‹ Le peintre mystiqueChapitre 27 sur 49 · RE RP · texte numérisé non relu

RE RP

Maître Rhoda chez moi! Oh! que c’est bien à vous, maître, vous avez deviné que je regretterais une démarche irréfléchie, quand j'ai commis l’enfantillage de m'offrir à poser chez vous comme une femme présomptueuse et sûre de sa beauté.

— La beauté que je cherche n’est pas celle du visage, répondit Rhoda, serrant la main que Me Selly lui tendait. Je suis de l'avis de Platon, c'est déshonorer l’âme que de donner à la beauté la préférence sur la vertu, ce qui d'ailleurs serait contraire à la saine raison, puisque les grâces ne sont point dans les choses mais dans l’âme immortelle qui pénètre les choses.

— Asseyez-vous, cher maître, et ne parlons point de Platon. N'était-ce pas ce philosophe qui demandait que la femme fût commune à

plusieurs guerriers ? Si vous le permettez,

nous Jaisserons de côté la philosophie et la peinture.

Ses doigts légers passèrent sur les touches du piano comme pour donner le ton à la conversation. Elle se laissa tomber sur un divan, inondant le mystique des flots vaporeux de sa robe et montrant un croquis qu'elle avait fait de la Maison Rouge.

— Voici, de mes études, celle qui n'a le plus amusée. J’écoutais, en peignant, les sons graves de l’orgue ; 1l me semblait entendre un écho qui répondait à mes pensées. Quoique je sois une misérable musicienne, j'adore la musique : c’est un monde indécis que chacun arrange et dérange à sa fantaisie.

— La musique est de tous les arts le plus persuasif et le plus facile à comprendre, bien qu'il parle un langage que la raison ne comprend pas, répondit Rhoda, — parce quil

produit des sensations contagieuses qui se

répandent de proche en proche et augmentent le plaisir de chacun par Pimpression de tous. Lorsque la poésie, au moyen-âge, reparut sur la terre avec le culte de la femme émanceipée et le sentiment de l’immortalité, il se produisit un langage nouveau pour exprimer le désir d'au delà qu'apportait le christianisme : ce langage était la musique. Malheureusement ce principe régénérateur, reflété par la femme dans notre éternel féminin, ouvre une porte au torrent des désirs profanes.

khoda baissa les yeux pour ne pas avoir l'air d'exprimer un regret.

Au contraire, Me Selly regardait le mystique en face, avouant à sa honte qu'elle ne connaissait rien que la musique profane.

— Et quels sont les maîtres qui ont le don de vous charmer, demanda Rhoda, en ouvrant sur la table un livre de sonates. Mozart

est-1l un de vos favoris ?

— Mozart est le plus frais des compositeurs, Mozart m’a servi d’éventail pendant les chaleurs de l'été. Beethoven. lui, me donne la sensation d'un bain de mer avec de grandes ondes de sons, qui stimulent.

— Et que pensez-vous du vieux Bach, notre concitoyen? demanda Rhoda, émonstillé par la vivacité de la jeune femme.

— Celui-là vous entraîne en un monde inconnu, où l'esprit se meut sans obstacle, comme si on nageait dans une eau courante, il va, il va, vous berce, vous caresse par un gazoullis de murmures... J'admire aussi beaucoup Wagner, mais il me fouette, me rend inquiète et très nerveuse, comme la lecture d’un roman passionné.

— Wagner est un empoisonneur, il à ramené sur la terre les dieux du paganisme et les brutalités de l'état sauvage avec ses dis-

sonnances fébriles, ses chatoiements harmo-

nieux, ses rythmes énervants qui donnent le vertige de toutes les sensualités. Wagner est le démon qui prend les âmes et promet en échange la réalisation des appétits terrestres, mais ne laisse après lui que l’énervement d’une frénétique ivresse, symbole de la destruction.

— Maître Rhoda, vous êtes injuste! Parsifal est un saint, Lohengrin est un saint, Hans Sachs, un sage. Personne mieux que Wagner n’a rendu les émotions du cœur et les aspirations de l'âme.

