‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 50 sur 328 · PROJET DE DÉCRET · texte numérisé non relu

PROJET DE DÉCRET

« ARTICLE PREMIER. — Il sera frappé une médaille, pour perpétuer le souvenir de la réunion républicaine du 10 août pour l'acceptation de la Constitution. Arr, II. — Cette médaille aura deux pouces de diamètre : elle présentera sur une des

faces la figure de la Mature, et la scène touchante de la régénération ; sur l'autre face, on

verra l'arche de la Constitution, et le faisceau, symbole de l'unité et de l’indivisibilité, avec ces mots :

CONSTITUTION ACCEPTÉE INDIVIDUELLEMENT PAR LES FRANÇAIS ET PROCLAMÉE LE 10 AOUT 1793, L'AN DEUXIÈME DE LA RÉPUBLIQUE UNE ET INDIVISIBLE.

ART. III. — Le citoyen Dupré, graveur général des monnaies de la République, est chargé de l’exécution de cette médaille.

ART. IV. — Cette médaille sera frappée en bronze, et ne pourra jamais l'être ni en or,

ni en argent.

ART. V. — Elle sera envoyée à tous les commissaires des Assemblées primaires, et distribuée aux membres de la Convention nationale.

ART. VI. — Après la distribution, les coins en seront déposés aux archives nationales.

ART. VIL. — Il est défendu à tous citoyens de porter cette médaille en signe de décoration.

ART, VIII. — Les coins de médailles frappées pour la fédération de 1790 seront brisés.

Aucun citoyen ne pourra porter ces médailles comme décoration, sous peine d’être regardé comme traître à la République.

ART. IX.—La Convention nationale abolit la distinction d’une couronne murale accordée aux vainqueurs de la Bastille, et ordonne que la médaille du 10 août sera distribuée à chacun d'eux en reconnaissance de leur dévouement à la liberté. »

Dans la séance du 11 août, David avait aussi demandé que l'arche Constitutionnelle et le faisceau de l'Unité, qui avaient figuré à la fète de la veille, fussent déposés dans le sein de l’!

Mais un détail de cette cérémonie, dont David n'avait pu parler dans son rapport, était

ssemblée.

le monument funèbre, provisoirement érigé sur la place de la Réunion, par les soins des

commissaires des Sections, des Assemblées populaires et de la Société révolutionnaire des

citoyennes, en l'honneur de Marat, dont le peuple déplorait la perte récente.

En effet, le 13 juillet, ce député avait été assassiné dans son bain par Charlotte Corday. Cet événement fut annoncé aux Jacobins, pendant la présidence de David, qui, après l'as-

avoir recommandé à la reconnaissance de la Société le citoyen qui avait fait arrèter

a, lui donna le baiser fraternel.

Aussitôt que cette mort fut connue dans Paris, une émotion profonde se fit sentir sur

tous les points où s'assemblait la foule.

A la Commune, aux Jacobins, aux Cordeliers, partout s'élèvent des gémissements, partout coulent des larmes, partout éclate l'affection que l’on avait alors pour l’Ami du peuple. Hébert demande pour lui les honneurs du Panthéon au Conseil de la Commune, qui décide qu'un de ses membres, Beauvallet, sculpteur, se transportera à l'instant chez Marat, pour en mouler la figure et en exécuter un buste, qui sera placé dans le sein du Conseil général.

En cette circonstance, le mouvement qui tend à transformer la victime en martyr ne part pas, comme pour Lepelletier, de l'initiative de la Convention; il naît spontanément du peuple qui, par ses députations nombreuses, ses orateurs enflammés, semble l’imposer à l'Assemblée. Jean-Bon-Saint-André, président de la Convention, annonce d'une voix basse et émue, que Marat vient d’être assassiné chez lui, et que plusieurs sections demandent en cette circonstance à être entendues de la Convention nationale.

La première est la section du Panthéon, qui présente l’adresse suivante :

« Un de nos frères, un des fondateurs de la République, un représentant du Souverain, vient d’être assassiné. La section du Panthéon dépose dans votre sein le sentiment de sa douleur. Vous avez décrété que les honneurs du Panthéon ne seront décernés que vingt ans après la mort de celui qui les aura mérités; cette loi est l'ouvrage de votre sagesse, mais il est de votre justice de déclarer que Marat a mérité les honneurs dus aux grands hommes. Par cette déclaration vous acquitterez une première dette envers la mémoire de cet illustre martyr de la liberté.

