MÉMOIRE
« Les citoyens qui ont aujourd’hui l'honneur de réclamer l’appui des Représentants de la Commune de Paris font partie du corps d'artistes dont les ouvrages s’exposent tous les deux ans aux regards de la Nation, et qui sont chargés de l’instruction publique et particulière des élèves destinés à suivre leurs honorables professions.
» Tous les habitants de cette grande cité sentent le charme des travaux de l’art et l’utile influence qu'ils ont sur le commerce, l’industrie et la richesse de la France entière; ainsi l'intérêt de tous les artistes devient l'intérêt commun, et sûrement est bien cher aux Repré-
sentants de la première des Communes.
» Le régime de l’Académie royale de Peinture et Sculpture est vexatoire, avilissant,
propre à décourager les talents, et opposé, presque en toutes ses parties, aux décrets sur
légalité et la liberté que l’Assemblée nationale et la justice du Roi viennent de consigner dans la Constitution française.
» Ce n’est pas le moment d'exposer en détail les règlements de l’Académie qui donnent lieu à la réclamation d’une grande partie des membres qui la composent : il suffit d'en tracer ici l'ensemble général.
» Les Peintres, Sculpteurs et Graveurs du Roi forment un corps partagé en trois
classes : celle des Officiers, celle des Académiciens, celle des Agréés.
» Les premiers jouissent de la préséance la plus remarquable ; ils sont investis de tous les pouvoirs; ils font la loi, l'exécutent, et tout ce que leur réunion peut offrir d’honorable et d’utile, ils le rassemblent sur leurs tètes.
» Les Académiciens, qui sont la seconde classe, sont réduits à des places et à des « sièges » faits pour annoncer la plus choquante infériorité; ils n’ont permission de suffrages qu’une
ou deux fois l'an; ils n’ont jamais voix consultative ou délibérative ; et il n'y a pas de cas
où le dernier membre de la classe suprême n'ait le droit de leur fermer la bouche, hasardent de croire à la nécessité d’enfreindre une fois, la loi tyrannique du silence.
» La dernière classe, enfin, obtient après la plus rigoureuse des épreuves, el pour prix des talents les moins équivoques, le titre de peintre, sculpteur ou graveur du Roi, avec l'avantage, bien précieux à la vérité, de contribuer à l'Exposition publique; mais les membres de celte classe ne sont inscrits sur aucune liste publiée; ils versent dans la caisse commune l'imposition personnelle appliquée jusqu'ici aux frais de l’Académie, et, après bien des dépenses, des efforts et des travaux, ils sont exposés à perdre leur état d’agréé par une loi également effrayante, injuste et absurde.
» Dans ce court exposé, on ne trace qu'une lévère esquisse des monstrueux statuts aux quels sont asservies les deux classes inférieures de l'Académie des Beaux-Arts à Paris.
» Si jusqu'ici elles ont été courbées en silence sous un joug si humiliant, c’est qu’elles
n'auraient pu obtenir aucun allègement contre l'oppression intéressée de la première classe toujours protégée par la force ministérielle; mais on sent que dans un temps où les privilèges usurpés et contraires à l'ordre public sont anéantis, les membres, les plus éclairés sur leurs droits, les moins faits pour ramper, ont dù former le projet de s’y soustraire.
» En conséquence, le cinq décembre dernier, les Académiciens ont présenté dans une assemblée générale de l'Académie leurs réclamations. Après des scènes d’une violente opposition de la part de l'Ordre éminent du corps, il a été reconnu que les statuts pouvaient être susceptibles de réformes, et il a été accordé la jouissance des salles de l'Académie aux réclamants pour la rédaction de cahiers sur lesquels sans doute la première classe aurait prononcé par ses membres où par les personnes qu'elle aurait choisies.
» Les Académiciens particulièrement assemblés ont jugé, au contraire, qu’ils ne devaient pas de présentation de cahiers à la classe des Officiers, parce qu'ils ne pouvaient être les juges des réclamations qui se faisaient contre leur pouvoir. Ils ont pensé que le travail, pour être
légal, devait être fait par des commissaires pris en nombre proportionnel dans les trois classes
intéressées; enfin, que ce travail serait discuté et arrêté, article par article, dans l’assemblée
générale des trois classes, pour recevoir ensuite la sanction de l'autorité souveraine.