Rhoda s’apercut qu'il sortait du ton de la conversation; honteux de cette violence et tout en feuilletant le cahier de musique: — Ah!

voici le contre-poison : « la Symphonie de Haydn >. Il ya dans « les Saisons » de Haydn de quoi vous rafraîchir sans danger... Il y a même une chasse amusante où l’on entend le

chien d'arrêt fureter dans les ronces.

Et comme s'il voulait faire oublier sa sortie, il se plaça devant le piano et joua le passage indiqué avec tant de brio que M Selly le pria de continuer.

Devinait-elle qu'il ne résisterait pas à ce dernier reflet de vanité mondaine, ou savaitelle que son talent de chanteur et de musicien fût le dernier attrait dont il se prévalait pour témoigner du sacrifice qu'il faisait à son sacerdoce? Il s’exécuta de bonne grâce, battit quelques accords avec l’aplomb d’un musicien sûr de son fait et s'engagea dans un prélude à la poursuite d’un thème qui paraissait se dérober. C'étuent de grandes vagues de sons dont Séraphine en vain s’efforçait de pénétrer le sens, des accords enchevêtrés qui lui représentaient tour à tour le bruit du vent, le murmure de l’eau, le roulement du tonnerre.

Etait-ce bien une scène de l'orage, une rémi-

niscence de leur entrevue singulière? Il y avait

Ib

dans cet orage des appels douloureux de souffrance morale exprimés par une harmonie dissonnante, des rythmes saccadés, L'âme avait passé toute entière dans les cordes de l'instrument, il ne restait de Rhoda que deux mains qui volaient, bondissaient sur les touches et l’on pressentait en ces discordances une angoisse, comme un cri de désespéré, qui firent monter les larmes aux yeux de la jeune femme.

-- Ah! vous êtes un grand musicien, un erand artiste! s'écrie M" Selly, au moment où les mains, pareilles aux ailes d’une colombe, tombaient agonisantes sur le clavier. On m'a dit que le maître, entre autres dons précieux dont 1l fait fi, possède un organe superbe... Je ne me figure pas l'effet que doit produire votre voix... Maitre Rhoda, si je vous suppliais..?

Toute émue, elle avait pris les mains du

peintre pour l’empêcher de se lever.

— Je sais par cœur un motif de Willaert qui vous plaira certainement, répondit Rhoda, ‘alme, ne se doutant aucunement de la puissance qu'il venait de faire éclater.

Et sa voix, pleine comme un son d'orgue, emplit la chambre, remuant les cordes sensibles de M"° Selly qui s’écriait :

— Encore, encore... que c’est beau, maitre Rhoda ! Si vous vouliez, en ma faveur, pour une fois seulement, condescendre à des sentiments moins austères ?

Elle ouvrit une partition, bien que l'artiste se retranchàt derrière son ignorance de la musique profane...

— Je vous donnerai la réplique, vous ne pouvez pas m'échapper ! Et ses bras s’avancèrent enclouant la tête de Rhoda comme sil était mis au carcan, tandis que, debout derrière

lui, elle étalait et feuilletait les pages du

volume. C’était le Faust de Gounod, naturellement inconnu du mystique.

Il parcourut les premières pages avec l’indulgence dédaigneuse d’une grande personne qui consent à amuser un enfant, de sa voix forte exagérant les moindres intentions, poussant le lyrisme au grotesque, mais Me Selly, se penchant pour tourner les feuillets, lui versait au passage un regard de reproche ému. Il s’oublia graduellement en des expansions qui embarrassaient Séraphine, moins bien douée et incapable par cela même de s’abandonner involontairement aux élans passionnés du compositeur. [Il n'avait pas prévu, Marc Rhoda, qu'il se trouverait avec Faust dans un rapport de situation, et, qui sait ? de désirs latents, inavoués, qui devaient éveiller en lui l'instinct lyrique en dépit de toute autre considération. Ses joues, à travers leur pâleur

ambrée, prenaient un ton de cuivre rouge, des

châtoiements passaient dans ses yeux dilatés. I’expression de son chant montait, bouillonnait, c'était presque un délire. Tout à coup le chant se brisa :

— Je hais, dit-1l, cette musique faite de soupirs, de langueurs et de pamoisons!

