‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 33 sur 328 · DESSIN DU SERMENT DU JEU DE PAUME · texte numérisé non relu

DESSIN DU SERMENT DU JEU DE PAUME

Mémoires que devant cette toile qui faisait pendant à son Paesiello, il disait à ses élèves : « On croirait ma toile peinte par une femme, et le portrait de Paesiello par un homme... »

« Au reste, il aimait tellement son art, ajoute-t-elle, qu'aucune haine ne l'empêchait de rendre justice au talent qu'on pouvait avoir. »

Mais de (ous ces ouvrages, celui qui attirait le plus la foule était le Serment du Jeu de

Paume. Ce dessin, terminé avec le plus grand soin, lui avait demandé de sérieuses études, tant pour la difficulté de la composition que pour l’exécution. Il ne s'était en rien relâché de ses principes, et ce dessin, quoique fait après de nombreux essais, porte les traces du travail le plus consciencieux. Toutes les figures principales sont étudiées nues sous les vètements.

Mais le mérite de l'artiste était d'avoir su animer sans confusion cette immense composition et répandre le mouvement et la variété parmi ces nombreux personnages concouran!

tous, dans le même esprit, à une même action.

Évitant l’écueil d'un geste uniforme, il avait indiqué chaque individualité saillante, bien plus par l'attitude qui convenait à son caractère que par l'exactitude des traits du visage. On reconnaît cependant Bailly, Sieyès, Mirabeau, Barnave, Dubois-Crancé, le père Gérard, Barère, Robespierre. L'abbé Grégoire, dom Gerle le chartreux et Rabaud Saint- Étienne, ministre protestant, sont groupés, se serrant la main, pour montrer l'uniformité

e dans

des pensées des différents cultes et clergés. Si l’on poursuit cet examen, quelle éners

le groupe de Martin d'Auch, le seul qui refuse de s'associer à ses collègues! Quel sentiment

dans ce vieillard qui s’est fait transporter à cette séance! Quel élan dans les députés

debout et unis entre eux comme les Horaces, et peut-être aussi quelle menace dans ces

figures sinistres coiffées du bonnet phrygien ! C'est là que s'amoncelle l'orage populaire

d’où sortira la foudre qui frappera le palais de Versailles.

sin mit le sceau à la réputation de civisme de son auteur; la Société des Jacobins recommanda aux Sociétés affiliées la propagation de la gravure. Enfin la question de faire exécuter le tableau aux frais de la nation fut portée par Barère à l'Assemblée nationale dans la séance du 27 septembre 1791.

« Un tableau, dit-il, qui doit représenter le Serment du Jeu de Paume à été commencé par M. David, et esquisse de cet ouvrage est déjà connue du public. Une souscription particulière a été ouverte pour ce tableau, ainsi que pour celui de la Hort du jeune Desilles.

» Je demande qu'ils soient l’un et l’autre achevés aux frais du trésor public et placés dans la salle du Corps législatif où ils représenteront sans cesse aux Représentants de la nation le zèle et l'énergie qu'ils doivent avoir. »

La proposition de Barère fut adoptée en ces termes :

assuré à la E

SSEMBLÉE NATIONALE, considérant que le 20 juin 1789 est l’époque qui à

ance une constitution libre, décrète :

» Que le tableau représentant le Serment prèlé à Versailles le 20 juin 1789 au Jeu de Paume, commencé par Jacques-Louis David, peintre, sera fait aux frais du trésor public, et qu'il sera placé dans le lieu destiné aux séances de l’Assemblée nationale. »

Ces distinctions avaient rendu le nom de David populaire; André Chénier avait chanté

ses pinceaux dans l’ode sur le Serment du Jeu de Paume qu'il lui avait dédiée.

PT ee

Aussi, lorsqu'un député de la Drôme présenta à l’Assemblée nationale les frères jumeaux Franque, comme des sujets particulièrement doués pour les beaux-arts, le 14 janvier 1792,

c'est à David qu'ils furent confiés comme élèves. Il répondit au Président de l’Assemblée :

« Paris, le 7 février 1792.