» Bien loin que cette demande judicieuse et légale ait été adoptée, la classe dominante, persistant dans le refus d’une nomination préalable de commissaires, et exigeant toujours la présentation d'humbles cahiers, a fait et prononcé un arrêté, dont elle n’a pas voulu donner copie aux membres réclamants, par lequel elle leur refuse l'entrée des salles de l'Académie pour toutes leurs assemblées particulières.
» Dans une position aussi pénible pour des hommes honnêtes, les membres de l'Académie royale de Peinture et de Sculpture soussignés se présentent avec confiance à la Commune, pour lui exposer le besoin de leurs conférences, la justice de leurs réclamations, et la nécessité de s’assembler en quelque lieu qu'ils puissent le faire.
» Ils désirent réunir tous les artistes qui, distingués par leurs talents, et l'énergie de leurs sentiments, sacrifieront sans hésiter l'espoir d'une avare et ridicule domination sur
leurs confrères. Le but de leurs travaux, ainsi confondus, sera d'éclairer la nation et le plus
sage des Rois sur les effets malheureux d’un pouvoir dont on a trop longtemps abusé. Et
après s'être assurés du suffrage de tous leurs concitoyens par la publicité de leurs vues pures
et utiles, ils formeront des règlements qui, de l'assemblée des artistes, ne feront « qu'une
RÉCLAMATIONS DES DISSIDENTS Ta
» seule famille, tous égaux en droits, » et assurant «au mérite (1) les honneurs et les bien- » faits que dispensait la faveur ».
» Les Académiciens réclamants espèrent qu'alors les membres qui auraient été les
plus fortement attachés à l'ancien régime viendront aussi se ranger sous des lois qui auront
pour base la constitution même de cet empire. L'esprit d'égalité qui y régnera, tournera à l'avantage des artistes et de l'instruction publique dont ils sont chargés en concurrence, et répandra, sur tous, cette sage et précieuse liberté accordée aux talents, dans les Gouvernements même les plus despotiques ; parce qu'on a presque {toujours senti qu'elle devait être inséparable de l'exercice des arts libéraux.
» David, Président; Wille fils, Pasquier, Lempereur, Roland de la Porte, Jollain, Callet, Restout, Foucou, Levasseur, Huet, Houel, Klauber, Boquet, Houdon, Bouillard, Le Barbier (l’ainé), Bervic, Regnault, de Lespinasse, Échard, Monsiau, de Launay, Giroust,
Beauvallet, Monot, Moreau jeune, Vestier, Henriquez, Robin, de Wailly, Miger, Secrétaire.»
À cet appel des dissidents pour obtenir de la Commune de Paris la permission de se réunir en comité particulier et prendre les moyens de se soustraire à l'espèce de despotisme que des confrères, toujours soutenus par la force ministérielle, n'avaient que trop longtemps exercé sur eux, l'abbé Mulot, faisant les fonctions de président, répondit en ces termes :
« Vous venez, Messieurs, réclamer auprès de la Commune la liberté de vous assembler pour pouvoir travailler avec succès à établir la liberté des arts dans lesquels vous êtes nos maitres ; cette démarche est digne de vous; on ne va jamais d’un pas plus sûr à la liberté que lorsqu'on s'avance vers elle sous l'égide de la loi. Nous ne saurions donc trop accueillir votre demande. Nous pensons tous que l'exercice des arts doit être libre, comme le génie qui les a créés et qui les cultive. Ces arts, d’ailleurs, combien ne doivent-ils pas nous être chers! Ce sont eux qui nous rendent comme palpables les objets intellectuels qui nous échappent. Ils servent à décorer nos temples et à embellir nos palais, à retracer les grandes actions des héros dont ils nous rendent les témoins. Eh! quand ils ne serviraient qu’à faire survivre l’amitié aux coups de la mort, ils mériteraient tous nos égards.