Il s’essuya le front, se leva, prit son chapeau, balbutia quelques mots d'adieu et s’enfuit comme un homme égaré qui vient

d'échapper à un incendie.

C'en était fait de la tranquillité de Rhoda, désormais livré sans miséricorde aux attractions, aux désirs de la vie. En vain le soir, après s'être arraché des bras de la Circé, avait-il pareouru les bois jusqu'à ce que l’aube glacée l’obligeät de rentrer chez lui : les parfums de la terre, les étoiles du ciel lui versaient au cœur le philtre enchanté. Lorsque, rentré chez lui, le lendemain, il affronta le portrait commencé. grand fut son étonnement de reconnaitre qu’il n'avait produit qu'une ébauche hésitante et sans vie : rien de l'insinuante douceur, rien du regard désarmant qui

le poursuivait, rien de lhabile technique qu’il

> figurait avoir mise en œuvre pour fixer sur la toile la vie intérieure et les traits du modèle; et non seulement le portrait de M Selly, mais tout ce qu'il voyait autour de lui produisait la même impression.

Le premier sentiment du doute lui fit l'effet d’un étouffement. Il fuyait l'atelier comme un lieu empoisonné de lassitude et de dégoût; revenait inquiet, ne sachant s’il était sous l’influence d’une obsession, tenté par d'anciennes erreurs ou dans un moment d’égarement, ou de lucidité. En vain avaitil is la redingote ensorcelée, repris ses habitudes d'ascétisme et de piété. Il ne a plus dans son œuvre que des oppositions extravagantes, si bien que le fatal portrait devenait un miroir magique qui tantôt lui reproduisait ses 1llusions transcendantales, tantôt devenait Le stigmate d’une erreur perpétrée, poursuivie depuis

des années.

ei pu

Il ferma l'atelier, se cantonna dans son jardin qu'il cultivait par hygiène, dépensant pour ses fleurs et ses fruits le capital inerte d’aftectivité qu'il refusait aux créatures humaines. Il se levait avant le jour, travaillait d’arrache pied, ne mangeait plus que pour se soutenir.

Mais alors son hésitation prit l’intensité d’un délire. La nuit, au moment de la défaillance qui précède le sommeil, dans l'effacement des souvenirs et des choses présentes, il sentait son être se désagrécer, comme si les molécules devenues libres se reconstituaient en dehors des lois ordinaires. La moitié de lui-même se donnait en spectacle à l’autre, il était double, il avait un œil borgne, un autre clairvoyant, un de ses pieds marchait, l’autre rétrogradait, l'une de ses mains prenait, l'autre repoussait.

I se réveillait en sursaut serrant son crâne

pour en contenir les organes comme un pilote

devant l’écueil serre la barre pour sauver son navire.

Il en vint à se demander si M" Selly n’était pas l'ennemi infernal, le serpent envieux sous l'aspect d'une aimable femme ?

Par une nuit d'msomnie et de cauchemar, las de lutter contre les rêves, il sauta de son lit, descendit au jardin, demi-vêtu, et gagna la forêt.

La lune pleine voguait au-dessus des cimes immobiles, tout dans la vie des bois dormait excepté l'ombre. Il entrait dans une éclaircie : devant lui tout à coup, parmi la silhouette que traçait La clarté lunaire, surgit un homme grand, mince, identique à lui-même. Rhoda poussa un cri d'effroi et rebroussa chemin, fermant les yeux pour ne rien voir, tressaillant au contact des rampantes racines qui arrêtaient ses pas et prenaient des formes de monstres. Il

