‹ Le peintre mystiqueChapitre 19 sur 49 · M0 RE · texte numérisé non relu

M0 RE

Il éprouvait une grande agitation, cette ardeur de l'attente, cette anxiété de corps et d'esprit qu'il avait ressentie aux approches de l'orage. Tout ce qu'il voyait depuis quelques Jours dépassait les choses naturelles, le paysage même se déroulait à ses pieds dans un enchevétrement 1llogique de lignes disjointes et de couleurs sans harmonie ; des zôues vertes et Jaunes symétriquement Juxtaposées comme des échantillons d’étoffes, des sapins droits et raides comme des soldats à l'exercice, au loin des montagnes parallèles, accrochées dans l'azur foncé, ardent, implacable. Il ne pouvait assembler ses idées sans y rencontrer des contradictions et le soleil ardait sur la pente croulante. Lorsque, descendant de ce lieu maudit, 1l fut à cinquante mètres de la base, l’insomnie et la fièvre avaient vaincu son énergie : à peine eut-il le temps d'atteindre

un arbre où la fougère amoncelée etle voisinage

du vallon lui promettaient un refuge contre la chaleur.

Pris de vertige, il s’abattit dans le thym odoriférant, s'étendit sur la pente moussue.

Ainsi couché, son mouchoir éployé sur les yeux, il savourait entre le sommeil et le rêve une langueur voluptueuse, inusitée dans laquelle il se complaisait lorsqu'il crut entendre un soupir modulé qui montait de la terre.

Dormait-il ou ne dormait-il pas? Un tressaillement doux ébranlait la montagne qui descendait en quelque profondeur avec un bercement rythmé.

L'’atmosphère était imprégnée d'un éther lumineux traversé de lueurs rosées pareilles aux approches de l'aube. Des voix msinuantes lui chatouillaient l'oreille, montaient, traversaient l'air et lui donnaient la sensation d’une

saresse mélodieuse quand elles passaient lim-

pides, fébriles ou agitées, de plus en plus

Fe pese

impérieuses. L’ondoiement s'arrêta. Maintenant il était debout, mais délié des liens de la pesanteur, soutenu par un air palpitant de sonorité, il flottait sur la rive d'un lac aux eaux bleues miroitantes, entouré de berges fleuries. Autour de lui se déployaient des collines formées de métaux précieux, percées de grottes tapissées de cristaux, frangées de frondes magnifiques. Et c'était un ruissellement de cascatelles, un tressaillement d'êtres autour de lui bruissant, volant, nageant ou gambadant : des insectes dont les ailes aux {ons d’arc-en-ciel vibraientensons harmoniques, des orcades, des dryades couronnées de primevères, grimpant au haut des myrtes. D'autres olissaient en frétillant le long des sources comme des enfants sur des glissières au retour de l'école, tandis que dans lair fluide voltigeaient en rond des Willis ou peut-être des

elfes, invisibles aux clartés du jour, qui

a nee Ne PRET RETS ENRSNER ES

Roues

jetaient un reflet lunaire avec une sensation de

brise.

Dans cette vie rayonnante de lumière où le mouvement se changeait en sonorité, un des 4 êtres rythmés se posa sur la main de Rhoda, le (l piqua de son dard : Ô merveille ! il s’aperçut

que tous ces êtres privés d'âme, nés du souffle

terrestre, entre eux s'entendaient par la mélopée. Lui-même sentit naître en lui des passions, des

désirs étrangers à ses habitudes, il voulut

A ne pre ec som

prendre pied, fuir l’enchantement, mais il se

trouva pris en des rondes de enomes sortis des

fissures de rochers, qui dansaient, marquant la

mesure à grands coups de pilon en des mortiers d'opale; d'autres, gonflant leurs joues veiues, soufflaient aux rayons du soleil des rubis et des éméraudes qu’ils semaient devant Rhoda et dont les jaillissantes facettes réfrac- Hit taient, mille fois centuplées, les splendeurs de

{i cette nature infra-terrestre.