» Et ce qui doit ajouter au poids de votre demande, c'est qu'elle n’est pas présentée par des mains inhabiles, et que nous voyons parmi ceux qui composent cette brillante députation, des hommes qu'environne l'estime publique et qu'embellissent les talents.
» Comptez donc, Messieurs, sur le zèle des Représentants de la Commune à seconder vos désirs. »
Le procès-verbal, où nous copions les paroles de l'abbé Mulot, ajoute :
« L'Assemblée, après avoir applaudi à ce discours, à pris un arrêté conforme aux dispositions qu’il renferme, et a déclaré que, sensiblement touchée de cette marque de déférence que lui donnaient, par leur démarche, les membres de la seconde et de la troisième classe de l'Académie royale de Peinture, Sculpture et Gravure, et que, voulant leur donner à eux-
(1) Discours sur le Serment civique, par M. Mulot.
mêmes un témoignage de son estime pour leurs talents, et au public une preuve de l'intérêt qu’elle prend aux progrès des beaux-arts et à la gloire de ceux qui les cultivent, elle ne mt toutes
pouvait qu'agréer que ces artistes s’assembla les fois qu'ils le jugeraient convenable pour traiter de l'affaire qui Les occupe, et qu'ils tinssent leur comité dans tel lieu qu’il leur plairait de choisir, s'il ne leur était pas possible de jouir pour cet usage des salles de l'Académie: à de plus arrêté qu'on informerait l'Administration municipale de cette délibération, et qu'il serait donné acte aux réclamants de leur déclaration. L'Assemblée, en recevant les remerciements de Messieurs les Députés de l’Académie, a entendu avec plaisir qu'ils ne désespéraient cependant pas de pouvoir terminer, par les voies de conciliation, le différend survenu entre eux et leurs Officiers. »
De retour de leur démarche auprès des membres de la Commune de Paris, les Académiciens réclamants se réunirent chez David et chargèrent Robin, Le Barbier, de Wailly et Miger d'aller porter à l'abbé Mulot leurs remerciements pour son bienveillant e aux Officiers, pour leur expliquer
accueil. Ils rédigèrent aussi la lettre suivante adres leur conduite :
A Messieurs les Officiers.
« Messieurs,
» Vous avez jugé que nous ne devions plus tenir d'assemblées particulières, nous nous
ité de les continuer, parce que nous sommes irrévocablement déter-
croyons dans la néc minés à persister dans notre déclaration sur la réforme des statuts de l'Académie.
» Cette opération doit commencer parlanomination des Commissaires choisis dans toutes les classes intéressées d’une manière équitable. Les Commissaires formés en bureau recevront alors les projets ou cahiers, soit partiels, soit faits en commun, el le résultat de leur travail particulier doit être ensuite discuté et accepté par l'Assemblée générale. Cette marche à laquelle nous tenons est simple, légale et conforme à tout ordre reçu pour les opérations de ce genre.
» Dans notre assemblée du lundi 22 février, deux membres de la classe des Agréés sont sés formant, par leur état dans la Société, leurs travaux
entrés et nous ont exposé que les As et leur contribution personnelle, une partie intégrante de l'Académie, et étant régis par ses lois, il y aurait une illégalité irrécusable dans le système actuel de la Nation française à
ne pas les faire coopérer au travail sur la réforme qui doit être faite dans les statuts.
» Après une mûre déli ération, nous avons pensé que nous devions suivre pour Messieurs les Agréés les principes de cette égalité à laquelle nous aspirons nous-mêmes, el sans prétendre rien changer quant à présent sur leur état actuel dans l'Académie, nous avons unanimement arrêté qu'ils « seraient reçus parmi nous comme confrères, parce » qu'ils avaient aussi des droits pour réclamer contre les statuts ».
» La prohibition que vous avez cru devoir nous faire de l'entrée des salles accordées par le Roi à tous les membres de l’Académie nous à forcés à la démarche d’instruire Messieurs les Représentants de la Commune de nos assemblées et de leurs motifs.
» Il a donc été nécessaire d'exposer l'ensemble de ce que le régime de l'Académie a de