GROS OFFRE A DAVID UNE MÉDAILLE D'OR
» Rappelez-moi au souvenir de vos chers parents.
» P.,5. Quant à mes affaires d'intérêt dans cette gravure et dont vous affectez de ne pas me parler dans aucune de vos lettres, j'ai chargé mon fils Eugène de les suivre auprès de vous : il est instruit de mes intentions, et si vous voulez passer chez lui, quai de Gèvres, n° 8, il vous les communiquera. »
Quand David se fut entendu avec ses enfants pour ces affaires de gravure, un traité fut passé avec M. Isoard de Martouret pour le Serment du Jeu de Paume. Cet éditeur, qui avait déjà acheté le droit de reproduction du Zéonidas, s'engageait à donner à David une somme de 30,000 francs, plus, sur les bénéfices nets, un quart à son fils Eugène. La planche, moyennant 18,000 francs, fut confiée à Jazet pour être travaillée à l’aquatinta.
Quelque temps après, Eugène songea à tirer parti pour sa famille de la gravure du Sacre de l'Empereur Napoléon. Les bénéfices abandonnés par David devaient être placés sur la tête de ses petits-enfants en rentes françaises dont l’usufruit serait servi à leurs pères et mères. Marchais, qui avait fait le dessin de la petite gravure des prix décennaux, accepta, pour 5,000 francs, l’exécution de celui destiné à cette œuvre considérable, et s’engagea à le terminer en l'espace de six mois. Le travail de cette gravure qui devait faire pendant à celle du Jeu de Paume fut donné à Jazet. Comme la publication de ces deux ouvrages était interdite par le gouvernement français, on envoya les planches à Stapleaux, éditeur à Bruxelles, qui en fit tirer les épreuves.
David se défit aussi du tiers de propriété qu’il avait sur la planche du Socrate gravée par Massard père, en 1798. Il céda, pour 2,700 francs, ses droits à Chaillou Potrelle, marchand d’estampes, déjà propriétaire de la gravure de l'Amour et Psyché. On avait aussi pensé à faire graver le Brutus, mais ce projet ne fut pas réalisé; enfin M" Mongez avait,
en outre, été autorisée à faire dessiner et graver des morceaux d'étude d'après les Subines.
Gros, qui s’intéressait à tout ce qui pouvait être profitable à son maitre, avait essayé de faire acheter, par le due d'Orléans, la Douleur d'A ndromaque, dont la toile retendue avait été placée dans son atelier et lui rappelait sa jeunesse ; car ce tableau, exposé au Salon de 1783, l'avait décidé, encore enfant, à entrer dans l'atelier de David. Cet ouvrage, que Denon, ainsi que nous l'avons rapporté, avait voulu, en 1803, faire placer dans le Musée spécial de l’école Française à Versailles, se trouvait, en 1816, par un concours de circonstances que nous n'avons pu éclaircir, entre les mains de son auteur.
Celui-ci avait reçu différentes propositions pour s’en défaire et avait envoyé en Prusse le dessin que Drouais en avait fait. Il demandait 20,000 francs de cet ouvrage qui, n'ayant pas été acheté de son vivant, figura à la vente de ses œuvres faite après son décès.
Dans le courant de 1821, M. Duchemin s’informa auprès de Gros si son maître serait disposé à faire une répétition du Sacre de Napoléon. L’original, on se rappelle, caché et roulé par David aux événements de 1815, avait été remis, après la vente des Subines, à administration des Musées, qui le conservait en cet état. Gros, sachant qu’il en existait une répétition commencée en 1808, mais restée inachevée, transmit cette demande à Bruxelles. Un tel ouvrage était difficile à exécuter sans avoir l'original sous les ÿeux; cependant,
la seconde toile étant assez avancée, si on pouvait s'assurer le concours de Rouget, ce fidèle collaborateur que David appelait « son bras droit », l’entreprise pouvait ètre menée à bonne fin. C'est ce qu’il exprimait à Gros, dans sa lettre du 18 juillet 1821, où il fixait les conditions de ce grand travail.
« Vous avez parfaitement compris le point de vue sous lequel j'envisage moi-même la proposition de M. Duchemin. On exige beaucoup de moi en me demandant d'achever une répétition du tableau qu’on désire. Vous savez qu'il me reste beaucoup à faire et que je serai réduit à faire usage souvent de mes réminiscences. J'aurai de plus à demander à M. Rouget, mon élève, que vous connaissez, de venir m'aider des siennes el de son talent et de sa dextérité, car mon âge ne me permet plus de faire tout ce que mon zèle m'inspirerait, ne pouvant plus monter aussi facilement qu’autrefois à l'échelle. J'ajoute à ces circonstances que je serai dans l'obligation, si M. Duchemin persiste dans sa demande, de chercher ici un local convenable pour y placer un tableau de trente pieds, mesure très embarrassante en tout pays, et surtout à Bruxelles.
» Je porte le prix de cette répétition à 40,000 francs, payables de la manière suivante : 10,000 lorsqu'on m’expédiera ma loile déja commencée; 15,000 lorsque je déclarerai que je suis arrivé à la moitié de ce qui reste à faire, et 15,000 lorsque j'annoncerai que tout est terminé. J'entends me réserver de plus que ce tableau ne pourra être gravé ni de mon vivant, ni pendant les vingt années qui suivront mon décès, qu’en vertu de mon autorisation ou de mes héritiers. »
Ces conditions furent acceptées, et David fut assez heureux pour trouver Rouget disposé à le seconder. Aussi, en apprenant qu'il se préparait à venir le rejoindre : « Nous sommes sauvés, » s’écria-t-il.
La difficulté d'un emplacement fut levée par la bonne volonté de la municipalité qui offrit la plus grande salle de l'Hôtel de ville de Bruxelles, la salle du Christ, qui sert aujourd'hui pour la célébration des mariages. Le maître et l'élève reconstituèrent, à l'aide de leurs croquis et de leurs souvenirs, les principaux personnages du tableau ; quant à ceux qui peuplaient les tribunes, on eut recours à des amis dans la ville. C'est ainsi qu'Odevaere y figura, au grand désespoir de Beauvoir, qui trouvait la place trop digne pour son talent.
Rouget mena rapidement sa tâche, et remplaça habilement son maitre quand celui-ci fut obligé de suspendre son travail à cause de sa santé.
Cette répétition terminée fut signée « DAvID fuciebat in vineulis, 1822. » Elle fut exposée en Angleterre eten Amérique, puis achetée par MM. Layard et Ci de Montpellier pour 75,000 francs.
David en était satisfait, comme il l'écrit à Gros, quand l'ami Rouget retourna en France.
« Bruxelles, Le 30 avril 1822.
» Mon cher Monsieur Gros,
» Vousavez bien pensé que je ne laïsserais pas partir M. Rouget sans vous donner
des nouvelles et de ma santé et de l'état de mes affaires. Après une maladie assez grave
que j'ai eue et pendant laquelle Rouget travaillait toujours, j'ai enfin recouvré la santé. Je me suis transporté à ma première sorlie à mon atelier, où j'ai éprouvé une satisfaction complète en voyant son ouvrage, et admirant le zèle qu'il a mis à ce-que mon ouvrage ne se ressentit pas de mon absence. Depuis il a continué avec le mème zèle, en sorte qu'en moins de {rois mois nous avons terminé notre ouvrage, el même je vous dirai que l'harmonie est mieux sentie dans celui-ci que dans le premier. J'ai rendu plus piquant la partie des princesses : enfin, à vous dire le vrai, je préfère le second au premier.
