‹ Le peintre mystiqueChapitre 23 sur 49 · MER SE NT · texte numérisé non relu

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la vision de l'orage, l'apparition du Venusberg dans sa réalité terrestre, sans aucune apparence d'ailes, à moins que l’on ne prit pour telles une écharpe de tulle vaporeux tombant sur son corsage rose. Elle portait un chapeau de paille garni d’épis, des gants chamois et tenait la main d’un enfant, blond chérubin aux yeux foncés — le portrait vivant de sa mêre.

Rhoda, caché par son panneau, voyait la vision resplendir, il reconnaissait ces yeux veloutés, cette bouche charnue, pleine d'amour et de bonté qu’ont les saintes de Memling.

C'était une femme aux allures vives, de vingtcinq à trente ans, point Jolie dans l'acception banale que l'on donne à ce mot, mais extraordinaire par une expression de franchise, d'intelligence et de gaieté qui s'irradiait en

sourires, pétillait en exclamations autour de sa

petite et mouvante personne.

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Elle sortit du rayon, eut un cri de surprise aussitôt réprimé par une révérence au moment où Rhoda, sortant de sa cachette, faisait un pas vers elle.

— Monsieur Rhoda voudra-t-1l excuser une indiscrétion qui m'amène chez lui pour Ja deuxième fois sans y être invitée P.…..

Rhoda tendit la main pour confirmer par ce contact le témoignage de ses yeux : les mains se touchèrent sans produire d’autre phénomêne que l'éclat d'un sourire exhibant des dents blanches, également petites chez la mère et l'enfant.

L'ange accepta le siège que Rhoda roula devant le chevalet et, très gaîment, lui raconta de quelle facon, surprise par un orage, forcée de se mettre à l'abri, elle était entrée à la Maison Rouge au moment où la foudre venait

de frapper le vieux saule.

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— J'ai cru rencontrer votre Grâce au Hôrselberg le lendemain matin, dit Rhoda, d’un air de Juge qui se üent sur la défensive.

— Je comptais y peindre une étude, en effet, mais je fus obligée de rentrer à Weimar avant d’avoir pu m'informer de l'accident

survenu aux Trois-Hêtres… Quoique la renom-

{ mée de maître Rhoda stimulât ma curiosité 4 d'artiste, — une artiste modeste, oh! très

modeste..! ajouta l’étrangère, en jetant autour

d'elle un regard d’admiration qui fit monter 4 le rouge aux joues du peintre.

— La gerbe de mon champ s'incline avec

| l respect devant celle du voisin. Puissé-je mériter | votre approbation! répondit Rhoda: mais (ll voyant le nimbe de guîté s'illuminer du côté f. de son chevalet, il reprit d’un ton solennel, | avec un air de majesté qui fit tressauter | | l'inconnue : — Mais je sais que mon art n'est 4 point fait pour les incrédules ni les rebelles.

— Moi, rebelle! maître Rhoda, je vous prie de eroire que je ne suis rebelle à aucune vérité, J'admire infiniment votre respect des traditions sacrées, bien qu'il me semble difficile de concilier l’orthodoxie avec la vraisemblance d'une représentation faite pour impressionner des hommes: mais c’est là ce qui, dans votre art, précisément, m'intéresse au delà de tout ce que je puis vous dire. |

Ainsi quil arrive souvent entre deux personnes destinées à s'entendre, un courant s'établit dès les premiers mots, précisément parce que ces mots n'étaient pas laissés au hasard, mais répandus comme une semence pour expérimenter le terrain que l’on s'apprête à cultiver. Aux yeux clairvoyants de la dame, il apparut que l'humilité n’était pas la vertu première du mystique. Rhoda, de son côté, sentit à travers les éloges percer une ombre

d'ironie mais, flatté, envahi par un courant

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de sympathie, quoiqu'il ne connût ni l'essence

ni la qualité de la visiteuse et, avant tout,

préoccupé de défendre son art, il répondit

avec condescendance :