» Monsieur le Président,

: » L'Assemblée m'a chargé d'enseigner les principes de mon art à deux jeunes enfants que la nature semble avoir destinés à être peintres, mais à qui la fortune refusait les moyens d'obtenir les connaissances nécessaires pour le devenir. Quel bonheur pour moi d'avoir été choisi pour le premier instituteur de ces jeunes gens, qu'on pourra justement appeler les enfants de la nation, puisqu'ils lui devront tout!

» Quel bonheur pour moi! Je le répète, mon cœur le sent vivement, mais il m'est impossible de l’exprimer. Mon art ne consiste pas en paroles, mon art est tout en actions.

» Donnez-moi le temps, et mes soins assidus vous prouveront combien je suis sensible au choix que vous avez fait de moi. J'en ai reçu le prix. Je ne suppose pas que l’Assemblée nationale veuille diminuer en quelque sorte l'honneur de la préférence qu'elle m'a donnée, en m'offrant un salaire pour le soin que j'apporte à l'instruction de ses deux enfants adoptifs. L'amour de l'argent n’a jamais importuné dans mon âme l'amour de la gloire que je mets au-dessus de tout.

» Je suis avec respect, » DAVID. »

En effet, quelques semaines après, il donnait une preuve de son désintéressement. Après avoir décrété l'Exposition de 1791, l'Assemblée constituante avait décidé, sur la

proposition de M. de Beauharnais, qu'une somme de cent mille francs serait employée en

encouragements pour les artistes et répartie en travaux entre les exposants désignés par

les membres de l’Académie, auxquels on adjoindrait deux membres de l’Académie des

Sciences, deux de l’Académie des Belles-Lettres et vingt artistes non Académiciens choisis parmi les exposants.

Le jugement qui devait ètre prononcé pendant l'Exposition fut retardé d'abord par les

réclamations des arlistes qui craignaient que l’Académie, par le nombre seul de ses

membres, n'exerçât une trop grande influence; puis par le refus des Académiciens de

islative, dans la séance du

prendre part à ce jugement, si bien que l'Assemblée lég 3 décembre 1791, sur la proposition de Romme, appuyée par Quatremère, se décida à rendre le décret suivant qui réglait ainsi la question

« L'ASSEMBLÉE NATIONALE, après avoir rendu ce décret d'urgence, et voutant faire cesser les difficultés qui se sont élevées sur l'exécution du décret du 17 septembre dernier, décrète ce qui suit :

» ARTICLE Le. — Tous les artistes qui ont exposé cette année leurs ouvrages au Salon du Louvre, et qui se sont fait inscrire pour l'Exposition, {ant Académiciens qu'Agréés, que

non Académiciens, se réuniront dans la huitaine, dans le lieu qui leur sera indiqué par la

municipalité, pour nommer ensemble et parmi les exposants, au scrutin de liste et à la pluralité relative, quarante commissaires, dont vingt seront pris parmi les Académiciens et vingt parmi les non Académiciens.

» ART. IL. — À ces commissaires se réuniront deux membres de l’Académie des Sciences et deux de celle des Inscriptions, aux termes de l’article III de la loi du 17 septembre, à l'effet de procéder ensemble à la répartition des travaux d’encouragements de la manière suivante :

» ART. I. — Parmi les peintres d'histoire, statuaires et architectes exposants, l'assemblée des commissaires nommera seize artistes qui, à son jugement, se seront montrés les plus dignes d'encouragement.

» ART. IV. — La somme de 70,000 livres, consacrée à des travaux d’encouragements pour cette classe d'artistes par l’article Ier de la loi du 17 septembre, sera divisée en seize portions graduées entre elles, selon l'échelle de mérite des oux rages exposés par les seize artistes que l'assemblée des commissaires aura distingués, de manière cependant qu'aucune de ces sommes partielles ne pourra être de plus de 10,000 livres, ni de moins de 3,000 livres.

» ART. V. — L'assemblée des commissaires nommera aussi dix artistes parmi les peintres dits de genre et les graveurs exposants, qui à son jugement se seront montrés les plus dignes d'encouragement.

» ART. VI. — La somme de 20,000 livres qui, aux termes de la loi du 17 septembre, article I , est destinée à des travaux d’encouragements pour celte classe d'artistes, sera divisée en dix portions, pour la graduation desquelles on suivra l'échelle de mérite des ouvrages des dix artistes distingués dans l'exposition, de manière que le maximum sera de 3,000 livres et le minimum de 1,000 livres, ete. »

Malgré ce décret, toutes les difficultés n'étaient pas aplanies. L'Académie refusait toujours de prendre part au jugement du Salon, et avait rédigé le projet de réponse à l’Assemblé législative.