» Parlons de vous et des obligations sans nombre que je vous ai. Après tout ce que vous avez fait déjà pour moi, vous y ajoutez encore une douzaine de médailles pour moi et mes amis. Ah! mon cher monsieur Gros ! Commentjamais reconnaître tant de témoignages réitérés d’une amitié malheureusement aussi rare. La postérité m'acquittera d’une dette aussi sacrée, elle vantera vos talents et votre attachement pour celui qui vous a donné les premiers éléments dans un art dont vous avez reculé les bornes. Laissons-la parler : un mot d'elle vaudra mieux que toutes nos phrases.
» Le salon d'Exposition est donc ouvert. Est-ce vous, mon bon ami, qui allez être le but de mire, car vous savez qu'il en faut toujours un. Tout le monde n’a pas cet honneur. Je ne serais pas surpris qu'on vous opposât un Thersyte; comme Ulysse trouva le sien, Molière trouva le sien dans Scarron. Ils vous en déterreront un aussi ridicule. Laissons-les faire, vos ouvrages resteront et leurs critiques feront un jour pitié!
» Adieu, adieu, mon bon ami, présentez à votre chère femme l'hommage de mon parent, et croyez-moi l’un et l’autre pour la vie.
» Votre dévoué ami, » DAVID. »
Cependant cette répétition du Sacre, aux yeux des amateurs, fut jugée inférieure à l'original et malgré le sentiment du peintre la postérité a confirmé leur jugement.
En énumérant les travaux de David pendant son exil, on reconnait que réellement ce fut l'époque la mieux remplie de sa vie. Car outre les tableaux que nous avons déjà cités, il peignit de nombreux portraits : celui du Zaron Alquier, ex-conventionnel; du Géxéral Gérard, deux du Comte de Turenne, celui de Madame Vilain XILIT avec sa fille, du Jeune prince de Gâvres; enfin ceux de Z’abté Sieyès, de ses amis Monsieur et Madame Ramel, de la Nièce et des Filles de Joseph Bonaparte.
Poursuivant cette féconde carrière, il venait de commencer le grand tableau de Mars désarmépar Vénus et les Grràces, qui devait être le dernier ouvrage sorti de ses mains.
Il était au reste soutenu dans cette vie de travail par les preuves de sympathie qu'il recevait de tous côtés.
L’Académie royale des Beaux-Arts d'Amsterdam venait de l’inscrire au nombre de ses membres. Il répondait ainsi à cette honorable distinction :
« J'aurais dû répondre plus tôt à la lettre que m'a fait l'honneur de m'écrire Monsieur le secrétaire de l’Académie royale, mais des affaires de famille y ont mis un obstacle instantané.
» Monsieur le Secrétaire m'explique par sa lettre que le Conseil d'administration de
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l'Académie royale des Beaux-Arts, m’a fait l'honneur de m’élire au nombre de ses membres. Plus je m’examine, Monsieur le Président, et plus j'apprécie le prix de cette faveur. Si, comme vous avez la bonté de me le dire, je dois cette faveur de votre part à quelques talents que vous avez remarqués plus particulièrement en moi, je ne les dois pas tous à l'Italie, où j'ai fait mes premières études. Prenez-en la part qui vous est due, mes chers confrères. C’est aussi à l'amour du vrai, répandu dans l'école Hollandaise, et bien convaincu que je suis, qu'on ne peut rien faire de bon même dans le plus grand genre de l'histoire, si l'on s’écarte de cette précieuse vérité qui vous caractérise aux yeux de l'Europe. »
Au même moment, à Bruxelles, Navez étant de retour de Rome, ses concitoyens lui offrirent un banquet qui réunit toutes les sommités artistiques de la Belgique ; David y fut naturellement convié. Navez sut avec modestie se dérober aux honneurs dont ses amis voulaient l’accabler, et il déposa la première couronne qui lui fut offerte, sur le front de son maître, qui porta la santé du doyen des peintres flamands, d'André Lens. Odevaere récita une pièce de vers dans laquelle, animant la statue de Rubens qui ornait la salle du festin,
il lui faisait dire à David :
Et vous, dit-il, vous, l'honneur de la France, C'est en vos mains que je remets mes droits.
Par vos travaux augmentez l'influence Des arts, soutiens de la gloire des rois.
Qu'à votre voix mon siècle recommence, Vous pour les arts marqué par le destin, Noble David, formons une alliance,
Et donnons-nous la main.
A cette poésie que l'amitié avait surtout inspirée, David répondit par quelques paroles de reconnaissance, sur l'accueil si cordial qu'il recevait en Belgique. Il termina au milieu de l'enthousiasme général en disant : « Si des circonstances mobligeaient à retourner dans ma première patrie, croyez-moi, je reviendrai mourir dans ma seconde patrie. » ant à ces fètes provoquées par le retour de Navez, il devait rêver à cette Italie,
En ass qu'il aurait voulu revoir, et où son nom était encore prononcé avec amour et vénération. En parcourant la correspondance de Navez avec ses camarades, Léopold Robert, Schnetz, Beau voir, Granet, dans laquelle il est si souvent question du maitre, on ne peut s'empêcher de penser à l'influence qu'il aurait encore exercée sur les arts, si la politique lui eût permis de séjourner à Rome.
Tous ses élèves en écrivant s'informent de sa santé, regrettent d'être privés de ses conseils, et félicitent Navez du bonheur de le posséder près de lui. C’est pour eux un guide sûr, qui sait trouver le mot qui éclaire, l'accent qui encourage.
Tous cependant ne partageaient pas ce sentiment. Un de leurs camarades qui commençait alors une carrière qu’il devait parcourir avec tant d'éclat, s'affranchissait des lois de l'école. Ingres ne tenait pas à recevoir les avis de David. I1 n’imitait pas Schnetz, écrivant
à Navez à propos d'un « tableau qui va bien lentement et qui prend une physionomie bien
peu satisfaisante. » « J'aurais un plaisir infini à recevoir un mot de Monsieur David. Tu sais la puissance de ses conseils et s’il m’en venait un maintenant il serait pour moi comme fut la manne pour les Juifs dans l’aridité du désert, »
Et le vieux maître, informé des souhaits de son élève, lui écrit aussitôt :
« Mon cher Schnetz,
» Il ne suffit pas de dire, de répéter souvent à notre ami Navez combien j'ai toujours eu pour vous une amitié sincère. C'était à cette époque votre bon caractère et les dispositions que vous annonciez alors pour un art que vous exercez actuellement avec distinction. J'ai pressenti de bonne heure ce qui arrive aujourd’hui.
» Bouchez-vous les oreilles aux propos gigantesques des partisans de l’antique dont je suis associé ; mon goût, dans {ous les temps, m'y portant naturellement. Vous le vôtre n’est pas inférieur, quand on sait le traiter comme vous.