— Le talent de l'artiste résulte moins de l'habileté de la main que d’une sincérité morale qui manifeste une âme. De là provient l'action que le talent exerce sur les esprits indifférents. La vérité s'impose, non par la vraisemblance du sujet, mais par l'autorité de celui qui l'exprime. L'émotion vous pénètre à l'aspect de son œuvre, non pas à cause de sa technique ou de sa virtuosité, mais par l’eftet d'une contagion qu'il éprouva lui-même dans un élan spontané dont il ne donne peut-être qu'un pressentiment. La sensibilité artistique n’est qu'une émotion favorisée par l'effet d'une

sympathie conforme aux aspirations du moment. |

Rhoda s’exprimait avec conviction, d'une voix chaude de chanteur, avec un geste de prophète prêchant sur la montagne. L'enfant se tenait coi, blotti dans l'encoignure d'un vieux confessionnal. La mère, subitement intimidée, répondit d'une voix soumise :

— Si je vous comprends bien, maitre, permettez-moi de vous nommer ainsi, vous êtes d'avis que la beauté de l’art n'est visible que par le cœur, l’art étant purement une chose de sentiment.

— Je suis d'avis que l'impression d’une œuvre d'art s'impose par le degré de vie morale qu'elle manifeste.

— Cependant l'idéal n’est pas une perfection inaccessible autrement que par une sorte de révélation ou de hasard; la beauté se trouve dans le monde visible et se manifeste

par l'intelligence de l'artiste ?

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Rhoda n'aimait rien tant que d'ergoter en matière d'art, mais il se sentait désarmé par l’expression de tendresse qui rayonnait de ces yeux doux, quoique légèrement moqueurs.

Il répondit comme s'il exprimait un regret.

— Ce n’est pas la beauté que je cherche, madame, c’est l'idée.

— Mais l’idée ne devient visible que par la forme qu'on lui donne. Et puisqu'une belle idée reste invisible aussi longtemps qu'elle nest point exprimée, votre œuvre à vous, homme de génie en possession de l'outil créateur, votre devoir, maître Rhoda, n'est-il pas de manifester dans les œuvres des hommes l'union des beautés morales et des grâces physiques ?

= Cette union, dans la nature, ne me fut jamais révélée, répondit Rhoda.

Et il rougit, par instinct de galanterie,

ce regret si peu galant.

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— Comment! vous ne pouvez par l'effet de votre art transformer la réalité? Vos maîtres les gothiques savaient donner une âme aux madones de bois, de toile ou de carton.

— Les gothiques étaient inspirés, je ne suis qu'un pauvre pécheur, répliqua Rhoda qui commençait à se compluire à l’escarmouche des regards.

— Nous sommes inspirés nous aussi par l'effet de la sympathie, de l'admiration, du plaisir. Rien qu'à voir Thécla, ma fillette, l'envie me prend de l'embrasser. — D'un geste prompt la dame enleva la fillette qui menaçait de s'endormir, l’'embrassa pour la réveiller et la présentant au mystique : Comment expliquer ce désir sinon par un effet d'inspiration subite, c’est-à-dire un rayonnement, une expansion de la vie qui s'ajoute au travail nerveux quand nos pensées et nos désirs sont en accord parfait ?

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— Il est certain, répondit Rhoda, déposant Thécla dont il ne savait trop que faire, il est certain que le prestige d’un beau modèle ajoute au travail mécanique un stimulant...

exerce une fascination. développe une attirance capable de produire un effet utile...

Et si la Providence envoyait à son serviteur un modèle.

Il hésitait devant une comparaison qui lui brülait les lèvres.

— Oh! qu'à cela ne tienne, si vous croyez que je puisse être un intermédiaire entre vous et la Providence, je me mets à votre service. Essayons, laissez-moi vous restituer par une expérience le temps que je vous vole en bavardage.

L'ange, prenant au vol une insinuation qui était loin d’être un désir dans la pensée du

maître, Ôta ses gants, dénoua son chapeau

et, secouant ses ailes, la voilà qui déploie

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sa taille à distance du chevalet avec une grâce si ingénue, si persuasive à la fois que l'artiste, entraîné lui aussi par le courant de sympathie, en dépit de ses théories, à l'encontre de ses principes qui lui défendaient toute imitation matérielle, accepta la faveur et saisit sa palette sans qu'aucun autre mot de part et d'autre eût été prononcé.

Le rayon de soleil s'était éteint comme si les molécules attirées par leurs attractions avaient réalisé l'idéal féminin qui peut-être allait se dissoudre pour se réunir au grand tout. On n'entendait plus que le susurrement des moucherons grondeurs et la respiration doucement rythmée de l'enfant endormi.