franchit la haie du jardin, s’abattit sur la porte

pue

de l’oratoire et, tandis qu'il pénètre à l’intérieur voici qu'un bruissement bizarre, rapide, pareil au vol d’un grand oiseau arrête ses pas hésitants. Lui qui ne s’étonnait ni des visions ni des révélations, entouré de larves à présent, avançait les bras étendus pour repousser l’incube flottant qui le pourchassait. Ayant éclairé l'oratoire, il s'enhardit pourtant à regarder aux alentours et s’aperçut que le bruit d'ailes n'était autre que la chute d’un store brusquement déroulé par le bruit de la porte, Loin de le rassurer, cette nouvelle preuve d’une illusion des sens lui rappela les pronostics de son ami von Schléwitz au sujet des ballucinations, il n'osait plus songer à rien dans la crainte de voir ses idées se transformer en sensations ; alors il se mit à douter de tout. Cette vision del’orageréalisée sous l'apparence de M Selly n'était elle pas un autre délire, ainsi que la

vision du Vénusberg, peut-être la visite à

l'hôtel du Lys? Et ce portrait d’une ombre illusoire et changeante qu'il croyait avoir peint d'après nature ne pouvait-il pas être aussi le résultat d’une aberration ? Obsédé par le doute, l'inquiétude, brisé par linsomnie, Rhoda sécroula sur un banc comme un homme ivre

cé

dont les pensées s'égarent et vacillent au moment de s'étendre.

Par bonheur, l'exercice de la méditation avait entouré son cerveau d’une rigide carapace. Rhoda détestait la misanthropie, c'est-àdire la disproportion qui existe entre la volonté et le désir, la volonté dépassant chez lui le désir. De plus, il était de ces gens aveuglés par une conflance où un orgueil alimenté qui prennent aisément un parti sauf à tomber dans les extrêmes. Quand l'aube se leva sur cette nuit de visions, il s'éveilla plus calme, bien que étonné de se voir couché sur un banc de son

atelier, Il changea de toilette, fit des ablutions

Score Br EDS Te — ES

usuelles et comme 1l circulait à l'atelier tout en méditant les « Actes des Apôtres », un passage lui sauta aux yeux :

« Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. »

Le mystique cessa de lire,s’arrêta,méditatif, devant la croisée, leva les yeux au ciel. La coupole s'empourprait d’une lueur ardente, à l'horizon flottaient des nuages d’or, on eut dit une gloire annonçant un prodige. L’embrasement du ciel éclata soudainement, eriblant de feu les vitres, allumant tout à l'atelier jusqu'aux mots de la page que Rhoda lisait, relisait avec émotion : « Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. »

Ce fut comme une grande flamme de vérité qui éclatait autour de lui. Éclairé par le feu du ciel, il commenca le procès de son œuvre, décrocha les victimes, celles qui lui parais-

saient plus spécialement entachées du péché

d'orgueil, insensible aux attraits, inexorable pour les circonstances qui avaient décidé de telle ou telle composition, résolu à brûler ses œuvres et à se retirer À Prague, au couvent des Prémontrés, dont le dernier prieur avait été son oncle maternel.

Résigné, après cet arrêt, mais se méfiant de ses sens et comme 1! ne voulait laisser au hasard rien de ce qui püt influencer sonavenir, il entreprit, avant d'allumer le- bûcher, une retraite avec jeûne, méditation, veille, discipline, ferma l'orgue et le piano, s’interdit jusqu'à la lumière.

On n'entendit plus à la Maison-Rouge que le gazouillement des hirondelles et l’aigre voix des geais qui se chamaillaient dans l’enclos désert.

C'était le huitième jour de la réclusion du mystique; maigri jusqu'à son axe, saignant au

cœur par toutes ses fibres paternelles, Rhoda

se ruait contre le démon qui, sous les traits de Barbara, le tentait avec un panier rempli des plus beaux fruits de son jardin. Le mystique adorait les fruits, la sorcière le savait, elle n'osait avouer que la pensée de cette trahison lui venait de la petite dame qu’elle avait rencontrée au marché d’Eisenach et à laquelle, dans son inquiétude, elle avait révélé la situa- ‘tion de son maître. Un rayon de lumière tout à coup perça- le demi-jour, une voix claire rétenvtit : |

… Bonjour, maître Rhoda!

Séraphine, comme un are en ciel, entrait avec sa fille.