» Hélas! c’est en partie par ouï-dire que j'en parle, mais les personnes qui m'entretiennent de vous sont de bons juges et ne parlent de vous qu'avec admiration. Vous allez de nouveau les convaincre de la fidélité de leur jugement. J'apprends que vous allez faire le tableau de Suinte Geneviève distribuant l'aumône aux pauvres. Que les éloges que je vous fais ne fassent qu’animer votre pinceau, en sorte que je puisse, avant de quitter la vie, me glorifier de vous avoir eu pour élève. »
Ingres au contraire, voulait marcher seul. Doué d’une conviction profonde, et d'un vif sentiment d’orgueil, il poursuivait sa route, les yeux fixés sur les Primitifs et Raphaël, en dépit des critiques et des rigueurs de la fortune. Ce parti pris l’avait fait juger sévèrement par son maître qui blâmait en lui des tendances trop archaïques et une imitation trop étroite du peintre d’Urbino. Car autrement nous avons vu quelle admiration David professait pour ce divin maitre qui lui avait appris à connaître l’antique. Mais il redoutait l'influence que les idées professées par Ingres pourraient avoir sur Navez et plusieurs fois celui-ci, en répondant à David, prend la défense de son camarade d'atelier. Ingres alors, dans l'élan d’une foi nouvelle, dédaignait les leçons de l'expérience; mais plus tard, quand l’âge eut attiédi son ardeur, il rendit justice au peintre des Subines et le plaça parmi les talents dignes d'être appelés les descendants du grand Homère.
Si David, en n’habitant pas l'Italie au milieu de ces jeunes talents, privait la France de lespoir de lui devoir un « autre grand homme », en demeurant en Belgique, il avait la consolation d’être plus près de la patrie, dont les échos lui arrivaient encore et dont chaque souffle d’air lui apportait les parfums. Il se sentait reconforté par la présence de ses enfants, par l'amitié à toute épreuve de Gros, qui, ajoutant sans cesse
à ses marques de tendresse, après les médailles d'argent et de bronze avait offert à M"° David une magnifique tabatière en écaille dont le couvercle était fermé par un médaillon en or; portant en relief le profil de son mari.
Elle répondit à l'attention de Gros en le remerciant de son amitié constante, « J’ai reçu
ce ee ME ere
lui écrivait-elle, l'inappréciable cadeau que vous avez eu la bonté de me faire et je vous en aurais témoigné plus tôt ma reconnaissance, si mon fils Eugène n'avait pas voulu être luimême porteur de ma lettre. Cette tabatière, Monsieur, aura pour moi et pour mes enfants un double mérite : celui de nous représenter notre époux et père chéri, et nous donner une preuve incontestable de votre amour filial pour lui.
» Ce sont toujours ceux dont les grands talents doivent illustrer leur maitre, qui sont les plus reconnaissants. L'on cherche souvent les causes pour laquelle tel homme xs de ses contemporains; il ne faut la chercher que dans
dans les arts s’est élevé au-de sa belle âme; c’est ordinairement elle qui se peint et se montre tout entière dans son ouvrage. »
Cette lettre fut plus tard suivie d'un beau présent pour M°° Gros, dont le mari à ce moment venait de terminer le Portrait de Calle. I l'avait représenté tenant à la main le médaillon de David et interrogeant ses souvenirs pour graver le portrait du banni.
C'était encore une nouvelle attention de Gros dont la vie semblait vouée au culte de son maître. N’avait-il pas, en effet, montré hautement la constance de ses affections en plaçant dans le fond du portrait de sa femme, le buste de David. Celui-ci, qui avait entendu parler du Portrait de Calle, lui en fit des compliments dans la lettre qu’il confiait pour lui à son élève Debay.
« Bruxelles, le 4 septembre 1822.
» Mon cher monsieur Gros,
» C'est quand la force du remords agit trop sur nous, que nous prenons la plume (c'est au moins ce que j’éprouve pour mon compte) ; nous nous empressons de nous épancher. J'avais promis une lettre pour vous, et toujours pour vous remercier. Je complais en charger M. Debay que je croyais ne plus voir passer par Bruxelles après son voyage d’Anvers; mais heureusement il repassa par notre ville. Je ne le vis pas sans éprouver ces remords dont je vous parle plus haut. Poussé par mon cœur, honteux de ma paresse, je le prie de vous exprimer de vive voix l'estime, l'amitié, l'admiration que je vous ai vouées. Je veux même vous les exprimer par un mot décrit; c’est ce que je fais en ce moment, el croyez bien surtout, mon bien bon ami, que ce sentiment-là ne cessera qu'avec ma vie.
» DAVID
» J'ai causé avec votre élève, j'ai été bien content de ses réponses : il sera un peintre, il sera un homme, enfin il sera digne du maitre qui lui a donné ses soins. Son père, dont j'aurais dû parler avant le fils, a un jugement droit; son talent doit y répondre, car, dans nos ouvrages, nous nous peignons nous-mêmes.
» Je ne laisserai pas partir cette lettre sans vous exprimer le plaisir de ceux qui ont été à Paris et qui ne cessent de nous parler du beau portrait que vous venez de faire de M. Galle. C’est un chef-d'œuvre, disent-ils. Je n’en parlerai pas ne l'ayant pas vu, mais je
m'en rapporte à eux et à vos talents.
» Ma femme, qui compte écrire à Madame votre épouse, lui présente ses compliments; elle ne tardera pas à lui en donner la preuve incessamment, »
Un des élèves que David avait formés à Bruxelles, le jeune Michel Stapleaux, se rendit à Paris; M David le chargea d’une lettre pour Gros, dans laquelle elle l’informait de la santé de son mari et des grands changements, que d'après les quelques mots qu’il avait prononcés devant l'ébauche du Yars, l'auteur avait reconnu nécessaires.
Ces nouvelles firent le plus grand plaisir à Gros, qui se réjouissait que l’âge ne pût ralentir l’ardeur de son maître. En répondant à Mme David, il exprimait sa satisfaction de savoir que son mari avait changé son collaborateur, Dupavillon, qui, comme disaient les camarades, « avait voulu faire son petit Rouget », sans en avoir ni le talent, ni surtout la modestie. David, à sa place, avait fait travailler Stapleaux, qui, après avoir obtenu un prix d'encouragement de la Société des Beaux-Arts de Gand, venait de remporter le prix de genre historique au concours d'Anvers.
« Paris, le 17 novembre 1822, » Madame,
» J'ai eu bien du plaisir à recevoir de vos nouvelles, ainsi que de notre illustre maitre, par M. Stapleaux. En le voyant, ma pensée me donnait la douce illusion d’être prêt à entrer dans votre salon, de vous trouver travaillant, Jjasant, chacun de votre fenêtre, et de vous NA embrasser. En lisant ce que vous me marquez des changements de M. David dans son tableau, ma femme s’est écriée : « Il faut être M. David pour oser changer tant de fois du » beau et être sûr de trouver encore du beau. » C'est le sentiment que j'éprouvais et dont J'avais besoin pour ne pas me reprocher d’avoir porté atteinte à quelque chose sorti de cette sublime imagination, et qu'au fait je n'aurai pas dit de manière à entraîner un résultat si absolu.
» Je n'ai pu me défendre d'un secret plaisir en apprenant que M. Dupavillon n’y travaillait plus. Cela faisait des dessous trop lourds pour les admirables touches de M. David, et j'oserai dire que ces perles ne tombaient pas sur le lit qui leur convenait. Il vaudrait mieux que M. David ne travaillät que deux heures par jour et que ses figures sortissent vierges de sa main sans pareille.
» Slapleaux m’assure qu’il ne travaille qu'aux accessoires, et encore je lui ai dit que je ne lui abandonnais pas le linge blanc; comme choix de tons, comme choix de plis, cela ne regarde que le père David.