« Messi

nous présenter devant vous, à l'effet de vous supplier de nous dispenser de voter pour la

eurs, précédemment à votre décret du 3 de ce mois, nous avons eu l'honneur de

distribution des travaux d’encouragements. Nous vous avons développé nos motifs, en vous assurant d'ailleurs que chacun de nous se trouverait honoré d’être choisi pour l'exécu-

tion de ces mêmes travaux, el qu'enfin nous consentions d'ètre jugés, mais non pas juges.

» Les mêmes motifs subsistant toujours, notre résolution n'a pu changer, mais comme notre persévérance pourrait vous étonner, nous allons en deux mots vous tracer le portrait de tout véritable artiste.

» Plus avide de gloire que de fortune, libre comme l'air et la pensée, il ne connaît de lois dans son art que celles qu'il s'impose. Évertuer son génieet produire, voilà la jouissance la plus délicieuse : comme la récompense la plus noble de ses veilles est l'estime de ses contemporains. Ami de la paix, il fuit jusqu'à l'ombre des débats. Modeste comme l'est

presque toujours le vrai mérite, il craint de prononcer sur celui d'autrui, il en laisse le soin presq ;

au public.

100 CHAPITRE Ill

» Tel est notre plan de conduite. Notre constance dans nos principes ne peut ètre

regardée comme une résistance aux pouvoirs constitués.

» Il ne s'agit pas ici de ces lois d’où dépend le salut de l'empire, et qui enchainent à la volonté générale toutes les volontés particulières. C’est de la part du Corps législatif une

simple mesure de bienfaisance pour encourager les arts. Cette mesure n'intéresse qu'une très

faible partie de citoyens. Les législateurs, pour s'éclairer dans la distribution des bienfaits appellent des experts. Or, dans ce cas, tout artiste est expert par le fait, et la capitale en fournit un grand nombre.

» Quand un tribunal nomme d'office un arbitre, celui qui est désigné est libre d’accepter ou de refuser cette honorable fonction. Son refus non motivé n'offense pas le tribunal. Ce refus doit l'offenser encore moins quand il est appuyé sur la crainte d’être juge et partie.

» Votre décret du à de ce mois, ayant investi vingt \cadémiciens du droit d'être élus arbitres pour le scrutin, nous réclamons la liberté de nous récuser ; et, s’il Le faut, nous la réclamerons en vertu des Droits de l'Homme, consacrés et garantis par la Constitution française.

» En ouvrant cet Évangile de la loi, on lit aux premières pages que la Constitution garantit à tout homme la liberté d'aller, de rester, de partir et par conséquent de penser, d'agir et de faire tout ce qui ne nuit point à autrui, nine l'empèche de jouir des mèmes

droits.

» Couverts de cette égide, nous osons, Messieurs, avec le respect le plus profond, mais avec le courage d’hommes libres, vous déclarer individuellement (et par conséquent sans préjudice aux droits de ceux d'entre nous qui n'auraient point signé la présente adresse) que

s, en

nous renonçons, si le choix tombe sur nous, aux fonctions de distributeurs d'ouvrag vous attestant de nouveau que nous accepterons avec reconnaissance les bienfaits de la nation, si par les suffrages des artistes nous en sommes déclarés dignes. »

Cette démarche pour refuser d'être juge et partie honorait l'Académie; mais, quelque

temps après, elle commettait l'imprudence de s'adresser au Roi pour obtenir que quatre sculpteurs et cinq peintres fussent honorés de travaux. La pétition se terminait ainsi : D Lorsque le temps aura calmé les excès d'une fausse liberté, quand la raison enfin aura repris son empire, l’Académie espère que les Français sentiront que les arts ne peuvent prospérer et fleurir en France qu'autant qu'ils seront sous la protection immédiate du Chef suprème de la nation. Ce sont les vœux que fait VAcadémie de Peinture en même temps sance et son respect le plus profond. »

qu'elle dépose aux pieds de Sa Majesté sa reconni

L'Intendant de la Couronne, plus sage que les Académiciens, jugea le moment peu convenable pour rendre publique une semblable requête.