— Eh bien! maître Rhoda, que se passe-t-1l aux Trois-Hêtres? Votre maison a l'air d’un hôpital... Plus d'orgue, plus de chant. Je suis terriblement inquiète, c’est ce qui nous amène encore une fois chez vous sans per-

mission.

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Rhoda hésitait à répondre, mais ses joues creuses et son teint blême expliquaient trop clairement l'effet de la séparation pour qu'il pût cacher sa détresse.

-— Je suis devenu comme un arbre mort, dépouillé par le vent d'automne, dit-il, d'une voix brisée, assourdie par le jeûne, j'ai pu croire un instant que mes yeux, percant l'enveloppe de la chair, voyaient l'esprit qui a créé, mais aujourd'hui je suis frappé de cécité, éclairez-moi, dites-moi si je dois gravir un jour la montagne ou si je suis le fils de la malédic- : tion.

— Que vous soyez aveugle, il n'y a rien d'étonnant, vous vivez dans une cave, dit Me Selly en s'élançant vers la fenêtre qu'elle ouvrit toute grande; elle donna le vol à Thécla qui aspirait l'air embaumé de fleurs et revenant vers Rhoda : mais il ÿ a d'autres raisons. J’ai

à vous dire que les artistes, à l'instar des

enfants, ont des maladies de croissance. Il paraît même que chez les forts la taille ne se fait que plus tard. Peut-être avons-nous encore à grandir. vous dans la perfection, moi dans la sagesse. — Et voyant que le maître restait, le front penché, les Yeux noyés dans sa maigreur, s’'approchant du portrait qui était sur un chevalet, elle eut un compliment :

— Oh maitre! je n'oserai jamais me reconnaître dans ce miroir grossissant de mes grâces.

L’artiste se redressa comme un épi sous la rosée. D'elle à lui montait un apaisement moral, un renouvellement physique qui lui rendait la joie de vivre. :

I tendit sa main décharnée et répondit en TOULISSANt :

— J'attends de vous, madame, autre chose qu'un compliment.

— Ne me croirez-vous pas coquette si je

vous dis la vérité vraie de l'artiste?

— Lu vérité, dit Rhoda, est la semence du bien. À

— [I] me semble qu’il y a dans le ton de la peau, je ne sais quoi, un peu de bile.

Rhoda, qui s'attendait à pis, offrit un fauteuil à amie et, s'asseyant lui-même, épanoui :

— La couleur en peinture, dit-il, n’est qu'un arufice, un trompe l'œil destiné à abuser nos sens, L'art est d'autant plus élevé qu'il s’'écarte de la matière pour s'adresser aux yeux de l'âme. Il ne sérait pas un artiste, celui qui se contenterait de retracer comme un miroir ce que les autres auraient pu voir tout aussi bien que. Fu...

— ‘Pardon, cher maitre, à qui réservezvous le nom d'artiste?

— À celui qui découvre la beauté et l’enselgne, à MO1 si Je produis avec vos traits réels une vraisemblance au-dessus de la réalité en

négligeant ce qui me semble indifférent au

caractère moral, si je fais partager à d’autres lé ravissement que j’éprouve à contempler vote visage.

La voix de Rhoda, son regard, tout en lui s’éclaira tandis qu'il regardait triomphant le modèle, sans se douter que son admiration détruisait l'argument, car M Selly rougissait et la carnation de ses forces contrastaitavec le ton veule, sec, misérablement alaneui du portrait. : ;

. — Mais pour manifester votre ravissement, répondit Me Selly, il faut un intermédiaire et je ne vois que la couleur et la lumière qui révêle à .nos yeux la chose et les exprime.

Quelque soit votre sentiment, Je suis sûre que mon nez est blane, qu'il resplendit dans mon visage, j'aimerais à le voir briller un ton plus haut dans sa chair naturelle avec ses ombres, ses reflets, dans l'harmonie de ses valeurs de

nuance et de ton; je suis musicienne en pein-

ture de même que vous avez, vous, en musique; une oreille de peintre.