» Ma femme à été bien sensible au beau cadeau que vous lui avez envoyé et qui, dans sa perfection, ne regarde aussi que vous. Chacun son genre, mais toujours du beau, Ma femme et moi, nous vous embrassons de tout cœur, et nous comptons bien le faire plus positivement l'année prochaine.
» Mille et mille respectueuses amitiés à mon cher maître. »
Comme M"° David l'avait écrit à Gros, son mari s'occupait activement du Mars, surtout
d’après l'entier changement de la Péxus, qu'il avait d’abord présentée de face et qu'il retourna pour la faire voir de dos. Il travailla à cet ouvrage toute l’année 1823, et rien ne serait venu l'interrompre, sans un accident dont les suites auraient pu être fort graves. La toile, mal assujétie sur le chevalet, faillit tomber, et David, qui y travaillait en ce moment en voulant la retenir, passa au travers. Il aurait pu être, vu le poids el la dimension du châssis, grièvement blessé, et le tableau sérieusement endommagé. La déchirure se produisit au jarret de la Véaus, et, malgré une réparation habile, se voit encore aujourd’hui. La difficulté de trouver des pieds d’un dessin assez fin et d’une forme assez pure pour ètre dignes de la mère des Amours, vint encore le retarder. Ce fut parmi de jeunes ouvrières, qui n'avaient jamais chaussé que des sabots, que l'artiste trouva ce qu'il désirait, car il n’aurait peutêtre jamais rencontré une telle perfection chez les dames de Bruxelles, eussent-elles renouvelé pour lui le concours des modèles des Sabines.
Son ouvrage cependant était bien avancé quand il écrivit à Gros, à propos d’une jeune artiste, M Duvidal de Montferrier. Cette dame, élève de Gérard et de M Godefroy, après avoir exposé au Salon de 1822, était venue à Bruxelles et avait travaillé sous les yeux de
David qui jugeait ainsi son talent.
« Bruxelles, le 21 octobre 1823.
» Mon cher monsieur Gros,
» Vous m'aviez recommandé M'° Duvidal, et cette recommandation était pour moi plus précieuse que celle d'un souverain.
» Mie Duvidal a d'abord fait une petite tête de Mademoiselle Vernet; elle me l’a fait voir, et tout en lui faisant des compliments mérités pour ses heureuses dispositions, je lui ai fait remarquer qu'il n’y avait là que ce qu’elle avait pu voir faire, qu'il n’y avait là rien de ce qui mène au vrai talent ; que c'était de la crème fouettée ; qu’il fallait tâcher d'acquérir un talent sûr, et que le seul moyen était de voir et suivre la nature, de ne voir qu’elle et de laisser à d’autres ces talents flatteurs qui ne plaisent qu'à la Chaussée-d’Antin. Elle m'a entendu, et n’a pas fait attendre pour m'en convaincre; alors je lui proposai de venir peindre chez moi; aussitôt elle développa les dispositions d'un talent réel.
» Elle fit le portrait de ma femme, ensuite celui de mon domestique, et c'est dans ces bonnes dispositions qu’elle nous a quittés.
» Je ne sais à qui elle va s'attacher actuellement, si elle ne va pas en Italie. Je lui ai conseillé de s'adresser à vous et qu’elle fuie celui qui lui a donné ses premiers principes, ce que, par parenthèse, je ne crois guère possible. C'est son affaire, j'ai rempli les devoirs de l’amitié.
» Eh bien, mon cher Gros, chacun ici attend un chef-d'œuvre de vous, tout le monde vous reconnait un talent supérieur. Vous êtes en quelque sorte plus senti ici qu’à Paris; ils nous connaissent plus que nous-mêmes ; les critiques ne les épouvantent pas; ils savent apprécier l’homme véritablement.
» Je crois, Dieu aidant, que je pourrai finir avant le terme fatal le tableau de Hars ed Vénus. C’est mon dernier adieu à la peinture, et je ne crains pas de vous dire qu’il a bien
changé de ce que vous l’avez vu.
» Adieu, mon bon ami, aimez-moi comme je vous aime. » Tout à vous, » DAVID.
» J'embrasse bien votre chère femme, ma femme, qui l'aime beaucoup > joint à moi. »
Six semaines après cette lettre, Gros ne pouvant résister au désir d’aller embrasser son maitre et admirer son nouvel ouvrage, bravait la rigueur de la saison, et prenait, le 5 décembre 1823, la route de Bruxelles. En arrivant à la maison de la rue Fossé-aux-Loups, son émotion fut telle, qu'il dût s'arrêter dans l'escalier et essuyer ses larmes, Pensait-il alors qu’il allait voir son ami pour la dernière fois?
On s’imagine aisément la joie de David à la vue de son élève chéri. Ils restèrent long-
temps embrassés, et ces quelques minutes de bonheur les consolèrent de bien des souffrances. Après les premiers épanchements, David conduisit Gros à l'atelier, où le Hars, presque achevé, brillait de tout son éclat; le peintre n'avait plus qu'à terminer les nuages du premier plan, qui, par une gradation savante, concentrent la lumière et l'intérêt sur le groupe principal. Gros fut surpris de la fraicheur de cet ouvrage, en songeant surtout à l’âge de son auteur. Il remarqua aussi dans l'atelier un portrait de Seyès, et monta même sur une chaise pour mieux étudier les mains qui, dans cet ouvrage, étaient, selon l'habitude de David, d’une exécution magistrale. Il demeura seulement deux jours près de son maitre, s’abandonnant au plaisir de le regarder, de l'entendre et de lui confier ses peines et ses espérances.
David retourna à son atelier terminer ce dernier ouvrage qui allait encore faire l’étonnement de ses élèves. Il s’en fallut cependant de peu qu'il n'assistât pas à ce nouveau triomphe. Car, un soir du mois de février 1824, en revenant du théâtre, il fut violemment heurté et presque renversé par une voiture conduite par un cocher ivre. La force du coup, la frayeur, lui causèrent une émotion profonde et pénible dont il eut de la peine à se remettre, car le malaise ne céda qu'à une saignée ordonnée par le médecin qui aurait dù être appelé plus tôt.
La nouvelle de cet accident arriva rapidement à ses nombreux amis qu'elle plongea dans l'inquiétude. Son fils Jules, alors à Rome avec sa femme et ses enfants, qu'il avait heureusement pu arracher aux périls de la guerre de l'Indépendance hellénique, apprit par ses camarades d'enfance, et l'accident et le rétabli
ssement de son père.
Quelques jours après sa guérison, David signait enfin son tableau de Mars et Vénus. Le bruit se répandit aussitôt dans Bruxelles qu'il venait de produire un nouveau chefd'œuvre. Ce tableau était, au reste, le plus important de ceux qu'il avait exécutés en Belgique, à l'exception de la Répétition du Sacre de Napoléon. I se composait de cinq figures grandes comme nature, sur une toile de huit pieds de large sur neuf pieds et demi de haut.
Les administrateurs des hospices de Bruxelles sollicitèrent, comme d'habitude, l’autorisation de l’exposer au profit des pauvres de la ville, et, pour la quatrième fois, David
répondit favorablement à leur demande. Pendant quinze jours une foule sympathique vint
considérer son ouvrage. La recette s'éleva à la somme de 1,349 francs, et selon les adminis-
trateurs, elle aurait été du double, si chaque visiteur eût déposé seulement deux sols dans le tronc des malheureux.