Du reste, nous ne pouvons mieux faire apprécier l'esprit qui animail l'Académie qu'en donnant malgré leur longueur deux lettres écrites par son secrétaire Renou qui, en maintes circonstances, avait été cha

La première est adressée à M. Huet de Froberville, député à PA:

le présenter sa défense.

semblée législative, à

propos de l'Exposition de 1791 et du jugement pour les travaux d’encouragements.

« Votre opinion m'est tombée entre les mains par hasard. J'ai eu l'honneur de me présenter chez vous pour vous remercier de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre au maintien des arts en France. N'ayant pas été assez heureux pour vous trouver, je vous envoie ce que nous avons écrit jusqu'à présent sur notre régime. Tous ces écrits ont été adressés en divers temps à chacun de vos prédécesseurs, qui devaient fixer le sort des arts, mais ils en ont laissé le soin à la seconde législature. Je désirerais que notre Compagnie fit réimprimer ce qu'on peut appeler les factums de notre procès.

» Si vous aviez été, Monsieur, bien instruit de nos statuts et de ce que sont parmi

nous les Agréés, vous ne nous auriez pas fait de reproche à cet égard. L’obéissance à la loi

est le premier devoir. Un législateur, s’il l’eût connue, ne nous aurait pas reproché d’être

restés dans les bornes qu'elle nous a prescrites.

» Depuis le dernier article de l'acte constitutionnel, toute loi non abrogée doit subsister jusqu’à ce qu’elle ait été abolie ou modifiée par le Corps législatif. Or il n’a été rien innové à nos statuts. Nous ne pouvions rien y changer de notre autorité privée. Tel est le sentiment de ceux qui forment chez nous la partie administrative, et de ceux des Académiciens qui sy sont réunis. Ce n’est pas l'avis des Académiciens dissidents, puisque ces Messieurs depuis longtemps ont cru pouvoir appeler les Agréés dans l’Académie, à leurs séances particulières, malgré la défense des statuts, et quoiqu'ils eussent eux-mèmes repoussé les Agréés à plusieurs reprises, comme vous le verrez dans mon Zsprit des Slatuts.

» Il faut vous apprendre en deux mots ce que c'est qu'un Agréé. C’est un postulant jugé d’une capacité suffisante pour ètre reçu, mais non encore reçu. Pour être jugé capable, il a besoin d'obtenir les deux tiers des voix, sur les ouvrages qu'il présente. Alors il est agréé. Pour être Académicien, il faut qu’il exécute un morceau de réception, et il n’a point de séance, que ce morceau ne soit accepté. Cependant, comme l’Académie n’a jamais voulu un moment empêcher un artiste de se faire connaître au public, dans les Expositions, au Salon, les Agréés exposaient pèle-mèle leurs ouvrages avec ceux des Académiciens, et cet usage fraternel est en vigueur parmi nous, bien avant qu'il soit question dans le royaume, d'égalité et de liberté. Enfin les Agréés jouissent de tous les avantages extérieurs des Académiciens.

» Peut-on de bonne foi regarder comme une loi tyrannique le moyen de presser d'habiles gens d'apporter dans nos salles « pour y rester à jamais » un monument de leur mérite et du bon choix de l’Académie ? C’est à cette loi que nous devons la belle collection

des morceaux de tous ceux qui ont honoré l'Académie, par leurs talents, depuis qu’elle existe.

C'est par là que s’est accru ce trésor national qui n’a rien coûté à l'Etat, et qui constate le règne des arts dans son sein. La non séance est-elle une privation bien dure pour un artiste, «quand il peut la faire cesser à sa volonté », et lorsque, du reste, il jouit de tous les avantages attachés au titre d'académicien? Trouvez-vous juste que celui qui n’a point payé sa dette, dette honorable, soit traité à légal de celui qui l’a payée? J'en appelle à vousmême. Cependant ceux qui maintiennent cette loi sont calomniés par nos dissidents, et traités par eux, comme c’est la mode, d’aristocrates. Or, quel est l'aristocrate, de celui qui,

fidèle à la loi qui lui est imposée, attend pour en changer l’ordre des législateurs, ou de