Rhoda ne sortait pas de son extase et considérait M" Selly avec la joie que l'on éprouve après une longue abserice de revoir un visage ami. Tout à coup, rompant le sitence :

— Vous avez un œil admirable, un œil

clair, limpide, s écria-t-il, ou si votre œil est elair tout votre être sera éclairé car l'œil est la lumière du corps, dit Sant Mathieu. Nous ne voyons que par les yeux, c'est évident et nous voyons les choses telles qu’elles nous semblent être, non telles qu'elles sont, c'est là ce qu'il faut démontrer. Je m'adresse à la musicienne. Dans la symphonie du printemps, Beethoven éveille en nous la sensation d'un réel mois de mai par un choix de modulations sans ressemblance aucune avec les bruits réels et

cependant

— Permettez, mon cher maître, un Beethoven, un Max Rhoda... — elle soulignait le parallèle, qu’elle enjolivait d’un sourire — a mille moyens d'imitation pour ne citer que le timbre des instruments qui dessine votre mélodie. La méloüie est au dessin ce que l’harmonie est à la couleur, une source d'impressions, de modulations, ét vous renoncez au moyen qui donne aux yeux l'illusion de Ja vie. Laissezmoi done à mon tour vous donner un exemple.

Elle sauta du fauteuil où elle était assise, enleva d'une jardinière un gros bouquet de capucines que Barbara entretenait pour donner à son maitre le désir du plein air et, posant les fleurs au soleil, en fit jaillir un éhlouissement de ton qui provoque chez Rhoda un eri d’admiration :

— Vraiment, c’est un feu d'artifice!

— Mais 1] n’y a pas que des tons en pein-

ture, il ya des valeurs et des harmonies, répliqua

CR

Me Selly,qui s'animait, de plus en plus, surexcitée par la résurrection de M. Rhoda. La couleur, maître Rhoda, c'est la poésie du soleil, l'âme de la peinture, l'accent du peintre. Y a-t-1l un objet dont la forme ne dépend de ses nuances? Comment sans la couleur voulezvous rendre sur mon front l'humidité de l’émotion, la rougeur de la timidité, le bleu de la peur, le vert de la faim, le jaune de l’aigreur, de l'envie ou de la jolousie.. Et vous m'avez Jaunie, vous m'avez donné de l’aigreur, quand je venais chez vous le cœur ému, les mains pleines de sympathie !

Séraphine tendit les mains avec un élan d'amitié, une grâce féminine qui embarrassèrent le mystique.

— Je ne conteste pas, dit-il, pressant les mains qui souvraient devant lui, que la couleur ne serve de conjonction entre l’objet Imerte

et la lumière qui vivifie.

— Et combien de choses invisibles, décèlent aux yeux sensibles la lumière et le ton! Je vous défierais bien de dessiner mon âme.

— Vous croyez qu'on pourrait la peindre!

s'écria Rhoda avec une explosion de joie qui Jetait uni curieux éclat sur son pâle visage et, voyant M Selly s'approcher du portrait, l’ôter du chevalet, lui substituer une toile, il eut un accès de lyrisme digne d’un troubadour :

— Oh! oui, j'étais aveugle, maintenant je vois vos traits, Je les vois resplendir à travers une obseurité qui m'aveuglait avant de vous connaitre ; mes yeux vous voient dans votre beauté, mon esprit vous pressent dans la magnificence de votre ineffable bonté !

=) Alors il fau recommencer, maitre Rhoda, si vous me voyez si clairement, puisque vous avonez que mon portrait n'est pas ce

qu’il doit être !

M Selly détacha sa mantille et se replaca dans la pose. |

Les causeries se -nouèrent, plus confidentiellement. M°° Selly, très gaie, avec sa façon d'écolier, avoua le désir qu’elle avait eu de connaitre l'illustre maître : c'était un désir instinetif, une curiosité tout intellectuelle dont la satisfaction lui promettait une grande joie,

soit que son amitié püt devenir un Instrumént

dans la main de la Providence, soit qu’il en dût

résulter pour elle un avantage spirituel ‘ou temporel.

Si je n'ai pas depuis longtemps violé votre sanctuaire, dit-elle, la faute en est à mon cousin, à cet entêté de von Schléwitz qui ne voulait pas m'introduire.