Le succès de l'exposition de Bruxelles engagea Eugène à en organiser une à Paris, semblable à celle des Sabines. Il choisit dans cette intention un appartement situé 115, rue ati. Aidé de Naige
disposa les trois pièces qui le composaient d’une manière avantageuse à la peinture de
Richelieu, au coin du boulevard, vis-à-vis Fras
on et de Stapleaux, il
son père.
La première salle offrait la réunion des œuvres de David restées en sa possession : l'Andromaque, les figures d’ZZector, de Patrocle, de Romulus, et la Cène d'après le Valentin. Dans la seconde, tendue d’une draperie d’un vert sombre, qui venait dissimuler la bordure, était placé le Æars, sous un jour favorable, et en face d’une large glace, qui le reflétait en entier ; la troisième, garnie de sièges et de canapés, formait un salon de repos.
M. et Mwe Mongez, Naigeon, Drolling, les amis et les élèves de David, invités avant l'exposition à voir cet ouvrage, en furent vivement frappés, et leurs récits commencèrent à éveiller la curiosité du public.
Le moment était heureusement choisi, car depuis plusieurs années les grands disciples de David, « ceux, disait-il, marqués à la lettre du génie, » Girodet, Gérard, Gros, ne produisaient plus d'œuvres importantes. Le dernier était occupé à la coupole du Panthéon; Gérard gagnait des honneurs et de l'argent à peindre des personnages officiels, et la maladie aigrissant le caractère de Girodet, lui faisait rechercher l'isolement. La nouvelle génération artistique comptait bien des hommes de talent sortis de l'atelier de David ; mais ils représentaient moins que les anciens l'esprit du maître, et les toiles remarquables d’Ingres, de Schnetz, de Léopold Robert, se ressentaient de la réaction qui agitait les arts. Le maître
ici était descendu dans la lice, et confiant dans ses nombreux succès, confiant surtout dans
la conviction et le respect de l’art qui avaient toujours inspiré ses ouvrages, il ne craignait pas d'affirmer une dernière fois ses principes.
L’affluence des visiteurs fut considérable. Six mille personnes, le premier mois, entrèrent à l'exposition. Il serait trop long de rapporter ici tous les témoignages d’admi-
ration que David recut de ses élèves. Ils chargèrent les voyageurs qui se rendaient à
Bruxelles de leurs félicitations. MM. Cavaignac, Lenoir, Péron, furent porteurs des lettres les plus flatteuses de Broc, Ponce Camus, Rouget, Drolling, Couder, renfermant aussi les compliments de confrères et d'amis, comme Espercieux et Cortot. Ses amis M. et M®° Mongez
lui témoignèrent ainsi leur sympathique admiration.
« Paris, le 26 mai 1824, 1° jour de l'exposition.
« Mon cher maitre,
» Je ne puis me lasser d'admirer votre dernier chef-d'œuvre! Voilà trois jours de suite
que je vais le voir, et il me semble toujours plus beau chaque fois que je le revois ! Votre
Mars est véritablement un dieu : sa tête est toute divine et d’un ton de couleur admirable : la pose, le dessin de toute la figure ne laissent rien à désirer. La Vénus, dont les formes sont si gracieuses, si délicates, et le coloris si fin, contraste on ne peut mieux avec le ton chaud du Hars. L’attitude de votre Vérus est charmante; on ne peut se lasser d'admirer ses jolis
pieds et ses jolies mains. Enfin, mon cher maitre, je n'en finirais pas s’i
fallait que je vous dise tout ce que votre beau tableau m'a fait éprouver. Composition, couleur, harmonie, dessin,
beau caractère, ce tableau me parait remplir toutes les conditions qui composent un véritable chef-d'œuvre. Les Grdces sont bien nommées, leurs poses simples et agréables. L'Amour
leur cède en rien : sa tête est belle et pleine de malice. L'effet aérien me
‘ ne
arait parfaitement senti et bien vaporeux. Vous n'avez Jamais mieux fait, mon cher maître,
que de nous envoyer ce lableau à Paris, où le goût du vrai et du style que vous
avez eu tant de peine à introduire, se perdait ; il nous fallait cette leçon, mais elle est bonne.
» ... À présent que je vous ai dit ce que je pensais de votre tableau et de la m
avantageuse dont il va être exposé, il faut vous faire l'aveu de l'idée
anière que je me formais de ce tableau, avant de l'avoir vu. Je vous dirai donc franchement que j’ét à ce qu'il est ; les autres tableaux de vous que j’
ais loin de m'’attendre avais vus à Bruxelles, malgré qu'ils ne fussent que des copies, étaient bien inférieurs à celui-ci; e
fin qu'il m'a pétriliée et mise hors d'état de travailler de quelques jours,
tant j'ai senti mon néant; mais j'ai du moins le plaisir de voir que ce coup d'assommoir tombera sur bien d'autres. .. »
Et Mongez, prenant la plume, terminait ainsi la lettre de sa femme :
« Mon cher et ancien ami,
» Je ne puis rien ajouter aux témoignages d’admiration exprimés dans la lettre de ma femme. Je les sens, mais je ne les exprimerai pas aussi bien,
parce que je ne suis qu'un pauvre « amateur »
- Mais ce que je puis dire aussi bien qu’elle, parce que je le sens aussi vivement, c'est que mon amitié pour {oi et pour
ta chère épouse durera autant que moi, et que je vous suis et serai toujours devoué. »
Quelques jours après, son jeune élève Stapleaux, en le prévenant de son retour à
Bruxelles, l’informait ainsi du succès de l'exposition :
+. - Je serai peut-être le premier interprète de tous les admirateurs de ce sublime ouvrage (le Murs),
pour vous dire et entrer dans tous les détails de l'impression qu'il produit. La plupart des journaux de la Capitale en ont déjà rendu comple... Il vient de paraitre, il ÿ a deux ou trois jours, une petite brochure intitulée : « Description du tableau de David. » On la dit fort intéres,
sante et bien écrite ; je me la procurerai pour vous la faire lire à mon retour.
» Tous les jours, depuis son ouverture, l'exposition est on ne peut plus suivie. La
cour et la ville s’y transportent avec le plus grand empressement; le duc d'Orléans y est
venu avant-hier, et peu de jours auparavant on ya vu le prince de Talleyrand. La plupart
de vos anciens élèves que je rencontre ne savent que m'exprimer combien ils sont satisfaits. Ils vous ont déjà dû témoigner par lettres combien il leur à fait plaisir et leur a donné une excellente leçon. »
Comme le disait Stapleaux, la presse s'occupa de ce nouvel ouvrage, et chaque journal consacra plusieurs colonnes à son exposition. Pour les uns, jamais le talent de
David ne s’était affirmé d’une manière plus éclatante; pour les autres, tout en retrouvant les qualités du maître, on comparail son dernier tableau à ceux qui avaient établi sa réputation et on préférait hautement le David d'autrefois au David d'aujourd'hui. Parmi les écrits publiés à cette occasion, il est intéressant de signaler celui sorti de la plume d'un homme auquel l'avenir réservait un des plus grands rôles de l'histoire. Thiers, qui commençait alors sa carrière et écrivait les premiers volumes de la Révolution française, fit paraitre dans la Revue européenne une longue étude sur le J/ars désarmé par Vénus. Déjà, à propos du Salon de 1822, il avait, dans le Constitutionnel du 25 avril, en parlant de la transformation de la peinture française à la fin du xvin° siècle, réforme qu'il attribue à l'influence des philosophes, tracé un aperçu de l’œuvre de David.