celui qui veut faire observer une loi dont il est le créateur, sans attendre la permission du Corps législatif? De quel côté est le despote? Mais, à bien examiner, serait-il sage d’abolir cette loi? Non, sans doute. La partie administrative, pour perpétuer le dépôt successif des morceaux de réception de chacun des membres de l’Académie, propose de supprimer par

extinction la classe des Ag

sés, et de ne reconnaitre désormais, comme artistes appartenant à l'Académie, que ceux qui auront donné leurs morceaux de réception. C'est, je crois, la meilleure facon de trancher la difficulté; mais, sur cette proposition, c’est au législateur et non à aucun de nous, qu'il appartient de prononcer.

» Notre pétition ayant été projetée, rédigée et acceptée le même jour, dans une séance académique, c’est-à-dire tenue conformément à notre régime, « les Agréés qui n'y ont point de droits » ne pouvaient y être convoqués, et votre reproche tombe à faux. Le mème jour, nous avons écrit à M. le Président pour être entendus le lendemain à la barre. Mais quelques jours après, nous avons rassemblé « amicalement avec nous les Agréés » (mais sans tirer à conséquence), pour leur faire part de notre démarche. Nous n'avons pas pu, ni prétendu, comme vous l'avez judicieusement remarqué, préjudicier ni renoncer pour eux aux droits, dont les a investis le décret du 17 septembre dernier. Mais vous saurez, Monsieur, que c'est par les menées secrètes de nos dissidents que les Agréés ont élé dénommés dans ce décret. Comme, après bien des refus de leur part, nos dissidents les avaient appelés à leur secours pour faire nombre, étant abandonnés de plus de quarante d’entre nous, ils ont voulu réparer les affronts qu'ils leur avaient fait essuyer eux-mêmes, el triompher de la juste résistance

En trompant le législateur, ils ont couvert du beau prétexte de l'égalité

du parti opposé l'infraction faite à une loi favorable à l’'émulation et à l'honneur de l'École française. Ce sont les mêmes dissidents qui vous ont fait errer à votre insu, en vous disant sans doute que c'est « par orgueil » que nous repoussons les Agréés de nos assemblées; autant vaudrait dire, que c’est par mépris que vous ne laissez pas voter avec vous vos suppléants, lesquels, à l'occasion près, ont tout le caractère de député, au lieu qu'il manque à nos Agréés une épreuve, un degré pour être Académiciens.

» Notre Académie, ainsi que les autres, serait demeurée dans le silence, si sa paix n’eût

sous le prétexte de légalité,

été troublée par des ambitieux qui, comme vous le dites veulent usurper la dictature. L'un veut détruire Académie pour régner seul (1), et il a fait appuyer ses projets par un député qui a essayé d'être artiste et qui publiquement s'est déclaré notre ennemi (2). D’autres (3) veulent la conserver, mais dans l'espoir de la dominer. A la tête de ces derniers est une « Jeanne d’Are (4)». Il ne tiendra pas à elle que

l'Académie ne tombe en quenouille. Elle a semé parmi nous la plus dangereuse division.

Deux coqs vivaient en pai

< : une poule survint,

Et voilà la guerre allumée.

Cette poule, « par molle complaisance et sans l'autorisation de la loi », siège au milieu des

(1) David.

(2) Quatremère de Quincy.

(3) L'Académie centrale.

(4) Me Guyard.

coqs. C’est de cet abus que nous sollicitons la suppression devant des législateurs dont les prédécesseurs ont exclu les femmes de la Régence. On dit que les talents n’ont pas de sexe ; mais ceux qui les possèdent en ont un, et quand il est féminin, il faut l’éloigner du masculin, à cause de son influence inévitable.

» Enfin, Monsieur, vous aimez le bien, vous cherchez la vérité; méfiez-vous de cette Armide qui à fait apostasier tant de chevaliers chrétiens; méfiez-vous aussi du parti con-

idents

traire, mais examinez el pesez les raisons de chacun sans préoccupation. Nos di veulent chez nous abolir toute hiérarchie. Nul Etat, nulle société ne peut exister sans elle.

Les enfants mêmes, dans leurs jeux, se nomment des chefs et obéissent.