» Qu'il ne soit ensuite transféré au Panthéon qu'après le délai prescrit par le décret, sa mémoire acquerra une nouvelle gloire en passant ainsi au creuset de l'opinion, et à travers les jugements de la postérité les calomnies auront bientôt disparu. Les préventions et les impostures feront place à la vérité, et la justice nationale plus éclairée le vengera de ses calomniateurs. Les mânes du Caton français ne seront point offensés de cet honorable sursis. Le cœur de tous les bons citoyens lui fait d'avance un Panthéon plus durable et plus glorieux. »

Une députation de la section du Contrat social est introduite. Son orateur, Guiraud, s'exprime ainsi :

« Représentants, le passage de la vie à la mort est un instant bien court, Marat n’est plus... Peuple, tu as perdu ton ami! Marat n’est plus! Nous ne venons pas chanter tes louanges, immortel législateur ! Nous venons te pleurer, nous venons rendre hommage aux belles actions de ta vie. La liberté était gravée dans ton cœur en caractères ineffacables. O crime! Une main parricide nous à ravi le plus intrépide défenseur du peuple. Il s’est constamment sacrifié pour la liberté. Voilà son forfait. Nos yeux le cherchent encore parmi vous. O spectacle affreux, il est sur un lit de mort! Où es-tu, David? Tu as transmis à la postérité l’image de Lepelletier, mourant pour la patrie, il te reste un tableau à faire.

» DAVID. — Aussi Le ferais-je. »

Guiraud poursuivant : «Et vous, législateurs, décrétez une loi de circonstance. Le sup plice le plus affreux n’est pas assez pour venger la nation d’un aussi énorme attentat,

anéantissez pour jamais la scélératesse et le crime. Apprenez aux forcenés ce que vaut la

vie, et au lieu de leur trancher la tète comme un fil, que l’effroi des tourments désarme les mains parricides qui menacent les têtes des représentants du peuple. » Chabot lui succède, et, dans le discours qu’il prononce, au nom du Comité de sûreté générale, voici comment il dépeint celle pour laquelle on demandait un nouveau supplice : « Cette femme m'a paru être une de celles qui sont venues solliciter Guadet d'être Elle a

rands attentats. C’est un

favorable aux conspirateurs du Calvados, el vous savez combien il les a second:

l'audace du crime peinte sur sa figure ; elle est capable des plus

de ces monstres que la nature vomit de temps en temps pour le malheur de l'humanité. Avec de l'esprit, de la grâce, une taille et un port superbes, elle paraît d'un délire, d'un courage capables de tout entreprendre. »

Pour faire savoir comment le crime s'est commis, il poursuit. Cette femme a écrit à Marat la lettre suivante : « Je viens de Caen, votre amour pour la patrie doit vous faire » désirer de connaitre les complots qu'on y médite. J'attends votre réponse. » Elle se présenta chez Marat qui était malade, et ne put être introduite. Elle écrivit, le soir, un autre billet que voici, et qu'elle apporta avec elle : « Je vous ai écrit ce matin, avez-vous

» recu ma lettre? Puis-je espérer un moment d'audience. Si vous l'avez reçue, j'espère

» que vous ne me refuserez pas. Vous voyez combien la chose est intéressante. Z/ #e

» suffit de vous faire voir que je suis malheureuse pour avoir droit à votre estime. » Marat

était donc connu, mème de ins, par son amour pour le peuple auquel il sacrifiait ses veilles et son existence: il aurait donné son sang pour les malheureux... Marat, dont le cœur bon et dont l'humanité étaient accoutumés à des sacrifices habituels, fit ouvrir sa porte, quoique malade et dans son bain, à l'atroce femme qui insistait pour le voir, sous

le prétexte de ses malheurs et du bien public. Elle entre, elle lui parle beaucoup des

complots qui se méditent par les conspirateurs réfugiés à Caen. Il répond : « Ils n'iront » pas plus loin, je crois qu’ils porteront leurs tètes sur l'échafaud. » A ces mots, la femme qui avait le poignard dans son sein (Chabot brandit un couteau ensanglanté), le tire et le lui enfonce jusqu'au manche. Elle avait été bien instruite, car le coup à été porté à l'endroit le plus mortel, et Marat n’a que le temps de dire : « Je me meurs. »