« La première impression de ce grand maître, disait-il, à été entrainante : je ne sais quelle fougue philosophique et républicaine animait son génie; la liberté a été pour lui ce que la foi religieuse a été pour l’école Italienne. » Et il terminait son article, où il déplorait la pauvreté du Salon, où les maitres se cachent, en disant : « David, que tous nos maitres avouent pour leur maître et leur père; David qui a mis le « qu'il mourût » sur la toile ; le « Phédon » en action; David est loin de nous, et sa tête blanchit sous un ciel sans éclat et
sans chaleur. »
vé. Tout en reconnaissant les
Dans l'étude sur le Murs, Thiers se montre plus rés grandes qualités de l'artiste, il redoute dans son école une immobilité qui est toujours une erreur, et reprenant la carrière de David, il le représente comme fuyant le mauvais goûl de Boucher, pour reprendre la tradition du Poussin et des anciens. Après avoir comparé entre eux ses ouvrages dont les derniers dénotent une tendance trop marquée à suivre la « raideur statuaire » de l'antique, il arrive à son tableau du Yurs.
« ...Admire-t-on, dit-il, exclusivement les belles lignes, les couleurs éclatantes, même au détriment de la vérité? Ce tableau doit ètre déclaré un chef-d'œuvre, car il est à l'extrémité même de la route où s’est engagé M. David. Pense-t-0n, au contraire, que le style ne doit pas aller jusqu’à la prétention académique, que le dessin ne doit pas aller jusqu'à limitation des statues, la couleur jusqu'à un fatigant cliquetis de tons, jusqu'à une transparence affectée et au luisant du verre ? Alors, on considèrera le tableau de M. David comme un ouvrage renfermant de belles parties d'exécution, mais dangereux peut-être à proposer comme modèle, et enfin comme le dernier terme d’un système qui fut bon quand il servait de correctif, qui ne l’est plus quand il tend vers un excès qui à besoin lui-même d’être réprimé à son tour. »
... Après avoir décrit le tableau, il continue : «La disposition de la scène esl sans doute fort habile, mais elle est trop arrangée et rappelle trop cette raison calculée que l’école
de M. David apporte dans toutes ses compositions el qu'il appartenait en effet à une époque
savante d'y apporter jusqu'à l'excès. Le dessin est fort pur, fort beau, et M. David est là comme ailleurs le plus grand dessinateur connu; mais il n’était pas plus académique en dessinant le Romulus qu'il ne l’a été en dessinant Murs et Vénus. Sa couleur enfin est plus brillante qu’elle ne l’a jamais
été, mais on à besoin de s’y habituer un moment, tant elle surprend les yeux par son éclat. La couleur est sans contredit la partie la plus étonnante de ce tableau, elle présente un phénomène singulier et digne d’être remarqué.
» Un artiste signalé par des travaux qui l'ont placé au rang des plus grandes renom-— mées, un artiste dont les qualités déterminées par ses ouvrages précédents, sont convenues pour lui-même et pour tout le monde, et qui semblerait ainsi devoir se reposer dans ce qu'il a fait, dans ce qu'il est, dans ce qu’il est reconnu être, a tout à coup la courageuse et noble pensée de changer sa palette et de faire une révolution dans son talent, à l’âge de soixante
dix ans passés. Certes, il y a peu d'exemples d’une énergie pareille et d’un amour de l’art
aussi grand, aussi persévérant. On prétend que lorsqu'il fut exilé, M. David annonça à ses élèves qu'il allait changer sa manière et leur envoyer des Pays-Bas de la véritable couleur.
» Ce qu'il avait annoncé, M. David est parvenu à l'exécuter avec une rare vigueur
de jeunesse. Jamais, en effet, on n'avait autant approché en France de la palette des peintres
flamands et hollandais, et il est vraiment étonnant qu’un vieillard ait donné ce grand exemple.
» .…. Cet amour si ardent, si courageux du beau, qui, à l’âge où l'homme ne cherche que le repos, lui fait encore tenter de nouveaux efforts pour faire un pas de plus et atteindre un nouveau degré de perfectionnement, cet amour du beau est comme l'amour du vrai dans les sciences, une vertu noble et élevée qui mérite des hommages et qui est digne d’être proposée à l’imitation des jeunes artistes qui entrent dans la même carrière.
» Quoi qu’il en soit de toutes ces réflexions faites dans l'intérêt de l'art et de son avenir, M. David n’en sera pas moins considéré comme un très grand maître, et l'homme qui fait une révolution chez une nation aussi éclairée, aussi sensible au beau que la nation française, ne peut être réputé qu'un artiste de premier ordre. On pourra disputer sur telle ou telle partie des œuvres de M. David, mettre un tableau avant ou après tel autre, mais c’est toujours lui qu'on opposera à lui-même, et il pardonnera sans doute à ceux qui mettront les Zoraces au-dessus des Zhermopyles ou du Socrate. »
Malgré ces éloges et cette reconnaissance des services que David a rendus à l'art, le journaliste conclut qu’il serait fâcheux qu’une superstitieuse admiration empêchât le génie d'avancer, et que, sous prétexte d’un beau dessin, on voulût arrèter l'essor du talent qui cherche à mettre plus de vie et de vérité sur la toile.
En lisant ces craintes de Thiers sur l'avenir de la peinture, on peut se demander quelle eût été l'attitude de David devant les essais de la nouvelle école?
David, avant tout, respectait la nature. L’instruction qu'il a donnée à ses élèves, les talents divers sortis de son atelier, sont là pour le prouver. Tant que les novateurs, guidés par leur propre sentiment, n'auraient aspiré de bonne foi qu'à frayer une voie nouvelle dans les arts, il aurait respecté, croyons-nous, leurs convictions, car il ne voulait pas que
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l’art s’enfermât dans des formules étroites et toutes faites à l'avance; mais, de même qu'il avait combattu l'esprit de l'Académie, de mème il se serait opposé aux intentions des réformateurs si, aux poncifs des formes et de l’afféterie qu'il avait déchirés, ils avaient voulu substituer les poncifs du coloris et de la laideur. On reproche sans cesse à David « le style académique », sa carrière d'artiste s’est passée à le combattre, et si au moment où
Thiers écrivait son étude sur le Hurs, il eût pu consulter le Jeu de Paume, le Marat, le
Sacre, il aurait hésité à l'en accuser. Ainsi le peintre des Zoraces avait horreur du convenu ; seulement, il recherchait le beau, qui n’exclut pas la vérité. Le Harat est-il moins dramatique parce qu’il ne présente pas un modèle repoussant, et le Swcre est-il moins imposant parce qu'on n'a pas traduit toutes les pauvretés de la nature humaine? David ne s'arrêta jamais à un système, et dans tous ses ouvrages se manifeste un désir de mieux faire, Il l’'avouait lui-même quand il disait, pendant son exil, à Gros, qu’il « s'était avisé de chercher
la couleur », et réellement il tâchait d'acquérir cette nouvelle qualité.
On le blâme beaucoup d'avoir écrit à Gros de laisser de côté les bottes et les habits
dorés pour faire un tableau d'histoire, mais n’ajoute-t-il pas que ces derniers ouvrages
sont les seuls qui restent, parce qu'ils s'élèvent au-dessus des passions des hommes?
