VIVE LA RÉPUBLIQUE
Ordre à observer pour la sortie du Champ-de-Mars.
» Un roulement général des tambours avertira les adolescents de rejoindre leurs sections
respectives.
» Les vingt-quatre premières sections, placées du côté de la rivière, défileront par la rue Dominique et se sépareront surla place des Invalides.
» La Convention nationale, précédée du corps de musique et environnée de tous ceux qui étaient placés sur la montagne, rentrera au Palais national, où l'on déposera le trophée des Arts et Métiers.
» Les vingt-quatre sections, rangées du côté de l'École militaire, suivront la même
route et se sépareront comme les premières sur la place des Invalides. »
à décrire cette fête, qui fut favorisée par un temps magnifique et qui
Nous n'avons pi se célébra telle que l'avait conçue David, qui, comme commissaire de la Convention, en surveilla l'ordonnance. Nous n'avons pas non plus à rappeler le rôle qu'y joua Robespierre, alors président de la Convention nationale, ni les discours qu'il prononça en livrant aux flammes les monstres de papier peint qui représentaient l’Athéisme.
Tous les historiens qui ont rapporté les événements de cette époque ont désigné cette cérémonie comme l’apogée de sa puissance qui, dès le lendemain, commença à être plus sérieusement attaquée. Disons seulement que de l’aveu mème des écrivains hostiles à la Révolution, cette fète emprunta à la beauté du ciel, à l’immense concours des citoyens, aux idées qui cireulaient parmi les Français, une pompe et un caractère plus imposant que celles qui l'avaient précédée.
Pour la première fois, les représentants y parurent en costume. Il consistait sim-
plement dans un plumet tricolore fixé au chapeau et une large ceinture pareille serrée
autour de la taille par-dessus un habit dont la nuance était laissée au goût de chacun. C'était, du reste, le costume adopté par les députés en mission aux armées. Pour revenir sur ces Fêtes républicaines, car celle-ci fut la dernière dont le programme,
réglé par David, fut rempli selon son intention, on comprend qu’elles durent laisser une
certaine impression dans l'esprit du peuple, qui était en même temps spectateur et acteur; car, disait David : « les Fêtes nationales sont instituées pour le peuple; il convient donc qu'il y participe d’un commun accord et qu'il y joue le principal rôle. » En effet, dans les fêtes données sous la royauté, un maître conviait ses sujets à un divertissement plus ou moins brillant, plus ou moins somptueux, mais où tout était ordonné, préparé, exécuté en dehors de leur concours; tandis qu'ici, comme dans les pompes de la religion, chacun avait une partie à tenir et concourait de sa personne à un ensemble plus ou moins remarquable, par la régularité des mouvements, l'heureuse disposition des groupes et l’à-propos des strophes qu'on y chantait.
Avec la disposition de chacun à exagérer l'importance des fonctions qu’il doit remplir, il était évident qu'une partie de la population trouvait une grande satisfaction à figurer dans ces théories républicaines. Non seulement l'acteur, mais encore les siens, qui le voyaient à son poste, étaient heureux et fiers de cette distinction. De là peut-être dans la foule un plus grand sentiment de plaisir et, selon les circonstances, un plus vif mouvement d'enthousiasme.
On ne peut donc refuser aux conceptions de David une certaine grandeur. Plus tard,
quand d’autres opinions triomphèrent, on critiqua vivement ces dispositions qui entravaient la liberté individuelle; mais, ce qui est certain, c'est qu'elles offraient aux Parisiens quelque chose de nouveau, et que cette réglementation, qui astreignait les citoyens à une marche d'ensemble, avait aussi pour heureux résultat d'éviter ces désordres qui, au mariage de Louis XVI, avaient ensanglanté la capitale.
A Paris, où les ressources sont considérables et où la population est plus disposée à se prêter à ce qui peut l'intéresser, ces cérémonies avaient un certain cachet de grandeur.
Mais il n’en était pas ainsi dans toutes les communes de France, où, selon les ordres du
Comité de salut public, cette fète devait être célébrée. Laissées au goût, souvent peu éclairé, des autorités municipales, elles offraient des incidents parfois voisins du grotesque, qui faisaient la joie des ennemis de la Révolution.