Rhoda, müû par le rythme, gambadant malgré lui, fut conduit jusqu'au lac. Aussitôt un murmure, comme un long coup d’archet parti de la rive opposée, mit en vibration la surface qui se ridait à son approche, tressaillait amoureusement, 1l vit avec stupeur sur la berge du lac la pourpre desnarcisses se changer en regards vivants, [ui sourire, les tiges s’animer, se transformer en nymphes. Il voulut fuir mais 1] était fixé au sol par la fascination des yeux qui le tenaient captif en prévision d'un évènement car les eaux boutillonnaient, immergeant la rive, bien qu'il n’y eût pas un souffle de vent, les fleurs exhalaient des parfums vertigineux, les corolles en forme de clochettes Jetaient un carillon de notes si intenses que Rhoda les voyait passer. Des êtres ambigus demi-pierre, demi-fleur s’affranchissaient de l’inmmobihité. Ici des naïades aux yeux noirs

sortaient du monde des roseaux, sautaient à

Aie

l'eaucomme des grenouilles; là de roucoulantes sirènes voguaient, déroulant leurs cheveux teints de corail et sablés d’or; des ondines avec volupté plongeaient, reparaissaient, secouant leurs flancs auxquels rien d'humain, de terrestre ne pouvait être comparé. Tout bruissait, tout chantait; les êtres aquatiques, ceux de l'espace, ceux de la terre, tout vibrait dars un frémissement de plus en plus désordonné, à travers le thème de la mélopée qui maintenant s'emparait de tous les gosiers, de tous les sons pour se fondre et se déployer en un chant triomphal, un chant qu'accompagnaient des effluves de parfums enivrants, des roucoulements de désirs passionnés, exaltés jusqu'au spasme.

Du milieu des flots tout à coup sortit une conque nacrée portant Vénus entourée d’un nombreux cortège. Rhoda reconnut aussitôt à leurs lèvres rougies, à leur visage ambré,

trois divinités indiennes, sveltes comme des

tiges de liane, sans aulre voiles que leur beauté. IL vit derrière elles des péris ornés de l'escarboucle, des almées aux yeux allongés, avec des sourcils bleus. Il reconnut Isis, l'opulente, et vit parmi les beautés idéales de l'Olympe hellénique quelques exquises beautés d'Europe, entre autre une vierge de Raphaël et, plus inattendues, quelques madones de Fra Angelico, ce qui lui fit penser que ce maître non content de l'inspiration divine, avait emprunté à la terre quelques uns de ses types suaves.

Mais quelle fut la terreur, l'épouvante de Rhoda lorsque dans la Vénus qui s'avançait foulant comme un tapis l'écume des petites vagues, il reconnut l'ange apparu une heure auparavant. 11 n’y avait pas à douter, quoique la robe d'azur fût remplacée par une guirlande de chèvrefeuille qui, ceignant les flancs de

Vénus, fleurissait sur sa gorge nue, le visage

Tiré

Re re

était identique. Et combien l'expression de la physionomie était plus différente encore de la première apparition ! Une ivresse amoureuse noyait les yeux dont il avait tenté de reproduire l’angélique candeur. Les lèvres chastes qui semblaient faites pour la prière, humides et rouges comme le pulpe d'un fruit dangereux s’entrouvraient, avide de caresses.

Elle se pencha vers Rhoda tandis qu’un sentiment d’irrésistible volupté, de profane mollesse épandue en cette atmosphère agissait sur ses sensations. Affolé, le mystique eut un mouvement de recul, un tournoiement vertigineux l’abattit sur le sol. Il se retrouva seul à quelques pas de l’arbre auquel précédemment il s'était accroché. Sa main gauche serrait Swedenborg, l'autre une touffe de fougères arrachée au passage.

Le cœur lui battait fortement, son oreille

résonnait de réminiscences vagues du Tann-

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