Cependant rien ne se décidait pour les honneurs à rendre à l'Ami du peuple. La Commune n'avait pas cru devoir disposer du corps, et elle avait engagé Les Sections, qui désiraient que ces restes fussent portés à la suite du cortège de la fète anniversaire de la prise de la Bastille,

à s'adresser au Comité de salut public; la Convention elle-même ne montra pas, en cette

circonstance, la sympathie qu'elle avait autrefois témoignée à Lepelletier.

Enfin, dans la séance du 15 juillet, Bentabole demande « qu'on s'occupe des moyens d'honorer la mémoire de Marat, et que le Comité d'instruction publique présente à la

funérailles ».

Convention le mode d’après lequel on fera ses

David alors prend la parole. « La veille de la mort de Marat, dit-il, la Société des Jacobins nous envoya, Maure et moi, nous informer de ses nouvelles. Je le trouvai dans

une attitude qui me frappa. Il avait auprès de lui un billot de bois sur lequel étaient placés

de l'encre et du papier, et sa main, sortie de la baignoire, écrivait ses dernières pensées

pour le salut du peuple. Hier, le chirurgien qui a embaumé son corps m'a envoyé demander

de quelle manière nous l’exposerions aux regards du peuple dans l’église des Cordeliers. On ne peut point découvrir quelques parties de son corps, car vous savez qu'il avait une lèpre et que son sang était brûlé. Mais j'ai pensé qu'il serait intéressant de l'offrir dans l'attitude où je l'ai trouvé, « écrivant pour le bonheur du peuple ».

Chabot, après David, demande « que la Convention nationale assiste aux funérailles ».

Ces propositions sont adoptées; Maure et David sont nommés commissaires de cette lugubre cérémonie. Ce dernier avait, quelque temps auparavant, réglé le convoi de Lajouski, un des héros du 10 août. Il avait fait porter son corps sur des drapeaux tricolores formant un lit, et au pied duquel pleurait sa jeune enfant devenue orpheline. Mais pour Marat il ne put mettre son projet entièrement à exécution. Le 16, il vient l’annoncer ainsi à la Convention :

« En vertu du décret d'hier, je me suis rendu, avec mes collègues Maure et Bentabole, à la section du Théâtre-Français. Après avoir fait part à cette section de mes idées sur les obsèques de Marat, j'ai reconnu qu'elles étaient impraticables. Il a été arrêté que son corps serait exposé couvert d’un drap mouillé qui représenterait la baignoire et qui, arrosé de temps en temps, empêcherait l'effet de la putréfaction. Il sera inhumé aujourd’hui à cinq heures du soir, sous les arbres où il se plaisait à instruire ses concitoyens. La sépulture aura la simplicité convenable à un républicain incorruptible, mort dans une honorable

amis et ses

indigence. C’est du fond d’un souterrain qu'il désignait au peuple ennemis : que mort il y retourne et que sa vie serve d'exemple. Caton, Aristide, Socrate, Timoléon, Fabricius et Phocion, vous dont j'admire la respectable vie, je n'ai ? u J u ]

pas vécu avec vous, mais j'ai connu Marat, je l'ai admiré comme vous, la postérité lui rendra justice. »

En attendant qu’il fût enseveli, le corps était exposé dans l’ancienne église des Cor-

deliers. Wille nous dit qu’il est allé voir l’infortuné et malheureux Marat, si indignement

ssiné. « Il était moitié couché, enveloppé de draps, moitié sur une élévation ; la

partie supérieure du corps était découverte et la plaie visible et bien triste à voir. La pr était étouffante, car chacun voulait voir un homme qui s'était rendu célèbre par ses écrits, il l'était trop par sa mort. »

Le rapport à la Commune décrit ainsi les honneurs funèbres qui lui furent rendus :