C'étaient surtout de semblables faits que le Comité de salut public voulait éviter; car, ayant appris qu'on s’apprètait à reproduire sur la scène la fète du 20 prairial, il prit un arrêté à ce sujet, dont voici quelques passages.
Après quelques considérations sur la corruption du goût, il ajoute : « Ces réflexions s'appliquent à quelques pièces de théâtre présentées à l'examen de la Commission, sous le titre de: Æes à l'Être suprême.
» Les nommer, c’est en faire l'analyse; elles offrent le grand, le sublime tableau du 20 prairial, rétréci dans les proportions de la scène qui les attend.
» On doit rendre justice au fond de l'ouvrage : l'intention est pure.
» Mais n'en est-il pas de ces fêtes en miniature, de ces rassemblements de théâtre, comme de ces groupes d'enfants qui embarrassent un instant le détour d’une rue et se croient une armée? Que diriez-vous si l’on vous montrait les batailles d'Alexandre dans une lanterne magique ou le plafond d’'Hercule sur une bonbonnière ?
» … Quelle scène, enfin, avec ses rochers, ses arbres de carton, son ciel de guenilles, prétend égaler la magnificence du 20 prairial ou en effacer la mémoire ?
» … Ce n’est que dans ses souvenirs qu'on peut retrouver les impressions profondes dont nos cœurs furent émus; les rechercher autre part, c'est les affaiblir; rapporter sur la scène ce spectacle sublime, c’est le parodier.
» Ainsi, le premier qui imagina de faire jouer de telles fêtes dégrada leur majesté, détruisit leur effet et éleva le signal du fédéralisme dans la religion du peuple français et du genre humain. Car, s’il était permis de concentrer dans une salle, de travestir sur un théâtre les fêtes du peuple, qui ne voit que ces mascarades deviendront de préférence les fêtes de la bonne compagnie qu'elles prépareront, à de certaines gens, le plaisir de s'isoler, d'échapper au mouvement national ?
» Les fètes du peuple sont les vertus; elles sont générales et ne se célèbrent qu’en masse. »
Après l'organisation de cette fête nationale, la surveillance des travaux d’embellissement du Jardin des Tuileries occupait encore tous les instants de David, quand la Convention lui confia de nouveau le programme d’une cérémonie populaire en l'honneur
de Joseph Barra et Agricol Viala, ces deux jeunes héros de la liberté.
Le 8 nivôse an Il, Robespierre était monté à la (ribune pour célébrer en ces termes le dévouement de Barra.
« Parmi les belles actions qui se sont passées dans la Vendée et qui ont honoré la guerre de la liberté contre la tyrannie, la nation entière doit distinguer celle d'un jeune homme dont la mère à déjà occupé la Convention : je veux parler de Barra. Ce jeune homme, âgé de treize ans, a fait des prodiges de valeur dans la Vendée. Entouré de brigands qui, d’un côté, lui présentaient la mort et de l’autre lui demandaient de crier Vive le Roï! il est mort en criant Vive la République! Ce jeune enfant nourrissait sa mère avec sa paye; il partageait ses soins entre l'amour filial et l'amour de la patrie. Il n’est pas possible de choisir un plus bel exemple, un plus parfait modèle pour exciter dans les jeunes cœurs l'amour de la gloire, de la patrie et de la vertu, et pour préparer
les prodiges qu'opérera la génération naissante, En décernant des honneurs au jeune Barra,
vous les décernez à toutes les vertus, à l’héroïsme, au courage, à l'amour filial, à l'amour de la patrie.
