupée par une cloison mobile, elle s'étend sur toute l'épaisseur du pavillon central, et, grâce à une autre salle qui la termine perpendiculairement, elle s’éclairait au nord sur la place de l’Oratoire, et au midi sur la cour du Louvre. Ces salons, autrefois de l’Académie royale d'Architecture, servaient il y a quelques années aux réceptions du comte de Niewerkerke, Surintendant des beaux-arts pendant le règne de Napoléon TT.

Ce local, si bien choisi dans ce palais consacré aux arts, avait été gracieusement mis par le gouvernement à la disposition de David, et pourvu de tous les accessoires nécessaires. Le tableau, disposé sous un jour favorable, était vu de près et de loin par le public qui pouvait juger aussi bien de l’ensemble que des détails; une grande psyché, en le réfléchissant, augmentait encore la reculée. Damame, élève de David, était chargé de la surveillance et s’en acquittait avec soin.

On remettait à chaque visiteur la notice que nous avons donnée précédemment et qui expliquait le sujet du tableau. Elle était d'autant plus utile que bien des personnes s'attendaient à voir le rapt des Sabines plutôt que leur intervention au milieu de la bataille livrée entre leurs pères et leurs époux. Elle indiquait aussi le but que s'était proposé David en organisant une exposition particulière de son ouvrage, au lieu de l’envoyer au Salon. Enfin, elle donnait les motifs qui avaient décidé le peintre à représenter ses héros entièrement nus.

Cette innovation, bien qu'appuyée sur des documents autorisés, fut l'objet de nom-

breuses critiques : les unes sérieuses, d'autres badines ; quelques-unes enfin s’adre

comme celle-ci, directement à l’auteur :

En habillant, x naturalibus, Et Tatius et Romulus, Et de jeunes beautés, sans fichus ni sans cottes, David ne nous apprend que ce que l'on savait ; Depuis longtemps Paris le proclamait

Le Raphaël des sans-culottes.

Mais l'antique étant alors à la mode, la foule ne s'arrèta pas aux cris de la pudeur alarmée et continua à se presser au Louvre. Il devint même de bon ton d'aller à l'exposition des Subines. Les élégantes se piquaient d'en observer et d'en signaler à haute voix toutes les beautés et tous les défauts, désignant chaque muscle par son nom et insistant avec une liberté toute masculine sur l'ampleur ou la maigreur des formes. On nous les décrit promenant sur tous les détails du tableau un lorgnon attentif. Quant aux dames qui n'étaient pas arrivées à ce degré de haute désinvolture, un éventail, dans les branches duquel on avait ajusté un verre, leur permettait de contrôler l’à-propos des réflexions faites autour d'elles et de cacher leur confusion tout en satisfaisant leur curiosité.

Ce succès donna aux vaudevillistes Dieu-la-Foi, Piis et Longchamps l’idée d'une pièce intitulée le Zableau des Sabines, poux le théâtre de l’Opéra-Comique. L'action se passait dans lantichambre du Salon d'exposition. Une mère brûlant de voir cet ouvrage si vanté, mais n’osant offenser les chastes regards de sa fille Laure, la laisse aux soins d’un prétendu

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