« La dépouille mortelle de Marat a été portée en pompe jusque dans la cour des Cordeliers. Cette pompe n’avait rien que de simple et de patriotique. Le peuple, rassemblé sous les bannières des Sections, suivait paisiblement. Un désordre en quelque sorte imposant, un silence respectueux, une consternation générale offraient le spectacle le plus touchant. La marche a duré depuis six heures du soir jusqu'à minuit. Elle était formée des citoyens de toutes les Sections, des membres de la Convention, et de ceux de la Commune et du Département, des électeurs et des Sociétés populaires. Arrivé dans le jardin des Cordeliers, le corps de Marat a été déposé sous les arbres dont les feuilles légèrement agitées, réfléchissaient et multipliaient une lumière douce et tendre. Le peuple environnait le cercueil en silence. Le président de la Convention a d’abord fait un discours éloquent. Après plusieurs discours qui ont été vivement applaudis, le corps de Marat a été déposé dans

la fosse, les larmes ont coulé, et chacun s’est retiré l'âme navrée de douleur. » Le cœur était déposé dans la salle des séances de la Société des Cordeliers, qui l'avait demandé.

Nous croyons inutile d’énumérer ici les nombreux hommages qui furent rendus à la mémoire de Marat, tant par les Sections de Paris que par les Sociétés populaires de pro-

vince; il nous suffira de dire que pendant longtemps la Convention, la Commune, la

Société des Jacobins furent assaillies de députations, venant déplorer la mort de l’Ami du peuple, et annoncer que tel jour, à telle heure, on célébrerait en son honneur une fète à laquelle on conviait l'assistance; que de nombreuses oraisons funèbres furent prononcées dans tous les clubs et dans toutes les cérémonies, et qu'enfin plusieurs villes annoncèrent qu’elles changeaient leur ancien nom pour celui du moderne martyr de la liberté, qu'on avait déjà donné à un nombre considérable de places et de rues.

Avant que David eut exécuté ce tableau, qui lui avait été demandé par la douleur populaire, l'image de son collègue était rapidement reproduite. Le 25 juillet, Beauvallet faisait à la Convention hommage du buste que lui avait commandé la Commune, le lendemain il le porte à cette réunion. Les deux Assemblées décident qu'il ornera le lieu de leurs séances. Le citoyen Dessenne, statuaire sourd-muet qui, le 14 juillet, a aussi moulé les traits de la victime, en fait hommage à la Société des Jacobins, et reçoit de l'assemblée les témoignages les plus flatteurs.

Au milieu de cette fièvre universelle qu'on ne saurait nier, les excitaltions ne manquaient pas à David.

Cest ainsi qu'Audouin, son collègue à la Convention, lui adresse cette pièce de vers :

Ami du peuple et de la liberté, Marat plaçait l'humanité À poursuivre avec énergie Les artisans du crime et de la tyrannie.

Républicains, Marat vivait Pour faire triompher la vertu, le civisme,

Des trahisons de l'infâme

Et pour le peuple il écrivait ;

Lorsqu'une femme abominable, Empruntant la voie respectable Et du besoin et du malheur,

nard dans son cœur.

Enfonça froidement le pois

Marat n'est plus! Arme-toi de courage,

Toi, son fidèle ami, peintre de Pelletier,

Redonne-nous-le tout entier.

Immortel sur la toile, il trompera la rage De ces hommes d'État, de ces vils assassins

Qui, pour assouvir leur vengeance, Voudraient, sur le tombeau du tyran de la France,

Immoler les Républicains.

Ainsi poussé par la passion populaire, l'artiste eut bientôt terminé son ouvrage. Dans

sa composition, il s'était efforcé de reproduire l’impression que lui avait laissée Marat, lors

de sa dernière visite, émotion que dans la pompe funèbre il aurait voulu faire partager à la foule, sans la décomposition rapide du cadavre.

11 l'avait donc représenté assassiné, au moment où il écrit dans sa baignoire. Le billot de bois, l’encrier, les plumes, tout ce dont il a parlé à la Convention se retrouve et indique les habitudes de la victime. Voulant exalter la seule vertu qu’on lui connût, la bienfaisance, il laisse entrevoir cet écrit : « Vous donnerez cet assignat à la mère de cinq enfants, dont le mari est mort pour la défense de la patrie. » Enfin il place dans sa main

défaillante cette lettre éloquente de concision : « DU 13 JUILLET 1793

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