‹ Le peintre mystiqueChapitre 26 sur 49 · SONDE · texte numérisé non relu

SONDE

traits, l'harmonie de toutes les valeurs physiques et morales du sujet. Il ne put résister longtemps au désir de contrôler ses impressions par une visite à la divine messagère.

Alors se produisit un nouveau phénomène en confirmation des prémices annoncées par l'orage

Pendant que Rhoda vaquait à sa toilette, il s’aperçcut avec stupélaction qu'un changement radical s’opérait dans son esthétique. Sa main droite qui, machinalement, chaque matin, depuis des années, séparait les cheveux sur le front à la façon des apôtres, mue par une impulsion nouvelle, par une oblitération du mouvement réflexe, aujourd’hui les jetait ondulés sur le cou en forme de crinière, tandis que la main gauche, obéissant à un sentiment de renouveau, déployait un gilet blanc. Dans son horreur subite de la rigidité angulaire qui le

séparait tout à coup des gothiques, poussé par

Oo tr

Srgete

un besoin organique qui prenait la forme d'un dégoût, il repoussa la houppelande habituelle et revêtit une redingote des anciens Jours, non par coquetterie mais parce qu'il se sentait, ainsi vêtu, plus conforme à la substance esthétique revélée en la personne de M Selly.

Peut-être y avait-il un peu de réaction dans cet empressement à se jeter hors de son être artificiel : instinct d’artiste, appel du sang, tressaillement d’une jeunesse prématurément engourdie par une claustration obstinée. Quelle qu’en fût la cause, Rhoda complètement humanisé, régulièrement vêtu, prit la route d'Eisenach, müû par un élan de plaisir qui donnait à sa course la sensation d'un vol par dessus les chaumes dorés.

Il prit terre à l'hôtel du Lys, demanda Me Selly.

— Une dame veuve, qui à une petite fille ?

fit l’un des garçons, très déconcerté à la vue

ho

de ce personnage aux yeux ardents, aux longs cheveux, qui lui rappelait Karl Moor des « Brigands » de Schiller.

Rhoda, conduit vers un appartement isolé de l'hôtel, fut laissé seul dans un salon du premier étage avec l'anxiété d’un homme qui sent sa vie désormais liée à une espérance et redoute l'angoisse d'un désenchantement. Mais à travers le banal salon garni d'hôtel transpirait quelque chose des goûts de l’occupante. Il y avait un piano ouvert, et par dessus des gerbes de bluets, de coquelicots qui chantaient l'allégro de la jeunesse et de l’activité. Un tournesol posait devant une poupée, tordant sa tige raide et déployant son nimbe astral avec une amusante ostentation qui rappelait la causticité joviale, innocente de M° Selly.

Un léger bruissement de pas, une exclama-

tion de gaîté annonça la dame du lieu.

Page 1