» … Je demande que les honneurs du Panthéon soient décernés à Barra, que cette fète soit promptement célébrée, et avec une pompe analogue à son objet et digne du héros à qui nous la destinons. Je demande que le Génie des Arts caractérise dignement cette cérémonie qui doit représenter toutes les vertus ; que David soit spécialement chargé de prêter ses talents à l’embellissement de cette fête. »
David avait répondu : « Ce sont de telles actions que j'aime à retracer : Je remercie la nature de m'avoir donné quelques talents pour célébrer la gloire des héros de la République. C’est en les consacrant à cet usage que j’en sens surtout le prix. »
Après lui, Barère prend la parole :
« Citoyens, dit-il, il ne peut y avoir ici qu'un suffrage, ou plutôt des acclamations unanimes pour l'adoption de cette belle motion que Robespierre vient de faire. Élever à la vertu filiale un monument durable dans le souvenir des hommes, récompenser les faits héroïques, c’est le devoir de la Convention; mais il faut tirer de cette mort une leçon vivante pour la jeunesse de la République. Joseph Barra est célèbre à treize ans. Ila déjà, avant que d'entrer dans la vie, présenté à l’histoire une vie illustre. Mais ce qui doit le rendre recommandable à la postérité la plus reculée, c’est son dévouement à la République, c’est son attachement aux auteurs de ses jours ; il nourrissait sa mère et mourait pour la patrie; il tuait des brigands et résistait à l'opinion royaliste.
» Voilà celui à qui les honneurs du Panthéon peuvent être décernés sans exciter l’envie et sans pouvoir l’accuser d'ambition. Il n’est pas à craindre qu’il n’essuye jamais le jugement des contemporains, même sur Mirabeau.
» Des généraux, des représentants, des philosophes peuvent être excités par orgueil où une ambition quelconque. Ici c’est la vertu tout entière, simple et modeste, comme elle est sortie des mains de la nature.
» Cest cette vertu qui doit présenter son exemple à tous les enfants de la République, c’est son image tracée par les pinceaux du célèbre David que vous devez exposer dans toutes
les écoles primaires. Les enfants, les jeunes gens apprendront chaque jour dans les écoles
républicaines que leurs vertus ne sont ni inutiles ni obscures, et que les représentants du peuple savent les honorer dans tous les âges et les récompenser au milieu mème des mouvements terribles et variables des révolutions.
» Je demande que lAssemblée décrète que la gravure qui représentera laction héroïque et la piété filiale de Joseph Barra (de Palaiseau) sera faite aux frais de la République et envoyée par la Convention nationale dans toutes les écoles primaires pour y retracer sans cesse à la jeunesse française l'exemple le plus pur de l'amour de la patrie et de la tendresse filiale. »
Les propositions de Barère et de Robespierre furent adoptées au milieu des applaudissements.
David, au sortir de cette séance, avait, commeil l'avait promis, jeté sur la toile l’ébauche de Barra expirant, qui se trouve aujourd’hui au Musée d'Avignon. Il l'a représenté étendu sur un chemin, dépouillé de ses vètements et expirant en pressant sur son cœur la cocarde ricolore et les ordres de la République, pendant que, dans le fond, les brigands qui l'ont assassiné s'éloignent rapidement.
Il est à regretter que cette figure n'ait pas été terminée, car telle qu'elle est, par la
jeunesse du dessin et le sentiment qu'elle respire, elle passe pour une des œuvres les
lus remarquables de David. Achevée, elle eût formé un intéressant contraste avec les ableaux sévères de Zepelletier et de Marat.
Robespierre, dans son discours pour la reconnaissance de l'Être suprême, avait rappelé l’action héroïque de Joseph Barra; il avait associé à sa gloire précoce le nom d'un autre adolescent, d'Agricol Viala qui, sur les bords de la Durance, avait donné sa vie pour assurer e salut des républicains.
Cette fête ayant été décidée en l'honneur des mänes de ces deux jeunes héros, David
ut chargé de présenter à la Convention le plan de la cérémonie funèbre, dont la célébration fut fixée au 10 thermidor.
Le 23 messidor, il déposait, au nom du Comité d'instruction publique, le rapport
I ; ; suivant Rapport sur la Fêle héroïque, P1 q
pour les honneurs du Panthéon à décerner aux jeunes Barra et Viala,
par DAYID.
« La Convention nationale m'a chargé de lui présenter mes idées sur le plan de la fête à décerner en l'honneur des jeunes héros, Barra et Agricol Viala. » Citoyens, interprète des sentiments qui vous animent, je vais essayer de les développer,
et prouver en mème temps à l'univers entier que ce n'est pas en vain que vous appelez la
nation à une entière régénération morale; que, d'un bout à l'autre de la France, le cri spontané de Vivre libre ou mourir se fit entendre et porta l'effroi dans l’âme des tyrans coalisés.
