‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 4 sur 328 · CONCOURS DE · texte numérisé non relu

CONCOURS DE

On connait ce premier ouvrage de David, car il fait partie de la galerie du Louvre. Il dénote chez son auteur de l'élan, de la hardiesse dans la conception et une grande adresse de main, pour avoir été exécuté comme il le dit en l’espace d'un mois. La composition, le dessin, la couleur portent bien le cachet de l'époque, et à voir ce tableau ainsi que ceux qu'il peignit dans ses différents concours, il serait difficile de deviner en lui un futur réformateur.

Il ne se laïssa pas abattre par le jugement de son maître et de l'Académie. Il se remit

au travail avec une nouvelle ardeur et ne négligea rien pour s'assurer la victoire. Les premières épreuves de mars 1772 furent pour lui d’un heureux présage, car il fut admis le premier à concourir avec Bidault, Lang, Jombert, Le Monnier et Bonvoisin.

Ce concours mérite qu'on s’y arrête pour les circonstances qui l’accompagnèrent et montrèrent la force des sentiments élevés qui animaient le cœur de David.

« J'étais, » dit-il, « piqué au jeu, aussi fais-je pour réussir des efforts extraordinaires, hélas! trop inutiles. Le moment n'était pas encore venu. Je devais apprendre de bonne heure à mes dépens à connaître l'injustice des hommes. Plein d'ardeur, j'écoute la lecture du sujet : c'était Diane et Apollon perçant de leurs flèches les enfants de Niobé. Aussitôt mon Ovide se retrace à mes yeux, je fais ma composition, le professeur y met son cachet.

Rentré chez moi, je cours aux #élamorphoses, j'explique celle qui traite mon suje

Je commençais à m'applaudir de m'en être assez bien ressouvenu. Je fais mon tableau. Ovide m'avait tellement monté la têle, que tout ce que je faisais ne me satisfaisait pas complètement. Je recommençais sans penser que refaire sur de la peinture qui n'avait pas assez de temps pour sécher, la couleur nouvelle pourrait changer. C'est ce qui arriva dans les trois mois d'attente avant le jugement; mais n'anticipons pas sur la suite.

» Mon tableau parait; concurrents, maîtres, amis, chacun d’une voix unanime me donne le prix. On renferme mon tableau avec ceux de mes émules dans une salle fermée pour tout le monde. Nous cédons nos ateliers, qu'on nomme loges, aux sculpteurs qui prétendent également, sur un autre sujet, au prix de Rome. Ils occupent les loges le mème intervalle de temps, ensuite arrive l'exposition publique des tableaux et bas-reliefs. Il se passa une quinzaine de jours, soit à les vernir, soit à les exposer et ensuite à les juger. C'est alors que je m'aperçus combien mon tableau avait noirci : j'en ai dit la raison. Ceux qui l’avaient précédemment vu ne le reconnaissaient plus, ou du moins prirent ce prétexte pour m'éloigner.

» On prononce enfin : Jombert eut le prix. On fait remarquer que si sa {toile est d’une couleur plus agréable, on ne peut pas non plus repousser un tableau qui renferme des beautés qui sont plus de l'essence de la peinture historique; que le tableau offre plus de composition, de dessin, d'expression, parties essentielles de l’art; qu'il faut donner un second premier prix et ne pas séparer deux amis. Car il faut dire que Jombert allait, dans l'attente du jugement, parler aux juges des avis que je lui avais donnés pour son tableau et qu'il serait charmé que, s’il ne devait pas avoir le premier prix, ce fût enfin son ami qui fût préféré; on rappela cette amitié trop rare entre rivaux de gloire; on décida donc qu'il y aurait un second premier prix, ce qui arrivait assez fréquemment quand on

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n'avait pas jugé de donner de premier prix dans des années précédentes. IL s'en trouvait un en réserve (celui de l'année 1770). On va aux voix : M. Le Monnier l'emporte de beaucoup, au grand étonnement des jeunes artistes mes amis et de toutes les écoles.

» C'est ici que la scène devait changer et que je projetai de ne plus m'exposer doré-

navant à une nouvelle humiliation. Je médite mon projet, j'affecte un visage calme auprès de mes parents et notamment auprès de mon oncle qui s'apprètait à m'emmener dans sa voiture à la campagne. Je fais changer la partie, je préfère aller souper à Paris chez lui.

» Je me retire toujours avec l'apparence de la plus calme indifférence ; mais libre enfin, seul avec moi, je me dispose à exécuter mon projet : ce projet, hélas! était de me lais

le croire, je ne me sentais plus d’appétit; le lendemain 6

er mourir de faim. Je m'y trouvais d'autant plus porté, que comme on peut aisément

ralement. La faiblesse s'empara

de moi le surlendemain ; enfin il y avait déjà deux jours et demi lorsque des personnes qui habitaient la mème maison que moi, entendant mes soupirs, vont avertir M. Sedaine, chez lequel nous logions. Il frappe, point de réponse, refrappe, encore moins, quoiqu'on l'avertisse que certainement j'y étais.

» Que fit ce brave et sensible homme? Ce fut d'aller chercher le peintre Doyen, son

s. Il lui conte le fait et ses craintes.

ami et l’un de mes jug!

» Doyen, occupé dans ce moment à son plafond des Invalides, quitte vite l'ouvrage.

Ils viennent aussitôt refrapper à ma porte, mais comme je ne répondais pas : « Quoi! »

dit Doyen d’une voix élevée, « Sedaine me parle de votre dessein, il n’y à pas de bon sens, » mon ami. Quand on fait un pareil tableau, on doit s'estimer plus heureux que ceux qui » l'ont emporté sur vous. Ils changeraient bien avec vous. »

» Ces paroles consolantes, dites par un homme dont j'estimais le talent, mon juge enfin,

me font traîner à la porte et la leur ouvrir. C'est alors qu'il fut beau à les voir. Non, ce

tableau ne me sortira jamais de la tête; lun me tenant dessous les bras à sur une chaise, tandis que l’autre me passait un bas, puis l’autre. Enfin ils m'habillèrent complètement et me firent boire et manger par degrés jusqu'à ce qu'enfin ils m'eurent emmené avec eux pour m'enlever ces idées funestes. Figurez-vous les voisines présentes lorsqu'on

me rappelait à la vie. »

Doyen apprit à l'Académie ce qui venait de se passer, le désespoir de David, sa tentative de suicide et, grâce à Sedaine, son heureuse intervention ; mais mécontent des réflexions de ses collègues, à propos de l'estime qu'il manifestait pour les brillantes dispositions de David, il s’écria : « Souvenez-vous, messieurs, que ce jeune homme, un jour, vous tirera les oreilles. »

Ces événements avaient mis en relief les principaux côtés du caractère de David : un amour très vif de la gloire et une certaine tendance à se regarder comme méconnu. Ainsi

froissé

par un jugement qu’il considère comme injuste, il prend une résolution violente; mais, à la voix d’un homme de talent qui sait toucher son amour-propre, il se console et abandonne une détermination contre laquelle l'amitié la plus tendre avail échoué.

Il nous est difficile de porter un jugement sur la valeur de ce concours, car nous ne

connaissons pas les tableaux auxquels les prix furent accordés. Quant à la toile de

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