» M'isolant de notre compagnie en particulier, je médite un travail sur les Académies en général; je m'appuierai de beaucoup d'idées judicieuses de Monseigneur l’ancien évèque d’Autun, dans son rapport sur l'instruction publique; de plusieurs de Mirabeau.

» Ma grande base sera la liberté accordée à la pensée et, par conséquent, au génie, qui est de la nature de la sensitive : on le flétrit quand on y touche. Je dirai à l’Assemblée nationale, comme M: de Talleyrand : « Donnez une preuve de votre amour pour la liberté, en » respectant le talent jusque dans ses bizarreries et ses caprices. » Une grande nation doit protéger en masse les sciences, les lettres et les arts, mais non pas les fatiguer d’une inspection importune. Elle doit protéger les ruches, goûter le miel des abeilles, mais ne pas vouloir leur apprendre à le composer; ce soin serait nuisible. Qu'elle n’ait donc aucun égard au

bourdonnement de ces mouches turbulentes qui veulent troubler leurs petites républiques.

» Supprimer les compagnies savantes, ce serait ôter à une belle jeunesse, propre à bien tirer de l’are, et le but et le prix. Je dirai comme vous, Monsieur, que c’est une injustice frappante d'accorder privativement au Directoire de Paris la surveillance de ces associations qui intéressent tout le royaume, et dont la surveillance, par cette seule raison, doit appar-

tenir aux agents du pouvoirexécutif, par conséquent remonter au chef suprême de la nation,

dont notre Académie ressent particulièrement la salutaire influence, puisqu'elle ne cesse de subvenir aux frais de nos écoles, des deniers de sa liste civile.

» Je manifesterai nos craintes sur la décision de notre sort. Aucun artiste ne siège avec

les députés; nos arts sont inconnus à un grand nombre de gens de mérite. Voltaire, je l’ai vu par moi-même, était un homme inepte en peinture, sculpture, architecture et musique. Je n’offenserai aucun des députés en leur accordant autant d'esprit et de lumière qu’à ce

grand homme; mais s’ils ne sont pas plus au fait des arts que lui, n’avons-nous pas lieu de

craindre que les malveillants les trompent? Ils ont déjà égaré l’Assemblée constituante sur une Exposition commune à tous les artistes, sans choix d'ouvrages. Elle a cru ôter un privilège,

elle a supprimé la croix de Saint-Louis du talent, qui, comme vous le dites, ne s’alimente

que d'honneur. Ce mélange a été, pour les yeux des gens de goût, ce que serait. pour des ù =) S 1 I s GS

oreilles musiciennes, un concert formé des meilleurs violons et des plus mauvais racleurs.

islature eussent voulu le bien et non la destruc-

» Si ceux qui ont trompé la première lé tion, ils lui auraient conseillé de conserver notre Exposition particulière, et d’en ordonner une autre, mais séparément, et dans le même temps. C’eût été une émulation pour tous et

un plaisir de plus pour le public, qui a blâmé cette exposition sans choix. Quoi! ce sont les

pères de la liberté qui ont forcé les plus habiles à se mêler avec les plus ignorants, par la crainte, s'ils s’y refusaient, de ne point participer aux encouragements! Cette condition ne sent-elle pas l’esclavage? Cette première erreur sur les arts peut conduire à bien d’autres. Je vous recommande done, Monsieur, un examen impartial et scrupuleux. Je vous ai dit la vérité que l’on doit aux législateurs. C'est se rendre coupable envers la nation que de les tromper. »

in dépit de ce mauvais vouloir, dans le mois de février 1792, les commissaires pour les prix d’encouragements furent enfin nommés : cinq par le département, vingt pris dans lAcadémie et un nombre égal, en dehors de cette corporation, par les artistes réunis en une assemblée que Renou appréciait ainsi dans une lettre du 29 janvier 1792:

« J'ai oublié hier d'entrer dans quelques détails relativement aux artistes rassemblés aux Cordeliers. Par le décret, c’est à la municipalité de leur fournir un local convenable elle en a beaucoup à sa disposition.

» Comme le lieu où elle les à installés est celui des séances de la section du Théâtre- Français, et comme ce lieu ne leur à été prêté qu'aux conditions de céder la place, toutes les fois qu’ils en seraient requis par la Section, ils ont là-dessus représenté à l'officier municipal qui les y a placés, qu'ils avaient besoin « d’un lieu stable pour des assemblées suivies ».