» Jusqu'ici, l'opinion publique s’est trainée à pas lents ; pendant trois ans, et plus,
les efforts criminels de nos ennemis ont tenu la balance en équilibre ; le peuple languissant
semblait fatigué de ses premiers succès ; son assoupissement allait être funeste à la liberté;
vous avez sonné le tocsin le 10 août, et son réveil a été terrible ; le trône renversé a
disparu. Aujourd'hui, représentants du peuple. vos soins se sont tournés vers la morale, et vous avez senti de quelle importance il est de ramener les hommes à la vérité. Pour atteindre ce but, je pense qu'il est bon d'établir une comparaison entre le gouvernement arbitraire et celui que vous avez fondé, un combat entre le vice et la vertu.
» Les hommes ne sont que ce que le gouvernement les fait; cette vérité fut de tous les temps. Le despotisme atténue et corrompt l'opinion publique ou, pour mieux dire, là où il règne, il n'en peut exister; il proscrit avec soin toutes les vertus, et, pour assurer son empire, il se fait précéder de la terreur, s’enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la trahison à l'œil louche et perfide, la mort et la dévastation le suivent; il traîne aussi après lui l’avilissement dont il couvre les régions dans lesquelles il établit sa demeure environnée de ténèbres ; c’est dans l'embre qu'il médite le crime et rive les fers de ces malheureuses victimes dont il suce le sang. Ingénieux à les tourmenter, il élève des bastilles ; dans ses moments de loisir il invente des supplices, et repait ses yeux de la vue des cadavres immolés à ses fureurs. Capet, le dernier de nos tyrans, ne voulut-il pas, le 10 août, hypocrilement savourer ce royal plaisir ?
» Sous les lois barbares du despotisme, les hommes avilis et sans morale ne conservent pas même la forme altière que leur a donnée la nature. Partout ils portent la corruption et le découragement; les bras sont arrachés de la charrue et restent oisifs dans les palais
es desséchés et
des grands; les terres sont incultes, les troupeaux meurent dans les pâluras le commerce est anéanti. Il fait plus : son joug est si pesant qu'il étouffe dans les cœurs
jusqu'au désir d'être père, et que l'épouse maudit sa fécondité ; l'amour de la patrie est
banni, sa voix ne se fait plus entendre, et le froid égoïsme remplace, parmi les hommes, les vertus qui les abandonnent; alors leur malheur est consommé; ils deviennent lâches, féroces et perfides comme leur gouvernement. O vérité humiliante ! tel était le Français d'autrefois.
» Détournons, représentants du peuple, nos res
ards de cet abime que vous avez
comblé. Offrons à vos yeux un tableau plus digne de vous-mèmes; présentons l’homme à
son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines, et mettons au grand jour les avantages du gouvernement républicain.
» La démocratie ne prend conseil que de la nature à laquelle, sans cesse, elle ramène les hommes. Son étude est de les rendre bons, de leur faire aimer la justice el l'équité. C'est elle qui leur inspire ce noble désintéressément qui élève leurs âmes et les rend capables d'entreprendre et d'exécuter les plus grandes choses. Sous son règne (outes les actions se reportent à la patrie : mourir pour elle, c’est acquérir l’immortalité : les sciences et les arts sont encouragés; ils concourent à l'éducation et au bonheur public; ils parent la vertu des charmes qui la rendent chère aux mortels, et inspirent l'horreur du crime ae
terre, féconde et généreuse, répand sur son front radieux les trésors que renferme son sein ;
elle comble les vœux du laboureur et remplit les greniers de riches moissons. Sous un œil
aussi pur, sous un gouvernement aussi beau, la mère alors, la mère enfante sans douleurs et
sans regrets ; elle bénit sa fécondité et fait consister la véritable richesse dans le nombre de ses enfants. Le commerce fleurit à l'ombre de la bonne foi, la sainte égalité plane sur la terre, et une immense population fait une nombreuse famille. O vérité consolante, tel est le Français d'aujourd'hui.
» Peuples, écoutez, et vous, tyrans, lisez et pâlissez : je vais mettre sous les yeux du res que Barra et Agricol Viala ont à la reconnaissance nationale
monde les ti : ceux que
vous avez, au mépris de la nature que vous voulez comprimer, y paraitront aussi, accompagnés de l'horreur qu'ils inspirent.