Le premier mouvement de Rhoda avait été inconscient, C'était un élan spontané, lointaine réminiscence de mondaine galanterie; mais bientôt 1l se fit dans son être un dédoublement

comme cela arrive lorsqu'un hasard nous

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ramène, après un long espace de temps, vers des lieux ou des choses oubliées. Les anciens souvenirs un à un se réveillent, s’animent avec une telle vivacité que l'imagination du passé l'emporte sur les perceptions actuelles. Ainsi Rhoda, pour obtenir la ressemblance matérielle, obligé de se rappeler ses premières études, sentait autour de lui flotter un air de volupté, éprouvait un vertige mêlé de crainte, de plaisir — ce plaisir inquiétant qu'on éprouve au-dessus des hautes cimes, devant un précipice.

Mais tandis que la brosse courait, emportée par les souvenirs, la matérialité du sujet s'évanouissait aux yeux du mystique. De la femme il ne restait plus qu'une impression de suavité qui se répandait autour d'elle, comme la

flamme qui luit à travers une lampe d’albâtre ;

alors il avait des élans, des hosannas en

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échange des encouragements que lui prodiguait son modèle.

— Je sens que la lumière se fait ! Oui, le jour à paru, s’écriait-il, en levant sa palette comme il eût fait d'un étendard, j'ai longtemps douté de moi-même, mais lorsque les choses sont en vous, qu'elles y abondent, elles ne vous laissent point stérile!

D’autres fois jaillissait sous le velouté des yeux noirs certain regard troublant. Elle avait dévoilé son cou rond et gracieux, l’albâtre incarné se changeait dans la Jampe sacrée en palpitants reliefs, gonflés des désirs de la vie. Rhoda regardait, appuyé, l'enfant mutin aux jambes nues, chaussé de bottines en forme d'ailes ; il se sentait au souvenir du Vénusberg naître un doute effrayant. Pour un rien, dans la blonde enfant 1l aurait reconnu Cupidon ; sa main tremblait et pourtant il continuait, possédé par un charme qui s'imposait à sa

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volonté. Bien plus, il en était venu, dans son empressement à ne rien perdre du modèle, à demander à l’art de Véronèse le secret des ondoiements de clairs et d'ombres qui se jouaient sous les cheveux, légers comme une brume tissue d’or; au Titien la neige animée qui brillait aux méplats entrecoupés de lacis bleus. Et quand il fallut imiter, au fond des yeux, ce doux reflet tremblant se tantôt ressemblait à la perle des larmes, tantôt à l’étincelle du rire, ce fut aux pécheresses, aux Vénus du grand peintre qu'il fut forcé de

recourir.

Après une heure d’un travail agité, perplexe, au moment où il se levait pour juger de l'en. semble, la réalité l’effraya. Devenu le complice de maîtres si souvent maudits, sa main crispée s’avança vers le chevalet et le geste fut si

expressif qu un cri d'angoisse l'arrêta.

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— Maitre, je vous en supplie, votre étude n'est que commencée, vous en ferez une belle œuvre.

Ce fut un cri du cœur, une supplication qui rappelait à Rhoda l'attitude et l'expression suppliante, effarouchée de l'ange égaré à l'atelier pendant l'orage. Le souffle divin s'était rallumé dans la lampe d’albâtre.

Le mystique rassuré s'inclina.

— Oserais-je espérer que ma visité ne vous à pas été désagréable? reprit le modèle ; j'habite l'hôtel du Lys à Eisenach et compte y passer quelque temps. Mon nom ne vous est peut-être pas inconnu : M Selly.

Elle prit d'un calepin d'ivoire une petite carte, l’offrit à Rhoda, réveilla l'enfant, tendit [a main au maître et disparut.

Rhoda, la carte en main, resta longtemps à méditer sur l'aventure. C'est tout au plus

s'il ne cherchait pas autour de lui les preuves

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matérielles de cette apparition, de cette femme dont il ne savait que le nom — Séraphine Selly, et ce nom ne lui disait rien.

Mais quand il regardait l'étude ébauchée, il en jaillissait une image qui rayonnait par souvenir d'une beauté spéciale, inconnue, sans précédent, — une beauté morale plutôt que physique qui lui suggérait des désirs d’infinie perfection, de divine miséricorde.

Il lui fut impossible, ce soir, de toucher à aucune nourriture, il refusa des artichauts que Barbara lui présentait d’après une extraordinaire recette de la comtesse de Leerwaden et bien avant pendant la nuit, les paysans des environs entendirent les sons de l'orgue qui

se mêlaient au coassement des grenouilles.

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