» Ils ont en conséquence engagé ce municipal de prier M. le maire de les placer à l'Académie. Il a répondu que la municipalité ne pouvait disposer du Louvre, et qu'il était au Roi. Cette réponse a surpris quelques têtes exaltées, qui ont cru qu'il appartenait aux artistes. Ils ont fait une délibération par laquelle ils témoignent sans doute leur désir d'occuper une des salles de l'Académie, en ont fait l'envoi au Ministre de l'Intérieur, ete., vous savez le reste.

» Mais leur véritable projet est de mettre un pied dans l’Académie et d'y prendre

racine. Vous voyez depuis quel temps ils interceptent le Salon et la Grande Galerie. Ces

messieurs ont décrété, car ils se qualifient « Assemblée souveraine », que tous les morceaux y seraient rapportés d'ici au 15 février, et que les artistes qui s’y refuseraient seraient

Cens

renoncer aux encouragement(s.

» Comme « Peuple souverain des artistes, » ils ont dressé des cahiers que des commissaires (qu’ils vont nommer demain) seront obligés de suivre. Ils leur imposeront la loi de motiver leur jugement.

» Il faudra qu'ils fassent un rapport détaillé sur les beautés et les défauts des ouvrages. Une telle opération amenant de grands débats, lirera en longueur, et le printemps les surprendra encore occupés de cette besogne. Ce rapport, en outre, sera imprimé.

» J'ai cru devoir vous faire part de tout ce que j'ai appris à ce sujet. Ges dispositions sont publiques, d’ailleurs, on en parlait tout haut hier dans l'Académie, et l’on pensait que tout cela n'aurait pas de fin, où n’en aurait qu'une très désagréable pour les artistes qui y seront menés avec une verge de fer.

» Pardon, Monsieur, si ma lettre est si longue, la peur me rend diffus. Je les redoute, ces Messieurs, comme une horde de Huns, de Visigoths, de Vandales, prèts à détruire l’em-

pire romain. »

E NCOURAGEMENTS AUX ARTISTES 105

Voici la composition de ce premier jury des Beaux-Arts, élu par les Huns et les Vandales de Renou.

MEMBRES NOMMÉS PAR LE DÉPARTEMENT. — MM. Quatremère de Quincy, Regnault de Baucaron, Le Moyne, Bompart, Chatelet.

NOMMÉS PAR LES ARTISTES PARMI LES ACADÉMICIENS. — MM. David, Regnault, Vincent, Robin, Machy, Taillasson, Bridan, Mouchy, Boizot, Milot, Bervic, Beauvallet, Callet, Forty, Chaudet, Taunay, Moreau jeune, Valenciennes, Monot, Vernet.

Suppléants. — MM. Rolland, Monsiau, Pajou père.

NON ACADÉMICIENS. — MM. Lefevre, Dardel, Mouchet, Anselin, Bonvoisin, Naigeon, Budelot, Masson, Dabos, Bauzile, Broche, Lucas, Robert-Lefèvre, Frère-Montiron, Lortat, Petit, Landon, Duret, Laneuville, Thiérard.

Suppléants. — MM. Sergent, Gilbert, Petit Couperay.

A sa première réunion, tenue le 27 février 1792 dans le Grand Salon du Louvre, le jury se constitua. Vincent fut nommé président, et, sur le refus de David, Regnault, vice-président. Plusieurs séances furent employées à se procurer un autre local, à répondre aux artistes qui demandaient que les délibérations fussent publiques, et à résoudre plusieurs questions qui s'étaient élevées sur la distribution des encouragements aux différents genres en peinture. David, qui s'était fait excuser à cause des dessins pour la fête patriotique des soldats de Châteauvieux, avait d’abord renoncé à toute espèce de prix; puis étant revenu eur sa décision il fit connaître qu’il accepterait le résultat des suffrages de ses collègues.

Les prix furent ainsi distribués :

PEINTURE HISTORIQUE. — MM. David, 7,000 livres; Regnault, 6,000 ; Vincent, 5,000; Taïllasson, 4,000 ; Vernet, 4,000 ; Lefevre, 3,000 ; Forty, 3,000; Bonvoisin, 3,000.

