‹ Le peintre mystiqueChapitre 18 sur 49 · LEE · texte numérisé non relu

LEE

sur l'apparition si mal reproduite, il attribuaït son échec à l’une de ces deux causes : où bien l'apparition procédant de ses sens, participait à la matière et il avait dû fidèlement la copier, ou bien elle était d’origine céleste et Dieu ne le jugeait pas digne encore de jouir de cette grâce — deux questions délicates qu'il s'agissait d'approfondir.

Il cheminait, lisant, annotant au crayon les marges du livre et marchait au hasard, peu à peu s’immergeant dans la blanche lumière qui baignait la vallée, séduit par la fraicheur, les parfums, les chansons d'oiseaux, tout ce que l'aurore verse à la terre d’enchantement, de gaité.

Il avait traversé le village de Häberfeld lorsqu'il crut voir une ombre se mouvoir entre les trones rouges des sapins. Il s'y attacha

malgré lui, hâtant le pas, et fut bientôt assez

rapproché pour reconnaître la personne. Il

ferma son livre. En ce moment un villageois vint à passer, traversant le chemin. Rhoda lui prit le bras :

—- Vois-tu, là-bas, quelqu'un près du taillis, dis-moi?

Le villageois observa le point indiqué.

— Je crois, dit:il, que c’est une dame.

— Vêtue de bleu ?

L'homme regarda celui qui lui tordait le bras et décampa sans autre information.

Rhoda reprit sa course. Cette ombre qui flottait sur l’étroit sentier du vallon, c'était la personne de l'orage ; le costume, les cheveux étaient conformes à la première apparition.

Elle folâtrait, cueillant des fleurs, s’arrêtait indécise. 11 la vit s’enfoncer dans un bois de sapin dont les branches pendantes formaient un épais rideau contre la chaleur. Elle fit quelques circuits, descendit le versant opposé

de la colline.

Rhoda la suivit à distance. Arrivé au fond du vallon, il entendit le cri d'un geai qui s'envolait à son approche ; devant lui s'élevait une montagne aride dont l'aspect fauve contrastait avec la verdure des sapins : c'était la montagne de Vénus et précisément le rocher par où le chevalier Tannhäuser avait dû pénétrer dans le boudoir de la déesse.

Espérant, du sommet, reconnaître les environs, il en entreprit l'escalade, mais vraiment la montagne paraissait expier, par son aridité, les voluptés de la déesse; à peine un sapin rabougri, parmi les rocailles croulantes, croissait-1l sur ses flancs désolés. À chaque instant s'élevait un abrupt qui l’obligeait à rebrousser chemin. Rhoda fouillait des yeux les prés et les taillis environnants, puis reprenait son

ascension, bravant le hâle, pour se heurter

plus haut contre un nouvel obstacle.

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