‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 134 sur 328 · EXPOSITION · texte numérisé non relu

EXPOSITION

du tableau des Sabines, au palais national des sciences et arts, salle de la ci-devant Académie d'Architecture, par le citoyen DA VID, membre de l'Institut national.

« L'origine de l'empire romain est enveloppée d'obscurité. Le fait sur lequel les historiens varient le moins, c’est qu'après la prise de Troie, quelques Troyens s'étant embarqués, et ayant été jetés par les vents sur les côtes de la Toscane, descendirent près la rivière du Tibre, et s’établirent au pied du mont Palatin.

» Il est hors de mon sujet d'entrer dans le détail des événements qui ont précédé l'existence de Romulus. Je dois seulement m'attacher à faire connaitre les idées de grandeur et d'extraction divine que le peuple romain se plut à donner à son fondateur.

» Ce qui n’est que fiction pour l'historien est une vérité incontestable pour le peintre et le poète : à leurs yeux, Romulus et Rémus, son frère, sont les enfants jumeaux de Mars et de Rhée, prêtresse consacrée au culte de Vesta.

» Amulius, roi d’Albe, père de Rhée, regardant la maternité de sa fille comme un opprobre, résolut de faire périr ses enfants en les faisant exposer, tous deux dans le même berceau, sur les eaux du Tibre. Ces enfants d'un dieu furent sauvés par un double miracle. Ils furent jetés sur le rivage ; et une louve, dépouillant pour eux sa férocité naturelle, prit soin de les allaiter. Le berger Faustulus, témoin de ce prodige, en fut frappé d’étonnement ; et, touché des grâces de ces petits enfants, il les transporta chez lui, où il les éleva comme s’ils eussent été les siens propres.

» Dès leur plus tendre jeunesse, un air de noblesse et de grandeur répandu sur toute leur personne, joint à une taille extraordinaire, semblait présager en eux de hautes

destinées. Romulus, toutefois, l'emportait sur son frère, fant par la force du caractère que par la hardiesse des idées. Les enfants des bergers du voisinage, ses compagnons, ne tardèrent pas àreconnaître sa supériorité : aussi le nommèrent-ils leur chef, et le mirent ils à leur tête dans tous leurs exercices.

» Romulus aimait la guerre. Son ambition naturelle était encore fortifiée par la révélation que lui avaient faite certains oracles, en lui prédisant qu'un jour il fonderait une ville qui parviendrait au comble de la splendeur et de la gloire. Dès qu'il eut jeté les fondements de Rome, il n’oublia rien pour attirer à lui les bergers des contrées voisines, les esclaves fugitifs, et tous les étrangers propres à de grandes entreprises. Tels furent les faibles commencements d'un empire qui, par la suite, subjugua l'univers. Genus unde latinum.

» Dans cet état de peuple naissant, les Romains avaient peu de femmes. Les filles des

Sabins, peuple fixé dans le voisinage de Rome, à la distance d'à peu près cinq lieues, avaient attiré leur attention. Elles étaient déjà célèbres par leur beauté et leur modestie. Pour s’en procurer, Romulus employa un moyen familier aux peuples guerriers : ce fut la violence.

»IL fit d'abord courir le bruit qu'il avait trouvé sous terre l'autel d’un dieu appelé Consus, divinité qui était en grande vénération chez ses voisins, et qu'on croit être Neptune équestre. Quand ce bruit fut accrédité, il fit publier partout qu’à un jour par lui désigné il ferait un sacrifice solennel, à la suite duquel on célébrerait une fête et des jeux, auxquels il invita tous les étrangers, et en particulier les Sabins, dont il espérait des femmes. Les étrangers accoururent de tous côtés à ce spectacle. Romulus, vêtu de pourpre, et accompagné des principaux Romains, était assis sur le lieu le plus éminent. Il était convenu d’un signal où, après s'être levé, il ploierait un pan de sa robe, et ensuite le

déploierait, ses soldats devaient alors se précipiter sur les filles Sabines, les saisir et les

enlever, en laissant prendre la fuite aux hommes, sans les poursuivre.