» Jci, à ail sa
reize ans, le jeune Barra, enfant héroïque, dont la main filiale nourris mère, de toutes parts enveloppé des assassins de l'humanité, accablé par le nombre, tombait
vivant dans leurs féroces mains! C’est dans le danger que la vertu brille d’une manière
plus éclatante. Sommé par les brigands de crier : Vève le Roi! saisi d'indignation, il
frémit : il ne leur répond que par le cri de : Vève la République! À V'instant, percé de coups,
il tombe en pressant sur son cœur la cocarde tricolore : il meurt pour revivre dans les fastes de l'histoire.
» Là, sur les bords de la Durance, Agricol Viala, dans un âge plus tendre encore, la hache à la main, court à une mort certaine, pour couper le câble du bac qui apportait sur la terre de la liberté l’odieux fédéralisme ; atteint d'un plomb meurtrier que lançait sur lui les rebelles Marseillais, il s'écrie : Je meurs! cela m'est égal, c’est pour la liberté! dit, il tombe, il est mort, et le Midi est sauvé.
» Ainsi se fane et meurt une fleur nouvelle coupée par le tranchant de la charrue;
ainsi les pavots, battus de l'or:
ze, COUT
bent leurs têtes appesanties par la pluie; Barra et
‘urs de le
» Et vous, infâmes oppre créa la liberté, prétendez tenir de lui le qu'ils paraissent! Comparez-vous à nos
milieu des cours, dans le sein des volup
icol Viala ! ainsi vous fûtes moissonné
à la fleur de vos ans!
e à celui qui
\ terre; vous qui, prêtant votre lang
roit de gouverner le monde, où sont-ils vos héros?
jeunes républicains ces vils courtisans nourris au
és : ces sybarites efféminés, dont l'âme corrompue
és que de
ne se fait pas même une idée de la vertu, et dont les bras énervés ne sont char!
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chiffres, gages impudiques de leurs adultères amours; ces courtisans enfin qui, apportant
au milieu des camps leur arrogance et leur lâcheté, fuient à la vue du moindre danger, et volent cacher leur honte dans les bras de la débauche? Les comparez-vous encore à ces instruments aveugles qui sont en même temps les victimes de vos forfaits? Répondez : croyez-vous pouvoir soutenir une lutte aussi inégale? Espérez-vous encore, dans votre présomptueux délire, renverser un gouvernement, non seulement fondé sur les bases impérissables que la nature a posées, mais encore défendu par un peuple dont la vérité, qu'il nourrit au milieu de lui, fait toute la force et la sûreté; par un peuple qui compte au nombre de ses héros des enfants de onze et treize ans; par un peuple qui, tout entier,
marchant sur leurs traces, porte gravé en son cœur le mépris de la mort, la haine des
brigands couronnés, et tient levé sur vos têtes coupables le glaive qui doit purger la terre de votre homicide existence? Sachez, vils tyrans, que là où brille la vérité tombe
l'erreur, que là où les vertus triomphent, le crime trouve sa punition.
» Lâches, vous avez renoncé à vaincre par la force ce peuple généreux que vous affectez de mépriser, et qui cependant souffle sur vous la terreur qui se décèle dans toutes vos démarches. Vous avez, à la vérité, pris une tactique plus digne de vous et de votre cause. Instruits à l'école du ministre ennemi du genre humain, l’empoisonnement, l'incendie, l'assassinat, voilà vos armes favorites. Pourquoi, astucieux Anglais, pourquoi n'as-tu pas fait briller aux yeux de ces jeunes républicains le métal corrupteur qui t'ouvrit les portes de l’infâme Toulon? Ah! tu savais bien, misérable charlatan, qu'ils l’auraient repoussé avec horreur : c'est sur les âmes vénales des Hébert, des Danton et des Lacroix, qu'il pouvait avoir de l'empire ; mais dans leur cœur la cupidité ne pouvait point trouver de place : à cet Âge, tu le sais, tout est vertu. Va, renonce à tes abominables projets : les Français sont des Barra et des Viala: ils ont tous juré de faire triompher la liberté, d’'anéantir les rois et leurs satellites, dont les crimes sont autant multipliés sur la terre que les grains de sable sur le rivage de la mer.