SCULPTURE. — MM. Julien, 10,000 livres; Chaudet, 5,000; Maison, 5,000: Lucas, 3,000; Boizot, 3,000 ; Roland, 3,000; Boichot, 3,000; Dardel, 3,000.

PEINTURE DE GENRE. — MM. Taunay, 3,000 livres; Bidault, 2,000 ; Robert-Lefèvre, 2,000; Machy, 1,000; Bouillard (Mlle), 1,000 ; Bertaux, 1,000.

ARCHITECTURE. — M. Muly, 3,000 livres.

GRAVURE. — M. Bervic, 3,000 livres.

PIERRES FINES. — M. de Jouy, 1,500 livres.

MÉDAILLES. — M. Dupré, 1,500 livres.

A peine le jugement était-il connu que « les «fiches, annonces et avis divers où

Journal général de France » publiait la lettre suivante :

« Le 15 avril 1792.

» Au Rédacteur,

» Monsieur, voici la copie d’une lettre que je viens d'adresser à Messieurs les Commissaires, juges des artistes. Je pense que vous pourrez les servir et prévenir kien des fautes en l’insérant dans votre journal. Je suis, etc.

» RITT, » Artiste exposant. »

« Messieurs, la Commission, chargée de la répartition des travaux d'encouragement, est composée d'artistes distingués en différents genres. Leurs jugements sont épiés. Ils vont classer dans l'opinion publique ce qu'on doit penser des lumières et des vertus d'artistes nommés juges de leurs concurrents, d’où résultera où l'estime ou le mépris de cette classe de citoyens présumés éclairés et vertueux.

» J'ai l'honneur d'être artiste ; vos opérations m'occupent, et j'ai été effrayé, Messieurs,

de votre premier jugement.

» Quoi! vous avez donné le premier prix à M. David ; mais jugeriez-vous done sur la réputation ainsi que le vulgaire, et non sur les seuls ouvrages qui doivent concourir comme la loi vous y oblige!

» Je veux que M. David soit, à beaucoup d'égards, le plus habile; mais vous ne deviez néanmoins le juger que sur un portrait et un projet de tableau.

» Ignorez-vous, Messieurs, les conditions adoptées dans toutes les Académies et dans tous les concours : « c'est qu’une pièce qui à déjà paru est rejetée el inadmissible. » S'ilen était autrement, ce qu’on appelle concours n’en serait plus un, puisqu'un ouvrage déjà renommé serait sûr de la victoire, et qu'alors un auteur pourrait concourir toujours avec le mème ouvrage et avec le mème succès. D'ailleurs, plus un morceau de peinture ou de sculpture a réussi, plus son auteur en à reçu de récompenses, en logement au Louvre, en honneurs académiques, en travaux avantageux, el enfin, plus il lui a procuré une brillante et utile réputation.

» Vous ne devez, Messieurs, donner de prix qu'aux bons ouvrages qui, pour la première fois, ont été vus au Salon de 1791, et non à d'autres. Autrement, vous serez accusés

d'être injustes et peu instruits : deux imputations également flétrissantes pour le corps des

artistes. Je ne vous indique pas les travaux qui peuvent fixer vos suffrages; mais vous avez de quoi placer des récompenses.

» Quelques personnes ayant su votre jugement d'hier se sont écriées que vous vous déterminiez d’après des systèmes démocratiques où aristocratiques. Je les ai publiquement rassurées, sachant que vous n'avez qu'à prononcer sur le mérite des ouvrages nouveaux, et non d’après la faveur éphémère d'aucune faction.

» P.-5. On dit que David avait convenablement renoncé au concours. On ne le pouyait donc désigner pour aucun prix, Sans vouloir perdre du temps, ou le flatter avec excès;

faveur funeste que votre amitié lui devait épargner. »

Cette lettre était l’œuvre d'un ennemi de David et d'un faussaire. Il appartenait à un de ses rivaux dans les arts, à Vincent, qui conserva toujours

pour son confrère une inaltérable estime, de démasquer le mensonge. Il répondit au

rédacteur :

« Paris, le 27 avril 1792.

» Monsieur, je viens de lire dans le supplément de votre journal de mardi, 24 avril, une

lettre qui vous a été adressée sous le nom et avec la signature supposée de M. Ritt, artiste

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