N’avait-il pas le droit de tenir un pareil langage quand il pensait au Jew de Paume abandonné, au Marat dissimulé sous une couche de blanc, au Sucre et aux Aigles roulés et délaissés au fond d’un magasin, et même aux chefs-d'œuvre de son élève, à /afa et à Zylau, ces pages immortelles cachées aux yeux du public, et ne pouvait-il pas alors regarder comme perdu pour la postérité le travail de la moitié de sa vie?
L’encouragement qu’il donne à Gros montre la haute estime qu'il faisait de son talent. Il le sentait capable d'affirmer, par un ouvrage de premier ordre, son droit à diriger l’école que les événements avaient fait passer dans ses mains: mais il ne répète pas le
même conseil à tous ses élèves, et pendant qu’il recommande à Gros les sublimités de l'art,
il rappelle Schnetz à l’imitation de la nature.
Aussi David, dans l’évolution de l’école Française, aurait sans doute cherché ce qu'elle contenait de sincère. Si même son cœur eût été capable de s’abandonner à ces sentiments mesquins qui agitent souvent les hommes, il aurait pu soutenir les novateurs qui s’attaquaient à cette Académie de peinture qu'il avait cru abattre, mais qui, revivant sous un autre nom, n'avait jamais cessé de le regarder d'un œil envieux.
r les mains de Géricault et d'Horace Vernet, et ces
Nous avons vu son bonheur à presse
jeunes artistes eussent accepté avec respect ses avis. Les derniers essais de Géricault, ses travaux en Italie, ne montrent-ils pas, en effet, le désir de continuer Le grand style de David en l’appliquant à des sujets moins élevés?
Car, lui aussi sentait que l’étude de l'homme offre toutes les ressources; que son corps se prête aussi bien aux effets de la couleur qu'à ceux du dessin; qu'il peut servir de
prétexte à toutes les hardiesses, et rester cependant toujours vrai. David aurait donc
résisté à l'engouement de ce qu’on appelle la vérité historique, vérité aujourd'hui, erreur demain. Les peintres des troubadours de la Restauration se croyaient vrais ; leurs pour-
points et leurs poulaines le sont-ils à nos yeux? Tandis que le torse du Belvédère, les
pieds du Germanicus, ceux de la Vénus de David, l'ont été et le seront toujours. C’est cette véritable beauté que rien n’altère, qui constitue la supériorité de l'art qui s'inspire de l'homme lui-même, sur l’art qui ne s'inspire que des accessoires de la vie. Cest de cette beauté seule que David était épris et qu’il rechercha pendant toute sa carrière.
Pour revenir au Mars, on prèta à un riche Anglais et au duc d'Orléans l'intention de s'en rendre acquéreurs. « Ce dernier, disait un journal, en aurait offert 40,000 francs à David, qui en aurait demandé 60,000 francs. »
Quand Stapleaux et Odevaere revinrent à Bruxelles, ils purent donner à leur maitre tous les détails de son succès, et l’assurer surtout de la constante affection de ses élèves dont quelques-uns avaient même formé le projet de venir le surprendre.
David fut extrêmement sensible à ces preuves d'amitié et il chargea Cavaignac, à son retour en France, d’une lettre de remerciements pour lous ceux qui avaient conservé son souvenir.
« Mes chers amis, autrefois mes élèves, leur disait-il, M. Cavaignac a eu la bonté de m'apporter ici les témoignages de votre reconnais
ince. Il vous rapportera les sentiments que vos lettres chéries m'ont fait éprouver. Je suis, quoique absent, toujours avec vous ; je m'informe de vos ouvrages, et vos soins font ma félicité, prolongent mon existence et font ma santé. J'ai conservé toutes vos lettres : il ÿ à un carton destiné à les contenir et, dans mes moments de mélancolie, je ne retrouve ma gaieté qu’en les relisant,.
» Adieu, mes bons amis; M. Cavaignac me faisait un plaisir de me répéter que, dans vos repas même, mon nom n’était point oublié. Adieu, continuez de m’aimer comme je vous aime.
Bien que le maître eût annoncé son intention d'abandonner la peinture, il était encouragé de tous côtés à poursuivre ses nobles travaux. Dans plusieurs lettres, MM. Narcisse Vieillard etLavollé le pressent de reprendre la palette pour peindre des scènes de la vie d’un brillant génie, de Napoléon sans doute, car Barère, dans ses Mémoires, cite plusieurs tableaux auxquels David aurait songé, empruntés au retour de l'ile d'Elbe, comme l'entrée à Grenoble, la revue où un grenadier amène son vieux père à l'Empereur. Le sujet que proposaient MM. Vieillard et Lavollé était plus dramatique; mais nous n'avons pas pu en.pénétrer le secret.
Il reçut à ce moment des nouvelles de Gros qui, après lui avoir adressé ses compliments sur le tableau de Murs, lui renouvelait ses espérances de bientôt l'embrasser.
« Paris, le 19 septembre 1824.
» Mon très cher Maître,
» C'est avec un bien vif plaisir que nous avons entendu Odevaere nous confirmer la continuation de votre bonne santé et de vos petites promenades. Sa vieille amitié s'exprime bien mieux et sait bien mieux que tout autre voyageur tout ce qui nous intéresse. Notre
conversation était un feu roulant d'intérêt de deux affectionnés élèves sur le plus grand et le plus chéri des maitres. ï
» Vous aurez su, mon cher maître, avec quelle violence j'ai été attaqué d’un rhumatisme pendant deux mois, à l'époque de l'exposition de votre homérique chef-d'œuvre. Ne pouvant supporter la voiture, je m'y trainais, me reposant à toutes les bornes. Le silence respectueux qu'imposait l’aspect de cet ouvrage que vous aviez signalé comme le dernier de votre sublime carrière, l’'enchantement, l'éblouissement de cette scène éthérée, tout vous mettait dans une autre sphère; on se croyait dans l’Empyrée. L'assemblée, toujours nombreuse, toujours renouvelée, admirait trop pour bavarder.
» D'ailleurs, elle était trop bien composée pour cela; mais on entendait de tous côtés, à voix basse : « Quelle fraicheur d'imagination, à cet âge-là! Il est rajeuni! — Quelle » dignité! quelle volupté! c’est digne d'Homère! — Ce tableau se sépare par son style de » tout ce que l’on connaît en peinture. C’est un tableau grec. »
» C'était tout ce que je savais depuis Bruxelles; ce qui était nouveau pour moi, c’élait le"parti savant que vous avez tiré des nuages qui, par un ton sévère habilement conduit, secondaient toutes les chairs et leur rendaient encore une nouvelle grâce et une douce chaleur de coloris.
» Je voulais charger M. Stapleaux de vous porter tous mes sentiments d’admiration, mais il s’est établi un contrecarrement d’allées et de venues entre lui et moi, qui ne nous a pas permis de nous rejoindre, depuis le jour où il me dit de votre part que je pouvais lui montrer les tableaux que j'ai dans mon atelier. Mais, comme je ne m'en rapporte pas à des domestiques pour remuer des choses si précieuses, que j'étais tiraillé par plusieurs vésicatoires, je dus remettre cela au moins au surlendemain. Depuis, ses courses, les miennes, tout se contrecarra, et je fus vivement contrarié d'apprendre qu'il était parti sans que j'aie pu remplir votre intention.
» Je ne vous parle pas du Salon; vous aurez un livret vivant dans Odevacre, qui vous amusera beaucoup... Mais non, le père de l’école française n’est pas là, et les impertinences et le vagabondage de la peinture sont à leur comble.