» Ne vous offensez pas, représentants d’un grand peuple, si je vous ai trop longtemps entretenus de ce ridicule et méprisable Pitt; bientôt vous n’entendrez plus parler de ce monstre et des tyrans coalisés, ils ne peuvent soutenir Ja lutte, ils fuient, ils sont vaincus.
» Ombres sacrées de nos martyrs morts sous les murs de Toulon, dans la Vendée ; paisibles citoyens assassinés sur l'autel de la patrie, et vous, braves soldats qui, la campagne dernière, avez teint de votre sang les vastes plaines de la Belgique, vous qui avez péri devant Lyon rebelle, vous qui, dans Marseille, êtes tombés sous le fer du fédéralisme.
vous tous enfin qui êtes morts victimes de la perfidie de nos ennemis, vous tous, paraissez,
je vous évoque ! Je vous vois!
» Toi, incorruptible Marat, montre le passage que le fer assassin ouvrit à ton âme. Toi, Pelletier, découvre le flanc déchiré par un satellite du dernier de nos tyrans. Toi,
Gasparin, montre cette fiole de poison qui porta dans (es veines les glaces de la mort. Toi,
vertueux Challier, montre le glaive qui cinq fois hésita de trancher le fil de tes jours. Toi, Bayle, montre le cordon fatal qui couvrit tes yeux des ombres de la nuit. Toi, Beauvais, les meurtrissures qui t’ouvrirent à pas lents les portes du tombeau; et toi, philosophe courageux, Fabre de l'Hérault, dont l'âme républicaine préféra la mort à une fuite honteuse, montre tes innombrables cicatrices. Vous, respectables enfants, d Barra! à Viala!
le sang que vous avez répandu fume encore : il s'élève vers le ciel, il crie vengeance. g ; gs
Ilustres républicains, vos mânes seront apaisées. Celui qui fait succéder la lumière aux ténèbres a déposé en nos mains la foudre qui doit punir les rois, leurs complices, et réduire en poudre les trônes d’où ils conspirent notre perte. Le tonnerre gronde, l'orage grossit, il s'avance, il approche, il éclate, ses ravages seront terribles.
» O toi, dont la main puissante étend le ciel comme un voile ; toi, qui règles le cours
des révolutions ainsi que celui des saisons, fais disparaître de la face du globe, ou plutôt régénère la terre impie qui donnerait asile au despotisme et s'armerait pour sa querelle : s’il en est une, son crime n’est que celui de ses trans, que tous les maux de la guerre retombent sur leurs têtes! S'ils échappent à nos bras vengeurs, que la terre, trop longtemps
souillée de leur présence, leur refuse un abri et la nourriture qu'elle accorde aux animaux
les plus féroces ! Que le sommeil fuie leurs paupières; qu'à chaque instant ils invoquent la mort sans pouvoir l'obtenir, où plutôt qu'ils soient traînés à l'échafaud et que leur cendre
empoisonnée soit emportée par les vents loin du globe reconquis à la liberté! N'épargne,
Dieu vengeur, n'épargne que ces femmes, ces enfants, ces vieillards égarés ! N'épargne que l'humble toit du pauvre, et que le monde entier répète avec nous : Paix aux chaunières ! mort à tous les tyrans !
» Mais quel calme soudain apaise mes sens ! Le ciel a entendu ma voix, mes vœux sont exaucés ! peuple français, poursuis, la tyrannie expire; encore un Coup elle n’est plus, a terre est libre !
» Livrons-nous, maintenant, Représentants du peuple, aux doux épanchements de la reconnaissance. Honorons les mânes encore sanglants des jeunes héros Barra et Viala. Que e triomphe que nous leur décernons porte, à leur exemple, le caractère de la simplicité républicaine et l'empreinte auguste de la vertu. Faisons disparaître ce pompeux étalage qui éblouit les yeux, et ne remplit pas l'âme de ces émotions délicieuses qu'enfante le récit de belles actions. Laissons ces magnifiques choses aux oppresseurs de la nature : ce n'est point
ici l'orgueilleux Alexandre entrant dans les murs de Babylone après avoir enchaîné la
terre ; ce n’est point non plus un César vainqueur de son pays, et recevant pour prix des fers qu'il lui donne les honneurs de l'apothéose. Ce sont deux jeunes soldats qui à treize ans ont égalé la gloire des héros de l'antiquité en se dévouant cénéreusement pour la liber de la patrie. O Barra! Ô Agricol Viala! les urnes qui renferment vos cendres seront portées
jar des mères et de jeunes guerriers; le peuple français, tenant à la main les palmes €
a Victoire, sera l'ornement de cette touchante cérémonie.