À ce nom, le pinceau fit un ricochet :

— Comment, vous connaissez le capitaine

von Schléwitz?

— Si je connus von Schléwitz? Je lui promets une surprise quand il saura mon aventure! Le baron Romuald von Schléwitz est de ma famille, il est surtout de mes amis, ce qui vaut davantage... Il m'a souvent parlé de maître Rhoda, mais quand je vins à Kisenach, cet été, pour y prendre mon appartement et que je lui demandai de m'amener chez vous, il me répondit que le maitre avait horreur de notre sexe et Je n’osai pas insister.

— Vous ne n'avez rien dit de cette parenté, fit Rhoda, devenu perplexe.

— J'ai craint de vous effaroucher : vous cussiez soupçonné le capitaine de vous imposer sa cousine, une cousine artiste, pensez donc! c’est pis qu'une jolie cousine. Je sais que mon cousin depuis longtemps vous avait menacé de ce fléau. Vous avez protesté... {I fallait un

miracle pour vaincre vos antipathies, mais le

miracle sest produit. Avouez qu'il y a des hasards qu'on ne peut appeler hasards !

Il se fit un silence profond, comme un gouffre dangereux à franchir.

Me Selly reprit son élan par dessus,

— Le capitaine est un cœur d’or qui se devoue à sa famille, à ses amis. M. Rhoda, me disait-1l, tout en déplorant votre solitude, est appelé à des succès que le monde seul peut lui donner. I! nous parlait de vos talents de cavalier, de chasseur, surtout de patineur…

— J'aimais les exercices du corps, dit Rhoda, interrompant le récit des prouesses qui pouvait aboutir à la balafre du cousin, — mais tomuald est enclin à exagérer ses amis.

— Que dire alors, quand il s'agit de ses amies ! Figurez-vous que mon cousin se croit tenu par dévouement de faire chaque année un bout de cour à chacune de ses cousines : heu-

reusement, 1l ne.court plus aucun danger.

Romuald avait quatorze ans, lorsque je vins au monde. Nous avons illustré, lui-et moi, le vil: lave de Berka, comme étant les enfants de deux cousins germains. Privés de mére, l’un et l’autre, vous vous imaginez si Romuald me etait Lorsque, devenue orpheline, je fus mise

en pension à Neufchâtel, 11 devint malade de chagrin, pauvre garcon! comme s'il pressentait mon malheur.Je revins en Thuringe, veuve et mère de famille, et je n'ai d'autre chaperon que la peinture aujourd'hui pour faire môn chemin dans le monde. Voilà pourquoi, maitre, je suis chez vous un peu malgré votre désir: c’est que j'ai besoin d'amitié, de soutien, de conseils et de sympathies.

Ah! que ces choses fluaient du cœur, avec quelle grâce et combien différente des banalités ressassées jadis aux oreilles du jeune homme !

Rhoda jeta sa brosse, à son tour il tendit la

main, inmais les mots Jui manquaient pour

Aer

exprimer sa sympathie et il se contenta, voyant revenir la petite, d'installer Thécla devant un missel orné de miniatures.

Un grand pas venait d'être fait dans l'amitié des deux artistes. Il y avait entre eux un passé d'émotion et de confidences.

— Vous n'avez donc plus de famille ?

demanda Rhoda, qui avait repris son -travail. — Il me reste deux tantes, l’une très bonne, l'autre de qualité inférieure. La première, M°° Werner, ma marraine, qui a fait mon éducation, habite Gotha, c'est une femme charmante, mais trop âgée aujourd'hui pour se charger de moi; l’autre M" Meyer, mariée à un employé de la Cour, vit à Weimar. Nous habitons la même maison sans trop nous disputer pourvu que je lui cêde en tout, mais c’est le lot des nièces d’obéir à leurs tantes.

Me Selly se leva pour se déraidir, comme

si la pensée de cette tante lui rappelait un joug

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qu'elle aurait voulut secoucr et, glissant un

recard sur la toile à peine entamée : Vous

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