» Ce hardi projet fut exécuté, et les jeunes Sabines, malgré leurs prières, leur désespoir et leurs cris, furent enlevées, et conduites à Rome, où les Romains les épousèrent, et les traitèrent d’ailleurs avec toutes sortes d'égards (1).

» La punition suit tôt ou tard. Les Sabins, vivement sensibles à l’outrage fait à leurs filles, tentèrent en plusieurs occasions d'en tirer vengeance. Au bout de trois ans, et après que les Sabines furent devenues mères, Tatius, leur roi, toujours indigné d'un rapt aussi

infâme, rassembla ses plus braves guerriers, et fondit avec eux sur Rome, pour exterminer

les ravisseurs. Rome est surprise; déjà les Sabins couvrent les remparts du Capitole, dont ils s'étaient emparés par la trahison de Tarpéia. À cette nouvelle, les Romains s'arment à la hâte, sortent, et marchent à l’ennemi. Le combat s'engage; on s'attaque de part et d’autre, lorsque les deux chefs, animés d’une égale fureur, se rencontrant au fort de la mêlée,

se disposent à se livrer un combat singulier, suivant l’usage de ces temps héroïques. g ;

(1) Remarquons ici, en passant, que l'instant de cet enlèvement a été traité par le pinceau touchant et sévère du Poussin, à qui les Romains modernes ont déféré le nom de divin. J'ai osé traiter la suite du même sujet, au moment où les Sabines viennent séparer les armées des Sabins et des Romains.

» Mais que ne peuvent à la fois l'amour conjugal et l'amour maternel! Tout à coup les Sabines enlevées par les Romains accourent sur le champ de bataille, tout échevelées, portant leurs petits enfants nus sur leur sein, à travers les monceaux de morts et les chevaux animés au combat. Elles appellent à grands cris leurs pères, leurs frères, leurs époux, s'adressant tantôt aux Romains, tantôt aux Sabins, en leur donnant les plus doux noms qui soient parmi les hommes. Les combattants, émus de pitié, leur font place; Hersilie, l’une d’elles, femme de Romulus, dont elle avait eu deux enfants, s'avance entre les deux chefs; elle s’écrie : « Sabins, que venez-vous faire sous les murs de Rome? Ce ne sont point » des filles que vous voulez rendre à leurs parents, ni des ravisseurs que vous voulez punir; » il fallait nous tirer de leurs mains lorsque nous étions encore étrangères : mais maintenant » que nous sommes liées à eux par les chaînes les plus sacrées, vous venez enlever des femmes

» à leurs époux et des mères à leurs enfants. Le secours que vous voulez nous donner à présent

» nous est mille fois plus douloureux que l'abandon où vous nous laissâtes lorsque nous » fûmes enlevées. Si vous faisiez la guerre pour quelque cause qui ne fût pas la nôtre, encore » aurions-nous des droits à votre pitié, puisque c’est par nous que vous avez été faits aieux, » beaux-pères, beaux-frères et alliés de ceux que vous combattez. Mais si cette guerre n’à ». élé entreprise que pour nous, nous vous supplions de nous rendre, parmi vous, nos pères ef

» nos frères, sans nous priver, parmi les Romains, de nos maris et de nos petits enfants (1).»

Ces paroles d'Hersilie, accompagnées de ses larmes, retentissent dans tous les cœurs. Parmi les femmes qui l'accompagnent, les unes mettent leurs enfants aux pieds des soldats, qui laissent tomber de leurs mains leurs épées sanglantes; d’autres lèvent en l'air leurs nourrissons, et les opposent comme des boucliers aux forêts de piques, qui se baïssent à leur aspect. Romulus suspend le javelot qu'il est prêt à lancer contre Tatius. Le général de la cavalerie remet son épée dans le fourreau, Des soldats élèvent leurs casques en signe de paix. Les sentiments de l'amour conjugal, paternel et fraternel, se propagent de rang en rang dans les deux armées. Bientôt les Romains et les Sabins s'embrassent, et ne forment plus qu’un peuple. »

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