» Odevaere a vu mon Dôme; à la fin d’un si terrible ouvrage, il est bien encourageant, et cela renouvelle les forces d'entendre les choses obligeantes qu'il m'a dites et qu'il veut vous répéter.
» Il vous parlera aussi du Portrait de M. Chaptal, dont on est si content, que je me disais presque : « Monsieur David aimerait cela, » comme vous m'avez dit si aimablement, lorsque, monté sur une chaise, je dévorais des yeux les mains dans ce beau Portrait de IL. S'ieyes : « quand je les faisais, je disais : Gros aimerait ces mains-là. » Oh oui! mon cher maitre, je les aimerai toujours mieux que je ne les imiterai; mais Odevaere vous dira que l'on voit bien que j'y pense toujours avec ferveur; car si j'ai le bonheur d'être enfin remarqué pour celui qui ne s’écarte pas comme les autres de la vérité, c'est que je suis tout en vous.
» Enfin, mon cher maître, quand on me demande : que ferez-vous après votre plafond ? J'irai embrasser M. David; et si les bruits flatteurs qui se répandent se réalisent pour notre
bonheur, cela vaudra bien mieux : j'irai au-devant de vous.
» Recevez, mon cher maitre, ainsi que Me David, tous nos embrassements que j'espère
vous exprimer plus vivement.
» Eugène a eu la bonté de me donner la belle estampe du Jeu de Paume, autant de votre part que de la sienne; recevez-en tous mes remerciements. Je l'ai toujours trouvée mieux que l’on avait dit avant qu’elle parût. Si la teinte se fût plus rapprochée du dessin, c'eût été plus léger, mais il parait que les procédés s'y opposaient. Je l'aime beaucoup en certaines choses. Nous ne sommes pas si difficiles que les amateurs; le sublime de cette composition l'emporte.
» Votre affectionné élève. » GROS. »
En écrivant à son maitre qu'il aurait peut-être le bonheur d'aller au-devant de lui, il faisait allusion à des événements qui semblaient devoir provoquer la fin de ce triste exil. Le comte d’Artois, sous le titre de Charles X, venait de succéder à Louis XVII, mort pendant le Salon de 1824. Des actes de clémence accompagnent ordinairement un changement de règne, et on s'attendait à voir le nouveau monarque exercer le plus noble de ses droits envers les bannis qui, par leur conduite sage et modérée, avaient témoigné de leur respect pour les lois. L’atlitude réservée de David, le nouvel éclat qu'il venait de jeter sur l'école Française, le désignaient un des premiers à la clémence royale.
Une autre circonstance vint encore donner une nouvelle force aux espérances de Gros. Son grand travail de la Coupole de Saënte-Geneviève, commencé depuis dix ans, modifié par la politique, était terminé. Le premier jour où le public fut admis, ses élèves se rendirent en foule au Panthéon et lui remirent, en présence de son ouvrage, une couronne de lauriers comme gage de son triomphe. Ils accompagnèrent cet acte de reconnaissance de paroles d'estime et de dévouement qui émurent profondément le cœur de Gros, qui, en leur répondant d’une voix entrecoupée, ne put s'empècher de déplorer l'absence de celui qui l'avait dirigé dans la difficile carrière des arts.
Parmi les témoins de cette scène touchante, se trouvait le comte de Peyronnet, ministre de la Justice. L’artiste s'excusant auprès de lui de s'être ainsi abandonné à son ardente amitié pour son maître, qui descendait tristement au tombeau sur la terre étrangère, il répondit en homme de cœur, qu’il ne voyait dans ses regrets qu'une qualité de plus à ajouter à son noble talent. Il lui promit même d’user de toute son influence pour amener le Roi à rendre un maître chéri à ses illustres élèves.
En s’associant aux généreux efforts de Gros, M. de Peyronnet répondait aux vœux de bien des Français, dont Me de Genlis s'était faite l'interprète en plaidant avec éloquence
le rappel du vieillard, « qui sera toujours la gloire et l'honneur de l’école Française; » il montrait aussi la noblesse de son caractère qui honorait en Gros cette fidélité au malheur, qui ne s'était jamais démentie, malgré des exemples éclatants d'ingratitude et malgré les soupçons fâcheux que la jalousie de ses rivaux pouvait faire naître dans l'esprit du Roi.
Gros reçut néanmoins une preuve éclatante de l’estime et de la Sympathie qu'avait pour lui le roi Charles X, quand ce prince s'étant rendu, le 24 novembre, au Panthéon, pour contempler cette œuvre considérable qui rappelait les gloires et les malheurs de sa
famille, l'honora du titre de baron. Le peintre, en cette circonstance, conserva son attitude modeste, et il répondait à un des assistants qui lui disait : « Le Roi vous à fait baron, mais les artistes vous ont fait prince. — Le prince, hélas ! est absent, » faisant allusion à son maitre.
Son plus grand bonheur, en recevant cette dignité, fut de penser qu'il pourrait mieux travailler au retour de David. Il espéra surtout que le nouveau succès de son école remuerait le cœur du grand artiste, le rendrait plus accessible aux conseils de seconder les efforts de ses amis par une honorable démarche, et qu'en voyant cette abnégation si sincère, qui lui renvoyait ses récents triomphes comme la récompense de ses conseils, David cèderait aux prières de l’amitié.
Il lui écrivit aussitôt cette lettre si émue :
« Paris, ce 28 novembre 1724 (sic).
» Mon très cher maitre,
» Chaque fois que mes élèves ont recueilli des couronnes, je les ai déposées sur vos genoux; permettez-moi d'y déposer les miennes. Tout ce que vous à bien voulu dire Odevaere sur ma Cowpole n’a fait que croître et embellir, et l'unanimité la plus entière s’est manifestée à mon égard. Vous aurez appris par les papiers les bontés du Roi qui, comme tout le monde l’a dit « m’a nommé baron sur le champ de bataille ».
» Cette heureuse position m'a flatté d'autant plus qu’elle me donnait des forces pour les démarches que mon cœur me dicte. Tout mon chagrin est que je ne puisse les appuyer d'aucune des vôtres. Je saisirai l’occasion de consulter un grand personnage, qui m'accueille très bien ; si j'entrevois qu'une démarche de votre part seconderait les miennes, alors je vous en conjurerai, au nom de l’amour de l’école Française pour son régénérateur.
» Mes sentiments pour vous, mon cher maître, sont tels, et vous le savez, que les plus grands succès ne peuvent trouver jour à ajouter à ma reconnaissance et à mon attachement immuables.
» Je vous embrasse mille fois ainsi que M David ; ma femme se joint à moi.
» Votre affectionné élève.
» GROS
Il affirma, dans une douloureuse cérémonie, aux funérailles de Girodet, son inaltérable attachement pour David, en mêlant son nom aux regrets qu’il exprimait des pertes cruelles qu'éprouvait l'école. L'émotion l'empêchant de parler, il s'écrie : « Je ne sais pas écrire. — Mais vous savez peindre, » lui répond la foule attendrie.
Soutenu par ces témoignages de sympathie, il fait le récit des derniers moments de son camarade et termine en disant : « Après ces deux grands hommes, car le premier est aussi perdu pour les arts, nous pouvons dire, adieu belle peinture, adieu! vous reverra-t-on jamais! »
En attendant une réponse de Bruxelles, il multipliait ses démarches, visitant les personnes influentes et se faisant remettre le modèle de la pétition que David devrait