» Que le père, accompagné de ses fils, leur dise : Voilà les récompenses que la patrie
reconnaissante accorde à ceux qui sont morts en combattant pour elle; mes enfants, quel
sort plus beau! quelle mort plus glorieuse! Barra et Viala, aujourd'hui l’objet de notre
admiration, étaient de votre âge. Comme vous, ils se seraient livrés aux jeux de votre
és de bonne heure dans le tumulte des cam aisaient déjà mordre
enfance ; mais, plac
oussière aux esclaves. 0 mes enfants! à leur exemple, soyez la terreur des rois, les soutiens
de la République et l'honneur de mes cheveux blancs. Il leur dira aussi que ce ne sont plus, comme autrefois, les intrigues d’une cour qui décernent les récompenses; que ce n'est plus e caprice d'une courtisane ni la naissance qui donnent les emplois. Il leur apprendra, au contraire, que la seule voie pour y arriver est de posséder des vertus et des talents, que les seuls titres à l'immortalité sont d'avoir bien mérité de la patrie et d'avoir versé son sang our elle.
» Que la mère à qui le ciel a refusé des enfants mâles dise à ses filles : Vous voyez aujourd’hui un grand peuple rendant hommage au dévouement héroïque! Demain, il céléera la pudeur ainsi que la piété filiale; rendez-vous dignes, mes filles, de devenir un jour L'objet de son admiration. Méprisez l'or, les diamants et cette vaine parure indigne des républicaines ; née de la corruption, elle l’engendre à son tour. N'empruntez plus désormais état factice des vètements, soyez parées des vertus de votre sexe, vous n'en paraitrez que
lus belles. Quand votre destinée sera unie à celle d’un époux, serve7-vous de l'empire que
vous à donné la nature pour étendre dans son âme celui de la vertu républicaine. Répandez par votre douceur des fleurs sur le chemin que vous avez à parcourir ensemble, et que la vie soit un passage agréable; apprenez que la vraie richesse est de posséder beaucoup d'enfants qui, forts et courageux, seront un jour les défenseurs de la patrie. Qu’à l'exemple de Cornélie, ils soient votre parure et l’ornement de vos maisons.
» Que le vieillard, courbé sous le poids des ans, autrefois le rebut de sa famille, en soit aujourd’hui les délices; que, toujours environné d'une nombreuse postérité, il se voie renaître dans les petits-enfants de ses enfants, comme les arbres antiques qui voient s'élever
autour d'eux une plantation nouvelle.
» Que la mère, dont le fils est mort au champ de bataille, s'enorgueillisse du sang qu'il a versé pour sa patrie; que des larmes de joie succèdent aux larmes de douleur, en voyant les honneurs que le peuple reconnaissant rend à sa mémoire.
» Et vous, jeunes républicaines, écoutez la voix de la patrie : c'est en vous qu’elle à mis
ses plus douces espérances ; vos mères ont donné le jour à des héros; vous imiterez leur exemple. La Victoire va vous ramener des amants dignes de vous; c'est sur eux que vous
devez fixer votre choix; gardez-vous de dédaigner ces illustres défenseurs couverts d'hono-
rables cicatrices. Les cicatrices des héros de la liberté sont la plus riche dot et l’ornement le plus durable. Après avoir servi leur pays dans la guerre la plus glorieuse, qu'ils goûtent avec vous les douceurs d'une vie paisible; que vos vertus, que votre chaste fécondité, centuplent les ressources de la patrie; que chacun, vous voyant au milieu d’une nombreuse
famille, vous porte respect et dise avec admiration : Voilà la digne compagne d'un citoyen
vertueux qui a perdu ses bras à la mémorable journée de Fleurus ; que les rejetons d'un tel père, marchant sur ses traces, soient les implacables ennemis de la tyrannie et les émules
des Barra et des Viala ! »