SUCCÈS DES HORACES A ROME
entier: l'ébauche faite, il entreprit la figure de l'ainé des Horaces qu'il peignit entièrement aussi finie, aussi achevée qu'on la voit aujourd’hui.
» Tout le tableau fut terminé en onze mois. Drouais y peignit le bras du troisième Horace dans le fond et le manteau jaune de Sabine. David l'avait aussi chargé de peindre sur son ébauche la figure de Camille, mais le maître en rentrant lui dit : « Que fais-tu là? c'est » une figure de plâtre. » Après l'avoir effacée, il la refit entièrement. Toutes les parties du tableau furent exécutées avec cette facilité consciencieuse et appliquée qui est la meilleure, et que possèdent seuls ceux qui ont combattu et vaincu de grands obstacles d'exécution.
» Cependant, le croirait-on? la seule partie qui lui ait vraiment donné du mal et qui l'ait arrêté sérieusement, c’est le pied gauche en avant d'Horace père. Il l'effaça et le recommença jusqu'à vingt fois. « Enfin, dit David, excédé de fatigue, je le recom- » mençai jusqu'à ce que j'aie jeté ma gourme. » Il entendait par là le vice de son ancienne manière qui lui revenait de temps en temps. Ces obstacles décourageants sont communs dans la pratique de l'art et ne se présentent ordinairement, comme pour le pied des Horaces, que pour des objets les moins importants et qu’on a le moins prévus. »
Le tableau achevé fut exposé dans l'atelier près de la place du Peuple. Drouais informait ainsi sa famille du succès qu’obtenait la toile de son maitre.
« David a fini son tableau depuis quinze jours. Nulle expression ne peut égaler sa beauté. On ne peut pas lui donner de plus bel éloge, selon moi, que de dire qu'il égale les trois maîtres capitaux (ils sontassez connus pour ne pas les nommer). Ilest accueilli (David), montré au doigt de tout le monde à Rome. Italien, Anglais, Allemand, Russe, Suédois, que sais-je, toutes les nations envient le bonheur de la France de posséder un tel homme. Son tableau est public, etil ne cesse d'y aller dumonde. Ilreçoit tousles jours des vers, latins, italiens, français.
» Je suis à la veille de perdre pour trois ans un homme si utile à ceux qui ont le bonheur de le connaître, vous jugez quelle est ma peine et celle que je ressentirai quand il sera parti. Je souhaite pour l'honneur de ma nation qu’on le reçoive dignement et son tableau..Il a eu ici un encens bien plus flatteur , chez nous les choses tombent aussi vite qu'elles s'élèvent. »
David lui-même écrivait au marquis de Bièvre :
« Rome, le 28 août 1785.
» Il faut que je vous informe, monsieur le Marquis, du succès inattendu de mon tableau, sachant la peine que le peuple Romain a d'accorder quelque mérite à un peintre français. Mais cette fois ils se sont rendus de bon cœur, et il y a un concours de monde à mon tableau presque aussi nombreux qu’à la comédie du Séducteur.
» Quel plaisir ce serait pour vous d'en être témoin; au moins je dois vous en faire la description. D'abord les artistes étrangers ont commencé, ensuite les Italiens, et par les éloges outrés qu’ils en ont faits, la noblesse en à été avertie. Elle s’y est transportée en foule et on ne parle plus dans Rome que du peintre français eb des Horaces. Ce matin j'ai appointement avec l'ambassadeur de Venise. Les cardinaux veulent voir cet animal rare et se transportent tous chez moi, et comme l’on sait que le tableau doit partir incessamment. chacun s’empresse à le voir.
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» Je n’ai enfin qu'un seul homme qui voudrait me traverser, parce que je ne l'ai pas consulté, c'est M. D'Azaincourt, et surtout parce que j'ai fait dans mon fond d'architecture des arcs appuyés sur des colonnes et qui, selon lui, n’ontété en usage que du temps du Bas- Empire. Mais tout savant qu'il est, s’il l'était davantage il saurait que dans le temps de mon tableau c'était l'Étrurie qui donnait le ton à l'Italie et que les Romains s’en sont servis à l'exemple des Étrusques; qu'après, ils sont retombés dans une plus grande ignorance quant aux arts. Mais enfin d’autres ont pris ma défense; car moi, outre que je ne le vois pas, c'est que je n'ai pas voulu qu'il vit même mon tableau avant que je n’aie exposé au publie. De là il s’est piqué, et c’est certainement cela qui a empèché que jusqu'à présent le
cardinal de Bernis ne l'a pas vu. J'irai demain à Albano, et je ne sais ce qu'il me dira.
Cependant M. D'Azaincourt l'est venu voir avec M. de Suffren ; il paraît qu'il à fait de grandes acclamations de contentement.
» Je suis done satisfait au delà de mes vœux de mon succès de Rome. J 'ai des sonnets que je vous ferai voir. Mais il manque à mon bonheur de savoir s’il sera bien exposé à Paris (faveur qui ne m'a encore été accordée), et c'est donc mon âge qui en est la cause, et j'ai lieu d'espérer, quand je ferai des drogues, d'être mieux placé. Mettez-vous à ma place, monsieur le Marquis, et voyez une comédie de vous mal jouée, seriez-vous content? Eh bien, la bonne où mauvaise exposition est la même chose. Vous m'avez fait l'amitié de me dire que je vous avertisse de la place qui me serait le plus favorable, la voilà. Ce serait celle où était, il y a quatre ans, le Léonard de Vinci, et il y a deux ans, le tableau de Clorinde de M. Du Rameau.
» Pour la grandeur de mon tableau que vous me demandez, j'ai outrepassé la mesure que l'on m'avait donnée pour le Roi. Elle me fut donnée de 10 sur 10 ; mais ayant tourné ma composition de toutes les manières, voyant qu'elle perdait de son énergie, j'ai abandonné de faire un tableau pour le Roi, et je l'ai fait pour moi. Jamais on ne me fera rien faire au détriment de ma gloire, et je l'ai fait de 13 pieds sur 10 pieds. Vous ne doutez pas que je serais flatté qu'il fût pour le Roï, ne sachant pas si j'en ferai jamais un pareil; d’ailleurs, quand je l'ai proposé à M. Pierre, je lui ai dit : que ce n'était pas l'intérêt qui me guidait et que je le ferais de 13 pieds pour le même prix que si je le faisais de 10. I ma répondu que non, que ce serait narguer mes confrères ; moi je n’ai pas vu de cette manière et n’ai considéré que mon avancement. Je vous prie, monsieur le Marquis, de voir M. le comte D'Angiviller, et votre amitié pour moi vous dictera le reste.
» J'ai l'honneur d’être avec respect, monsieur le Marquis, votre très humble et obéis-
sant serviteur.
» DAVID
La place que les Æoraces occuperaient avait toujours inquiété leur auteur, car bien avant le Salon il avait écrit à son protecteur : « Rome, le 15 février 1785.
» J'ai reçu, monsieur le Marquis, avec bien du plaisir de vos nouvelles, et j'accepte de